Entretiens aux Filles de la Charité (page 2)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Toutes les filles ont alors déclaré vouloir se soumettre aux avis entendus et pratiquer le règlement donné.

Tout le monde se mit à genoux, et M. Vincent ajouta : Que la bonté de Dieu veuille imprimer de telle sorte en vos cœurs ce que moi misérable pécheur, je viens de vous dire de sa part, que vous vous en puissiez bien souvenir pour le pratiquer et que vous soyez vraiment Filles de la Charité. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit Amen.

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2. — CONFéRENCE DU 5 JUILLET 1640

SUR LA VOCATION DE FILLE DE LA CHARITé

Le sujet de la conférence est du bonheur des Filles de la Charité ce que c’est et ce qu’il faut pour être vraies et bonnes Filles de la Chanté.

Le bonheur des chrétiens consiste à demeurer toujours en l’état qui les rend plus agréables à Dieu, en sorte qu’il n’y ait rien qui lui puisse déplaire.

Deux sortes de personnes au monde peuvent être en cet état : es unes sont dans leur ménage et ne vaquent qu’au soin de leur famille et à l’observance des commandements ; les autres sont ceux que Dieu appelle dans l’état de perfection, comme les religieux de tous Ordres et même ceux qu’il met en des communautés, comme les Filles de la Charité, lesquelles, bien qu’elles n’aient pas pour maintenant des vœux, ne laissent d’être en cet état de perfection, si elles sont vraies Filles de la Charité.

Or, pour être vraies Filles de la Charité, il faut avoir tout quitté : père, mère, biens, prétention au ménage, c’est ce que le Fils de Dieu enseigne en l’évangile ; il faut encore s’être quitté soi-même, car, si l’on quitte tout et que l’on se réserve sa propre volonté, qu’on ne se quitte pas soi-même, rien n’est fait. être Filles de la Charité, c’est être filles de Dieu, filles appartenant entièrement à Dieu a, car qui est en charité est en Dieu, et Dieu en lui. Il faut faire entièrement la volonté de Dieu en observant ses commandements et ceux de la sainte église, en obéissant à ses supérieurs, en observant son règlement et gardant l’uniformité. Oui, mes filles, il faut travailler à cela tout de bon.

Entretien 2 — Arch. des Filles de la Charité ; l’original est de l’écriture de Louise de Marillac.

a. < Cf. S. V. IX, 27 (2 août 1640), 227 (entre 1634 et 1646) et 435 (28 juillet 1648). - B. K. >

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Jusques à maintenant les affaires m’ont empêché de vous aider ; mais souvent les remords de conscience que j’en ressens me font prendre la résolution de vous parler tous les quinze jours sur ce sujet. Il faut donc revoir votre règlement et faire en sorte que, quoique vous soyez en divers lieux, vos exercices, votre oraison, vos prières avant le repas se fassent à même heure.

Passons aux moyens d’être bonnes Filles de la Charité. Il le faut demander à Dieu souvent en toutes vos prières, lui offrir toutes vos actions pour ce sujet, car de vous-mêmes vous ne pouvez avoir ce grand bien. Pauvres filles de village, gardeuses de pourceaux, comme moi, nous ne devons rien présumer de nous-mêmes b.

Un second moyen est de vouloir être vraies Filles de la Charité. Ne le voulez-vous pas toutes ? Vous y résolvez-vous présentement ?

Après avoir obtenu le consentement de toutes, M. Vincent ajouta :

Faites-en un acte présentement, dites toutes en vos cœurs : "Oui, mon Dieu, je désire de tout mon cœur et veux être vraie Fille de la Charité, moyennant vos saintes grâces." C’est ainsi que se font les actes intérieurs, comme aussi ceux de foi, espérance et charité.

