Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 10)
[50] Ainsi parle Cyrus. Ceux-ci lui répondent :
« Mais nous n’avons personne, Cyrus, à faire monter sur ces chevaux, et, nous aurions quelqu’un, du moment que tu le désires, nous ne choisirions point ailleurs. Et maintenant, ajoutent-ils, prends-les et fais-en ce que bon te semblera.
[51] — Je les accepte, dit Cyrus, et bonne chance à nous, pour devenir cavaliers, et à vous, pour partager le butin commun ! Commencez par mettre de côté pour les dieux ce que les mages vous indiqueront ; puis choisissez pour Cyaxare ce que vous croirez devoir lui être le plus agréable. »
[52] Ils disent, en riant, qu’il faut lui choi- 300 sir des femmes.
« Des femmes, soit, dit Cyrus, et autre chose encore, si vous voulez. Quand vous aurez fait votre choix, faites autant que possible, Hyrcaniens, que ceux qui m’ont suivi volontairement n’aient point à se plaindre, [53] de votre côté, Mèdes, traitez ceux-ci, nos premiers alliés, de manière qu’ils se félicitent d’être nos amis. Admettez au partage du tout l’envoyé de Cyaxare, ainsi que ceux qui sont avec lui ; pressez-le de rester avec nous, cet avis étant conforme au mien, afin que, mieux instruit de ce qui se passe, il en rende un compte exact à Cyaxare. [54] Pour les Perses qui sont avec moi, ce qu’il y aura dè trop, quand vous aurez été abondamment pourvus, leur suffira. En effet, dit-il, nous n’avons pas été élevés dans la mollesse, mais d’une façon rustique, si bien que vous ririez de nous peut-être, si vous nous voyiez quelque ornement de luxe, comme nous vous donnerons, je le sais, beaucoup à rire assis à cheval, et, je le crois, aussi, tombant par terre. »
[55] Sur ce point, l’on s’en va faire le partage, riant surtout de la future cavalerie. Cyrus appelle les taxiarques, leur ordonne de prendre les chevaux, les harnais et les palefreniers en nombre fixe, et de les faire tirer au sort également par chaque compagnie. [56] Ensuite il fait publier dans le camp que, s’il se trouve parmi les Assyriens, Syriens ou Arabes, des esclaves pris de force chez les Mèdes, les Perses, les Bactriens, les Cariens, les Ciliciens et les Grecs, ou ailleurs, ils se présentent. [57] Le héraut à peine entendu, il en accourt avec empressement un grand nombre. Cyrus choisit les mieux faits et leur dit que, devenus libres, ils devront porter les armes qu’il leur donne, et qu’il veillera, lui, à ce qu’ils aient le nécessaire. [58] Aussitôt il les mène aux taxiarques, leur fait donner des boucliers et des sabres légers, pour qu’ils soient en état de suivre la cavalerie, et distribuer la même ration qu’aux Perses qui sont avec lui : il recommande à ceux-ci d’avoir toujours la cuirasse et la pique quand ils sont à cheval, ainsi qu’il le pratique lui-même, et à ceux des homotimes qui sont restés à pied, de choisir un commandant à la place de chacun des autres homotimes.
301 CHAPITRE VI.
Gobryas passe à Cyrus. — Rapport sur le partage du butin.
[1] Voilà où l'on en était. Sur ces entrefaites, Gobryas, vieillard assyrien, arrive à cheval suivi d’une escorte de cavaliers : ils avaient tous les armes ordinaires à la cavalerie. Ceux qui étaient préposés pour recevoir les armes, leur demandent leurs piques pour les brûler comme le reste. Mais Gobryas dit qu'il veut d’abord voir Cyrus. Les valets font rester ses cavaliers à l’endroit où ils se sont arrêtés, et conduisent Gobryas à Cyrus. [2] Celui-ci, dès qu’il a vu Cyrus, lui parle ainsi :
« Maître, je suis Assyrien de naissance ; j’ai un château fort et je commande à un vaste pays ; je dispose d’environ deux mille trois cents chevaux que je fournissais au roi des Assyriens, et j’étais son ami intime. Mais maintenant qu’il est mort sous vos coups, cet excellent homme, et que son fils lui a succédé, mon ennemi mortel, je viens à toi, je tombe suppliant à tes genoux, et je me donne à toi comme esclave et comme allié, te demandant, en retour, d’être mon vengeur. Je fais de toi mon fils, comme je le puis, car je n’ai point d’enfants mâles. [3]
J’en avais un, ô mon maître, qui était beau et bon ; il m’aimait, il me respectait avec la déférence d’un fils qui fait le bonheur de son père. Le roi régnant, père du roi actuel, le mande un jour pour donner sa fille à mon enfant ; et moi je l’envoie, tout fier de voir mon fils épouser la fille du roi : le roi actuel l’invite à une chasse, et le laisse courir en toute liberté après la bête, l’estimant beaucoup meilleur cavalier que lui : mon fils croit chasser avec un ami : une ourse paraît : tous deux la poursuivent :
le roi actuel vise, et manque ; plût aux dieux qu’il n’eût pas manqué ! Mon fils, plus adroit qu’il n’eût fallu, lance son javelot et abat l’ourse. [4]
