Servitude et grandeur militaires (page 6)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Servitude et grandeur militaires · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je me grattais la tête, et je disais toujours en regardant mes sabots :

— Je veux être soldat.

La mère de Pierrette apporta un grand verre d’eau froide à monsieur le curé, parce qu’il était devenu tout rouge, et elle se mit à pleurer.

Pierrette pleurait aussi et n’osait rien dire ; mais elle n’était pas fâchée contre moi, parce qu’elle savait bien que c’était pour l’épouser que je voulais partir.

Dans ce moment-là, deux grands laquais poudrés entrèrent avec une femme de chambre qui avait l’air d’une dame, et ils demandèrent si la petite avait préparé les hardes que la Reine et madame la princesse de Lamballe lui avaient demandées.

Le pauvre curé se leva si troublé qu’il ne put se tenir une minute debout, et Pierrette et sa mère tremblèrent si fort qu’elles n’osèrent pas ouvrir une cassette qu’on leur envoyait en échange du fourreau et du bavolet, et elles allèrent à la toilette à peu près comme on va se faire fusiller.

Seul avec moi, le curé me demanda ce qui s’était passé, et je le lui dis comme je vous l’ai conté, mais un peu plus brièvement.

— Et c’est pour cela que tu veux partir, mon fils ? me dit-il en me prenant les deux mains ; mais songe donc que la plus grande dame de l’Europe n’a parlé ainsi à un petit paysan comme toi que par distraction, et ne sait seulement pas ce qu’elle t’a dit. Si on lui racontait que tu as pris cela pour un ordre ou pour un horoscope, elle dirait que tu es un grand benêt, et que tu peux être jardinier toute la vie, que cela lui est égal. Ce que tu gagnes en jardinant, et ce que tu gagnerais en enseignant la musique vocale, t’appartiendrait, mon ami ; au lieu que ce que tu gagneras dans un régiment ne t’appartiendra pas, et tu auras mille occasions de le dépenser en plaisirs défendus par la religion et la morale ; tu perdras tous les bons principes que je t’ai donnés, et tu me forceras à rougir de toi. Tu reviendras (si tu reviens) avec un autre caractère que celui que tu as reçu en naissant. Tu étais doux, modeste, docile ; tu seras rude, impudent et tapageur. La petite Pierrette ne se soumettra certainement pas à être la femme d’un mauvais garnement, et sa mère l’en empêcherait quand elle le voudrait ; et moi, que pourrai-je faire pour toi, si tu oublies tout à fait la Providence ? Tu l’oublieras, vois-tu, la Providence, je t’assure que tu finiras par là.

Je demeurai les yeux fixés sur mes sabots et les sourcils froncés en faisant la moue, et je dis, en me grattant la tête :

— C’est égal, je veux être soldat.

Le bon curé n’y tint pas, et ouvrant la porte toute grande, il me montra le grand chemin avec tristesse.

Je compris sa pantomime, et je sortis. J’en aurais fait autant à sa place, assurément. Mais je le pense à présent, et ce jour-là je ne le pensais pas. Je mis mon bonnet de coton sur l’oreille droite, je relevai le collet de ma blouse, pris mon bâton et je m’en allai tout droit à un petit cabaret, sur l’avenue de Versailles, sans dire adieu à personne.

CHAPITRE VIII la position du premier rang

Dans ce petit cabaret, je trouvai trois braves dont les chapeaux étaient galonnés d’or, l’uniforme blanc, les revers roses, les moustaches cirées de noir, les cheveux tout poudrés à frimas, et qui parlaient aussi vite que des vendeurs d’orviétan. Ces trois braves étaient d’honnêtes racoleurs. Ils me dirent que je n’avais qu’à m’asseoir à table avec eux pour avoir une idée juste du bonheur parfait que l’on goûtait éternellement dans le Royal-Auvergne. Ils me firent manger du poulet, du chevreuil et des perdreaux, boire du vin de Bordeaux et de Champagne, et du café excellent ; ils me jurèrent sur leur honneur que, dans le Royal-Auvergne, je n’en aurais jamais d’autres.

Je vis bien depuis qu’ils avaient dit vrai.

