Poèmes antiques et modernes (page 12)
La fenêtre s’ouvre,
Saluez le Roi. »
VII
Le vieux Baron, en signant sa poitrine.
Va visiter la reine Catherine ;
Sa fille reste, et dans la cour s’assied ;
Mais sur un corps elle heurte son pied :
— « Je vis encor, je vis encor, madame ;
Arrêtez-vous et donnez-moi la main ;
En me sauvant, vous sauverez mon âme ;
Car j’entendrai la messe dès demain. »
VIII
— « Huguenot profane,
Lui dit Marie-Anne,
Sur ton corselet
Mets mon chapelet.
Tu prieras la Vierge,
Je prierai le Roi :
Prends ce palefroi.
Surtout prends un cierge.
Et viens avec moi. »
IX
Marie ordonne à tout son équipage
De l’emporter dans le manteau d’un page,
Lui fait ôter ses baudriers trop lourds.
Jette sur lui sa cape de velours,
Attache un voile avec une relique
Sur sa blessure, et dit, sans s’émouvoir :
« Ce gentilhomme est un bon catholique,
Et dans l’église il vous le fera voir. »
X
Murs de Saint-Eustache !
Quel peuple s’attache
À vos escaliers,
À vos noirs piliers,
Traînant sur la claie
Des morts sans cercueil,
La fureur dans l’œil.
Et formant la haie
De l’autel au seuil ?
XI
Dieu fasse grâce à l’année où nous sommes !
Ce sont vraiment des femmes et des hommes ;
Leur foule entonne un Te Deum en chœur,
Et dans le sang trempe et dévore un cœur,
Cœur d’Amiral arraché dans la rue.
Cœur gangrené du schisme de Calvin.
On boit, on mange, on rit ; la foule accrue
Se l’offre et dit : C’est le Pain et le Vin.
XII
Un moine qui masque
Son front sous un casque
Lit au maître-autel
Le livre immortel ;
Il chante au pupitre,
Et sa main trois fois,
En faisant la croix,
Jette sur l’épître
Le sang de ses doigts.
XIII
« Place ! dit-il ; tenons notre promesse
D’épargner ceux qui viennent à la messe.
Place ! je vois arriver deux enfants :
Ne tuez pas encor, je le défends ;
Tant qu’ils sont là, je les ai sous ma garde.
Saint Paul a dit : Le temple est fait pour tous ;
Chacun son lot, le dedans me regarde ;
Mais, une fois dehors, ils sont à vous. »
XIV
— « Je viens sans mon père,
Mais en vous j’espère
(Dit Anne deux fois,
D’une faible voix) ;
Il est chez la Reine ;
Moi, j’accours ici
Demander merci
Pour ce capitaine
Qui vous prie aussi. »
XV
Le blessé dit : « Il n’est plus temps, madame ;
Mon corps n’est pas sauvé, mais bien mon âme,
Si vous voulez ; donnez-moi votre main,
Et je mourrai catholique et romain ;
Épousez-moi, je suis duc de Soubise ;
Vous n’aurez pas à vous en repentir :
C’est pour un jour. Hélas ! dans votre église
Je suis entré, mais pour n’en plus sortir.
XVI
« Je sens fuir mon âme !
Êtes-vous ma femme ? »
— « Hélas ! dit-elle, oui, »
Se baissant vers lui.
Un mot les marie.
Ses yeux, par l’effort
D’un dernier transport,
Regardent Marie,
Puis il tombe mort.
XVII
Ce fut ainsi qu’Anne devint duchesse :
Elle donna le fief et sa richesse
À l’ordre saint des frères de Jésus,
Et leur légua ses propres biens en sus.
Un faible corps qu’un esprit troublé ronge
Résiste un peu, mais ne vit pas longtemps :
Dans le couvent des Nonnes, en Saintonge,
Elle mourut vierge et veuve à vingt ans.
Écrit à la Briche, en Beauce. Mai 1828.
MOÏSE
poème
Dédicace : P2, À M. Victor H… — A, À M. Victor Hugo.
Épigraphe : P2, Le souffle de Dieu dans l’homme est une lampe dévorante. Prov. Salomon.
Le soleil prolongeait sur la cime des tentes
Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes,
Ces larges traces d’or qu’il laisse dans les airs,
Lorsqu’en un lit de sable il se couche aux déserts.
La pourpre et l’or semblaient revêtir la campagne.
