Entretiens aux Filles de la Charité
SAINT VINCENT DE PAUL
SAINT VINCENT DE PAUL
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dans le fichier "Coste 9>introduction dans ce dossier COSTE 09
ENTRETIENS
AUX FILLES DE LA CHARITé
Pierre COSTE
Tome IX.
1. — CONFéRENCE DU 31 JUILLET 1634
EXPLICATION DU RèGLEMENT
Le dernier jour de juillet 1634, M. Vincent, dans une troisième et dernière conférence, donna les règlesa et l’instruction pour les pratiquer à la petite congrégation des Filles de la Charité. S’ensuit ce qui a été recueilli.
Il se mit à genoux, ainsi que toute la compagnie, et, après le Veni Sancte, il commença ainsi :
Mes bonnes filles, je vous disais, le jour précédent que je vous parle, qu’il y a quelque temps que vous êtes assemblées pour vivre dans un commun dessein, et que néanmoins vous n’aviez point encore eu de règlement pour votre manière de vie. Et en cela la divine Providence vous a conduites comme il a conduit son peuple, qui depuis la création, a été plus de mille ans sans loi.
Notre-Seigneur en a fait de même en la primitive église ; car, tant qu’il a été sur terre, il n’y a point eu de loi nouvelle écrite, et ce sont ses apôtres qui, après lui, ont recueilli ses enseignements et ses ordonnances.
La Providence vous a toutes douze ici assemblées, et, ce semble avec dessein que vous honoriez sa vie humaine
Entretien 1. — Arch. des Filles de la Charité ; l’original est de l’écriture de Louise de Marillac.
a. < En fait, il y aura une succession de règles de vie, et un long travail de rédaction des Règles Communes et des Règles selon des divers emplois. Cf. infra p. 18, 19 juillet 1640, et les références qui y sont données. - B. K. >
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sur la terre. Oh ! quel avantage d’être en une communauté, puisque chaque particulier participe au bien que fait tout le corps ! Vous aurez, par ce moyen une plus abondante grâce. Notre-Seigneur nous l’a promis, disant. "Quand vous serez assemblés deux en mon nom, je serai au milieu de vous." (1). A plus forte raison, quand vous serez plusieurs dans un même dessein de servir Dieu, mon Père et moi viendrons faire notre demeure en eux, s’ils nous aiment. C’est pour les personnes qui ont même esprit et, dans ce même esprit, se portent les unes les autres à honorer Dieu, que son Fils a prié en la dernière oraison qu’il a faite avant sa Passion, disant : "Mon Père, je vous prie que ceux que vous m’avez donnés soient un, comme vous et moi sommes un". Voyons donc, mes chères filles, de quelle manière vous devrez passer les vingt-quatre heures qui font la journée 2a, comme les journées font les mois, et les mois les années, lesquelles vous conduiront à l’éternité
Il se faut, tant que vous pouvez, ajuster aux heures ; car ce vous sera une très grande consolation, vous levant, de penser : "Toutes mes autres sœurs, en quelque lieu qu’elles soient, se lèvent maintenant pour le service de Dieu."
Votre lever sera donc à cinq heures, tant que les affaires de la Charité pourront permettre que vous vous couchiez à dix, car il vous faut conserver pour le service des pauvres et donner à vos corps ses justes nécessités.
Votre première pensée doit être à Dieu ; rendez-lui grâce de vous avoir préservées la nuit, regardez succinctement Si vous ne l’avez point offensé, remerciez-le ou
1. saint Matthieu XVIII, 20
2. saint Jean XVII, 11.
2a. < S. V. va reprendre le Règlement de vie de Sainte Louise de Marillac (écrits spirituels, p. 687-689) et celui qu’elle a écrit pour les première filles, en 1633 (écrits spirituels p. 722-723), qu’il adopte, commente et développe, en les allégeant des listes trop précises de prières à réciter. - B. K. >
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demandez-lui pardon, offrez-lui toutes vos pensées, les mouvements de votre cœur, vos paroles et œuvres ; proposez-vous de ne rien faire qui lui déplaise ; et tout ce que vous ferez le jour tirera sa force de cette première offrande faite à Dieu ; car, voyez-vous, mes filles, faute d’offrir tout à Dieu, vous perdrez la récompense de vos actions. Saint Paul dit combien vous perdez quand votre esprit, en sa première pensée, se remplit d’autre chose que de Dieu. Le diable fait son possible, à votre réveil, pour jeter d’autres pensées. C’est pourquoi abreuvez-vous bien à ce saint exercice, comme bonnes chrétiennes et vraies Filles de la Chanté.
