Entretiens aux Filles de la Charité (page 3)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La ferveur avec laquelle Monsieur Vincent lut les termes de ces vœux porta quelques sœurs à témoigner le sentiment qu’elles éprouvaient. Représentant le bonheur de ces bons religieux, qui se donnaient ainsi entièrement à Dieu, elles demandèrent si, en notre Compagnie, il ne pourrait pas y avoir des sœurs admises à faire pareil acte.

Sa charité nous répondit ainsi :

Oui-da, mes filles, mais avec cette différence que, les vœux de ces bons religieux étant solennels, ils ne peuvent être dispensés, non pas même du Pape ; mais, pour ceux que vous pourriez faire, l’évêque pourrait en dispenser. Il vaudrait néanmoins mieux ne les pas faire que d’avoir l’intention de vous en dispenser quand vous voudriez.

A cette question : "Serait-il bon que les sœurs les fissent en leur particulier selon leur dévotion ?" sa charité

1a. < Cf. aussi le 11 novembre 1657, X, 332. On pourrait penser aux Frères fondés par Saint-Jean de Dieu, qui était portugais, et qui vinrent d’Italie à Paris au début du siècle ; mais depuis, ceux de Paris étaient français. De plus, les termes sont ceux des quatre vœux des Camilliens, dont le texte est dans sa vie par Cicatelle, p. et la qualification de "nos seigneurs les pauvres" est de Saint Camille, cf sa vie manuscrite par Cicatelle, polycopiée, p. et la biographie par Pierre Alain, p. 91, réédition par Guy de Bellaing p. 77. - B. K. >

<Les pauvres, nos maîtres, nos seigneurs : cf. supra p. 8, 31 juillet 1634, infra p. 119, 14 juin 1643, etc… - B. K. >

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répondit qu’il fallait bien s’en garder, mais que, si quelqu’une avait ce désir, elle devrait en parler à ses supérieurs, et après cela demeurer en repos, qu’ils le permettent ou le refusent.

Monsieur Vincent, pénétré d’une grande ferveur, commença à élever son cœur et ses yeux au ciel et prononça ces paroles :

O mon Dieu, nous nous donnons tout à vous. Faites-nous la grâce de vivre et de mourir dans une parfaite observance d’une vraie pauvreté. Je la vous demande pour toutes nos sœurs présentes et éloignées. Ne le voulez-vous pas, mes filles ? Faites-nous aussi pareillement la grâce de vivre et de mourir chastement. Je vous demande cette miséricorde pour toutes les sœurs de la Charité et pour moi, et celle de vivre dans une parfaite observance de l’obéissance. Nous nous donnons aussi à vous, mon Dieu, pour honorer et servir, toute notre vie, nos seigneurs les pauvres, et vous demandons cette grâce par votre saint amour. Ne le voulez-vous pas aussi, mes chères sœurs ?

Toutes nos sœurs donnèrent très volontiers leur consentement avec témoignage de dévotion et se mirent à genoux. Monsieur Vincent nous donna sa bénédiction à son ordinaire, demandant à Dieu la grâce d’accomplir entièrement son dessein. Dieu soit béni !

4. — CONFéRENCE DU 2 AOûT 1640

SUR LA FIDéLITé AU LEVER ET A L’ORAISON

Dans l’assemblée du jeudi, deuxième jour du mois d’août 1640. Monsieur Vincent, remarquant que quelques sœurs n’étaient point venues sans excuse raisonnable,

Entretien 4. — Arch. des Filles de la Charité ; l’original est de l’écriture de Louise de Marillac.

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commença par nous représenter combien il est important de persévérer dans la vocation en laquelle Dieu nous a appelées.

