Poèmes antiques et modernes (page 7)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poèmes antiques et modernes · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Au pied du pavillon.

J’aperçus des Anglais les figures livides,

Faisant pour s’approcher un inutile effort

Sur leurs vaisseaux flottants comme des tonneaux vides,

Vaincus par notre mort.

La Sérieuse alors semblait à l’agonie :

L’eau dans ses cavités bouillonnait sourdement ;

Elle, comme voyant sa carrière finie,

Gémit profondément.

Je me sentis pleurer, et ce fut un prodige.

Un mouvement honteux ; mais bientôt l’étouffant :

Nous nous sommes conduits comme il fallait, lui dis-je ;

Adieu donc, mon enfant.

Elle plongea d’abord sa poupe, et puis sa proue ;

Mon pavillon noyé se montrait en dessous ;

Puis elle s’enfonça tournant comme une roue,

Et la mer vint sur nous.

XVII

Hélas ! deux mousses d’Angleterre

Me sauvèrent alors, dit-on,

Et me voici sur un ponton ; —

J’aimerais presque autant la terre !

Cependant je respire ici

L’odeur de la vague et des brises.

Vous êtes marins, Dieu merci !

Nous causons de combats, de prises,

Nous fumons, et nous prenons l’air

Qui vient aux sabords de la mer.

Votre voix m’anime et me flatte,

Aussi je vous dirai souvent :

— « Qu’elle était belle, ma Frégate,

Lorsqu’elle voguait dans le vent ! »

À Dieppe, 1828.

LA NEIGE

poème

La division en deux sections n’existe pas dans O.

Sous-titre : O, P2, Ballade. A, Conte.

I

Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires,

Des histoires du temps passé,

Quand les branches d’arbres sont noires,

Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé !

Quand seul dans un ciel pâle un peuplier s’élance,

Quand sous le manteau blanc qui vient de le cacher

L’immobile corbeau sur l’arbre se balance.

Comme la girouette au bout du long clocher !

Ils sont petits et seuls, ces deux pieds dans la neige.

Derrière les vitraux dont l’azur le protège,

Le Roi pourtant regarde et voudrait ne pas voir,

Car il craint sa colère et surtout son pouvoir.

De cheveux longs et gris son front brun s’environne.

Et porte en se ridant le fer de la couronne ;

Sur l’habit dont la pourpre a peint l’ample velours.

L’empereur a jeté la lourde peau d’un ours.

Avidement courbé, sur le sombre vitrage

Ses soupirs inquiets impriment un nuage.

Contre un marbre frappé d’un pied appesanti,

Sa sandale romaine a vingt fois retenti.

Est-ce vous, blanche Emma, princesse de la Gaule ?

Quel amoureux fardeau pèse à sa jeune épaule ?

C’est le page Éginard, qu’à ses genoux le jour

Surprit, ne dormant pas, dans la secrète tour.

Doucement son bras droit étreint un cou d’ivoire.

Doucement son baiser suit une tresse noire.

Et la joue inclinée, et ce dos où les lis

De l’hermine entourés sont plus blancs que ses plis.

Il retient dans son cœur une craintive haleine,

Et de sa dame ainsi pense alléger la peine.

Et gémit de son poids, et plaint ses faibles pieds

Qui, dans ses mains, ce soir, dormiront essuyés ;

Lorsqu’arrêtée Emma vante sa marche sûre,

Lève un front caressant, sourit et le rassure,

D’un baiser mutuel implore le secours,

Puis repart chancelante et traverse les cours.

Mais les voix des soldats résonnent sous les voûtes,

Les hommes d’armes noirs en ont fermé les routes ;

Éginard, échappant à ses jeunes liens,

Descend des bras d’Emma, qui tombe dans les siens.

II

Un grand trône ombragé des drapeaux d’Allemagne

De son dossier de pourpre entoure Charlemagne.

Les douze pairs debout sur ses larges degrés

Y font luire l’orgueil des lourds manteaux dorés.

Tous posent un bras fort sur une longue épée,

Dans le sang des Saxons neuf fois par eux trempée ;

Par trois vives couleurs se peint sur leurs écus

La gothique devise autour des rois vaincus.

Sous les triples piliers des colonnes moresques,

En cercle sont placés des soldats gigantesques,

Dont le casque fermé, chargé de cimiers blancs,

Laisse à peine entrevoir les yeux étincelants.