Ils me jurèrent aussi, car ils juraient infiniment, que l’on jouissait de la plus douce liberté dans le Royal-Auvergne ; que les soldats y étaient incomparablement plus heureux que les capitaines des autres corps ; qu’on y jouissait d’une société fort agréable en hommes et en belles dames, et qu’on y faisait beaucoup de musique, et surtout qu’on y appréciait fort ceux qui jouaient du piano. Cette dernière circonstance me décida.

Le lendemain j’avais donc l’honneur d’être soldat au Royal-Auvergne. C’était un assez beau corps, il est vrai ; mais je ne voyais plus ni Pierrette, ni monsieur le curé. Je demandai du poulet à dîner, et l’on me donna à manger cet agréable mélange de pommes de terre, de mouton et de pain qui se nommait, se nomme et sans doute se nommera toujours la Ratatouille. On me fit apprendre la position du soldat sans armes avec une perfection si grande, que je servis de modèle, depuis, au dessinateur qui fit les planches de l’ordonnance de 1791, ordonnance qui, vous le savez, mon lieutenant, est un chef-d’œuvre de précision. On m’apprit l’école de soldat et l’école de peloton de manière à exécuter la charge en douze temps, les charges précipitées et les charges à volonté, en comptant ou sans compter les mouvements, aussi parfaitement que le plus roide des caporaux du roi de Prusse, Frédéric-le-Grand, dont les vieux se souvenaient encore avec l’attendrissement de gens qui aiment ceux qui les battent. On me fit l’honneur de me promettre que, si je me comportais bien, je finirais par être admis dans la première compagnie de grenadiers. — J’eus bientôt une queue poudrée qui tombait sur ma veste blanche assez noblement ; mais je ne voyais plus jamais ni Pierrette, ni sa mère, ni monsieur le curé de Montreuil, et je ne faisais point de musique.

Un beau jour, comme j’étais consigné à la caserne même où nous voici, pour avoir fait trois fautes dans le maniement d’armes, on me plaça dans la position des feux du premier rang, un genou sur le pavé, ayant en face de moi un soleil éblouissant et superbe que j’étais forcé de coucher en joue, dans une immobilité parfaite, jusqu’à ce que la fatigue me fît ployer les bras à la saignée ; et j’étais encouragé à soutenir mon arme par la présence d’un honnête caporal, qui de temps en temps soulevait ma baïonnette avec sa crosse quand elle s’abaissait ; c’était une petite punition de l’invention de M. de Saint-Germain.

Il y avait vingt minutes que je m’appliquais à atteindre le plus haut degré de pétrification possible dans cette attitude, lorsque je vis au bout de mon fusil la figure douce et paisible de mon bon ami Michel, le tailleur de pierres.

— Tu viens bien à propos, mon ami, lui dis-je, et tu me rendrais un grand service si tu voulais bien, sans qu’on s’en aperçût, mettre un moment ta canne sous ma baïonnette. Mes bras s’en trouveraient mieux, et ta canne ne s’en trouverait pas plus mal.

— Ah ! Mathurin, mon ami, me dit-il, te voilà bien puni d’avoir quitté Montreuil ; tu n’as plus les conseils et les lectures du bon curé, et tu vas oublier tout à fait cette musique que tu aimais tant, et celle de la parade ne la vaudra certainement pas.

— C’est égal, dis-je, en élevant le bout du canon de mon fusil, et le dégageant de sa canne, par orgueil ; c’est égal, on a son idée.

— Tu ne cultiveras plus les espaliers et les belles pêches de Montreuil avec ta Pierrette, qui est bien aussi fraîche qu’elles, et dont la lèvre porte aussi comme elles un petit duvet.

— C’est égal, dis-je encore, j’ai mon idée.

— Tu passeras bien longtemps à genoux, à tirer sur rien, avec une pierre de bois, avant d’être seulement caporal.

— C’est égal, dis-je encore, si j’avance lentement, toujours est-il vrai que j’avancerai ; tout vient à point à qui sait attendre, comme on dit, et quand je serai sergent je serai quelque chose, et j’épouserai Pierrette. Un sergent c’est un seigneur, et à tout seigneur tout honneur.

Michel soupira.

