Entretiens aux Filles de la Charité (page 103)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Dieu vous bénisse, ma fille, de l’acte d’humilité que vous venez de faire ! Ah ! mes sœurs, quel tableau Dieu met devant vos yeux et que vous peignez vous-mêmes ! Oui, c’est un tableau que nous avons et que vous devez regarder comme un prototype qui vous doit animer à faire de même, à acquérir cette humilité, cette charité, ce support, cette fermeté en toutes ses conduites, à vous ressouvenir comme, en toutes choses, elle tendait, en la sienne, à conformer ses actions à celles de Notre-Seigneur. Elle faisait ce que dit saint Paul : "Ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus qui vit en moi." Ainsi elle tâchait de se rendre semblable à son Maître par l’imitation de ses

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vertus. Et c’est ce que l’on a vu en cette bonne âme, qui s’est formée sur les vertus de Notre-Seigneur. C’est donc ce tableau, mes sœurs, que vous devez regarder, tableau d’humilité, de charité, de douceur, de patience en ses infirmités. Voyez quel tableau ! Et comment en usez-vous, mes chères sœurs ? C’est en tâchant de former votre vie sur la sienne.

Beau tableau, ô mon Dieu : cette humilité, la foi, la prudence, ce bon jugement et toujours le souci de conformer ses actions à celles de Notre-Seigneur ! O mes sœurs, c’est à vous à conformer vos actions aux siennes et à l’imiter en toutes choses, particulièrement en la modestie. Celle vertu, paraît, par la grâce de Dieu, en une bonne partie comme l’abstinence. Mes filles, il faut prendre garde que cela ne disparaisse, et particulièrement la modestie. J’ose bien dire, mes sœurs que là-dessus on commence à se relâcher. Il ne paraît plus cette modestie, ce silence, cette récollection. Mais, par la grâce de Dieu c’est en peu. Au contraire, il ne paraît point de déchet dans les vraies Filles de la Charité, qui sont à édification à tout le monde. Combien de personnes de condition m’ont dit que rien ne les édifie tant que les Filles de la Charité !

La modestie donc, mes filles ! Entrez en la vie intérieure par la recherche de cette vertu. O mes sœurs, vous ressouvenez-vous, par les entretiens que nous avons faits de nos sœurs défuntes, combien cette vertu a paru en plusieurs, qui ont été à si grande édification à tout le monde, et comme nous avons dit que ces filles-là marchaient en la présence de Dieu et étaient dans la pratique de l’humilité, de la charité, de la douceur, du zèle pour le service des pauvres et de tant d’autres vertus ? Cela se pratiquait en elles en sorte que l’on aurait peine d’en trouver davantage en la vie de plusieurs saints.

Mes filles, c’est à quoi il se faut habituer. Celle qui ne

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fait pas cela, mais fait tout le contraire, une fille qui porte le nom d’amour de Dieu et se contente de cela sans se soucier de la vie intérieure, se laisse emporter au courant de ses passions. Mes filles, quelle douleur aurez-vous de voir des filles qui portent le nom de Filles de la Charité et ne le sont pas d’effet !

Travaillez surtout, mes sœurs, à la sainte modestie. Il y en a de deux sortes. La première regarde la composition du corps. La modestie extérieure consiste en ce qu’il faut faire ses actions tout posément, bonnement, que les yeux ne soient point vagabonds, que les oreilles ne soient point attentives à écouter les défauts du prochain. O mes sœurs, où va la médisance ? Cela est bien dangereux.

La deuxième regarde la modestie intérieure, qui consiste à avoir son intérieur, volonté, mémoire et entendement, occupé de Dieu.

Mais que ferez-vous pour acquérir cette vertu ? Vous travaillerez à ôter de vous tout ce qui déplaît à Dieu ; et pour vous aider à cela vous lirez quelque bon livre, vous vous tiendrez en la présence de Dieu. Cela vous éloignera des occasions, et Dieu vous fera la grâce de vous défaire de vos mauvaises habitudes.