La première chose que vous devez faire, étant levées et un peu vêtues, est de vous mettre à genoux pour adorer Dieu 2b. Que pensez-vous que soit adorer Dieu ? C’est lui rendre un honneur qui n’appartient qu’à lui seul, et le reconnaître pour votre créateur et souverain Seigneur. Vous lui demanderez ensuite sa sainte bénédiction, vous inclinant un peu pour la recevoir avec dévotion et intention qu’elle rende toutes vos pensées, paroles et actions agréables à sa divine Majesté, et vous donne la volonté de les faire toutes pour la gloire de son très saint amour.
Après vous être habillées et avoir fait votre lit, vous vous mettrez à l’oraison. O mes filles, c’est le centre de la dévotion, et vous devez beaucoup désirer de vous y bien habituer. Non, ne craignez pas que de pauvres filles de village, ignorantes comme vous pensez être, ne doivent pas prétendre à ce saint exercice. Dieu est si bon et a déjà été si bon en votre endroit, que de vous appeler en l’exercice de la charité ; pourquoi penseriez-vous qu’il vous déniât la grâce dont vous avez besoin pour bien faire oraison ? Que cela ne vous entre point en l’esprit. J’ai été aujourd’hui tant édifié, parlant à
2b. < Cf infra 19, 2 août 1640, S. V. IX, 29. - B. K. >
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une bonne fille de village, qui est maintenant une des plus grandes âmes que je connaissent !
Commencez toujours toutes vos prières par la présence de Dieu car quelque fois, faute de cela, une action laissera de lui être agréable Voyez-vous, mes filles, encore que nous ne voyions pas Dieu la foi nous enseigne sa sainte présence partout, et c’est un des moyens que nous nous devons proposer, que cette présence en tout lieu, pénétrant intimement toutes choses et même nos cœurs, et cela est plus vrai que de nous croire toutes présentes ici, car nos yeux nous peuvent décevoir, mais la vérité de Dieu en tout lieu ne manquera jamais.
Un autre moyen pour nous mettre en la présence de Dieu, c’est de nous imaginer être devant le très Saint Sacrement de l’autel. C’est là, mes chères filles, que nous recevons les plus chers témoignages de son amour. Aimons-le bien et souvenons-nous qu’il a dit, étant sur terre : "Si quelqu’un m’aime, nous viendrons en lui" (3) parlant de son Père et du Saint-Esprit ; et les âmes seront conduites par sa sainte Providence comme un navire par son pilote.
Soyez soigneuses de rendre compte de votre oraison le plus tôt que vous pourrez l’avoir faite. Vous ne sauriez croire combien cela vous sera utile. Dites-vous les unes aux autres tout simplement les pensées que Dieu vous aura données, et surtout retenez bien les résolutions que vous y avez prises. La bienheureuse sœur Marie de l’Incarnation 3a s’est servie de ce moyen pour se beaucoup avancer à la perfection. Elle rendait soigneusement compte à sa servante. Oh ! oui, mes filles, vous ne sauriez croire combien cela vous profitera et le plaisir
3. Saint Jean XIV, 23,
3a. < Barbe Avrillot, Madame Acarie, cousine de Bérulle, qui avait travaillé avec lui à introduire de Carmel réformé en France. Elle se fit Carmélite converse après la mort de son mari. M. Vincent aurait pu la rencontrer en fréquentant Bérulle, ou apprendre cela de celui-ci ; on ne trouve pas ce trait dans sa vie par André Duval. - B. K. >
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que vous ferez à Dieu en usant de la sorte. Voyez-vous a bonne sainte Madeleine cachait dans son cœur les bonnes pensées qu’elle recueillait des paroles de Notre-Seigneur ; et il est dit de même de la sainte Vierge. Ce sont des reliques que les bonnes pensées que Dieu vous donne en l’oraison ; ramassez-les soigneusement pour les mettre en pratique, et vous réjouirez le cœur de Dieu ; doncques vous serez la joie de Dieu, et tous les saints en feront fête.