Pour être vraies Filles de la Charité, il faut faire ce que le Fils de Dieu a fait sur terre. Et qu’a-t-il fait principalement ? Après avoir soumis sa volonté en obéissant à la sainte Vierge et à saint Joseph il a continuellement travaillé pour le prochain, visitant et guérissant les malades, instruisant les ignorants pour leur salut. Que vous êtes heureuses, mes filles, d’être appelées à une condition si agréable à Dieu ! Mais aussi vous devez bien prendre garde de n’en pas abuser et de travailler à vous perfectionner en cette sainte condition. Vous avez le bonheur d’être des premières appelées à ce saint exercice vous, pauvres villageoises et filles d’artisans.

b. < C’est un thème sur lequel M. Vincent revient souvent, depuis ce jour, en passant par le 30 mai 1647, S. V. IX, 312, jusqu’au 26 août 1658, X, 559. On a dit que c’était par humilité ; sans doute, mais aussi par fierté : il tient à ce que l’on prenne conscience de ses racines pour asseoir la confiance en Dieu, et le 11 novembre 1657, on sent la fierté des valeurs du monde rural : "O mes Sœurs, ressouvenons-nous de nos conditions, et nous trouverons que nous avons sujet de louer Dieu", X, 342. - B. K. >

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Depuis le temps des femmes qui servaient le Fils de Dieu et les apôtres, il ne s’est fait en l’église de Dieu aucun établissement pour ce sujet c. Humiliez-vous bien et veillez à vous rendre toutes parfaites et saintes, puisque vous ne devez pas espérer que celles qui viendront après vous pour suivre vos exemples soient meilleures que vous, car, d’ordinaire, chaque chose produit son semblable. N’avilissez donc pas ainsi votre condition, ou plutôt ne la déshonorez pas, ne soyez pas cause par votre exemple que des filles imparfaites soient chargées d’un office si digne.

Comme avec le temps, les filles avaient pris des habitudes qui nuisaient a leur perfection, deux questions furent posées ; et d’abord si elles offensaient Dieu en se plaignant de leurs compagnes les unes aux autres. Monsieur Vincent répondit que rien ne rompait plus l’union et la charité que ce défaut d, et qu’anciennement, dans une communauté, quand les religieux se visitaient, leur première parole était : "Mon frère, dites-moi quelque bon mot qui m’édifie." De même ajouta notre très honoré Père, quand vous vous visitez, prenez garde de ne rien dire qui vous scandalise. Si vous êtes Filles de la Charité, il faut premièrement que vous en ayez entre vous ; ne le voulez-vous pas ?

Et les interrogeant toutes, il leur fit promettre de s’excuser l’une l’autre.

Il fut demandé encore si, quand elles sont mécontentes, soit de leurs supérieures, soit du travail qu’elles ont auprès des malades ou à la maison, ou bien quand elles ont quelque tentation et tristesse, et que toutes ces peines leur donnent pensée de sortir de la Charité, les filles font bien de se soulager les unes aux autres e, et si, quand le supérieur ou la supérieure sont avertis de leurs manquements, elles peuvent porter leurs soupçons sur telle ou telle, s’en fâcher et en médire.

c. < M. Vincent reprendra plusieurs fois cette affirmation, comme le 13 février 1646, IX, 246. Or c’est une erreur : depuis le XIV° siècle les Sœurs de Sainte élisabeth de Hongrie s’étaient répandues dans le Saint-Empire Romain Germanique, dans le duché de Lorraine - favorisées en particulier par le duc René et sa femme Philippe de Gueldre -, et dans la moitié nord de la France, de Montreuil-sur-Mer à Angers et Nantes, sous divers noms, en France : Sœurs Grises, Sœurs de la Celle, Sœurs de la Faille ; tertiaires franciscaines, elles avaient pourtant les vœux solennels et l’office au chœur, mais étant du Troisième Ordre, elle n’étaient pas tenues à la clôture, et sortaient donc, deux par deux, quelques heures par jour, soigner les pauvres malades à domicile. Monsieur Vincent l’ignorait-il ? Comment pouvait-il traiter de l’établissement de ses Filles dans des endroits où ces Sœurs étaient, sans en rien savoir ? On peut plutôt croire qu’il veut encourager ses filles, leur donner la fierté de leur vocation - qui a de toute façon ceci de propre qu’elles n’auront que des vœux annuels, pas d’office, pas de cloître, mais une chambre de louage, et un service plus long que quelques heures par jour. M. Coste avait déjà lui-même mentionné l’existence des Sœurs Grises dans Monsieur Vincent, I, 267-268 ; il explique les dires de M. Vincent en disant que ces Sœurs étaient peu connues : sûrement pas, quand on voit combien elles étaient répandues. Il est vrai que dans quelques diocèses, les évêques les avaient cloîtrées, dans les années 1635-1685, mais ce n’était pas la pratique générale. Bref, nous ne pouvons pas expliquer les dires de M. Vincent. B. K. >