Cela fera que votre petite Compagnie, que Dieu a instituée, qu’il a tirée de la masse corrompue du monde pour en être servi, lui plaira. De chaque Fille de la Charité on dira qu’on ne saurait approcher d’elle, que l’on ne sente de la dévotion. La fille modeste en attirera d’autres, car rien ne gagne tant le cœur que la modestie. Ainsi la Compagnie fera un progrès merveilleux, et vous vivrez de la vie de Dieu.

La modestie donc, mes filles, surtout, et le zèle de travailler toute sa vie à se rendre vertueuse. évitez de parler mal les unes des autres. Si vous tombez dans ce défaut en la maison de votre mère Mademoiselle Le Gras,

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dites incontinent : "Où suis-je pour me laisser ainsi parler ?" Mes filles, à l’exemple de votre bonne mère, prenez la résolution de travailler à vous rendre parfaites et de vous détacher de ce qui déplaît à Dieu en vous.

Voici un sujet qui vous presse davantage : ce sont les accidents qui sont arrivés par-ci par-là à des filles qui font bien, à d’autres qui font mal et qui gâtent tout. On m’a écrit, ces jours passés, de Narbonne, et on me mande des merveilles de nos sœurs. Ma sœur Françoise a été à une ville, bien loin de là, où Monsieur de Narbonne l’a envoyée pour apprendre une excellente méthode que l’on y tient pour l’instruction de la jeunesse (1). Elle l’a apprise et l’applique avec grande édification de tout le monde.

Mais il en est d’autres qui ne sont point à édification. Elles déchirent la Compagnie comme un poulet que l’on déchire par pièces. Des filles déchirer leur mère ! Ah ! mes sœurs, depuis peu nous avons eu un sujet semblable.

Nous avons grand besoin de prier Dieu et de prendre une bonne résolution de rompre avec nous-mêmes. Rendez-vous exactes à l’observance de vos règles et surtout de celle qui dit qu’il faut faire de vos chambres un cloître, n’y laissant jamais entrer les hommes, surtout les prêtres (qu’a-t-on à faire des entretiens des confesseurs, sinon en confession ?) pas même les femmes sans nécessité. C’est pourquoi je vous recommande surtout cela. Je me ressouviens d’un accident arrivé en quelque lieu. Je ne nommerai personne. Il a fallu employer du monde pour faire sortir un garçon de quelque endroit. Je vous dis cela, afin que vous voyiez l’obligation que vous avez de vous tenir sur vos gardes.

On me mande de nos sœurs de Pologne qu’elles ont en une maison quantité de filles à gouverner et qu’elles

1) Françoise Carcireux était allée se former à l’instruction de la jeunesse dans une institution du diocèse d’Alet.

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le font avec tant d’édification que le roi et la reine, de retour d’un long voyage, ont voulu passer une journée dans cette maison, tant ils étaient ravis de cela. Ah ! mes sœurs, c’est un sujet de remercier Dieu.

Mes sœurs, venez-vous-en en votre maison tous les mois faire votre petite revue. Si l’on voyait en une paroisse deux sœurs aller à deux confesseurs différents, cela serait un grand désordre et un scandale. Et qu’a-t-on à faire aux prêtres sinon pour se confesser ou pour leur parler de nos malades ? Mais que ce soit en l’église et les regardant en Dieu. Ne souffrez jamais qu’ils entrent en vos chambres, si ce n’est pour les malades. Or sus, mes sœurs, prenez cette résolution de ne jamais souffrir que les hommes montent dans vos chambres, ni même les femmes, sans nécessité. Vos chambres, c’est un lieu de délices. Dieu prend plaisir à voir une Fille de la Charité qui garde bien sa chambre. Dieu prend son plaisir à être dans la solitude avec son épouse ; c’est dans la Sainte écriture qu’il le dit : "Deliciae meae", et le reste. Ah ! mon Dieu ! que cela est beau !