Tous deux joignant les mains, à genoux sur la pierre.

L’un pour l’autre en leur cœur cherchant une prière,

Les beaux enfants tremblaient, en abaissant leur front

Tantôt pâle de crainte ou rouge de l’affront.

D’un silence glacé régnait la paix profonde.

Bénissant en secret sa chevelure blonde.

Avec un lent effort, sous ce voile, Éginard

Tente vers sa maîtresse un timide regard.

Sous l’abri de ses mains Emma cache sa tête,

Et, pleurant, elle attend l’orage qui s’apprête :

Comme on se tait encore, elle donne à ses yeux

À travers ses beaux doigts un jour audacieux.

L’Empereur souriait en versant une larme,

Qui donnait à ses traits un ineffable charme ;

Il appela Turpin, l’évêque du palais,

Et d’une voix très douce il dit : Bénissez-les.

Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires,

Des histoires du temps passé,

Quand les branches d’arbres sont noires.

Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé !

1820.

LE BAIN

fragment d’un poème de suzanne

. . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . .

C’était près d’une source à l’onde pure et sombre.

Le large sycomore y répandait son ombre :

Là, Suzanne, cachée aux cieux déjà brûlants.

Suspend sa rêverie et ses pas indolents,

Sur une jeune enfant, que son amour protège.

S’appuie, et sa voix douce appelle le cortège

Des filles de Juda, de Gad et de Ruben

Qui doivent la servir et la descendre au bain ;

Et toutes à l’envi, rivales attentives,

Détachent sa parure entre leurs mains actives.

L’une ôte la tiare où brille le saphir

Dans l’éclat arrondi de l’or poli d’Ophir ;

Aux cheveux parfumés dérobe leurs longs voiles,

Et la gaze brodée en tremblantes étoiles ;

La perle, sur son front enlacée en bandeau.

Ou pendante à l’oreille en mobile fardeau ;

Les colliers de rubis, et, par des bandelettes,

L’ambre au cou suspendu dans l’or des cassolettes.

L’autre fait succéder les tapis préparés

Aux cothurnes étroits dont ses pieds sont parés ;

Et, puisant l’eau du bain, d’avance elle en arrose

Leurs doigts encore empreints de santal et de rose.

Puis, tandis que Suzanne enlève lentement

Les anneaux de ses mains, son plus cher ornement,

Libres des nœuds dorés dont sa poitrine est ceinte,

Dégagés des lacets, le manteau d’hyacinthe,

Et le lin pur et blanc comme la fleur du lis,

Jusqu’à ses chastes pieds laissent couler leurs plis.

Qu’elle fut belle alors ! Une rougeur errante

Anima de son teint la blancheur transparente ;

Car, sous l’arbre où du jour vient s’éteindre l’ardeur,

Un œil accoutumé blesse encor sa pudeur ;

Mais, soutenue enfin par une esclave noire,

Dans un cristal liquide on croirait que l’ivoire

Se plonge, quand son corps, sous l’eau même éclairé,

Du ruisseau pur et frais touche le fond doré.

Écrit en 1821.

LE BAIN

D’UNE DAME ROMAINE

Sous-titre : O, Fragment. A, Fragment d’un poème.

Une Esclave d’Égypte, au teint luisant et noir,

Lui présente, à genoux, l’acier pur du miroir ;

Pour nouer ses cheveux, une Vierge de Grèce

Dans le compas d’Isis unit leur double tresse ;

Sa tunique est livrée aux Femmes de Milet,

Et ses pieds sont lavés dans un vase de lait.

Dans l’ovale d’un marbre aux veines purpurines

L’eau rose la reçoit ; puis les Filles latines,

Sur ses bras indolents versant de doux parfums,

Voilent d’un jour trop vif les rayons importuns,

Et sous les plis épais de la pourpre onctueuse

La lumière descend molle et voluptueuse :

Quelques-unes, brisant des couronnes de fleurs.

D’une hâtive main dispersent leurs couleurs,

Et, les jetant en pluie aux eaux de la fontaine,

De débris embaumés couvrent leur souveraine,

Qui, de ses doigts distraits touchant la lyre d’or.

Pense au jeune Consul, et, rêveuse, s’endort.

Le 20 mai 1817.

LE BAL

poème

Dédicace : A, À M. Jules Lefèvre, auteur du Parricide, de Maria, des Mexicains, etc.