Voyez-vous, mes filles, nous devons avoir grand soin de ne perdre aucune occasion de nous perfectionner. Vous avez vu que le dessein de Dieu, en vous appelant parmi les Filles de la Charité, est de vous sanctifier, pour honorer la volonté de Dieu et celle de son Fils, qui a passé trente ans à travailler sur terre avant d’instruire et de guérir les pauvres malades. Il faut donc, mes chères sœurs, que vous travailliez à bon escient. Il ne vous suffit pas de porter le nom de Filles de la Charité, c’est-à-dire filles de Dieu a, il faut encore saisir les occasions d’apprendre les moyens de vous perfectionner, comme sont les conférences, qui visent toutes à cela. Dieu veut si fort que vous exécutiez et suiviez la vocation en laquelle il vous appelle, que, au dire d’un grand saint, si votre père et votre mère, pour vous empêcher, se mettaient au travers de la porte que vous devez franchir, vous devriez passer par-dessus eux. Mais vous direz : "C’est mon père, c’est ma mère." N’importe, passez par-dessus. A plus forte raison, mes chères sœurs, devez-vous surmonter toutes les difficultés qui s’opposeraient aux occasions de se rendre parfaites Filles de la Charité. a Mais c’est ma supérieure de paroisse." Serait-ce votre confesseur, il faudrait marcher quand même.

Mes filles, nous commencerons cet entretien par parler de la nécessité que toutes choses ont d’être réglées. Vous voyez que l’ordre de Dieu se manifeste tant en la nature qu’en la grâce ; vous voyez que toutes les saisons ne manquent point à se suivre : le jour succède à la nuit, les oiseaux ont leur retraite pour l’hiver, et celle d’été ; les plantes donnent fleurs et fruits en leur saison. Enfin, nos chères sœurs, si nous ne suivons nos règles,

a. < Cf. supra 14, 5 juillet 1634, infra 52-53, 6 janvier 1642 ; 227, entre 1634 et 1646 et 435, 28 juillet 1648. - B. K. >

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nous ne ferons rien qui vaille car le désordre est la voie de perdition. De l’enfer, qui en est le lieu, il est dit que non seulement il n’y a point d’ordre, mais que c’est un désordre et une horreur sempiternels.

Votre lever sera à cinq heures précises. De cette première action dépend tout l’ordre de la journée. Il faut prendre courageusement cette habitude, qui n’est pas bien difficile, pourvu que vous ayez de la santé et que vous ayez pris, la nuit, le repos nécessaire, qui doit être de sept heures ; car, si quelque infirmité vous empêchait, il faudrait réparer, le matin, le temps que nous n’avons pas reposé la nuit.

On demanda alors à Monsieur Vincent, s’il est permis à une fille de reposer le matin quand une légère douleur, ou autre inquiétude l’a réveillée la nuit, ou quand, par sa faute, elle ne s’est pas couchée à l’heure, ou encore quand, étant un peu infirme, elle ne s’endort habituellement que le matin.

Mes sœurs, répondit Monsieur Vincent, il n’est pas raisonnable que celles qui, par leur faute, n’ont pas eu le repos de la nuit, se lèvent tard ; ce serait un continuel désordre ; ce serait sortir de l’ordre dans lequel Dieu veut que nous soyons ; il faut qu’elles aient soin de se ranger aux heures fixées par la règle. Et puis il y aurait lieu de craindre d’habituer la nature à ce sommeil du matin, cela se ferait infailliblement.

Je vous dirai tout simplement comme j’en use. Il arrive souvent que je ne dors pas les nuits ; mais, à moins que la fièvre ne m’oblige à me faire suer, je me lève toujours à quatre heures, qui est l’heure de la communauté, car j’ai expérience que je m’habituerais facilement à me lever plus tard b. C’est pourquoi, mes chères sœurs, faites-vous un peu de violence, et puis vous y trouverez une grande facilité car nos corps sont des ânes : accoutumés

b. < Cf. infra 384, 15 mars 1648, et X 566, 6 octobre 1658. - B. K. >

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à un chemin, ils y vont toujours. Et pour vous rendre cette habitude facile, soyez réglées pour votre coucher.

Comme on représentait à Monsieur Vincent que les filles des paroisses sont sujettes à recevoir du monde, quelquefois des pauvres, d’autres fois des voisins, qui empêchent les exercices et font qu’on ne peut toujours se retirer à l’heure, il répondit :

Voyez-vous, mes filles, il faut être généreuses pour acquérir la perfection par la pratique exacte de vos règles. Dites à celles qui vous occupent aux heures où vous devez avoir quelque exercice : "Voici le temps de notre repas, ou celui de nous retirer." Si vous le leur dites doucement, vous ne les fâcherez pas, mais, au contraire, vous les édifierez. Dieu en sera glorifié, puisque en cela vous lui serez fidèles, et vous en tirerez un grand avantage pour votre perfection.