Allez à la sainte messe tous les jours, mais allez-y avec une grande dévotion*, et tenez-vous dans l’église avec grande modestie, et soyez exemple de vertu a tous ceux qui vous verront. Et il me faut donner en exemple une bonne dame, nommée Madame Pavillon, qui depuis longues années est en admiration à sa paroisse. (4) Il semble que son marcher et son maintien sont visiblement en la présence de Dieu ; elle paraît presque insensible à toute chose, hormis le péché. Elle se laissera trépigner aux pieds plutôt que de s’en détourner. C’est ainsi, mes filles, qu’il faut être révéremment à l’église, et principalement durant la sainte messe.
Que pensez-vous faire, y étant ? Ce n’est pas le prêtre seul qui offre le saint sacrifice, mais ceux qui y assistent 4a ; et je m’assure que, quand vous aurez été bien instruites, vous y aurez grande dévotion ; car c’est le centre de la dévotion.
Mes filles, sachez que, quand vous quitterez l’oraison et la sainte messe pour le service des pauvres, vous n’y perdrez rien, puisque c’est aller à Dieu que servir les pauvres 4b ; et vous devez regarder Dieu en leurs personnes. Soyez doncques bien soigneuses de tout ce qui leur est nécessaire, et veillez particulièrement à l’aide
* On retrouve cela dans le Réglement des Prêtres des Mardis, n° 5, S. V. XIII, 129.
4). Grandchamp, d’après un manuscrit. — Quel village de l’Yonne, Seine-et-Oise ou Sarthe ?
4a. < C’est l’exercice du sacerdoce commun des baptisés, que le Concile Vatican II mettre bien en relief, en montrant son rapport avec le sacerdoce ministériel. Saint Vincent en parlera également aux missionnaires, le 7 novembre 1659 : XII, 375-376. Saint François de Sales en pare aussi : Introduction à la vie dévote, Livre II, chapitre 14. - B. K. >
4b. < Monsieur Vincent reviendra souvent sur cette pensée. Voir en particulier IX, 42 (16 août 1641) ; 319 (30 mai 1647) ; 414 (31 mai 1648) et X, 693 (8 décembre 1659), pour Vêpres. Par contre, il est moins net pour l’exercice de la lecture : comparer X, 627-628 (16 mars 1659) et X, 612 (25 novembre 1658). - B. K. >
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que vous leur pouvez donner pour leur salut : qu’ils ne meurent pas sans les sacrements. Vous n’êtes pas seulement pour leur corps, mais pour les aider à se sauver. Surtout exhortez-les à faire des confessions générales, supportez leurs petites humeurs, encouragez-les à bien souffrir pour l’amour de Dieu, ne vous courroucez jamais contre eux et ne leur dites point de paroles rudes, ils ont assez à faire de souffrir leur mal. Pensez que vous êtes leur ange gardien visible, leur père et mère, et ne les contredites qu’en ce qui leur est contraire ; car en cela c’est une cruauté de leur accorder ce qu’ils demandent. Pleurez avec eux ; Dieu vous a constituées pour être leur consolation.
Vous voyez, mes filles, la fidélité que vous devez à Dieu. L’exercice de votre vocation consiste dans le souvenir fréquent de la présence de Dieu, et pour vous le faciliter, servez-vous des avertissements que le son de l’horloge vous donnera, et lors faites quelqu’acte d’adoration. Faire cet acte, c’est dire en votre cœur : "Mon Dieu, je vous adore", ou bien : "Mon Dieu, vous êtes mon Dieu", "mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur.", "je voudrais, ô mon Dieu, que tout le monde vous connût et honorât pour honorer les mépris que vous avez soufferts sur terre." Au commencement de votre acte, vous pouvez fermer les yeux pour vous recueillir.
Vous ferez l’examen avant dîner pendant la longueur de un ou deux Miserere, et ce sur les résolutions que vous aurez prises à l’oraison. Que ces résolutions soient, autant que possible, sur la pratique d’une vertu particulière et que, pour l’ordinaire, elles tendent à combattre l’imperfection à laquelle vous êtes plus enclines ; car, voyez-vous, mes filles, le plus juste tombe sept fois le jour ; les unes sont sujettes à la vanité, les autres à
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l’immodestie. C’est à quoi vous devez travailler : vaincre vos mauvaises habitudes. Il faut être grandement modeste et retenu et bien composer la vue. Une œillade a perdu David, qui était si homme de bien. Il est presque impossible qu’une personne immodeste au dehors soit bien modeste au dedans. Et si vous me demandez combien de temps vous resterez sur une même résolution je vous répondrai : tant que vous vous sentirez enclines au vice que vous voulez combattre. Gardez-vous bien de paroles dissolues et trop gaillardes. Le bon moyen d’être retenues, c’est de penser souvent que Dieu vous voit.
