Poèmes antiques et modernes (page 6)
D’une féconde main prodiguait les miracles,
Et de sa voix sortait une source d’oracles :
De la vie avec l’homme il partageait l’ennui,
Venait trouver le pauvre et s’égalait à lui.
Quelques hommes, formés à sa divine école.
Nés simples et grossiers, mais forts de sa parole.
Le suivaient lentement, et son front sérieux
Portait les feux divins en bandeau glorieux.
Par ses cheveux épars une femme entraînée,
Qu’entoure avec clameur la foule déchaînée,
Paraît : ses yeux brûlants au Ciel sont dirigés,
Ses yeux, car de longs fers ses bras nus sont charges,
Devant le Fils de l’Homme on l’amène en tumulte
Puis, provoquant l’erreur et méditant l’insulte,
Les Scribes assemblés s’avancent, et l’un d’eux :
« Maître, dit-il, jugez de ce péché hideux ;
» Cette femme adultère est coupable et surprise :
» Que doit faire Israël de la loi de Moïse ? »
Et l’épouse infidèle attendait, et ses yeux
Semblaient chercher encor quelqu’autre dans ces lieux :
Et, la pierre à la main, la foule sanguinaire
S’appelait, la montrait : « C’est la femme adultère !
» Lapidez-la : déjà le séducteur est mort ! »
Et la femme pleura. — Mais le juge d’abord :
« Qu’un homme d’entre vous, dit-il, jette une pierre :
» S’il se croit sans péché, qu’il jette la première ! »
Il dit, et, s’écartant des mobiles Hébreux,
Apaisés par ces mots et déjà moins nombreux,
Son doigt mystérieux, sur l’arène légère,
Écrivait une langue aux hommes étrangère.
En caractères saints dans le Ciel retracés…
Quand il se releva, tous s’étaient dispersés.
Écrit en 1819.
ANTIQUITE BIBLIQUE
LA FILLE DE JEPHTÉ
poème
Et de là vient la coutume qui s’est toujours observée depuis en Israël, Que toutes les filles d’Israël s’assemblent une fois l’année, pour pleurer la fille de Jephté de Galaad pendant quatre jours.
Juges, ch. xi, V. 39-40.
Titre : P1, pas de sous-titre.
Voilà ce qu’ont chanté les filles d’Israël,
Et leurs pleurs ont coulé sur l’herbe du Carmel :
— Jephté de Galaad a ravagé trois villes ;
Abel ! la flamme a lui sur tes vignes fertiles !
Aroër sous la cendre éteignit ses chansons.
Et Mennith s’est assise en pleurant ses moissons !
Tous les guerriers d’Ammon sont détruits, et leur terre
Du Seigneur notre Dieu reste la tributaire.
Israël est vainqueur, et par ses cris perçants
Reconnaît du Très-Haut les secours tout-puissants.
À l’hymne universel que le désert répète
Se mêle en longs éclats le son de la trompette,
Et l’armée, en marchant vers les tours de Maspha,
Leur raconte de loin que Jephté triompha.
Le peuple tout entier tressaille de la fête.
— Mais le sombre vainqueur marche en baissant la tête ;
Sourd à ce bruit de gloire, et seul, silencieux.
Tout à coup il s’arrête, il a fermé ses yeux.
Il a fermé ses yeux, car au loin, de la ville,
Les vierges, en chantant, d’un pas lent et tranquille,
Venaient ; il entrevoit le chœur religieux,
C’est pourquoi, plein de crainte, il a fermé ses yeux.
Il entend le concert qui s’approche et l’honore :
La harpe harmonieuse et le tambour sonore,
Et la lyre aux dix voix, et le Kinnor léger,
Et les sons argentins du Nebel étranger,
Puis, de plus près, les chants, leurs paroles pieuses,
Et les pas mesurés en des danses joyeuses,
Et, par des bruits flatteurs, les mains frappant les mains,
30 Et de rameaux fleuris parfumant les chemins.
Ses genoux ont tremblé sous le poids de ses armes ;
Sa paupière s’entr’ouvre à ses premières larmes :
C’est que, parmi les voix, le père a reconnu
La voix la plus aimée à ce chant ingénu :
— « Ô vierges d’Israël ! ma couronne s’apprête
» La première à parer les cheveux de sa tête ;
» C’est mon père, et jamais un autre enfant que moi
» N’augmenta la famille heureuse sous sa loi. »
Et ses bras à Jephté donnés avec tendresse,
Suspendant à son col leur pieuse caresse :
« Mon père, embrassez-moi ! D’où naissent vos retards ?
» Je ne vois que vos pleurs et non pas vos regards.