Une sœur qui, au sortir d’ici, s’en retourne, le cœur plein de cette onction divine, et dit en son intérieur. "Je ne veux plus être en moi-même, mais je veux, en tout ce que je ferai, chercher Dieu et aller droit à lui", cette sœur plaît à Dieu, qui regarde ce qu’elle fait comme fait à lui-même, qui prend plaisir à voir cette marmite, ce panier qu’elle porte. Mademoiselle Le Gras et ses bonnes filles qui sont maintenant au ciel voyaient bien la vérité de cela.

Or sus, mes sœurs, concluons. Vous devez, à quelque prix que ce soit, chercher à devenir vertueuses. Faites, mon Dieu, qu’elles commencent à vous aimer parfaitement, à faire tout pour vous, à faire leur capital de vous plaire en toutes choses. Ah ! mes sœurs, que c’est beau de voir une fille comme cela ! Et au contraire, une

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fille qui agit autrement, combien n’est-elle pas désagréable ! Et moi misérable, qui pèche continuellement, qui n’ai pas encore commencé à faire tout pour Dieu et qui suis plein de défauts, comment suis-je fait ?

Ah ! mes sœurs, encore que je voie en quelques-unes de l’immodestie, ce n’est pas en beaucoup, par la grâce de Dieu. Au contraire, je vois en beaucoup une effigie de Dieu. Encouragez-vous par l’exemple de Mademoiselle Le Gras, de nos bonnes sœurs qui sont au ciel et préparez-vous à faire une bonne confession générale. Quant aux autres que je ne vois pas en cet état, qu’elles prient Dieu de leur faire la grâce de faire toujours de mieux en mieux. Courage ! La bonne Mademoiselle Le Gras vous aidera. Elle a été présente à tout ce que nous avons dit.

Voilà, mes chères sœurs, ce que vous ferez, et moi misérable tout le premier. Et cependant il faut procéder à faire élection d’une supérieure à la place de Mademoiselle Le Gras. Et où la prendrons-nous parmi vous, mes sœurs ? Il faut bien prier Dieu et vous détacher de toutes vos satisfactions. Ah ! mon Dieu ! où prendrons-nous une fille pour la mettre à la place d’une sainte ? Mes sœurs, si quelqu’une avait désir d’être supérieure, qu’elle dise : "J’y renonce mon Dieu." Il ne faut pas non plus vous en entretenir et dire : "Je voudrais une telle officière et une telle." Faites comme les filles de Sainte-Marie, qui ont ordre de ne jamais parler de l’élection. Car dès que l’on s’amuse à parler de cela, l’on vient à dire : "Vous semble-t-il qu’une telle a les conditions pour être officière ?" Ainsi d’une autre. Tout est perdu. Chacune juge selon son inclination. On suggère de l’estime de celle où va son affection. Jamais donc, mes sœurs il ne faut parler de cela ; car, comme je vous ai dit, les choses de Dieu qui sortent au dehors ne deviennent plus affaires de Dieu — Oh mais si mon confesseur m’interroge, si une dame ? — Mes sœurs il faut

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dire : "Je suis fille d’obéissance, je ne dois point parler de cela ; il faut me soumettre ; cela m’est défendu." Comme, en effet je renouvelle la recommandation que je vous ai faite de tenir le secret Qu’arrivera-t-il mes sœurs, si vous le gardez ? Cette dame, au lieu de se fâcher, reviendra à elle et dira : "Voilà une bonne fille, elle tient bien compte de ses règles." Si, au contraire, vous étiez faciles à dire tout, l’on ne ferait pas grand compte de vous. Ne dites donc rien, mes sœurs, à personne, mais bien au bon Dieu. "Ah ! mon Dieu vous voulez choisir de notre petite Compagnie, quoique boue et cendres, une personne pour tenir la place d’une sainte, je ferai ce que je pourrai, de ma part, pour contribuer à vous prier de faire voir votre sainte volonté, comme aux apôtres. Nous ne voulons point de supérieure ni d’officières de la main des hommes, mais de vos mains ô mon Dieu." Donc, mes sœurs, un cadenas à votre bouche.