Le temps qui vous restera après le service des malades, vous le devez bien employer ; ne soyez jamais sans rien faire ; étudiez-vous à apprendre à lire, non pas pour votre utilité particulière, mais pour être en mesure d’être envoyées aux lieux où vous pourriez enseigner. Savez-vous ce que la divine Providence veut faire de vous ? Tenez-vous toujours en état d’aller, quand la sainte obéissance vous enverra.
Vous garderez le silence depuis l’examen du soir jusques au lendemain après l’oraison, afin que ce recueillement, qui paraîtra au dehors, favorise l’entretien de vos cœurs avec Dieu ; gardez-le surtout après l’adoration que vous rendez à Dieu avant de vous mettre au lit et après avoir reçu sa sainte bénédiction
Couchez-vous modestement et endormez-vous avec une bonne pensée. Ce vous sera un moyen facile de vous souvenir de Dieu à votre réveil ; et le matin vous en aurez l’esprit mieux disposé pour faire votre oraison.
Vous communierez les dimanches et fêtes et quelqu’autre jour de dévotion, mais toujours quand vos confesseurs vous le permettront.
Comme l’obéissance perfectionne toutes nos œuvres,
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il est nécessaire que, parmi vous autres, il y en ait toujours une qui tienne lieu de supérieure. Ce sera tantôt l’une, tantôt l’autre. Nous en usons ainsi dans les missions ; cela ne vous semble-t-il pas nécessaire ? Que Dieu ait pour agréable la soumission que vous lui faites pour honorer la soumission de son Fils à saint Joseph et à la sainte Vierge ! Prenez garde, mes filles, de regarder toujours celle qui vous tiendra lieu de supérieure comme la sainte Vierge ; voire même voyez Dieu en elle, et vous profiterez plus en un mois, que vous ne feriez en un an sans cela. En obéissant, vous apprendrez la sainte humilité, et en commandant par obéissance, vous enseignerez les autres utilement. Je vous veux dire, pour vous exciter à la pratique de la sainte obéissance, que, quand Dieu me mit auprès de Madame la générale (5) je me proposai de lui obéir comme à la sainte Vierge ; et Dieu sait combien cela m’a fait de bien !
Honorez les dames de la Charité et tenez-vous toujours près d’elles avec beaucoup de respect ; honorez aussi les malades, et regardez-les comme vos maîtres 5a.
Doncques, ma sœur Marie (6), de Saint-Sauveur, vous serez tout le mois supérieure de votre sœur ; Michelle, de Barbe (7) à Saint-Nicolas ; Marguerite, de ses sœurs à Saint-Paul ; et vous, ma sœur de Saint-Benoît, votre bon ange sera votre conduite ; et pour l’Hôtel-Dieu, Mademoiselle Le Gras. Soyez-vous bien cordiales les unes aux autres, et que celles des autres paroisses viennent de fois à autre ici pour être aidées à la pratique de votre règlement.
Reste à vous dire les fruits que vous tirerez de cette manière de vie. Le premier est que vous devez croire
5. Madame de Gondi. < Voir encore X, 387 et I, 354 ; XI, 26, et XIII, 636-637. - B. K. >
5a. < Vincent gardera toujours cette appellation ; la formule complète est "nos seigneurs et nos maîtres". On ne la trouve pas dans le règlement de la Charité de Châtillon en 1617, ni dans les suivants, alors qu’ils appellent les dames "servantes des pauvres malades", et les hommes "serviteurs des pauvres malades". Or les deux formules sont de Saint Camille de Lellis, fondateur des "Clercs réguliers serviteurs des pauvres malades", ou Camilliens, que Vincent a certainement connus à Rome en 1607-1608 ; il évoquera la formule de leurs vœux, le 19 juillet 1640, infra p. 25, mais il aura oublié leur nom le 11 novembre 1657, en X, 332. - B. K. >
6. Marie Joly.
7. Barbe Angiboust.
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que, s’il y a créature qui doive espérer le paradis, c’est celles qui y seront fidèles. Et pourquoi cela ? C’est que Dieu l’a promis. Vous êtes assurées que, l’observant, vous ferez la très sainte volonté de Dieu. Saint Clément (8) avait ce sentiment ; il disait que qui avait vécu dans une communauté en l’observance de sa règle ne devait rien craindre.