d. < Cf. en juin 1642, IX, 76, et le 22 janvier 1645, IX, 214. B. K. >

e. < Cf. IX, 76, en juin 1642. B. K. >

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Pour le premier point, Monsieur Vincent, notre très honoré supérieur nous a fait voir que ces décharges sont contagieuses et que les filles qui se soulagent ainsi donnent leur mal aux autres et peut-être les blessent à mort. Si celles-ci murmurent et sortent de la Charité, celles qui les ont malédifiées par leurs mauvaises instructions répondront devant Dieu de toute la gloire qu’elles lui eussent donnée, de tout le service qu’elles eussent rendu aux pauvres et de tout le bien qu’elles eussent fait en la Compagnie. Nous avons vu par là combien ce mal était grand et avec quel soin il devait être évité.

Au sujet de l’avertissement des fautes, Monsieur Vincent dit :

Mes filles, non seulement vous ne devez pas être fâchées quand vous savez que quelqu’une de vos actions est manifestée à vos supérieurs, mais vous le devez désirer. Et comment pensez-vous que tous les Ordres religieux et toutes les communautés en usent ? Sans ce bien-là elles ne pourraient pas subsister. Comment un supérieur pourrait-il conduire les siens, s’ils sont éloignés de cent lieues, plus ou moins, sans cette aide ? Comment nous, dans nos maisons et aux paroisses, pourrions-nous vous conduire sans ces avertissements ? Oh ! croyez que c’est tout à fait nécessaire et une des meilleures pratiques des communautés. Un supérieur ou une supérieure charge d’affaires ne pourrait savoir ce qui se passe dans la maison sans ce moyen. Or sus, mes filles, ne jugez-vous pas la chose nécessaire ?

Elles l’avouèrent toutes et promirent de ne le plus trouver mauvais ni de s’en plaindre, comme aussi de ne pas se décharger de ces peines.

Or sus, mes filles, Dieu soit béni des bonnes résolutions que vous venez de prendre pour son service ! Elles vous perfectionneront en la vocation dans laquelle il

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vous a appelées. Je supplie sa bonté de vous donner les grâces nécessaires pour les garder, et de vous unir toujours plus parfaitement en son saint amour Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

3. — CONFéRENCE DU 19 JUILLET 1640

SUR LA VOCATION DE FILLE DE LA CHARITé

Le jeudi 19 juillet 1640, Monsieur Vincent nous fit la seconde conférence sur la vocation des Filles de la Charité et commença ainsi :

Or sus, mes filles, nous voici encore assemblés pour nous entretenir de l’excellence de votre vocation et pour vous la bien faire connaître, afin de réparer les fautes dans lesquelles les continuelles affaires m’ont fait tomber en différant trop longtemps de vous enseigner ce que vous devez savoir sur ce sujet. Peut-être, mes chères sœurs, la justice de Dieu m’en saura bien punir en purgatoire. J’ai une consolation pourtant en cela : c’est que, depuis dix ou douze ans que votre Compagnie a commencé, vous avez honoré la conduite du Fils de Dieu en l’établissement de son église, lequel a été trente ans sans paraître, pour travailler seulement trois, et n’a rien laissé par écrit à ses apôtres. En tout ce que vous avez fait, mes filles, ces années passées, vous avez été guidées par la tradition, mais, Dieu aidant pour l’avenir vous aurez vos petites règles a. La fin de cet entretien sera donc de vous faire connaître le dessein de Dieu en l’établissement des Filles de la Charité, car tous les ouvriers du monde ont quelque dessein en leurs ouvrages.

Entretien 3 — Arch. des Filles de la Charité ; l’original est de l’écriture de Louise de Marillac.

a. < Cf supra p. 1, 31 juillet 1634. Le 22 janvier 1645, elles ne sont pas encore rédigées : infra p. 213. Ce n’est que le 1r et le 8 août 1655 qu’il commencera à les présenter à la conférence et le 29 septembre 1655 il annonce qu’il va commencer à les expliquer, en disant : "il y a 25 ans qu’on y est après, qu’on fait observer les mêmes règles et que Notre-Seigneur a fait connaître peu à pu ce que’on devait faire. Enfin elles sont reçues en l’église". En effet, la Compagnie des Filles de la Charité avait enfin été approuvée le 18 janvier 1655, et canoniquement érigée le 8 août (Documents Le Compagnie des Filles de la Charité aux origines, p. 676 et 700, S. V. XIII, 569 et 572. La suite de cet entretien du 19 juillet 1640 montre qu’il y avait déjà des règles, provisoires, certes, mais précises. - B. K. >