— Ah ! Mathurin ! Mathurin ! me dit-il, tu n’es pas sage, et tu as trop d’orgueil et d’ambition, mon ami ; n’aimerais-tu pas mieux être remplacé, si quelqu’un payait pour toi, et venir épouser ta petite Pierrette ?

— Michel ! Michel ! lui dis-je, tu t’es beaucoup gâté dans le monde ; je ne sais pas ce que tu y fais, et tu ne m’as plus l’air d’y être maçon, puisqu’au lieu d’une veste tu as un habit noir de taffetas ; mais tu ne m’aurais pas dit ça dans le temps où tu répétais toujours : Il faut faire son sort soi-même. — Moi je ne veux pas l’épouser avec l’argent des autres, et je fais moi-même mon sort, comme tu vois. — D’ailleurs, c’est la Reine qui m’a mis ça dans la tête, et la Reine ne peut pas se tromper en jugeant ce qui est bien à faire. Elle a dit elle-même : Il sera soldat et je les marierai ; elle n’a pas dit : il reviendra après avoir été soldat.

— Mais, me dit Michel, si par hasard la Reine te voulait donner de quoi l’épouser, le prendrais-tu ?

— Non, Michel, je ne prendrais pas son argent, si par impossible elle le voulait.

— Et si Pierrette gagnait elle-même sa dot ? reprit-il.

— Oui, Michel, je l’épouserais tout de suite, dis-je.

Ce bon garçon avait l’air tout attendri.

— Eh bien ! reprit-il, je dirai cela à la Reine.

— Est-ce que tu es fou, lui dis-je, ou domestique dans sa maison ?

— Ni l’un ni l’autre, Mathurin, quoique je ne taille plus la pierre.

— Que tailles-tu donc ? disais-je.

— Hé ! je taille des pièces, du papier et des plumes.

— Bah ! dis-je, est-il possible ?

— Oui, mon enfant, je fais de petites pièces toutes simples, et bien aisées à comprendre. Je te ferai voir tout ça.

⁂

En effet, dit Timoléon en interrompant l’Adjudant, les ouvrages de ce bon Sedaine ne sont pas construits sur des questions bien difficiles ; on n’y trouve aucune synthèse sur le fini et l’infini, sur les causes finales, l’association des idées et l’identité personnelle ; on n’y tue pas des rois et des reines par le poison ou l’échafaud ; ça ne s’appelle pas de noms sonores environnés de leur traduction philosophique ; mais ça se nomme Blaise, l’Agneau perdu, le Déserteur ; ou bien le Jardinier et son Seigneur, la Gageure imprévue ; ce sont des gens tout simples, qui parlent vrai, qui sont philosophes sans le savoir, comme Sedaine lui-même, que je trouve plus grand qu’on ne l’a fait.

Je ne répondis pas.

⁂

L’Adjudant reprit :

— Eh bien, tant mieux ! dis-je, j’aime autant te voir travailler ça que tes pierres de taille.

— Ah ! ce que je bâtissais valait mieux que ce que je construis à présent. Ça ne passait pas de mode et ça restait plus longtemps debout. Mais en tombant, ça pouvait écraser quelqu’un ; au lieu qu’à présent, quand ça tombe, ça n’écrase personne.

— C’est égal, je suis toujours bien aise, dis-je…

— C’est-à-dire, aurais-je dit ; car le caporal vint donner un si terrible coup de crosse dans la canne de mon vieil ami Michel, qu’il l’envoya là-bas, tenez là-bas, près de la poudrière.

En même temps il ordonna six jours de salle de police pour le factionnaire qui avait laissé entrer un bourgeois.

Sedaine comprit bien qu’il fallait s’en aller ; il ramassa paisiblement sa canne, et, en sortant du côté du bois, il me dit :

— Je t’assure, Mathurin, que je conterai tout ceci à la Reine.

CHAPITRE IX une séance

Ma petite Pierrette était une belle petite fille, d’un caractère décidé, calme et honnête. Elle ne se déconcertait pas trop facilement, et depuis qu’elle avait parlé à la Reine, elle ne se laissait plus aisément faire la leçon ; elle savait bien dire à monsieur le curé et à sa bonne qu’elle voulait épouser Mathurin, et elle se levait la nuit pour travailler à son trousseau, tout comme si je n’avais pas été mis à la porte pour longtemps, sinon pour toute ma vie.