Nous ferons encore une conférence. Je vous ferai avertir et vous dirai les prières qu’il faut faire pour cela. Il faudra que l’on soit en plus grand nombre, s’il se peut.

Renouvelez la résolution que vous avez prise de travailler tout de bon à votre perfection et surtout à la sainte modestie. Remerciez Dieu des grâces qu’il vous fait, vous qui êtes dans la pratique, et vous qui n’y êtes pas, corrigez-vous. Je ne peux passer sans les avertir afin que la Compagnie se perfectionne. Quelquefois il arrive des accidents en des Compagnies, et Dieu le permet, il ne faut pas s’étonner de cela, mes sœurs. Il y eut des défauts dans la compagnie des apôtres : Judas vendit son bon Maître et saint Pierre le renia. Il permet cela pour vous humilier et pour sa gloire. Il tira sa gloire des fautes des apôtres ; priez-le qu’il tire sa gloire des fautes de celles qui sont en cette Compagnie.

C’est, mon Sauveur, la prière que je vous fais pour toute cette Compagnie et pour moi, misérable pécheur,

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qu’il vous plaise tirer votre gloire de nos fautes et nous les pardonner. C’est la prière que je fais à Dieu de tout mon cœur.

Benedictio Domini Nostri… et Sancta Maria, succurre miseris.

120. — CONFéRENCE DU 27 AOûT 1660

éLECTION DES OFFICIèRES

Monsieur notre très honoré Père après l’invocation du Saint-Esprit dit :

Mes chères sœurs, le sujet de cette assemblée est l’élection des officières. L’usage, comme vous savez, est d’avoir des points, afin que chacune pense devant Dieu ce qu’il y a à faire là-dessus. J’aurais eu grande consolation à vous entendre dire les raisons que nous avons de bien faire cette élection ; en second lieu, quelles sont les qualités requises en une officière ; en troisième lieu, comme il faut procéder à cette élection.

Mais, comme je pensais vous faire venir, une personne de condition est venue, qui m’a retardé, de sorte que le temps nous presse. Je vous prie de m’excuser ; cela serait trop long ; il faut en demeurer là. Je n’interrogerai point.

Pour le premier point, mes sœurs, je dirai une raison que vous jugerez vous-mêmes : c’est que tout le bien de votre Compagnie, comme de toutes les autres, dépend des officières ; tout dépend de là. Vous le jugez vous-mêmes. Tout le bien des Compagnies, tant des hommes que des femmes, dépend des officiers et des officières. Au contraire, tout s’en va en désordre quand les officières

Entretien 120. — Recueil des procès-verbaux des Conseils, p. 233 et suiv.

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abandonnent tout, veulent gouverner autrement qu’il ne faut et faire tout à leur tête. Ah ! mes sœurs, s’il y a une Compagnie qui ait besoin de bonnes officières c’est la Compagnie de la Charité, à cause de la diversité des esprits et parce qu’il faut qu’elles servent de conseil aux supérieurs et qu’elles donnent leur voix. Il faut avoir la tête bien faite. Jusques à cette heure, par la grâce de Dieu, les filles qui ont été appelées au Conseil pour le gouvernement de la Compagnie ont agi par l’esprit de Dieu. Car, depuis qu’elles ont été employées, par la grâce de Dieu, cela est bien allé. Et si cela n’avait pas été, si les filles n’avaient pas agi selon l’esprit de Dieu, que serait-il arrivé ? Ayant plu à Dieu appeler cette grande servante de Dieu, rien n’a changé, mes sœurs, comme vous voyez. On les a appelées, et toutes ont paru avoir grâce de Dieu, et en celles qui les ont précédées toutes ont bien fait. Et en des occasions, lorsque l’on pensait que tout était perdu, elles ont eu de bons avis, qui ont fait cela. Lorsqu’il a été question d’opiner sur des difficultés, elles ont donné leur avis sans regarder les créatures. Car quelquefois, Mademoiselle n’étant pas de même sentiment, elles n’ont pas laissé de dire le leur devant Dieu. Et cela a bien réussi, par la grâce de Dieu. Ce n’est pas que je veuille dire qu’elles n’aient leurs imperfections ; oh ! non, il n’y a personne qui n’en ait, et elles ne seront pas excusables devant Dieu.