En second lieu, c’est le commencement d’un très grand bien, qui durera peut-être à perpétuité. Oui, mes filles, si vous entrez dans la pratique de votre règlement avec le dessein de faire la très sainte volonté de Dieu, il y a grande espérance que votre petite communauté durera et s’augmentera. Mais aussi vous devez craindre que, si vous le négligez et ne l’accomplissez pas, il faudra qu’elle s’anéantisse. Oh ! prenez-y bien garde. Quel dérèglement ! Il n’y va de rien moins que de laisser un bien que peut-être Dieu a décidé de toute éternité et pour lequel il vous a choisies. Quel bonheur si vous le faites selon son bon plaisir ! Votre communauté ne durera pas un temps seulement, mais, après votre vie, elle vous sera un sujet d’augmentation de gloire au ciel.
En troisième lieu, de votre fidélité dépend peut-être la vie de dix mille personnes. Combien de maris rendus à leurs femmes, de pères et mères à leurs enfants ! Vous serez cause peut-être que plusieurs seront sauvés, qui ne l’auraient pas été.
Mais comment Dieu vous a-t-il choisies pour un si grand bien ? Telle est la volonté de Dieu de choisir des gens de peu. Il choisit les apôtres pour renverser l’idolâtrie et convertir tout le monde. Sachez, mes filles, que
8. Louise de Marillac a sans doute mal rendu la pensée de saint Vincent ; car celui-ci veut parler fort probablement du Pape Clément VIII, qui n’est pas canonisé (Cf. p.).
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Dieu a commencé l’église par des pauvres, et dites : "Pource que je ne suis rien, Dieu m’a choisie pour lui rendre un grand service. Dieu l’a voulu. Je ne l’oublierai jamais de ma bassesse et adorerai toujours sa grande miséricorde sur moi."
Quatrièmement, voyez quel malheur ce serait si, Dieu vous ayant choisies pour ce saint œuvre, vous veniez à manquer par votre faute. A l’heure de la mort, Dieu vous le reprocherait et vous dirait : "Allez, malheureuse, pour n’avoir pas suivi votre règlement et pour n’avoir pas secouru les pauvres malades, vous êtes cause que quantité de personnes sont mortes avant le temps et que votre petite Compagnie n’a pas subsisté."
Or, parce que c’est un bien et qu’il est raisonnable qu’il dure, voici des moyens.
Le premier est de demander à Dieu la grâce de vivre dans l’observance du petit règlement qui vous a été proposé.
Le second, c’est qu’il en faut prendre la peine et vous proposer maintenant de l’observer, et dire en vos cœurs : "Oui, mon Dieu, je me propose d’entrer dans la pratique du bien que vous nous avez enseigné. Je sais que je suis infirme, mais, avec votre grâce, je puis tout, et j’ai confiance que vous m’aiderez ; par l’amour qui vous porte à nous enseigner votre sainte volonté, je vous conjure de nous donner la force et le courage de l’exécuter."
Le troisième moyen d’observer votre règlement, c’est de vivre en une grande cordialité et charité les unes vers les autres. Les personnes qui sont choisies pour un même exercice doivent aussi être unies en toutes choses. Ces filles sont choisies pour l’accomplissement d’un dessein ; mais le bâtiment ne durera pas si vous ne vous entr’aimez les unes les autres, et ce lien empêchera qu’il ne se rompe Notre-Seigneur a dit à ses apôtres :
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"Vous, mes apôtres, si vous voulez le dessein que j’ai eu de toute éternité, soyez en grande chanté." Mes filles, vous êtes infirmes, il est vrai, mais supportez les imperfections les unes des autres. Si vous ne le faites, le bâtiment se rompra, et d’autres seront mises en vos places. Et parce qu’il peut y avoir des antipathies, il sera bon que vous changiez, avec la permission des supérieurs et le bon plaisir des dames supérieures. Saint Pierre et saint Paul et saint Barnabé ont bien eu des différends. C’est pourquoi il ne se faut pas étonner si de pauvres filles infirmes en peuvent avoir. Il faut avoir disposition d’aller partout où on vous ordonnera, et même le demander et dire : "Je ne suis point d’ici ni de là, mais de partout où il plaira à Dieu que je sois." Ne pas faire comme les enfants de Zébédée, qui, en sous-main, ont fait demander des places que Dieu, pour leur bien, ne leur accorda pas. Vous êtes choisies pour être ainsi en la disposition de sa divine Providence ; et faute de ne vous y pas vouloir soumettre entièrement, vous perdriez beaucoup.