Un jour (c’était le lundi de Pâques, elle s’en était toujours souvenue, la pauvre Pierrette, et me l’a raconté souvent), un jour donc qu’elle était assise devant la porte de monsieur le curé, travaillant et chantant comme si de rien n’était, elle vit arriver vite, vite, un beau carrosse dont les six chevaux trottaient dans l’avenue, d’un train merveilleux, montés par deux petits postillons poudrés et roses, très-jolis et si petits qu’on ne voyait de loin que leurs grosses bottes à l’écuyère. Ils portaient de gros bouquets à leur jabot, et les chevaux portaient aussi de gros bouquets sur l’oreille.

Ne voilà-t-il pas que l’écuyer qui courait en avant des chevaux s’arrêta précisément devant la porte de monsieur le curé, où la voiture eut la bonté de s’arrêter aussi et daigna s’ouvrir toute grande. Il n’y avait personne dedans. Comme Pierrette regardait avec de grands yeux, l’écuyer ôta son chapeau très-poliment et la pria de vouloir bien monter en carrosse.

Vous croyez peut-être que Pierrette fit des façons ? Point du tout ; elle avait trop de bon sens pour cela. Elle ôta simplement ses deux sabots, qu’elle laissa sur le pas de la porte, mit ses souliers à boucles d’argent, ploya proprement son ouvrage, et monta dans le carrosse en s’appuyant sur le bras du valet de pied, comme si elle n’eût fait autre chose de sa vie, parce que, depuis qu’elle avait changé de robe avec la Reine, elle ne doutait plus de rien.

Elle m’a dit souvent qu’elle avait eu deux grandes frayeurs dans la voiture : la première, parce qu’on allait si vite que les arbres de l’avenue de Montreuil lui paraissaient courir comme des fous l’un après l’autre ; la seconde, parce qu’il lui semblait qu’en s’asseyant sur les coussins blancs du carrosse, elle y laisserait une tache bleue et jaune de la couleur de son jupon. Elle le releva dans ses poches, et se tint toute droite au bord du coussin, nullement tourmentée de son aventure et devinant bien qu’en pareille circonstance il est bon de faire ce que tout le monde veut, franchement et sans hésiter.

D’après ce sentiment juste de sa position que lui donnait une nature heureuse, douce et disposée au bien et au vrai en toute chose, elle se laissa parfaitement donner le bras par l’écuyer et conduire à Trianon, dans les appartements dorés, où seulement elle eut soin de marcher sur la pointe du pied, par égard pour les parquets de bois de citron et de bois des Indes qu’elle craignait de rayer avec ses clous.

Quand elle entra dans la dernière chambre, elle entendit un petit rire joyeux de deux voix très douces, et qui l’intimida bien un peu et lui fit battre le cœur assez vivement ; mais, en entrant, elle se trouva rassurée tout de suite, ce n’était que son amie la Reine.

Madame de Lamballe était avec elle, mais assise dans une embrasure de fenêtre et établie devant un pupitre de peintre en miniature. Sur le tapis vert du pupitre, un ivoire tout préparé ; près de l’ivoire, des pinceaux ; près des pinceaux, un verre d’eau.

— Ah ! la voilà, dit la Reine d’un air de fête, et elle courut lui prendre les deux mains.

— Comme elle est fraîche, comme elle est jolie ! Le joli petit modèle que cela fait pour vous ! Allons, ne la manquez pas, madame de Lamballe ! Mets-toi là, mon enfant.

Et la belle Marie-Antoinette la fit asseoir de force sur une chaise. Pierrette était tout à fait interdite, et sa chaise si haute que ses petits pieds pendaient et se balançaient.