» Je n’ai point oublié l’encens du sacrifice :
» J’offrais pour vous hier la naissante génisse.
» Qui peut vous affliger ? le Seigneur n’a-t-il pas
» Renversé les cités au seul bruit de vos pas ? »
— « C’est vous, hélas ! c’est vous, ma fille bien-aimée ? »
Dit le père en rouvrant sa paupière enflammée ;
» Faut-il que ce soit vous ! ô douleur des douleurs !
» Que vos embrassements feront couler de pleurs !
» Seigneur, vous êtes bien le Dieu de la vengeance ;
» En échange du crime il vous faut l’innocence.
» C’est la vapeur du sang qui plaît au Dieu jaloux !
» Je lui dois une hostie, ô ma fille ! et c’est vous ! »
— « Moi ! » dit-elle. Et ses yeux se remplirent de larmes.
Elle était jeune et belle, et la vie a des charmes.
Puis elle répondit : « Oh ! si votre serment
» Dispose de mes jours, permettez seulement
» Qu’emmenant avec moi les vierges mes compagnes,
» J’aille, deux mois entiers, sur le haut des montagnes,
» Pour la dernière fois, errante en liberté,
» Pleurer sur ma jeunesse et ma virginité !
» Car je n’aurai jamais, de mes mains orgueilleuses,
» Purifié mon fils sous les eaux merveilleuses ;
» Vous n’aurez pas béni sa venue, et mes pleurs
» Et mes chants n’auront pas endormi ses douleurs ;
» Et, le jour de ma mort, nulle vierge jalouse
» Ne viendra demander de qui je fus l’épouse,
» Quel guerrier prend pour moi le cilice et le deuil :
» Et seul vous pleurerez autour de mon cercueil. »
Après ces mots, l’armée assise tout entière
Pleurait, et sur son front répandait la poussière.
Jephté sous un manteau tenait ses pleurs voilés ;
Mais, parmi les sanglots, on entendit : « Allez. »
Elle inclina la tête et partit. Ses compagnes.
Comme nous la pleurons, pleuraient sur les montagnes.
Puis elle vint s’offrir au couteau paternel.
— Voilà ce qu’ont chanté les filles d’Israël.
Écrit en 1820.
LA FRÉGATE LA SÉRIEUSE
ou
LA PLAINTE DU CAPITAINE
poème
I
Qu’elle était belle, ma Frégate,
Lorsqu’elle voguait dans le vent !
Elle avait, au soleil levant,
Toutes les couleurs de l’agate ;
Ses voiles luisaient le matin
Comme des ballons de satin ;
Sa quille mince, longue et plate,
Portait deux bandes d’écarlate
Sur vingt-quatre canons cachés ;
Ses mâts, en arrière penchés,
Paraissaient à demi couches.
Dix fois plus vive qu’un pirate,
En cent jours du Havre à Surate
Elle nous emporta souvent.
— Quelle était belle, ma Frégate,
Lorsqu’elle voguait dans le vent !
II
Brest vante son beau port et cette rade insigne
Où peuvent manœuvrer trois cents vaisseaux de ligne ;
Boulogne, sa cité haute et double, et Calais,
Sa citadelle assise en mer comme un palais ;
Dieppe a son vieux château soutenu par la dune,
Ses baigneuses cherchant la vague au clair de lune,
Et ses deux monts en vain par la mer insultés ;
Cherbourg a ses fanaux de bien loin consultés,
Et gronde en menaçant Guernsey la sentinelle
Debout près de Jersey, presque en France ainsi qu’elle.
Lorient, dans sa rade au mouillage inégal,
Reçoit la poudre d’or des noirs du Sénégal ;
Saint-Malo dans son port tranquillement regarde
Mille rochers debout qui lui servent de garde ;
Le Havre a pour parure ensemble et pour appui
Notre-Dame-de-Grâce et Honfleur devant lui ;
Bordeaux, de ses longs quais parés de maisons neuves,
Porte jusqu’à la mer ses vins sur deux grands fleuves ;
Toute ville à Marseille aurait droit d’envier
Sa ceinture de fruits, d’orange et d’olivier ;
D’or et de fer Bayonne en tout temps fut prodigue ;
Du grand Cardinal-Duc La Rochelle a la digue ;
Tous nos ports ont leur gloire ou leur luxe à nommer ;
Mais Toulon a lancé la Sérieuse en mer.
LA TRAVERSÉE
III
Quand la belle Sérieuse
Pour l’Égypte appareilla,
Sa figure gracieuse
Avant le jour s’éveilla ;
À la lueur des étoiles
Elle déploya ses voiles,
Leurs cordages et leurs toiles,
Comme de larges réseaux,
Avec ce long bruit qui tremble,
Qui se prolonge et ressemble
Au bruit des ailes qu’ensemble
Ouvre une troupe d’oiseaux.