Vous étant donc levées à cinq heures, vous adorerez Dieu à genoux c, vous vous donnerez à sa bonté, le remercierez de toutes ses grâces et lui demanderez sa sainte bénédiction. Vous vous habillerez, ferez vos lits, et, à cinq heures et demie, vous mettrez à l’oraison. O mes filles, aimez bien ce saint exercice de l’oraison et rendez-vous-y soigneuses, car c’est la pépinière de toute la dévotion.

Il ne faut que je vous dise en ce sujet qu’un de ces jours j’ai été grandement édifie par un président, qui lit sa retraite, il y a environ un an, chez nous. Me parlant du petit examen qu’il avait fait sur son règlement de vie, il me dit que, par la grâce de Dieu, il ne pensait pas avoir manqué deux fois à faire son oraison. "Mais, savez-vous, Monsieur, comme je fais mon oraison ? Je prévois ce que je dois faire dans la journée et de là découlent mes résolutions. Je m’en irai au palais ; j’ai telle cause à plaider ; je trouverai peut-être quelque

c. < Cf. supra 3, 31 juillet 1634. Il n’en parle plus ensuite. Dans les textes définitifs, Emploi de la journée, art. 1, et édition Alméras des Règles Communes (chap. IX, 1), on a "à genoux" après "elles s’habilleront", et non plus avant. - B. K. >

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personne de condition qui, par sa recommandation, pensera me corrompre ; moyennant la grâce de Dieu, je m’en garderai bien. Peut-être que l’on me fera quelque présent qui m’agréerait bien ; oh ! je ne le prendrai pas. Si j’ai disposition à rebuter quelque partie, je lui parlerai doucement et cordialement." d.

Eh bien ! que vous semble, mes filles, de cette manière d’oraison ? N’êtes-vous pas bien édifiées de la persévérance de ce bon président, qui pourrait s’excuser que la quantité de ses affaires, et néanmoins ne le fait pas, pour le désir qu’il a d’être fidèle à la pratique de ses résolutions ? Et vous, mes chères sœurs, n’avez-vous pas assez de courage pour essayer de suivre le dessein qu’a Dieu de vous perfectionner par la pratique de votre règle ? Vous pouvez faire votre oraison de cette manière, qui est la meilleure ; car il ne la faut pas faire pour avoir des pensées relevées, pour avoir des extases et ravissements, qui sont plus dommageables qu’utiles, mais seulement pour vous rendre parfaites et vraiment bonnes Filles de la Charité. Vos résolutions doivent donc être ainsi : "Je m’en irai servir les pauvres ; j’essaierai d’y aller d’une façon modestement gaie pour les consoler et édifier ; je leur parlerai comme à mes seigneurs. Il en est qui me parlent rarement ; je le souffrirai. J’ai accoutumé de contrister ma sœur en telle ou telle occasion ; je m’en abstiendrai. Elle me donne mécontentement quelquefois en ce sujet ; je le supporterai. Telle dame me gronde, une autre me blâme ; j’essaierai de ne point sortir de mon devoir et lui rendrai le respect et honneur auquel je suis obligée. Quand je suis avec telle personne, j’en reçois presque toujours quelque dommage pour ma perfection ; j’en éviterai, autant que possible, l’occasion." C’est ainsi, ce me semble, mes filles, que vous devez faire vos oraisons. Cette méthode ne vous semble-t-elle pas utile et facile e ?

d. < On trouve déjà un pressentiment de cette "méthode" d’oraison chez Saint Bernard : De Consideratione, I, 7. - B. K. >

e. < 15 jours plus tard, le 16 août, M. Vincent apportera quelque nuance : infra p. 35-36. - B. K. >

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Ce fut l’avis de toutes les sœurs, et notre très honoré Père ajouta :

Or bien, mes chères sœurs, pratiquez-la ainsi, je vous supplie.

Comme quelques-unes lui représentaient la difficulté qu’elles avaient à faire oraison, il leur répondit : Une dame que j’ai connue (1) se servit longtemps du regard de la sainte Vierge pour toutes ses oraisons. Elle regardait premièrement ses yeux, puis disait en son esprit : "O beaux yeux, que vous êtes purs ! Jamais vous n’avez servi qu’à donner gloire à mon Dieu. Que de pureté paraît dans vos saints yeux ! Quelle différence avec les miens, par lesquels j’ai tant offensé mon Dieu ! Je ne veux plus leur donner tant de liberté, mais, au contraire, je les habituerai à la modestie."