Le sous-titre manque dans O, P1, A.

La harpe tremble encore et la flûte soupire,

Car la Walse bondit dans son sphérique empire ;

Des couples passagers éblouissent les yeux,

Volent entrelacés en cercle gracieux,

Suspendent des repos balancés en mesure,

Aux reflets d’une glace admirent leur parure,

Repartent ; puis, troublés par leur groupe riant.

Dans leurs tours moins adroits se heurtent en criant.

La danseuse, enivrée aux transports de la fête,

Sème et foule en passant les bouquets de sa tête,

Au bras qui la soutient se livre, et, pâlissant,

Tourne, les yeux baissés sur un sein frémissant.

Courez, jeunes beautés, formez la double danse.

Entendez-vous l’archet du bal joyeux,

Jeunes beautés ? Bientôt la légère cadence

Toutes va, tout à coup, vous mêler à mes yeux.

Dansez et couronnez de fleurs vos fronts d’albâtre ;

Liez au blanc muguet l’hyacinthe bleuâtre,

Et que vos pas moelleux, délices d’un amant.

Sur le chêne poli glissent légèrement ;

Dansez, car dès demain vos mères exigeantes

À vos jeunes travaux vous diront négligentes ;

L’aiguille détestée aura fui de vos doigts.

Ou, de la mélodie interrompant les lois,

Sur l’instrument mobile, harmonieux ivoire,

Vos mains auront perdu la touche blanche et noire ;

Demain, sous l’humble habit du jour laborieux,

Un livre, sans plaisir, fatiguera vos yeux… ;

Ils chercheront en vain, sur la feuille indocile,

De ses simples discours le sens clair et facile ;

Loin du papier noirci, votre esprit égare.

Partant, seul et léger, vers le Bal adoré.

Laissera de vos yeux l’indécise prunelle

Recommencer vingt fois une page éternelle.

Prolongez, s’il se peut, oh ! prolongez la nuit.

Qui d’un pas diligent plus que vos pas s’enfuit !

Le signal est donné, l’archet frémit encore :

Élancez-vous, liez ces pas nouveaux

Que l’Anglais inventa, nœuds chers à Terpsichore,

Qui d’une molle chaîne imitent les anneaux.

Dansez, un soir encore usez de votre vie :

L’étincelante nuit d’un long jour est suivie ;

À l’orchestre brillant le silence fatal

Succède, et les dégoûts aux doux propos du bal.

Ah ! reculez le jour où, surveillantes mères.

Vous saurez du berceau les angoisses amères :

Car, dès que de l’enfant le cri s’est élevé.

Adieu, plaisir, long voile à demi relevé.

Et parure éclatante, et beaux joyaux des fêtes,

Et le soir, en passant, les riantes conquêtes

Sous les ormes, le soir, aux heures de l’amour,

Quand les feux suspendus ont rallumé le jour.

Mais, aux yeux maternels, les veilles inquiètes

Ne manquèrent jamais, ni les peines muettes

Que dédaigne l’époux, que l’enfant méconnaît,

Et dont le souvenir dans les songes renait.

Ainsi, toute au berceau qui la tient asservie,

La mère avec ses pleurs voit s’écouler sa vie.

Rappelez les plaisirs, ils fuiront votre voix,

Et leurs chaînes de fleurs se rompront sous vos doigts.

Ensemble, à pas légers, traversez la carrière ;

Que votre main touche une heureuse main,

Et que vos pieds savants à leur place première

Reviennent, balancés dans leur double chemin.

Dansez : un jour, hélas ! ô reines éphémères !

De votre jeune empire auront fui les chimères ;

Rien n’occupera plus vos cœurs désenchantés,

Que des rêves d’amour bien vite épouvantés,

Et le regret lointain de ces fraîches années

Qu’un souffle a fait mourir, en moins de temps fanées

Que la rose et l’œillet, l’honneur de votre front ;

Et du temps indompté lorsque viendra l’affront,

Quelles seront alors vos tardives alarmes ?

Un teint, déjà flétri, pâlira sous les larmes,

Les larmes à présent, doux trésor des amours,

Les larmes, contre l’âge inutile secours :

Car les ans maladifs, avec un doigt de glace.

Des chagrins dans vos cœurs auront marqué la place,

La morose vieillesse… Ô légères beautés !