Du stérile Nébo gravissant la montagne,
Moïse, homme de Dieu, s’arrête, et, sans orgueil,
Sur le vaste horizon promène un long coup d’œil.
Il voit d’abord Phasga, que des figuiers entourent ;
Puis, au delà des monts que ses regards parcourent,
S’étend tout Galaad, Ephraïm, Manassé,
Dont le pays fertile à sa droite est placé ;
Vers le Midi, Juda, grand et stérile, étale
Ses sables où s’endort la mer occidentale ;
Plus loin, dans un vallon que le soir a pâli.
Couronné d’oliviers, se montre Nephtali ;
Dans des plaines de fleurs magnifiques et calmes
Jéricho s’aperçoit, c’est la ville des palmes ;
Et, prolongeant ses bois, des plaines de Phogor
Le lentisque touft’u s’étend jusqu’à Ségor.
Il voit tout Chanaan, et la terre promise,
Où si tombe, il le sait, ne sera point admise.
Il voit ; sur les Hébreux étend sa grande main,
Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.
Or, des champs de Moab couvrant la vaste enceinte,
Pressés au large pied de la montagne sainte,
Les enfants d’Israël s’agitaient au vallon
Comme les blés épais qu’agite l’aquilon.
Dès l’heure où la rosée humecte l’or des sables
Et balance sa perle au sommet des érables.
Prophète centenaire, environné d’honneur,
Moïse était parti pour trouver le Seigneur.
On le suivait des yeux aux flammes de sa tête,
Et, lorsque du grand mont il atteignit le faîte,
Lorsque son front perça le nuage de Dieu
Qui couronnait d’éclairs la cime du haut lieu,
L’encens brûla partout sur les autels de pierre,
Et six cent mille Hébreux, courbés dans la poussière,
À l’ombre du parfum par le soleil doré,
Chantèrent d’une voix le cantique sacré ;
Et les fils de Lévi, s’élevant sur la foule,
Tels qu’un bois de cyprès sur le sable qui roule,
Du peuple avec la harpe accompagnant les voix,
Dirigeaient vers le ciel l’hymne du Roi des Rois.
Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place,
Dans le nuage obscur lui parlait face à face.
Il disait au Seigneur : « Ne finirai-je pas ?
Où voulez-vous encor que je porte mes pas ?
Je vivrai donc toujours puissant et solitaire ?
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre. —
Que vous ai-je donc fait pour être votre élu ?
J’ai conduit votre peuple où vous avez voulu.
Voilà que son pied touche à la terre promise.
De vous à lui qu’un autre accepte l’entremise,
Au coursier d’Israël qu’il attache le frein ;
Je lui lègue mon livre et la verge d’airain.
Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances,
Ne pas me laisser homme avec mes ignorances,
Puisque du mont Horeb jusques au mont Nébo
Je n’ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau ?
Hélas ! vous m’avez fait sage parmi les sages !
Mon doigt du peuple errant a guidé les passages.
J’ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois ;
L’avenir à genoux adorera mes lois ;
Des tombes des humains j’ouvre la plus antique,
La mort trouve à ma voix une voix prophétique,
Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations,
Ma main fait et défait les générations. —
Hélas ! je suis, Seigneur, puissant et solitaire,
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre !
Hélas ! je sais aussi tous les secrets des cieux,
Et vous m’avez prêté la force de vos yeux.
Je commande à la nuit de déchirer ses voiles ;
Ma bouche par leur nom a compté les étoiles,
Et, dès qu’au firmament mon geste l’appela,
Chacune s’est hâtée en disant : Me voilà.
J’impose mes deux mains sur le front des nuages
Pour tarir dans leurs flancs la source des orages ;
J’engloutis les cités sous les sables mouvants ;
Je renverse les monts sous les ailes des vents ;
Mon pied infatigable est plus fort que l’espace ;
Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe,
Et la voix de la mer se tait devant ma voix.
Lorsque mon peuple souffre, ou qu’il lui faut des lois,
J’élève mes regards, votre esprit me visite ;
La terre alors chancelle et le soleil hésite,
Vos anges sont jaloux et m’admirent entre eux. —
Et cependant. Seigneur, je ne suis pas heureux ;
Vous m’avez fait vieillir puissant et solitaire,
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.
Sitôt que votre souffle a rempli le berger.
Les hommes se sont dit : Il nous est étranger ;
Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,
Car ils venaient, hélas ! d’y voir plus que mon âme,
J’ai vu l’amour s’éteindre et l’amitié tarir ;
Les vierges se voilaient et craignaient de mourir,
M’enveloppant alors de la colonne noire,
J’ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire,
Et j’ai dit dans mon cœur : Que vouloir à présent ?
Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,
Ma main laisse l’effroi sur la main qu’elle touche,
L’orage est dans ma voix, l’éclair est sur ma bouche ;
Aussi, loin de m’aimer, voilà qu’ils tremblent tous.
Et, quand j’ouvre les bras, on tombe à mes genoux.
Ô Seigneur ! j’ai vécu puissant et solitaire,
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre. »
Or, le peuple attendait, et, craignant son courroux,
Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux ;
Car s’il levait les yeux, les flancs noirs du nuage
Roulaient et redoublaient les foudres de l’orage,
Et le feu des éclairs, aveuglant les regards.
Enchaînait tous les fronts courbés de toutes parts.
Bientôt le haut du mont reparut sans Moïse. —
Il fut pleuré. — Marchant vers la terre promise,
Josué s’avançait pensif, et pâlissant,
Car il était déjà l’élu du Tout-Puissant.
Écrit en 1822.
PARIS
élévation
Le poème est précédée dans O de la note suivante :
Ce poëme, sorte de rêve symbolique, est détaché d’un recueil, incomplet encore, intitulé : Élévations. Le temps emporte si vite les événemens, les impressions, les pressentimens qu’ils font naître, qu’il peut être bon de donner sa date à la moindre chose, quoique cette feuille soit du nombre de celles que le vent emporte, sans qu’on les ait vues passer.
Sous-titre : O, Élévation XIe.
« Prends ma main, Voyageur, et montons sur la tour. —
Regarde tout en bas, et regarde à l’entour.
Regarde jusqu’au bout de l’horizon, regarde
Du nord au sud. Partout où ton œil se hasarde,
Qu’il s’attache avec feu, comme l’œil du serpent
Qui pompe du regard ce qu’il suit en rampant,
Tourne sur le donjon qu’un parapet prolonge,
D’où la vue à loisir sur tous les points se plonge
Et règne, du zénith, sur un monde mouvant
Comme l’éclair, l’oiseau, le nuage et le vent.
Que vois-tu dans la nuit, à nos pieds, dans l’espace.
Et partout où mon doigt tourne, passe et repasse ?
— « Je vois un cercle noir, si large et si profond
» Que je n’en aperçois ni le bout ni le fond.
» Des collines, au loin, me semblent sa ceinture,
» Et pourtant je ne vois nulle part la nature,
» Mais partout la main d’homme et l’angle que sa main
» Impose à la matière en tout travail humain.
» Je vois ces angles noirs et luisants qui, dans l’ombre,
» L’un sur l’autre entassés, sans ordre ni sans nombre,
» Coupent des murs blanchis pareils à des tombeaux.
» — Je vois fumer, brûler, éclater des flambeaux,
» Brillants sur cet abime où l’air pénètre à peine
» Comme des diamants incrustés dans l’ébène.
» — Un fleuve y dort sans bruit, replié dans son cours,
» Comme dans un buisson la couleuvre aux cent tours.
» Des ombres de palais, de dômes et d’aiguilles,
» De tours et de donjons, de clochers, de bastilles,
» De châteaux forts, de kiosks et d’aigus minarets ;
» De formes de remparts, de jardins, de forêts,
» De spirales, d’arceaux, de parcs, de colonnades,
» D’obélisques, de ponts, de portes et d’arcades,
» Tout fourmille et grandit, se cramponne en montant,
» Se courbe, se replie, ou se creuse ou s’étend.
» — Dans un brouillard de feu je crois voir ce grand rêve.
» La tour où nous voilà dans le cercle s’élève.
» En le traçant jadis, c’est ici, n’est-ce pas,
» Que Dieu même a posé le centre du compas ?
» Le vertige m’enivre, et sur mes yeux il pèse.
» Vois-je une Roue ardente, ou bien une Fournaise ? »
— Oui, c’est bien une Roue ; et c’est la main de Dieu
Qui tient et fait mouvoir son invisible essieu.
Vers le but inconnu sans cesse elle s’avance.
On la nomme Paris, le pivot de la France.
Quand la vivante Roue hésite dans ses tours,
Tout hésite et s’étonne, et recule en son cours,
Les rayons effrayés disent au cercle : Arrête.
Il le dit à son tour aux cercles dont la crête
S’enchâsse dans la sienne et tourne sous sa loi.