IV
Dès que l’ancre dégagée
Revient par son câble à bord,
La proue alors est changée,
Selon l’aiguille et le Nord.
La Sérieuse l’observe,
Elle passe la réserve,
Et puis marche de conserve
Avec le grand Orient :
Sa voilure toute blanche
Comme un sein gonflé se penche ;
Chaque mât, comme une branche,
Touche la vague en pliant.
V
Avec sa démarche leste.
Elle glisse et prend le vent,
Laisse à l’arrière l’Alceste,
Et marche seule à l’avant.
Par son pavillon conduite,
L’escadre n’est à sa suite
Que lorsque, arrêtant sa fuite,
Elle veut l’attendre enfin :
Mais, de bons marins pourvue,
Aussitôt qu’elle est en vue,
Par sa manœuvre imprévue,
Elle part comme un dauphin.
VI
Comme un dauphin elle saute,
Elle plonge comme lui
Dans la mer profonde et haute,
Où le feu Saint-Elme a lui.
Le feu serpente avec grâce ;
Du gouvernail qu’il embrasse
Il marque longtemps la trace,
Et l’on dirait un éclair
Qui, n’ayant pu nous atteindre.
Dans les vagues va s’éteindre.
Mais ne cesse de les teindre
Du prisme enflammé de l’air.
VII
Ainsi qu’une forêt sombre
La flotte venait après,
Et de loin s’étendait l’ombre
De ses immenses agrès.
En voyant Le Spartiate,
Le Franklin et sa frégate,
Le bleu, le blanc, l’écarlate,
De cent mâts nationaux,
L’armée, en convoi, remise
Comme en garde à L’Artémise,
Nous nous dîmes : C’est Venise
Qui s’avance sur les eaux.
VIII
Quel plaisir d’aller si vite,
Et de voir son pavillon,
Loin des terres qu’il évite,
Tracer un noble sillon !
Au large on voit mieux le monde,
Et sa tête énorme et ronde
Qui se balance et qui gronde
Comme éprouvant un affront.
Parce que l’homme se joue
De sa force, et que la proue,
Ainsi qu’une lourde roue.
Fend sa route sur son front.
IX
Quel plaisir ! et quel spectacle
Que l’élément triste et froid
Ouvert ainsi sans obstacle
Par un bois de chêne étroit !
Sur la plaine humide et sombre,
La nuit reluisaient dans l’ombre
Des insectes en grand nombre,
De merveilleux vermisseaux,
Troupe brillante et frivole.
Comme un feu follet qui vole,
Ornant chaque banderole
Et chaque mât des vaisseaux.
X
Et surtout La Sérieuse,
Était belle nuit et jour ;
La mer, douce et curieuse,
La portait avec amour,
Comme un vieux lion abaisse
Sa longue crinière épaisse,
Et, sans l’agiter, y laisse
Se jouer le lionceau ;
Comme sur sa tête agile
Une femme tient l’argile,
Ou le jonc souple et fragile
D’un mystérieux berceau.
XI
Moi, de sa poupe hautaine
Je ne m’absentais jamais,
Car, étant son capitaine,
Comme un enfant je l’aimais :
J’aurais moins aimé peut-être
L’enfant que j’aurais vu naître ;
De son cœur on n’est pas maître,
Moi, je suis un vrai marin ;
Ma naissance est un mystère,
Sans famille, et solitaire,
Je ne connais pas la terre,
Et la vois avec chagrin.
XII
Mon banc de quart est mon trône,
J’y règne plus que les Rois ;
Sainte Barbe est ma patronne ;
Mon sceptre est mon porte-voix ;
Ma couronne est ma cocarde ;
Mes officiers sont ma garde ;
À tous les vents je hasarde
Mon peuple de matelots.
Sans que personne demande
À quel bord je veux qu’il tende,
Et pourquoi je lui commande
D’être plus fort que les flots.
XIII
Voilà toute la famille
Qu’en mon temps il me fallait ;
Ma Frégate était ma fille.
Va ! lui disais-je. — Elle allait,
S’élançait dans la carrière,
Laissant l’écueil en arrière,
Comme un cheval sa barrière ;
Et l’on m’a dit qu’une fois
(Quand je pris terre en Sicile)
Sa marche fut moins facile :
Elle parut indocile
Aux ordres d’une autre voix.
XIV
On l’aurait crue animée !
Toute l’Égypte la prit,
Si blanche et si bien formée,
Pour un gracieux Esprit
Des Français compatriote,
Lorsqu’en avant de la flotte.