Quant aux moyens de connaître les sœurs propres à être officières, la première marque, qui plus qui moins, est que ce soit une fille née de bons parents, de gens de bien, une fille sage en sa jeunesse, qui a été à exemple en sa paroisse, reconnue pour telle, et, après, a été à édification à la Compagnie et a vécu en vraie Fille de la Charité, dans l’observance des règles, une bonne fille qui a été à exemple partout. Point de celles qui ne sont pas faites en vraies Filles de la Charité, qui ont des maximes

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toutes contraires à l’esprit de la Compagnie, qui veulent s’arrêter à leur sens et opinion ; ô mes sœurs, il ne faut point de ces filles-là.

Mais, Monsieur, me direz-vous, s’il s’en trouvait qui eussent vécu contre l’observance des règles, les pourrait-on élire officières ? Oh ! non. S’il ne s’en trouvait point d’autres, l’on pourrait passer ; et encore il n’y faudrait pas retomber souvent, mais rarement. Dire qu’on ne tombe point en faute, c’est dire l’impossible ; il n’y a personne qui n’en fasse.

Mais enfin les moyens de parvenir à cette élection ? Mes sœurs l’on a fait plusieurs assemblées, l’on a vu celles qui semblent avoir les qualités requises. Il en est quelques-unes en qui il semble qu’il y ait quelque chose à désirer, mais peu. L’on a observé toutes les choses nécessaires à l’égard du dehors. Et ainsi Dieu bénira cela. Si nous ne rencontrons pas des sœurs parfaites, il bénira le tout.

Enfin il faut dire les choses qui regardent les sœurs, touchant les qualités requises en celles sur qui l’on doit jeter les yeux pour être proposées.

Premièrement, il faut des filles de bon sens ; car il faut que vous sachiez que l’on ne regarde pas seulement des filles pour exercer leur emploi, mais des filles capables de donner leur avis sur les choses qu’il faut faire. J’abrégerai en vous disant les qualités requises pour être officières et supérieure. Les voici.

Premièrement, quant à l’âge, elle doit être, en la supérieure, de trente ans et dix de communauté, car il faut des têtes si fortes que de plus jeunes ne pourraient pas résister..Quant aux officières, il faut au moins vingt-huit ans d’âge et huit de communauté ; car, voyez-vous, mes sœurs, entre les raisons qui vous obligent de choisir de bonnes officières, c’est que les officières doivent être appelées au conseil, où tout se résout. Voyez, mes sœurs,

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tout ce que l’on fait est passé par là : c’est que l’on s’assemble et demande l’avis de nos sœurs. Du vivant de Mademoiselle Le Gras, l’on faisait ainsi ; il y avait Monsieur Portail, Mademoiselle, nos sœurs et moi ; l’on s’assemble et l’on propose ce qui est à faire ; l’on demande l’avis de nos sœurs, et puis chacune dit son avis, nous le nôtre ; et nos sœurs n’ont aucunement égard à l’opinion des autres et sont quelquefois contraires à l’opinion de Mademoiselle et des autres enfin on ne regarde là que Dieu. Or, mes sœurs, je vous dis cela afin que vous voyiez la grandeur de votre condition et que vous louiez Dieu. Cela supposé, mes sœurs, que les filles sont destinées pour le gouvernement de la Compagnie avec le supérieur général de la Mission, jugez combien il faut que ces filles soient vertueuses, aient du sens, et, c’est le principal de leur office, aient de l’humilité ; car ce qui n’est pas fait dans l’humilité n’est rien ; une fille qui ne fait pas les choses dans l’esprit d’humilité n’est Fille de la Charité que de nom.

Mais, Monsieur, du vivant de Mademoiselle Le Gras, me direz-vous, donnait-on son avis comme cela ? — Oui, mes sœurs, on le faisait ; mais il faut que vous sachiez que l’on ne dit jamais les fautes en détail. L’on dit bien : "Elle a tel défaut, à quoi il faut remédier", mais jamais en détail.

