Poèmes antiques et modernes (page 13)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poèmes antiques et modernes · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Écrase les débris qu’a faits la Liberté,

Y roule le niveau qu’on nomme Égalité,

Et veut les mettre en cendre, afin que pour sa tête

L’homme n’ait d’autre abri que celui qu’elle apprête :

Et c’est un Temple. Un Temple immense, universel,

Où l’homme n’offrira ni l’encens, ni le sel,

Ni le sang, ni le pain, ni le vin, ni l’hostie,

Mais son temps et sa vie en œuvre convertie,

Mais son amour de tous, son abnégation

De lui, de l’héritage et de la nation ;

Seul, sans père et sans fils, soumis à la parole,

L’union est son but et le travail son rôle,

Et selon celui-là qui parle après Jésus,

Tous seront appelés et tous seront élus.

— Ainsi tout est osé ! Tu vois, pas de statue

D’homme, de roi, de Dieu, qui ne soit abattue,

Mutilée à la pierre et rayée au couteau,

Démembrée à la hache et broyée au marteau !

Or ou plomb, tout métal est plongé dans la braise,

Et jeté pour refondre en l’ardente fournaise.

Tout brûle, craque, fume et coule ; tout cela

Se tord, s’unit, se fend, tombe là, sort de là ;

Cela siffle et murmure ou gémit ; cela crie,

Cela chante, cela sonne, se parle et prie ;

Cela reluit, cela flambe et glisse dans l’air,

Éclate en pluie ardente ou serpente en éclair.

Œuvre, ouvriers, tout brûle ; au feu tout se féconde :

Salamandres partout ! — Enfer ! Éden du monde !

Paris ! principe et fin ! Paris ! ombre et flambeau !

— Je ne sais si c’est mal, tout cela ; mais c’est beau !

Mais c’est grand ! mais on sent jusqu’au fond de son âme

Qu’un monde tout nouveau se forge à cette flamme,

Ou soleil, ou comète, on sent bien qu’il sera ;

Qu’il brûle ou qu’il éclaire, on sent qu’il tournera,

Qu’il surgira brillant à travers la fumée,

Qu’il vêtira pour tous quelque forme animée,

Symbolique, imprévue et pure, on ne sait quoi,

Qui sera pour chacun le signe d’une foi,

Couvrira, devant Dieu, la terre comme un voile,

Ou de son avenir sera comme l’étoile,

Et, dans des flots d’amour et d’union, enfin

Guidera la famille humaine vers sa fin ;

Mais que peut-être aussi, brûlant, pareil au glaive

Dont le feu dessécha les pleurs dans les yeux d’Eve,

Il ira labourant le globe comme un champ,

Et semant la douleur du levant au couchant ;

Rasant l’œuvre de l’homme et des temps comme l’herbe

Dont un vaste incendie emporte chaque gerbe,

En laissant le désert, qui suit son large cours

Comme un géant vainqueur, s’étendre pour toujours.

Peut-être que, partout où se verra sa flamme,

Dans tout corps s’éteindra le cœur, dans tout cœur l’âme,

Que rois et nations, se jetant à genoux,

Aux rochers ébranlés crîront : « Écrasez-nous !

» Car voilà que Paris encore nous envoie

» Une perdition qui brise notre voie ! »

— Que fais-tu donc, Paris, dans ton ardent foyer ?

Que jetteras-tu donc dans ton moule d’acier ?

Ton ouvrage est sans forme, et se pétrit encore

Sous la main ouvrière et le marteau sonore ;

Il s’étend, se resserre, et s’engloutit souvent

Dans le jeu des ressorts et du travail savant,

Et voilà que déjà l’impatient esclave

Se meut dans la Fournaise, et, sous les flots de lave,

Il nous montre une tête énorme, et des regards

Portant l’ombre et le jour dans leurs rayons hagards.

Je cessai de parler, car, dans le grand silence,

Le sourd mugissement du centre de la France

Monta jusqu’à la tour où nous étions placés,

Apporté par le vent des nuages glacés.

— Comme l’illusion de la raison se joue !

Je crus sentir mes pieds tourner avec la roue,

Et le feu du brasier qui montait vers les cieux

M’éblouit tellement que je fermai les yeux.