Dansez, multipliez vos pas précipités,

Et dans les blanches mains les mains entrelacées.

Et les regards de feu, les guirlandes froissées.

Et le rire éclatant, cri des joyeux loisirs.

Et que la salle au loin tremble de vos plaisirs.

Paris, 1818.

LE COR

poème

La division en quatre sections n’existe pas dans O.

Sous-titre : O, P2, Ballade. A, Conte.

I

J’aime le son du Cor, le soir, au fond des bois.

Soit qu’il chante les pleurs de la biche aux abois.

Ou l’adieu du chasseur que l’écho faible accueille,

Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.

Que de fois, seul, dans l’ombre à minuit demeuré,

J’ai souri de l’entendre, et plus souvent pleuré !

Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques

Qui précédaient la mort des Paladins antiques.

Ô montagnes d’azur ! ô pays adoré !

Rocs de la Frazona, cirque du Marboré,

Cascades qui tombez des neiges entraînées,

Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées ;

Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,

Dont le front est de glace et le pied de gazons !

C’est là qu’il faut s’asseoir, c’est là qu’il faut entendre

Les airs lointains d’un Cor mélancolique et tendre.

Souvent un voyageur, lorsque l’air est sans bruit.

De cette voix d’airain fait retentir la nuit ;

À ses chants cadencés autour de lui se mêle

L’harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.

Une biche attentive, au lieu de se cacher.

Se suspend immobile au sommet du rocher.

Et la cascade unit, dans une chute immense.

Son éternelle plainte au chant de la romance.

Âmes des Chevaliers, revenez-vous encor ?

Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ?

Roncevaux ! Roncevaux ! dans ta sombre vallée

L’ombre du grand Roland n’est donc pas consolée !

II

Tous les preux étaient morts, mais aucun n’avait fui.

Il reste seul debout, Olivier près de lui ;

L’Afrique sur les monts l’entoure et tremble encore.

« Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More ;

« Tous tes Pairs sont couches dans les eaux des torrents. » —

Il rugit comme un tigre, et dit : « Si je me rends,

» Africain, ce sera lorsque les Pyrénées

» Sur l’onde avec leurs corps rouleront entraînées. »

— « Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà. »

Et du plus haut des monts un grand rocher roula.

Il bondit, il roula jusqu’au fond de l’abîme,

Et de ses pins, dans l’onde, il vint briser la cime.

— « Merci, cria Roland ; tu m’as fait un chemin. »

Et jusqu’au pied des monts le roulant d’une main,

Sur le roc affermi comme un géant s’élance.

Et, prête à fuir, l’armée à ce seul pas balance.

III

Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux

Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.

À l’horizon déjà, par leurs eaux signalées.

De Luz et d’Argelès se montraient les vallées.

L’armée applaudissait. Le luth du troubadour

S’accordait pour chanter les saules de l’Adour ;

Le vin français coulait dans la coupe étrangère ;

Le soldat, en riant, parlait à la bergère.

Roland gardait les monts ; tous passaient sans effroi.

Assis nonchalamment sur un noir palefroi

Oui marchait revêtu de housses violettes,

Turpin disait, tenant les saintes amulettes :

« Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu ;

» Suspendez votre marche ; il ne faut tenter Dieu.

» Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes

» Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.

» Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor. »

Ici l’on entendit le son lointain du Cor. —

L’Empereur étonné, se jetant en arrière.

Suspend du destrier la marche aventurière.

« Entendez-vous ? dit-il. — Oui, ce sont des pasteurs

» Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs,

» Répondit l’archevêque, ou la voix étouffée

» Du nain vert Obéron qui parle avec sa Fée. »

Et l’Empereur poursuit ; mais son front soucieux

Est plus sombre et plus noir que l’orage des cieux.

Il craint la trahison, et, tandis qu’il y songe.

Le Cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.

« Malheur ! c’est mon neveu ! malheur ! car, si Roland

» Appelle à son secours, ce doit être en mourant.

» Arrière, chevaliers, repassons la montagne !

» Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l’Espagne ! »

IV

Sur le plus haut des monts s’arrêtent les chevaux ;

L’écume les blanchit ; sous leurs pieds, Roncevaux

Des feux mourants du jour à peine se colore.

À l’horizon lointain fuit l’étendard du More.

— « Turpin, n’as-tu rien vu dans le fond du torrent ?

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