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Dieu lui-même n’a jamais rien fait sans quelque dessein. Son dessein, dans l’institution des Capucins, a été de former des hommes qui enseignassent la pénitence par leur exemple ; il a suscité les Chartreux pour honorer sa solitude et chanter ses louanges, les Jésuites, pour mener la vie apostolique ; et ainsi des autres. Il nous faut donc voir le dessein de Dieu en votre établissement. Vous, pauvres filles de couvre-chef, n’êtes-vous pas bien consolées et étonnées tout ensemble d’une si grande grâce de Dieu, que vous ne connaissez pas encore, mais que vous connaîtrez un jour ? Honorez donc bien le dessein que Dieu a eu de toute éternité sur vous en ce sujet, et quoiqu’il vous paraisse jusques à cette heure petit et presque rien, sachez qu’il est très grand, puisqu’il est pour aimer servir et honorer la vie de son Fils sur terre.

Mais peut-être, mes filles, ne savez-vous pas comme l’on peut aimer Dieu souverainement. Je vais vous le dire. C’est l’aimer plus que toute chose, plus que père, mère, parents, amis, ou une créature quelconque, c’est l’aimer plus que soi-même ; car, s’il se présentait quelque chose contre sa gloire et volonté, ou qu’il fallût mourir pour lui, il vaudrait bien mieux mourir qu’agir contre sa gloire et son pur amour.

Voyez, mes filles, comme le dessein de Dieu est grand sur vous, et la grâce qu’il vous fait, vous donnant déjà à servir une si grande quantité de pauvres et en tant de divers endroits ! Cela requiert diverses sortes de règlements. Les filles d’Angers ont le leur ; il en faudra un pour celles qui servent les pauvres petits enfants, un pour celles qui servent les pauvres de l’Hôtel-Dieu, un pour celles qui servent les pauvres des paroisses, un autre pour celles des pauvres forçats et encore un pour celles qui demeurent à la maison et que vous devez regarder et aimer comme votre famille.

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Et toutes ces règles doivent êtres dressées sur la règle générale, dont je veux vous parler.

La Providence a permis que le premier mot de vos règles soit ainsi : "La Compagnie des Filles de la Charité est établie pour aimer Dieu, le servir et honorer Notre-Seigneur, leur patron, et la sainte Vierge." Et comment l’honorerez-vous ? Votre règle l’ajoute, en continuant de vous faire connaître le dessein de Dieu en votre établissement : "Pour servir les pauvres malades corporellement, leur administrant tout ce qui leur est nécessaire ; et spirituellement, procurant qu’ils vivent et meurent en bon état." Voyez-vous, mes filles, faites tout le bien que vous voulez, si vous ne le faites pas bien, il ne vous profitera de rien, Saint Paul nous l’a enseigné. Donnez-vous vos biens aux pauvres, si vous n’avez pas la charité, vous ne faites rien ; non, donneriez-vous même vos vies. O mes chères sœurs, il faut imiter le Fils de Dieu, qui ne faisait rien que par le motif de l’amour qu’il avait pour Dieu son Père. Ainsi votre dessein, en venant à la Charité, doit être d’y venir purement pour l’amour et le plaisir de Dieu, et, tant que vous y êtes, toutes vos actions doivent tendre à ce même amour.

Le premier et le plus assuré moyen pour acquérir cet amour, c’est de le demander à Dieu, avec grand désir de l’obtenir. A quoi vous servirait-il de porter un bouillon, un remède aux pauvres, si le motif de cette action n’était cet amour ? C’était celui de toutes les actions de la sainte Vierge, des bonnes femmes qui servaient les pauvres sous la conduite de notre sainte et des apôtres, comme sainte Madeleine, sainte Marthe, sainte Marie, Salomé, Suzanne et sainte Jeanne de Cusa, femme du procureur d’Hérode, auxquelles vous êtes si heureuses de succéder.