Une autre fois elle regardait sa bouche et disait : "O sainte bouche combien de fois vous vous êtes ouverte pour donner louange à Dieu pour instruire le prochain et pour l’édifier ! Jamais vous ne vous êtes ouverte pour commettre le péché. Quelle différence avec la mienne qui a toujours fait le contraire ! Je veux, moyennant la grâce de mon Dieu et de votre charité, sainte Vierge, veiller de plus près sur mes paroles et particulièrement m’abstenir de telles et telles, qui sont de mauvaise édification et qui contristent le prochain."

Ainsi cette dame regardait particulièrement la sainte Vierge, ce qui lui servit plusieurs années de sujet d’oraison.

On représenta à Monsieur Vincent que parfois les deux sœurs des paroisses ne savaient pas lire, et on lui demanda s’il était bon qu’elles s’arrêtassent aux principaux mystères de la vie et passion de Notre-Seigneur, de ceux dont elles ont entendu parler plus souvent. Il répondit :

Ce sera très bon, mes filles, mais il serait à désirer

1) Sainte de Chantal (1572-1641) < comme il le dira enfin le 13 octobre 1658, en X 575-576. Il avait encore exposé sa méthode entre temps, le 31 mai 1648, infra p. 426-427. - B. K. >

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que vous méditiez, les jours de fêtes, sur les évangiles qui s’y disent. Et ces évangiles, vous pourrez les apprendre par une longue habitude à la maison car il est nécessaire que les filles aiment le lieu où elle doivent être formées, pour se rendre capables de travailler à la sanctification des autres et au service des pauvres. J’ai connu des personnes qui ne savaient ni lire ni écrire, et néanmoins faisaient parfaitement bien l’oraison. Mes chères sœurs, il vous suffit d’aimer Dieu pour être bien savantes.

Mais, me diront quelques-unes, les livres et les sciences aident bien à cela. Vous vous trompez, si vous le croyez. Un jour, un frère de l’Ordre de saint François disait à saint Bonaventure 1a : "Que vous êtes heureux, mon Père, d’être si savant et que vous faites bien l’oraison ! Que cela vous aide bien !" - "O mon frère, pour bien faire oraison, la science n’est point nécessaire, mais il suffit de bien aimer Dieu. C’est pourquoi la moindre petite femme et le frère le plus ignorant du monde, s’ils aiment Dieu, font bien mieux l’oraison que moi." Cela réjouit tellement ce bon frère que, sautant de joie il disait : "Aimons donc bien Dieu, nous autres ignorants, et nous ferons bien l’oraison"

Un autre, s’enquérant de saint Thomas dans quels livres il puisait les si belles et si hautes conceptions qu’il avait de Dieu, reçut cette réponse : "Monsieur, s’il vous plaît, je vous mènerai à ma bibliothèque." Et saint Thomas le conduisit devant son crucifix et lui dit qu’il ne faisait point d’autre étude que celle-là.

Mes chères sœurs, celles d’entre vous qui ne savent pas lire feront bien, tant qu’elles n’auront pas appris les évangiles des fêtes de l’année, de s’arrêter à la passion de Notre-Seigneur. Les religieux de saint François ne prennent jamais d’autre sujet. Il me vient en pensée qu’il leur sera avantageux de se servir d’images. Voyez

1a. < Cf. infra p. 217, 22 janvier 1645, et aux missionnaires, 13 décembre 1658, XII 101. - B. K. >

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combien cela fut utile à la dame dont je vous ai parlé. Ayez des images un peu grandes des mystères principaux de la vie et passion de Notre-Seigneur ; et, le soir, après les prières de l’examen, au lieu de la lecture, que la supérieure montre une de ces images à sa sœur et lui dise : "Ma sœur, voilà demain le sujet de notre oraison." Puis qu’elle la place au lieu où elles doivent se réunir le lendemain matin. Si les pensées vous manquent, regardez votre image, servez-vous de la méthode de cette bonne dame et n’oubliez pas aussi celle du président pour vos résolutions, qui doivent être le point principal de votre oraison 1b.