— Mais voyez donc comme elle se tient bien, continuait la Reine, elle ne se fait pas dire deux fois ce que l’on veut ; je gage qu’elle a de l’esprit. Tiens-toi droite, mon enfant, et écoute-moi. Il va venir deux messieurs ici. Que tu les connaisses ou non, cela ne fait rien, et cela ne te regarde pas. Tu feras tout ce qu’ils te diront de faire. Je sais que tu chantes, tu chanteras. Quand ils te diront d’entrer et de sortir, d’aller et de venir, tu entreras, tu sortiras, tu iras, tu viendras, bien exactement, entends-tu ? Tout cela c’est pour ton bien. Madame et moi nous les aiderons à t’enseigner quelque chose que je sais bien, et nous ne te demandons pour nos peines que de poser tous les jours une heure devant madame ; cela ne t’afflige pas trop fort, n’est-ce pas ? »

Pierrette ne répondait qu’en rougissant et en pâlissant à chaque parole ; mais elle était si contente qu’elle aurait voulu embrasser la petite Reine comme sa camarade.

Comme elle posait, les yeux tournés vers la porte, elle vit entrer deux hommes, l’un gros et l’autre grand. Comme elle vit le grand, elle ne put s’empêcher de crier :

— Tiens ! c’est…

Mais elle se mordit le doigt pour se faire taire.

— Eh bien, comment la trouvez-vous, messieurs, dit la Reine ; me suis-je trompée ?

— N’est-ce pas que c’est Rose même ? dit Sedaine.

— Une seule note, madame, dit le plus gros des deux, et je saurai si c’est la Rose de Monsigny, comme elle est celle de Sedaine.

— Voyons, ma petite, répétez cette gamme, dit Grétry en chantant ut, ré, mi, fa, sol.

Pierrette la répéta.

— Elle a une voix divine, madame, dit-il.

La Reine frappa des mains et sauta.

— Elle gagnera sa dot, dit-elle.

CHAPITRE X une belle soirée

Ici l’honnête Adjudant goûta un peu de son petit verre d’absinthe, en nous engageant à l’imiter, et, après avoir essuyé sa moustache blanche avec un mouchoir rouge et l’avoir tournée un instant dans ses gros doigts, il poursuivit ainsi :

— Si je savais faire des surprises, mon lieutenant, comme on en fait dans les livres, et faire attendre la fin d’une histoire en tenant la dragée haute aux auditeurs, et puis la faire goûter du bout des lèvres, et puis la relever, et puis la donner tout entière à manger, je trouverais une manière nouvelle de vous dire la suite de ceci ; mais je vais de fil en aiguille, tout simplement comme a été ma vie de jour en jour, et je vous dirai que depuis le jour où mon pauvre Michel était venu me voir ici à Vincennes, et m’avait trouvé dans la position du premier rang, je maigris d’une manière ridicule, parce que je n’entendis plus parler de notre petite famille de Montreuil, et que je vins à penser que Pierrette m’avait oublié tout à fait. Le régiment d’Auvergne était à Orléans depuis trois mois, et le mal du pays commençait à m’y prendre. Je jaunissais à vue d’œil et je ne pouvais plus soutenir mon fusil. Mes camarades commençaient à me prendre en grand mépris, comme on prend ici toute maladie, vous le savez.

Il y en avait qui me dédaignaient parce qu’ils me croyaient très-malade, d’autres parce qu’ils soutenaient que je faisais semblant de l’être, et, dans ce dernier cas, il ne me restait d’autre parti que de mourir pour prouver que je disais vrai, ne pouvant pas me rétablir tout à coup ni être assez mal pour me coucher, fâcheuse position.

Un jour un officier de ma compagnie vint me trouver, et me dit :

— Mathurin, toi qui sais lire, lis un peu cela.

Et il me conduisit sur la place de Jeanne d’Arc, place qui m’est chère, où je lus une grande affiche de spectacle sur laquelle on avait imprimé ceci :

par ordre :

« Lundi prochain, représentation extraordinaire d’Irène, pièce nouvelle de M. de Voltaire, et de Rose et Colas, par M. Sedaine, musique de M. de Monsigny, au bénéfice de mademoiselle Colombe, célèbre cantatrice de la Comédie-Italienne, laquelle paraîtra dans la seconde pièce. Sa Majesté la Reine a daigné promettre qu’elle honorerait le spectacle de sa présence. »

— Eh bien, dis-je, mon capitaine, qu’est-ce que cela peut me faire, ça ?