Voilà donc pour les officières. Il faut qu’il y ait vingt-huit ans d’âge et huit de communauté ; car, mes filles, que l’on mette en charge des filles toutes nouvelles qui ne savent pas les règles, il n’y a pas d’apparence.

Les autres, pour avoir droit à donner leur voix, doivent avoir six ans de communauté. Autrefois quatre suffisaient, mais l’expérience a fait voir que ce n’est pas assez.

Voilà donc, mes sœurs, celles qui ont plus de huit ans peuvent être élues officières. C’est que la faculté de cet âge est plus assurée. Vingt-huit ans d’âge et huit de

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Compagnie. Il est vrai, mes sœurs, qu’il y a sujet d’espérer que les prières de feu Mademoiselle Le Gras nous aideront à obtenir de Dieu la grâce de bien choisir de bonnes officières. Vous avez sujet d’espérer, avec l’aide de Dieu et du supérieur général, que tout ira bien, pourvu que la Compagnie se tienne dans l’humilité et dans le désir de se corriger.

Si vous me dites : "Monsieur, qui peut soutenir la Compagnie de la Charité ?" je vous dirai, mes sœurs, que c’est l’humilité. Et quoi encore ? L’humilité. Rien que cela, avec un détachement de toutes les choses de la terre. En sorte que vous ne regardiez que Dieu qui vous y a appelées. Oui, il la soutiendra tandis que vous serez dans l’humilité.

"Mais, Monsieur, me direz-vous, venez au point. Qui avez-vous pour être supérieure et où prendre une bonne fille qui puisse être élue ?" Mes sœurs, quant à la supérieure, voici ce qui se passa en une maladie de Mademoiselle Le Gras, non pas à la dernière, car comme vous le savez je n’ai pas eu le bien de la voir, mais en celle d’auparavant. Je lui dis : "Mademoiselle, ne jetez-vous point les yeux sur quelqu’une de vos filles pour être en votre place ?" Elle jetait les yeux tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre ; enfin, elle me dit : "Monsieur, comme vous m’avez choisie par la divine Providence il me semble que, pour la première fois, il est expédient que ce ne soit point à la pluralité des voix, mais que vous la nommiez pour une fois seulement. Et pour moi, je trouve que ma sœur Marguerite Chétif serait bien propre. C’est une fille qui a paru sage partout et a réussi partout. Et où elle est, à Arras, elle a bien fait et a été fort courageuse parmi les soldats." Car, mes sœurs, il faut une bonne tête, de sorte que nous en demeurâmes là. Et pour cela je demeure à son avis. Ce sera donc ma sœur Marguerite Chétif pour supérieure. Il y en a d’autres qui

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sont bien propres ; mais je demeure là à son avis ; je le fais pour cette fois seulement.

Pour les officières, en voici six, deux pour chaque office ; vous en choisirez une. Je ne l’ai pas fait moi-même, mais les sœurs qui ont été assistantes ont donné leur avis et l’on en a mis deux, afin que nous imitions les apôtres en l’élection qu’ils firent d’un apôtre en la place de Judas. C’est donc, mes sœurs, que vous verrez devant Dieu celle qui est la plus propre. Mais il faut bien prendre garde de ne pas donner votre avis à celles qui reviennent le plus à votre inclination. Au contraire, prenez résolution de regarder tout en Dieu.

Voici quelles sont les trois officières : la première, c’est l’assistante ; la seconde, la trésorière ; et la troisième, la dépensière. Or, l’on a regardé de tous côtés et l’on a bien pensé à cela devant Dieu. Ce n’est pas une nomination de l’esprit des hommes. C’est procéder en la forme des apôtres. Ce n’est pas vous ni moi qui les avons choisies, mais Dieu, et de l’avis de nos anciennes officières, de Monsieur Dehorgny et moi.