Un autre moyen, c’est un détachement parfait de père, de mère des parents et des amis, de sorte que vous ne soyez qu’à Dieu seul. Et pour avoir ce grand bien, il se faut dépouiller de tout et n’avoir rien en propre. Les apôtres avaient ce détachement. Pour un écu, vous en aurez cent ; autant de dames, autant de mères ; de sorte, mes filles, que la Providence jamais ne vous manquera. N’auriez-vous point le courage de vous donner à Dieu, qui pense tant à vous ? Ne prétendez point vous réserver quelque chose pour votre subsistance ; fiez-vous toujours en la Providence. Les riches peuvent tomber en nécessité par les accidents qui arrivent souvent, mais jamais ceux qui veulent dépendre entièrement de Dieu ne seront en pauvreté. N’est-il pas bon de vivre ainsi, mes filles ? Qu’y a-t-il à craindre ?
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Car Dieu a promis que les personnes qui auront soin des pauvres ne manqueront jamais de rien. Mes filles, n’aimez-vous pas mieux les promesses de Dieu que les tromperies du monde ? Dieu s’est obligé à pourvoir à tous vos besoins.
Le sixième moyen, c’est que tous les ans vous fassiez les exercices pour renouveler vos bons propos, et cela chacune au temps et au lieu qu’on jugera à propos et où l’obédience vous enverra. Peut-être qu’il sera bien que ce soit en ce lieu.
Un autre moyen pour tenir la Compagnie dans une exacte observance du règlement, c’est que chacune vous rendiez compte tous les mois à celle qui a charge généralement de toutes, et qu’il se fasse en ce lieu un petit entretien du bien de votre exercice pour vous encourager. Ce sera, moyennant la grâce de Dieu, moi, tant que je le pourrai, ou quelqu’un des nôtres.
Mes filles, pour sujet de votre oraison, exercez-vous, toute cette semaine, à considérer les grâces que vous avez reçues de Dieu, même dès votre petite jeunesse, les dangers dont vous avez ouï dire à vos parents que vous avez été délivrées par la Providence de Dieu et pour cela partagez votre vie en plusieurs périodes, celle du baptême et des autres sacrements, et particulièrement celle de la vocation, et dites : "Lorsque je n’y pensais pas, Dieu pensait à me conduire en une communauté qui me serait un moyen de salut." Et tant de grâces qu’il vous veut faire dans l’exercice de votre charge ! Je sais une personne qui a été extrêmement touchée de l’amour de Dieu par la remarque d’une grâce qu’elle a reçue en sa naissance, sans laquelle peut-être elle n’eût jamais été baptisée. Vous ne sauriez croire combien cela lui a servi. Dites, mes filles : "Quoi ! de toute éternité Dieu a songé à me faire du bien, même au temps où je n’étais pas entrée dans les sentiments de reconnaissance
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et de remerciement !" Et pensez en vos cœurs quelle résolution vous devez choisir et proposez-vous d’observer toute la vie, votre règlement de servir les malades. Continuez cet exercice huit jours durant après lequel vous prendrez, pour le reste du mois, les méditations de l’Introduction ; et ne vous en lassez pas, je vous supplie.
Mais, mes filles, toutes nos résolutions ne sont rien sans la grâce. C’est pourquoi il nous faut bien demander à Dieu qu’il nous fortifie et travailler courageusement. Donnez-vous pour cela à Dieu, à la sainte Vierge et invoquez saint Louis et les autres saints, qui ont été si heureux de servir Dieu en votre exercice.
Or sus, mes filles, voyez quelle miséricorde Dieu vous fait de vous choisir les premières pour cet établissement. Quand Salomon voulut bâtir le temple de Dieu, il mit en fondement des pierres précieuses pour témoigner que ce qu’il voulait faire était très excellent. La bonté de Dieu veuille vous faire la grâce que vous, qui êtes le fondement de cette Compagnie, soyez éminentes en vertu ! Car, en étant peu vertueuses, vous feriez tort à toutes celles qui vous suivront s’il plaît à Dieu donner bénédiction à ce commencement. Comme les arbres ne portent fruits que selon leur graine, il y a apparence que celles qui viendront après vous ne prétendront pas à plus grandes vertus que celles que vous avez pratiquées ?