L’un le redit à l’autre ; et l’impassible roi,
Paris, l’axe immortel, Paris, l’axe du monde,
Puise ses mouvements dans sa vigueur profonde,
Les communique à tous, les imprime à chacun,
Les impose de force, et n’en reçoit aucun.
Il se meut : tout s’ébranle, et tournoie et circule ;
Le cœur du ressort bat, et pousse la bascule ;
L’aiguille tremble et court à grand pas ; le levier
Monte et baisse en sa ligne, et n’ose dévier.
Tous marchent leur chemin, et chacun d’eux écoute
Le pas régulateur qui leur creuse la route.
Il leur faut écouter et suivre ; il le faut bien :
Car lorsqu’il arriva, dans un temps plus ancien,
Qu’un rouage isola son mouvement diurne,
Dans le bruit du travail demeura taciturne,
Et brisa, par orgueil, sa chaîne et son ressort,
Comme un bras que l’on coupe, il fut frappé de mort.
Car Paris l’éternel de leurs efforts se joue,
Et le moyeu divin tournerait sans la Roue ;
Quand même tout voudrait revenir sur ses pas,
Seul il irait : lui seul ne s’arrêterait pas,
Et tu verrais la force et l’union ravie
Aux rayons qui partaient de son centre de vie.
— C’est donc bien, Voyageur, une Roue en effet.
Le vertige parfois est prophétique. — Il fait
Qu’une Fournaise ardente éblouit ta paupière ?
C’est la Fournaise aussi que tu vois. — Sa lumière
Teint de rouge les bords du ciel noir et profond ;
C’est un feu sous un dôme obscur, large et sans fond ;
Là, dans les nuits d’hiver et d’été, quand les heures
Font du bruit en sonnant sur le toit des demeures,
Parce que l’homme y dort, là veillent des Esprits,
Grands ouvriers d’une œuvre et sans nom et sans prix.
La nuit, leur lampe brûle, et, le jour, elle fume ;
Le jour, elle a fumé, le soir, elle s’allume,
Et toujours et sans cesse alimente les feux
De la Fournaise d’or que nous voyons tous deux,
Et qui, se reflétant sur la sainte coupole,
Est du globe endormi la céleste auréole.
Chacun d’eux courbe un front pâle, il prie, il écrit,
Il désespère, il pleure ; il espère, il sourit ;
Il arrache son sein et ses cheveux, s’enfonce
Dans l’énigme sans fin dont Dieu sait la réponse,
Et dont l’humanité, demandant son décret,
Tous les mille ans rejette et cherche le secret.
Chacun d’eux pousse un cri d’amour vers une idée.
L’un soutient en pleurant la croix dépossédée,
S’assied près du sépulcre et seul, comme un banni,
Il se frappe en disant : Lamma Sabacthani ;
Dans son sang, dans ses pleurs, il baigne, il noie, il plonge
La couronne d’épine et la lance et l’éponge,
Baise le corps du Christ, le soulève, et lui dit :
« Reparais, Roi des Juifs, ainsi qu’il est prédit ;
Viens, ressuscite encore aux yeux du seul apôtre.
L’Église meurt : renais dans sa cendre et la nôtre,
Règne, et sur les débris des schismes expiés,
Renverse tes gardiens des lueurs de tes pieds. »
— Rien. Le corps du Dieu ploie aux mains du dernier homme,
Prêtre pauvre et puissant pour Rome et malgré Rome.
Le cadavre adoré de ses clous immortels
Ne laisse plus tomber de sang pour ses autels ;
— Rien. Il n’ouvrira pas son oreille endormie
Aux lamentations du nouveau Jérémie,
Et le laissera seul, mais d’une habile main,
Retremper la tiare en l’alliage humain.
— Liberté ! crie un autre, et soudain la tristesse
Comme un taureau le tue aux pieds de sa déesse.
Parce qu’ayant en vain quarante ans combattu,
Il ne peut rien construire où tout est abattu.
N’importe ! Autour de lui des travailleurs sans nombre,
Aveugles inquiets, cherchent à travers l’ombre
Je ne sais quels chemins qu’ils ne connaissent pas,
Réglant et mesurant, sans règle et sans compas,
L’un sur l’autre semant des arbres sans racines,
Et mettant au hasard l’ordre dans les ruines.
Et, comme il est écrit que chacun porte en soi
Le mal qui le tuera, regarde en bas, et voi.
Derrière eux s’est groupée une famille forte
Qui les ronge et du pied pile leur œuvre morte,