— « Ah ! dit le Voyageur, la hauteur où nous sommes

» De corps et d’âme est trop pour la force des hommes.

» La tête a ses faux pas comme le pied les siens ;

» Vous m’avez soutenu, c’est moi qui vous soutiens,

» Et je chancelle encor, n’osant plus sur la terre

» Contempler votre ville et son double mystère.

» Mais je crains bien pour elle et pour vous, car voilà

» Quelque chose de noir, de lourd, de vaste, là,

» Au plus haut point du ciel, où ne sauraient atteindre

» Les feux dont l’horizon ne cesse de se teindre ;

» Et je crois entrevoir ce rocher ténébreux

» Qu’annoncèrent jadis les prophètes hébreux.

» Lorsqu’une meule énorme, ont-ils dit… — Il me semble

» La voir. — … apparaîtra sur la cité… — Je tremble

» Que ce ne soit Paris. — … dont les enfants auront

» Effacé Jésus-Christ du cœur comme du front…

» Vous l’avez fait. — … alors que la ville, enivrée

» D’elle-même, aux plaisirs du sang sera livrée… —

» Qu’en pensez-vous ? — … alors l’Ange la rayera

» Du monde, et le rocher du ciel l’écrasera. »

Je souris tristement : — « Il se peut bien, lui dis-je,

Que cela nous arrive avec ou sans prodige ;

Le ciel est noir sur nous ; mais il faudrait alors

Qu’ailleurs, pour l’avenir, il fût d’autres trésors,

Et je n’en connais pas. Si la force divine

Est en ceux dont l’esprit sent, prévoit et devine,

Elle est ici. — Le Ciel la révère. — Et sur nous

L’ange exterminateur frapperait à genoux,

Et sa main, à la fois flamboyante et timide,

Tremblerait de commettre un second déicide.

Mais abaissons nos yeux, et n’allons pas chercher

Si ce que nous voyons est nuage ou rocher.

Descendons et quittons cette imposante cime

D’où l’esprit voit un rêve et le corps un abîme.

— Je ne sais d’assurés, dans le chaos du sort.

Que deux points seulement, la Souffrance et la Mort.

Tous les hommes y vont avec toutes les villes.

Mais les cendres, je crois, ne sont jamais stériles.

Si celles de Paris un jour sur ton chemin

Se trouvent, pèse-les, et prends-nous dans ta main,

Et, voyant à la place une rase campagne,

Dis : Le volcan a fait éclater sa montagne !

Pense au triple labeur que je t’ai révélé,

Et songe qu’au-dessus de ceux dont j’ai parlé

Il en fut de meilleurs et de plus purs encore,

Rares parmi tous ceux dont leur temps se décore,

Que la foule admirait et blâmait à moitié,

Des hommes pleins d’amour, de doute et de pitié,

Qui disaient : Je ne sais, des choses de la vie,

Dont le pouvoir ou l’or ne fut jamais l’envie,

Et qui, par dévoûment, sans détourner les yeux,

Burent jusqu’à la lie un calice odieux.

— Ensuite, Voyageur, tu quitteras l’enceinte,

Tu jetteras auvent cette poussière éteinte,

Puis, levant seul ta voix dans le désert sans bruit,

Tu crîras : « Pour longtemps le monde est dans la nuit ! »

Écrit le 16 janvier 1831, à Paris.

[1822] INTRODUCTION.

Dans quelques instans de loisir j’ai fait des vers inutiles ; on les lira peut-être, mais on n’en retirera aucune leçon pour nos temps. Tous plaignent des infortunes qui tiennent aux peines du cœur, et peu d’entre mes ouvrages se rattacheront à des intérêts politiques. Puisse du moins le premier de ces Poëmes n’être pas sorti infructueusement de ma plume ! Je serai content s’il échauffe un cœur de plus pour une cause sacrée. Défenseur de toute légitimité, je nie et je combats celle du pouvoir Ottoman.

NOTE.