Vous honorez encore le Fils de Dieu en procurant

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que les pauvres malades soient toujours en bon état, c’est-à-dire en la grâce de Dieu. Quel honneur et consolation ce vous est, mes filles, vous qui de vous-mêmes ne pourriez jamais espérer de faire grandes charités, ni de pouvoir aider au salut des âmes, que Dieu vous ait donné un moyen Si facile de servir les corps ! Que vous le fissiez pour l’amour de Dieu ce ne serait pas assez, car, parmi ceux que vous pourrez servir, il s’en trouvera beaucoup qui seront ennemis de Dieu par les péchés qu’ils ont contractés depuis si longtemps et par ceux qu’ils auront peut-être envie de commettre après leur maladie, si d’ennemis de Dieu vous n’essayez de les changer en amis de Dieu par une vraie pénitence. C’est pourquoi, mes filles, il faut que vous sachiez que le dessein de Dieu pour votre établissement a été, de toute éternité, que vous l’honorez en contribuant de tout votre pouvoir au service des âmes, pour les rendre amies de Dieu, c’est-à-dire en les disposant avec grand soin à recevoir les sacrements, et cela avant même que vous vous occupiez du corps. Il faut leur parler avec tant de charité et d’affabilité qu’ils voient que seul l’intérêt de la gloire de Dieu et de leur salut vous porte à leur faire cette proposition. Représentez-leur l’importance de recevoir les sacrements en telles dispositions, qu’ils profitent à leurs âmes ; et quand ils seront réconciliés avec Dieu, dites-leur qu’il n’y aura aucun moment de leur vie, aucune souffrance que Dieu n’agrée et récompense, quand bien ils ne mourraient de cinquante ans.

Durant leurs maladies, ayez grand soin de les disposer à la mort et à prendre de bonnes résolutions de bien vivre, si Dieu permet qu’ils guérissent b. Ainsi, mes filles, d’ennemis de Dieu qu’ils étaient, ils deviendront amis de Dieu. Quelle consolation dans le paradis, si vous êtes si heureuses d’y voir ces âmes-là, qui, par leur

b. < Ceci est une préoccupation de M. Vincent attestée depuis la première Charité, dès le 23 août 1617 : "disposant à bien mourir ceux qui tendront à la mort et à bien vivre ceux qui guériront", S. V. XIV 126. Cf. infra p. 239, 22 janvier 1646, etc… L’assistance aux mourant est pour lui un des plus importants ministères de la charité, à accomplir par les laïcs et par les prêtres. - B. K. >

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présence augmenteront la gloire que Dieu vous y donnera !

Ce n’est pas tout. Dieu a encore un autre dessein, mes chères sœurs : celui de votre propre perfection ; car, mes filles, à quoi vous servirait-il de gagner toutes les âmes à Dieu si vous perdiez la vôtre ? D’autre part, comment travaillerez-vous à votre perfection, ayant tant d’affaires ? Votre règle vous l’enseignera, puisque le second article vous dit de vous entr’aimer les unes les autres comme sœurs que Jésus-Christ a unies du lien de son amour. Cela n’est-il pas bien pressant ? Mes filles, ce serait beaucoup de dire : "Aimez-vous comme sœurs", mais c’est tout à fait vous presser le cœur que de vous dire : "Comme sœurs que Jésus-Christ a unies du lien de son amour." O mes chères sœurs, vous voyez combien vous êtes obligées à une grande dilection les unes vers les autres, si vous ne voulez courir le danger de mépriser la grande grâce que Dieu vous a faite en vous donnant la vocation de ses plus chers amis.

Cette sainte dilection ne saurait permettre, mes chères sœurs, que vous ayez l’une contre l’autre de la rancune dans le cœur. C’est pourquoi, s’il arrivait que vous en eussiez, ou que vous vous fussiez malédifiées, aussitôt demandez-vous pardon mutuellement, cela d’un cœur affectueux et désireux de plaire à Dieu, de l’aimer, de vous entr’aimer pour l’amour de lui et de vous supporter dans vos petites difficultés et imperfections naturelles.

Un autre moyen de vous perfectionner, c’est la mortification des sens. Oh ! quel grand secret saint Paul nous enseigne, dans quelqu’une de ses épîtres, quand, parlant au peuple qu’il avait instruit, il lui dit : "Mes très chers frères, je vous dois parler de choses bien basses et bien ravalées mais il est nécessaire de mortifier

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vos membres afin que, comme ils ont servi à iniquité, ils servent maintenant à justice." (1) Je vous dis le même, mes chères sœurs, mortifiez vos sens et bientôt vous trouverez changement en vous et grande facilité au bien. Nous avons cinq sens extérieurs et trois qui sont intérieurs. Les extérieurs sont la vue, l’odorat, l’ouïe, le goût et le toucher. Ce sont autant de fenêtres par lesquelles le diable, le monde et la chair peuvent entrer en nos cœurs.