Quelques sœurs se plaignirent alors de l’oubliance des résolutions, ou de quelqu’autre sujet, et Monsieur Vincent leur répondit :

Mes filles, j’ai encore connu une autre dame du monde très vertueuse qui portait dans sa manche une petite image. Elle la tirait, sans que le monde s’en aperçût, la regardait, faisait quelque aspiration à Dieu et la rentrait tout doucement. Cette pratique la tenait fortement attachée à la présence de Dieu. Habituez-vous, je vous prie, vous aussi, à cette sainte présence, qui vous est extrêmement nécessaire. Vous y trouverez un grand aide pour votre perfection. Il y a différentes manières de la pratiquer : vous pouvez voir Dieu dans le ciel, le considérer partout, ou bien en chaque créature visible en particulier, ou même en votre cœur.

Quelques sœurs firent remarquer qu’il leur était difficile de faire l’oraison avant de sortir pour porter les remèdes des malades, particulièrement en été, à cause de la chaleur.

Monsieur Vincent leur dit :

Mes chères sœurs, faites toujours ce que vous pourrez, afin que, l’oraison étant votre première occupation,

1b. < Cette méthode fut abandonnée, dira-t-il en la rappelant, le 22 janvier 1645, infra p. 217. - B. K. >

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votre esprit soit rempli de Dieu tout le reste de la journée. Il est vrai qu’il faut lui préférer le service des malades, en cas de nécessité ; mais, si vous y prenez garde, vous trouverez bien le temps. On ne purge guère les malades pendant les excessives chaleurs. Le diable fait tout ce qu’il peut pour nous empêcher de faire oraison, car il sait bien que, s’il est le premier à nous remplir l’esprit de pensées frivoles, il en sera maître toute la journée. C’est pourquoi, mes filles, je vous exhorte, autant que je puis, à faire votre oraison avant de sortir, et à la faire ensemble. Si toutefois vous étiez justement empêchées, vous la feriez plus tard et à l’église. Mais que ce soit le plus rarement possible. Soyez exactes, je vous prie, à la pratique de ce saint exercice, et rendez-vous compte l’une à l’autre de l’emploi du temps de votre oraison, et particulièrement de vos résolutions, que vous vous devez dire tout simplement.

Après avoir entendu quelques sœurs, qui se plaignaient de dormir à l’oraison, Monsieur Vincent ajouta :

Il faut bien prendre garde à cette tentation, car c’en est une pour l’ordinaire. Il est vrai que le sommeil peut être causé par une mauvaise nuit, ou par le trop grand travail du jour précédent. Mais c’est l’exception. Si dormir à l’oraison tournait en coutume, il faudrait, pour s’en désaccoutumer, se tenir debout, baiser la terre, ou renouveler de temps à autre son attention, car, si nous n’y remédions, cette mauvaise habitude reviendra tous les jours. Savez-vous bien qu’il y a un diable dont l’exercice est d’endormir les personnes qui prient ? Il remue les humeurs du corps de telle sorte qu’elles envoient à la tête des vapeurs qui endorment.

Or sus, mes filles, je prie Dieu qu’il vous sanctifie par la pratique de vos règles, vous fasse la grâce d’imiter son Fils, qui a voulu travailler trente ans avant d’enseigner le prochain, et vous donne sa sainte

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bénédiction à cet effet. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

5. — CONFéRENCE DU 16 AOûT 1640

SUR LA FIDéLITé AU LEVER ET A L’ORAISON

Le jeudi 16 août 1640, jour de saint Roch, Monsieur Vincent dit :

Mes sœurs, quoique je sois le plus misérable pécheur de la terre, il plaît à la bonté de Dieu que je vous vienne parler de sa part, et je le supplie que ce puisse être à sa gloire et à votre édification.

Je m’étais promis de vous donner aujourd’hui votre petit règlement, mais quelques affaires m’en ont empêché ; il s’en est même fallu de peu que je ne vienne aujourd’hui, car j’ai dû aller fort loin à la ville ; aussi aurai-Je peu, de temps à vous parler.