On éprouve un grand charme à remonter par la pensée jusqu’aux temps antiques : c’est peut-être le même qui entraîne un vieillard à se rappeler ses premières années d’abord, puis le cours entier de sa vie. La poésie, dans les âges de simplicité, fut tout entière vouée aux beautés des formes physiques de la nature et de l’homme ; chaque pas qu’elle a fait ensuite avec les sociétés, vers nos temps de civilisation et de douleurs, a semblé la mêler à nos arts ainsi qu’aux souffrances de nos âmes ; à présent, enfin, sérieuse comme notre religion et la destinée, elle leur emprunte ses plus grandes beautés ; sans jamais se décourager, elle a suivi l’homme dans son grand voyage, comme une belle et douce compagne.

J’ai tenté dans notre langue quelques-unes de ces couleurs, en suivant aussi sa marche vers nos jours.

[1829. — Deuxième édition].

Nous réunissons ici, pour la première fois, des poèmes qui furent composés et publiés de temps à autre, çà et là, à travers la vie errante et militaire de l’auteur. Plusieurs nouveaux poèmes en remplacent d’autres, qui ont été jugés sévèrement par lui-même et retranchés de l’élite de ses œuvres.

Le seul mérite qu’on n’ait jamais disputé à ces compositions, c’est d’avoir devancé en France toutes celles de ce genre, dans lesquelles presque toujours une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique ou dramatique.

Ces poèmes portent chacun leur date : cette date peut être à la fois un titre pour tous, et une excuse pour plusieurs ; car, dans cette route d’innovations, l’auteur se mit en marche bien jeune, mais le premier.

[1829. — Troisième édition] . SUR LA TROISIÈME ÉDITION

Ces poèmes viennent d’être réimprimés, et voilà qu’on les imprime encore peu de jours après. Lorsqu’ils parurent il y a neuf ans, ils furent presque inaperçus du public.

Tout cela devait être. Les choses se sont bien passées. De part et d’autre on peut être content. Chaque idée a son heure.

C’est bien peu de chose qu’un livre comme celui-ci ; mais s’il plaît aujourd’hui, c’est qu’alors il étonna ; c’est peut-être qu’il prévenait un désir de l’esprit général, et qu’en le prévenant il acheva de le développer ; c’est qu’une goutte d’eau est remarquée lorsqu’elle jaillit au delà d’une mer ou d’un torrent, une étincelle lorsqu’elle dépasse les flammes d’un grand foyer.

Si ce n’était appliquer de trop vastes idées à un humble sujet, on pourrait dire encore que la marche de l’humanité dans la région des pensées ressemble à celle d’une grande armée dans le désert. D’abord la multitude s’avance et n’aperçoit ni ses éclaireurs perdus en avant d’elle, au delà de l’horizon, ni les traînards qu’elle sème en arrière sur sa route ; elle sent bien le besoin du mouvement, mais elle en ignore le terme ; chaque nouvel aspect, elle croit l’avoir découvert ; elle prend possession de l’espace ; et quoiqu’elle ne porte sa vue qu’à une étendue très bornée, elle marche incessamment dans des régions sans bornes ; elle s’aperçoit qu’on l’a précédée seulement lorsqu’elle trouve l’empreinte des pas sur le sable, et un nom d’homme gravé sur quelque pierre ; alors elle s’arrête un moment pour lire ce nom, et continue sa marche avec plus d’assurance. Elle dépasse bientôt les traces du devancier, mais ne les efface jamais. Que ce pas ait été rencontré à une grande ou courte distance, sur la montagne ou dans la vallée, qu’il ait fait découvrir un grand fleuve ou un humble puits, une vaste contrée ou une petite plante, une pyramide ou le bracelet d’une momie, on en tient compte à l’homme qui l’osa faire. Ce faible pas peut servir à créer une haute renommée, tant la destinée de chacun dépend de tous.

Dans cette rapide et continuelle traversée vers l’infini, aller en avant de la foule c’est la gloire, aller avec elle c’est la vie, rester en arrière c’est la mort même.

1er juillet 1829.

[1837].

Ces poëmes sont choisis par l’auteur parmi ceux qu’il composa dans sa vie errante et militaire. Ce sont les seuls qu’il juge dignes d’être conservés.

Plusieurs nouveaux poëmes en remplacent d’autres qu’il retranche de l’élite de ses créations.