Dont elle était le pilote,
Doublant une vieille tour,
Elle entra, sans avarie,
Aux cris : Vive la patrie !
Dans le port d’Alexandrie,
Qu’on appelle Abou-Mandour,
LE REPOS
XV
Une fois, par malheur, si vous avez pris terre,
Peut-être qu’un de vous, sur un lac solitaire.
Aura vu, comme moi, quelque cygne endormi,
Qui se laissait au vent balancer à demi.
Sa tête nonchalante, en arrière appuyée,
Se cache dans la plume au soleil essuyée :
Son poitrail est lave par le flot transparent.
Comme un écueil où l’eau se joue en expirant ;
Le duvet qu’en passant l’air dérobe à sa plume
Autour de lui s’envole et se mêle à l’écume ;
Une aile est son coussin, l’autre est son éventail ;
Il dort, et de son pied le large gouvernail
Trouble encore, en ramant, l’eau tournoyante et douce,
Tandis que sur ses flancs se forme un lit de mousse.
De feuilles et de joncs, et d’herbages errants
Qu’apportent près de lui d’invisibles courants.
LE COMBAT
XVI
Ainsi près d’Aboukir reposait ma Frégate ;
À l’ancre dans la rade, en avant des vaisseaux,
On voyait de bien loin son corset d’écarlate
Se mirer dans les eaux.
Ses canots l’entouraient, à leur place assignée.
Pas une voile ouverte, on était sans dangers.
Ses cordages semblaient des filets d’araignée.
Tant ils étaient légers.
Nous étions tous marins. Plus de soldats timides
Qui chancellent à bord ainsi que des enfants ;
Ils marchaient sur leur sol, prenant des Pyramides,
Montant des éléphants.
Il faisait beau. — La mer, de sable environnée.
Brillait comme un bassin d’argent entouré d’or ;
Un vaste soleil rouge annonça la journée
Du quinze Thermidor.
La Sérieuse alors s’ébranla sur sa quille :
Quand venait un combat, c’était toujours ainsi ;
Je le reconnus bien, et je lui dis : « Ma fille,
Je te comprends, merci ! »
J’avais une lunette exercée aux étoiles ;
Je la pris, et la tins ferme sur l’horizon.
— Une, deux, trois, — je vis treize et quatorze voiles ;
Enfin, c’était Nelson.
Il courait contre nous en avant de la brise ;
La Sérieuse à l’ancre, immobile, s’offrant,
Reçut le rude abord sans en être surprise.
Comme un roc un torrent.
Tous passèrent près d’elle en lâchant leur bordée ;
230 Fière, elle répondit aussi quatorze fois.
Et par tous les vaisseaux elle fut débordée,
Mais il en resta trois.
Trois vaisseaux de haut bord — combattre une frégate !
Est-ce l’art d’un marin ? le trait d’un amiral ?
255 Un écumeur de mer, un forban, un pirate,
N’eût pas agi si mal !
N’importe ! elle bondit, dans son repos troublée,
Elle tourna trois fois jetant vingt-quatre éclairs.
Et rendit tous les coups dont elle était criblée,
Feux pour feux, fers pour fers.
Ses boulets enchaînés fauchaient des mâts énormes,
Faisaient voler le sang, la poudre et le goudron.
S’enfonçaient dans le bois, comme au cœur des grands ormes
Le coin du bûcheron.
245 Un brouillard de fumée où la flamme étincelle
L’entourait ; mais, le corps brûlé, noir, écharpé,
Elle tournait, roulait, et se tordait sous elle,
Comme un serpent coupé.
Le soleil s’éclipsa dans l’air plein de bitume.
Ce jour entier passa dans le feu, dans le bruit ;
Et, lorsque la nuit vint, sous cette ardente brume
On ne vit pas la nuit.
Nous étions enfermés comme dans un orage :
Des deux flottes au loin le canon s’y mêlait ;
On tirait en aveugle à travers le nuage :
Toute la mer brûlait.
Mais, quand le jour revint, chacun connut son œuvre.
Les trois vaisseaux flottaient démâtés, et si las,
Qu’ils n’avaient plus de force assez pour la manœuvre ;
Mais ma Frégate, hélas !
Elle ne voulait plus obéir à son maître :
Mutilée, impuissante, elle allait au hasard ;
Sans gouvernail, sans mât, on n’eût pu reconnaître
La merveille de l’art !
Engloutie à demi, son large pont à peine,
S’affaissant par degrés, se montrait sur les flots ;
Et là ne restaient plus, avec moi capitaine.
Que douze matelots.
Je les fis mettre en mer à bord d’une chaloupe,
Hors de notre eau tournante et de son tourbillon ;
Et je revins tout seul me coucher sur la poupe