La plus ancienne sœur (1) rappela qu’à la fin de la dernière assemblée il fut dit que, le sujet étant de pratique, il serait bon de commencer à rendre compte.

Monsieur Vincent reprit alors les points, en commençant par le lever de cinq heures, et interrogea les sœurs l’une après l’autre. Il se trouva que, par la grâce de Dieu, aucune n’y manquait.

Dieu soit béni, mes filles ! Il faut bien continuer, car ce n’est rien de commencer. Et l’oraison ? C’est à cela qu’il ne faut jamais manquer, s’il y a moyen. Vous êtes-vous souvenues de la méthode de ce bon président ?

Quelques sœurs dirent l’avoir ainsi pratiquée.

Ce n’est pas, mes filles, reprit-il, qu’il faille employer tout le temps de notre oraison à prévoir les choses que

Entretien 5. — Arch. des Filles de la Charité ; l’original est de l’écriture de Louise de Marillac.

1. Louise de Marillac.

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nous avons à faire et les moyens de les bien faire. Mais il faut envisager le sujet à méditer, vous en entretenir avec le bon Dieu et pour son amour, lequel, je m’assure, vous garderez toujours plus fortement 1a. Vous ferez porter vos résolutions sur les actions de la journée, principalement sur celles qui vous font tendre à la perfection et à l’accomplissement de votre règle, pour mieux honorer Dieu en votre vocation.

Eh bien ! mes filles, nous dîmes en la dernière assemblée qu’un des moyens d’être bien réglées, c’était de vous acquitter de vos occupations extérieures avec diligence, de ne tarder en aucun lieu et de congédier les personnes qui viennent chez vous, quelle que soit leur condition, aux heures de vos exercices. Cela s’est-il observé ?

Comme ce point est fort difficile, Monsieur Vincent ajouta : Mes chères sœurs, n’y manquez point, je vous supplie, car de là dépend la pratique de votre règlement. Quelquefois c’est par timidité qu’une sœur n’osera dire à sa voisine : "Ma sœur, il est temps de nous retirer." Voyez comme il faut faire. Vous êtes deux. Imitez la conduite des soldats à la guerre. D’ordinaire l’un est plus doux que l’autre. Celui qui l’est moins pourvoit au nécessaire. De même, il faut que parmi vous, les plus résolues, soit par humeur, soit par vertu, se chargent de mettre un terme aux empêchements qui viennent des entretiens de dehors, mais cela doucement et charitablement. Et surtout que l’autre sœur ne s’y oppose pas, même si les personnes qu’il faut congédier lui sont plus connues qu’à sa compagne.

A la question qui lui fut posée, si les sœurs de la Charité pouvaient recevoir des amies en leur chambre et même les inviter à y coucher, Monsieur Vincent répondit :

O mes filles, gardez-vous bien de jamais attirer personne

1a. < Ceci nuance ce qu’il avait dit 15 jours avant, le 2 août, sur cette "méthode du président", supra p. 29-30. - B. K. >

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en vos chambres, sous quelque prétexte que ce soit ; cela serait très dangereux.

— Dites-nous, s’il vous plaît, Monsieur, dit une sœur, comme nous pourrons pratiquer la dévotion de cette dame dont votre charité nous parla la dernière fois et qui tenait en sa manche une image de la sainte Vierge 1b.

— Vous le pouvez ainsi : au commencement de quelque action ou de quelque entretien, de fois à autre le long de la journée, portez la main sur le chapelet qui pend à votre ceinture, ou bien sur la médaille ou la croix qui s’y trouve attachée, élevez votre esprit à Dieu, et dites-lui : "Mon Dieu, que ce soit pour votre gloire et pour votre amour que je dise cette parole, ou que je fasse cette action."

Notre très honoré Père voulut savoir des filles si elles s’étaient souvenues de cette action de cette dame. Quelques-unes répondirent que oui et qu’elles étaient entrées dans la pratique. La petite sœur Marguerite Lauraine, qui pour lors servait les pauvres de Saint-Laurent, raconta que, passant par la place, où se faisaient des sottises et jeux durant la foire, elle eut désir de se retourner pour en voir quelque chose, mais, au lieu d’y céder, elle prit la croix de son chapelet et dit : "O mon Dieu, il vaut bien mieux vous regarder, vous, que les folies du monde."

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