L’avenir accepte rarement tout ce que lui lègue un poëte. Il est bon de chercher à deviner son goût et de lui épargner, autant qu’on le peut faire , son travail d’épurations rigides. Si cela est praticable, c’est, comme ici, lorsque doivent paraître des œuvres complètes sous les yeux de leur auteur et lorsqu’il sait se connaître lui-même et se juger sévèrement.

Le seul mérite qu’on n’ait jamais disputé à ces compositions, c’est d’avoir devancé, en France, toutes celles de ce genre, dans lesquelles une pensée philosophique est mise en scène sous une forme Épique ou Dramatique.

Ces poëmes portent chacun leur date. Cette date peut être à la fois un titre pour tous et une excuse pour plusieurs ; car, dans cette route d’innovations, l’auteur se mit en marche bien jeune, mais le premier.

Août 1837.

À PICHALD

auteur de léonidas et de guillaume tell

SYMÉTHA

élégie

La dédicace et le sous-titre manquent dans P1.

« Navire aux larges flancs de guirlandes ornés,

Aux Dieux d’ivoire, aux mâts de roses couronnés !

Oh ! qu’Éole, du moins, soit facile à tes voiles !

Montrez vos feux amis, fraternelles étoiles !

Jusqu’au port de Lesbos guidez le nautonier.

Et de mes vœux pour elle exaucez le dernier :

Je vais mourir, hélas ! Symétha s’est fiée

Aux flots profonds ; l’Attique est par elle oubliée.

Insensée ! elle fuit nos bords mélodieux,

Et les bois odorants, berceaux des demi-Dieux,

Et les chœurs cadencés dans les molles prairies.

Et, sous les marbres frais, les saintes Théories.

Nous ne la verrons plus, au pied du Parthénon,

Invoquer Athénée, en répétant son nom ;

Et, d’une main timide, à nos rites fidèle,

Ses longs cheveux dorés couronnés d’asphodèle.

Consacrer ou le voile, ou le vase d’argent,

Ou la pourpre attachée au fuseau diligent.

Ô vierge de Lesbos ! que ton île abhorrée

S’engloutisse dans l’onde à jamais ignorée.

Avant que ton navire ait pu toucher ses bords !

Qu’y vas-tu faire ? hélas ! quel palais, quels trésors

Te vaudront notre amour ? Vierge, qu’y vas-tu faire ?

N’es-tu pas, Lesbienne, à Lesbos étrangère ?

Athène a vu longtemps s’accroître ta beauté,

Et, depuis que trois fois t’éclaira son été,

Ton front s’est élevé jusqu’au front de ta mère ;

Ici, loin des chagrins de ton enfance amère,

Les Muses t’ont souri. Les doux chants de ta voix

Sont nés Athéniens ; c’est ici, sous nos bois.

Que l’amour t’enseigna le joug que tu m’imposes ;

Pour toi mon seuil joyeux s’est revêtu de roses.

« Tu pars ; et cependant m’as-tu toujours haï,

Symétha ? Non, ton cœur quelquefois s’est trahi ;

Car, lorsqu’un mot flatteur abordait ton oreille,

La pudeur souriait sur ta lèvre vermeille ;

Je l’ai vu, ton sourire aussi beau que le jour ;

Et l’heure du sourire est l’heure de l’amour.

Mais le flot sur le flot en mugissant s’élève,

Et voile à ma douleur le vaisseau qui t’enlève ;

C’en est fait, et mes pieds déjà sont chez les morts ;

Va, que Vénus du moins t’épargne le remords :

Lie un nouvel hymen ! va ; pour moi, je succombe

Un jour, d’un pied ingrat tu fouleras ma tombe,

Si le destin vengeur te ramène en ces lieux

Ornés du monument de tes cruels adieux ».

— Dans le port du Pirée, un jour fut entendue

Cette plainte innocente, et cependant perdue ;

Car la vierge enfantine, auprès des matelots,

Admirait et la rame, et l’écume des flots ;

Puis, sur la haute poupe accourue et couchée.

Saluait, dans la mer, son image penchée.

Et lui jetait des fleurs et des rameaux flottants,

Et riait de leur chute et les suivait longtemps ;

Ou, tout à coup rêveuse, écoutait le Zéphire,

Qui, d’une aile invisible, avait ému sa lyre.

Écrit en 1815.

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