C’est pourquoi commencez par la vue ; accoutumez-vous à tenir votre vue basse modérément, car, comme vous êtes pour le service des personnes séculières, il ne faut pas que l’excès de votre modestie les effraie. Cela pourrait empêcher que vous ne fissiez le bien qu’une gaieté modérée pourrait faire. Mais seulement abstenez-vous de ces regards à prunelles longtemps ouvertes pour regarder homme ou femme fixement entre deux yeux et de certains regards affétés qui sont très dangereux et dont on ne sent pas la blessure sur le champ.

Vous pouvez encore mortifier ce sens dans l’église, dans les rues et en beaucoup d’occasions de curiosité, vous détournant de tous ces objets pour l’amour de Dieu.

Notre odorat a encore besoin d’être mortifié, soit en sentant volontiers les mauvaises odeurs, quand elles se présentent, sans faire les délicates, et particulièrement avec vos pauvres malades, et aussi en vous abstenant des bonnes, quand vous en pourrez sentir, mais cela sans qu’il y paraisse.

Interrogé sur le point de savoir s’il y aurait mérite à s’abstenir de mettre des senteurs dans son linge ou ses habits, Monsieur Vincent, ne pouvant concevoir que jamais personne eût la pensée d’une aussi grande vanité,

1. saint Paul aux Romains VI, 19.

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témoigna un grand étonnement, et cet étonnement fut presque toute sa réponse. Il ajouta toutefois que ce serait une très grande faute à une Fille de la Charité d’en avoir seulement la pensée.

Nous pouvons aussi fort souvent mortifier notre goût, quand ce ne serait que prendre le morceau de pain qui nous agrée le moins, aller à table sans montrer le grand appétit que quelquefois nous pouvons avoir, nous abstenir de manger hors les repas, laisser ce qui est le plus agréable à notre goût, ou une part de ce qu’il nous est permis de manger.

Le sens de l’ouïe est encore une dangereuse fenêtre par laquelle ce que l’on nous dit entre quelquefois si fortement dans nos cœurs, qu’il s’ensuit mille et mille désordres. Prenez-y bien garde, mes filles. Souvent la charité est en grand danger par la faute des sens. C’est pourquoi mortifiez-les tant que vous pouvez. N’écoutez pas volontiers, mais détournez-vous accortement des médisances, paroles mauvaises et de tout ce qui pourrait blesser votre cœur ou même vos sens sans nécessité.

Le toucher est le cinquième de nos sens. Nous le mortifions en nous abstenant de toucher le prochain et ne permettant pas aux autres de toucher, par délectation sensuelle, non seulement nos mains, mais toute autre partie de notre corps.

La pratique de cette mortification, mes filles, vous aidera beaucoup à vous perfectionner et à accomplir le dessein de Dieu en votre établissement. Encouragez-vous-y bien l’une l’autre. Il en résultera un autre bien, par le bon exemple que vous donnerez à autrui ; car, mes chères sœurs, instruire de paroles, c’est beaucoup, mais l’exemple a un tout autre pouvoir sur les cœurs. Saint François le savait bien, lui qui disait quelquefois à un de ses frères : "Allons prêcher", et puis se contentait d’aller se promener en ville avec lui ;

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et comme, au retour, le frère lui disait : "Vous n’avez point prêché". — "Si, mon frère, répondait le saint, car notre maintien et notre modestie étaient une prédication pour ce peuple." Soyez donc modestes, mes filles, je vous supplie, et travaillez fortement à votre perfection. Ne vous contentez pas de faire le bien, mais faites-le en la manière que Dieu veut, c’est-à-dire le plus parfaitement que vous pourrez, vous rendant dignes servantes des pauvres.

Que je fus consolé, mes chères sœurs, un de ces jours ! Il faut que je vous en fasse part. J’entendais lire la formule des vœux de religieux hospitaliers d’Italie, qui était en ces termes : "Moi tel fais vœu et promets à Dieu de garder toute ma vie la pauvreté, la chasteté et l’obéissance et de servir nos seigneurs les pauvres. 1a" Voyez-vous mes filles, c’est une chose bien agréable à notre bon Dieu d’honorer ainsi ses membres les chers pauvres.

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