— Tu es un bon sujet, me dit-il, tu es beau garçon ; je te ferai poudrer et friser pour te donner un peu meilleur air, et tu seras placé en faction à la porte de la loge de la Reine.

Ce qui fut dit fut fait. L’heure du spectacle venue, me voilà dans le corridor, en grande tenue du régiment d’Auvergne, sur un tapis bleu, au milieu des guirlandes de fleurs en festons qu’on avait disposées partout, et des lis épanouis, sur chaque marche des escaliers du théâtre. Le directeur courait de tous côtés avec un air tout joyeux et agité. C’était un petit homme gros et rouge, vêtu d’un habit de soie bleu de ciel, avec un jabot florissant et faisant la roue. Il s’agitait en tous sens, et ne cessait de se mettre à la fenêtre en disant :

— Ceci est de la livrée de madame la duchesse de Montmorency ; ceci, le coureur de M. le duc de Lauzun ; M. le prince de Guéménée vient d’arriver ; M. de Lambesc vient après. Vous avez vu ? vous savez ? Qu’elle est bonne, la Reine ! Que la Reine est bonne !

Il passait et repassait effaré, cherchant Grétry, et le rencontra nez à nez dans le corridor, précisément en face de moi.

— Dites-moi, monsieur Grétry, mon cher monsieur Grétry, dites-moi, je vous en supplie, s’il ne m’est pas possible de parler à cette célèbre cantatrice que vous m’amenez. Certainement il n’est pas permis à un ignare et non lettré comme moi d’élever le plus léger doute sur son talent, mais encore voudrais-je bien apprendre de vous qu’il n’y a pas à craindre que la Reine ne soit mécontente. On n’a pas répété.

— Hé ! hé ! répondit Grétry d’un air de persiflage, il m’est impossible de vous répondre là-dessus, mon cher monsieur ; ce que je puis vous assurer, c’est que vous ne la verrez pas. Une actrice comme celle-là, monsieur, c’est une enfant gâtée. Mais vous la verrez quand elle entrera en scène. D’ailleurs, quand ce serait une autre que mademoiselle Colombe, qu’est-ce que cela vous fait ?

— Comment, monsieur, moi, directeur du théâtre d’Orléans, je n’aurais pas le droit ?… reprit-il en se gonflant les joues.

— Aucun droit, mon brave directeur, dit Grétry. Eh ! comment se fait-il que vous doutiez un moment d’un talent dont Sedaine et moi avons répondu ? poursuivit-il avec plus de sérieux.

Je fus bien aise d’entendre ce nom cité avec autorité, et je prêtai plus d’attention.

Le directeur, en homme qui savait son métier, voulait profiter de la circonstance.

— Mais on me compte donc pour rien ? disait-il ; mais de quoi ai-je l’air ? J’ai prêté mon théâtre avec un plaisir infini, trop heureux de voir l’auguste princesse qui…

— À propos, dit Grétry, vous savez que je suis chargé de vous annoncer que ce soir la Reine vous fera remettre une somme égale à la moitié de la recette générale.

Le directeur saluait avec une inclination profonde en reculant toujours, ce qui prouvait le plaisir que lui causait cette nouvelle.

— Fi donc ! monsieur, fi donc ! je ne parle pas de cela, malgré le respect avec lequel je recevrai cette faveur ; mais vous ne m’avez rien fait espérer qui vînt de votre génie, et…

— Vous savez aussi qu’il est question de vous pour diriger la Comédie-Italienne à Paris ?

— Ah ! monsieur Grétry…

— On ne parle que de votre mérite à la cour ; tout le monde vous y aime beaucoup, et c’est pour cela que la Reine a voulu voir votre théâtre. Un directeur est l’âme de tout ; de lui vient le génie des auteurs, celui des compositeurs, des acteurs, des décorateurs, des dessinateurs, des allumeurs et des balayeurs ; c’est le principe et la fin de tout ; la Reine le sait bien. Vous avez triplé vos places, j’espère ?

— Mieux que cela, monsieur Grétry, elles sont à un louis ; je ne pouvais pas manquer de respect à la cour au point de les mettre à moins.

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