Voici comme l’on en use à Sainte-Marie. L’on fait un catalogue des sœurs que l’on juge être propres. Le supérieur, la supérieure, les sœurs, pour élire, donnent chacune leur voix à celles qui sont proposées ; et si elles sont conformes, cela est fait, toutes trouvent bon ce que celles-là ont fait. Nous avons fait comme cela. Voici un catalogue de toutes celles qu’on a jugées plus propres.

Premièrement, l’on estime propres pour assistante ma sœur Julienne et ma sœur Jeanne-Christine (1) ; pour trésorière, ma sœur Louise-Christine (2) et ma sœur… ; pour dépensière, ma sœur Philippe (3) et ma sœur Marie

1. Jeanne-Christine Prévost.

2. Louise-Christine Rideau.

3. Philippe Bailly.

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Donjon. Chacune dira celle qu’elle pensera devant Dieu être propre.

Puis les sœurs qui sortaient de charge ayant demandé pardon des fautes et des mauvais exemples qu’elles pensaient avoir donnés à la Compagnie pendant leur temps d’office, Monsieur notre très honoré Père leur dit :

Dieu vous bénisse, mes filles, et vous rende la charité que vous avez faite à la Compagnie ! Vous avez fort bien fait, et toutes nos sœurs qui vous ont précédées. Mais vous faites bien de demander pardon, car l’on ne peut que l’on ne fasse beaucoup de fautes. Mes sœurs, consolez-vous et priez Dieu qu’il donne de bonnes officières.

Puis, les sœurs ayant donné leur voix, notre très honoré Père dit :

Mes sœurs, la pluralité des voix va à ma sœur Jeanne-Christine. Mais il faut que vous sachiez que nous aurons grand’peine et difficulté de la retirer de là, car les messieurs de Sedan ne la laisseront point aller, d’autant que depuis peu ils ont encore un emploi extraordinaire, qui est le soin des personnes nouvelles converties. Or, le moyen de l’arracher de là ? Les messieurs ne le permettront point. Que fera-t-on ? C’est, mes sœurs, que, quand une fille qui est élue ne peut pas, pour ses infirmités ou autres raisons, le sort va à celle qui est proposée avec elle. C’est donc ma sœur Julienne pour assistante, ma sœur Louise-Christine trésorière et ma sœur Philippe dépensière. Pour celles-là, il s’en faut tenir là. Pour supérieure, ma sœur Marguerite Chétif. Elle ne sait rien de rien. Nous lui écrirons.

Voilà donc ma sœur Chétif pour supérieure, pour assistante ma sœur Julienne Loret, pour trésorière ma sœur Louise-Christine, pour dépensière ma sœur Philippe Bailly. Tout cela est dans l’ordre. Or sus, mes sœurs, rendons grâces à Dieu.

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J’oubliais à vous dire que l’on change tous les ans une des officières l’une après l’autre, et la supérieure tous les trois ans.

Ah ! mes sœurs, rendons grâces à Dieu et le remercions de bon cœur de toutes les grâces qu’il a faites à la Compagnie. Mes filles, renouvelez dès maintenant je vous prie, la résolution que vous avez faite de vous donner à Dieu tout de nouveau. Ah ! mes sœurs, si vous êtes fidèles à Dieu et à garder vos règles, quelle joie vous donnerez à Mademoiselle Le Gras, à Monsieur Portail et à toutes nos bonnes sœurs, qui sont maintenant au ciel et qui prient pour vous !

Oui, mes sœurs, Mademoiselle Le Gras prie pour vous au ciel et elle ne vous sera pas moins utile qu’elle était et encore plus, pourvu que vous soyez fidèles à Dieu. Je vous prie, mes sœurs, derechef de garder le secret et de ne rien dire à personne de ce que nous venons de faire ; car, comme je vous ai déjà dit, les affaires de Dieu qui vont au dehors ne sont plus affaires de Dieu.

Je supplie sa bonté de vous donner ses grâces pour lui être fidèles à faire ce qu’il demande de vous. Je l’en supplie de tout mon cœur

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