L’autre fâché dissimule sa jalousie. Quelques instants après, un lion se présente : le prince manque son coup une seconde fois, accident qui n’a rien d’extraordinaire, tandis que mon fils, par un second bonheur, atteint ce lion, et s’écrie : « Ainsi par deux fois j’ai visé et par deux fois j’ai abattu la bête I » Le traître alors ne contient plus sa jalousie ; mais saisissant la javeline de l’un de ceux qui le suivaient, il la lance dans la poitrine de mon fils unique et bien-aimé et lui ôte 302 la vie. [5] Et moi, père infortuné, au lieu d’un fiancé je retrouve un cadavre, et je mets au tombeau, à mon âge, le meilleur, le plus cher des fils, à peine adolescent. On eût dit que l’assassin s’était défait d’un ennemi : nul repentir apparent, en expiation de son crime, nul honneur rendu à celui qui était sous la terre. Son père seul me plaignit et se montra sensible à mon malheur. [6] Aussi moi, s’il vivait encore, je ne viendrais pas implorer ton secours contre lui : car j’ai reçu de lui autant de preuves d’amitié que je lui en ai donné de dévouement. Mais maintenant que le pouvoir est au meurtrier de mon fils, je ne puis avoir pour lui des sentiments de bienveillance ; et lui-même, j’en suis sûr, ne saurait me considérer comme ami. Il sait bien comment je suis pour lui, qu’avant son crime je vivais heureux, et que maintenant je traîne ma faiblesse dans l’abandon et dans les larmes. [7] Si tu me reçois dans ton alliance et si tu me donnes quelque espoir de venger mon fils chéri, je croirai renaître à la jeunesse ; la vie ne me paraîtra plus une honte, et la mort m’arrivera sans regret. »
[8] Ainsi parle Gobryas ; Cyrus lui répond :
« Si tu as dans le cœur, Gobryas, tout ce que tu viens de nous dire, je te reçois comme suppliant, et je te promets, avec l’aide des dieux, de punir le meurtrier de ton fils. Mais, dis-moi, si nous faisons cela pour toi et que nous te laissions ton château, avec le pays et la puissance que tu avais autrefois, en retour, quel service nous rendrais-tu ? »
[9] Gobryas répond :
« Mon château, si tu y viens, sera ta demeure : je te payerai le tribut des terres que je payais à l’autre ; partout où tu feras la guerre, je t’accompagnerai avec toutes les forces de mon pays. J’ai de plus une fille nubile, que je chéris, et que je croyais élever pour être la femme du roi actuel : ma fille elle-même est venue tout en larmes me supplier de ne pas la donner au meurtrier de son frère ; et je partage ses sentiments. Maintenant je remets son sort entre tes mains ; sois pour elle ce que tu vois que moi-même je te semble être pour toi. »
[10] Cyrus lui dit :
« A ces conditions sincères, je te donne ma main et je reçois la tienne : les dieux nous soient témoins ! »
Cela fait, il engage Gobryas à se retirer avec ses armes, et lui demande à quelle distance il est de chez lui, s’il veut y aller. Gobryas lui répond :
« En partant demain, dès le matin, le jour suivant tu logeras chez nous. »
Sur cela, Gobryas se retire, laissant un guide.
[11] Cependant les Mèdes retiennent après avoir délivré pour les dieux ce que les mages eux-mêmes ont demandé, et mis à part 302 pour Cyrus une tente magnifique et une femme susienne, qu’on estimait la plus belle de toutes les femmes de l’Asie, et deux musiciennes excellentes ; les objets de seconde qualité sont réservés à Cyaxare : pour le reste, ils se pourvoient abondamment de tout ce qui leur est nécessaire, de manière à n’avoir besoin de rien durant la campagne. Or, il y avait de tout en quantité. [12] Les Hyrcaniens prennent également ce qu’il leur faut, et ils font part égale au messager de Cyaxare. Les tentes de reste sont données à Cyrus pour l’usage des Perses. Quant à l’argent monnayé, on convient de le distribuer, quand tout sera recueilli ; et on le distribue.
(01) Alliés de Sparte, dont il sera plus amplement question dans le Gouvernement des Lacédémoniens. (02). Je lie avec Leunclaw έλούοντο, passage controversé.
DE XENOPHON
CYROPÉDIE OU ÉDUCATION DE CYRUS.
LIVRE V
CHAPITRE PREMIER.
Episode de Panthéa. — Cyrus s’assure des intentions des Mèdes.
[1] Voilà ce qui se dit et ce qui se fait.. Cyrus ordonne que le butin réservé à Cyaxare soit confié à la garde de ceux qu’il lui sait particulièrement attachés :
« Quant à ce que vous me donnez, dit-il, je le reçois de bon cœur, mais il est à la disposition de celui de vous qui voudra surtout en user. »
Un des Mèdes, amateur de musique, lui ait :
« Cyrus, j’ai entendu le soir les musiciennes qui sont à toi maintenant, et je les ai entendues avec beaucoup de plaisir : si tu m’en donnais une, la vie du camp me semblerait plus agréable que le séjour à la maison. »
Cyrus lui répond :
« Eh bien, je te la donne et je te sais plus de gré de me l’avoir demandée que tu ne dois m’en savoir de l’obtenir, tant j’ai soif de vous être agréable. »
Ainsi la musicienne est emmenée par celui qui l’a demandée.
[2] Cyrus faisant appeler le Mède Araspe, son ami d’enfance, celui-là même auquel il avait donné sa robe médique, quand il retourna de chez Astyage en Perse, lui confie le soin de lui garder la femme et la tente. [3] Cette femme était l’épouse d’Abradatas le Susien. Dans le temps où l’on prenait le camp des Assyriens, le mari ne s’y trouvait pas, mais il était allé en députation auprès du roi des Bactriens, chez lequel l’Assyrien l’avait envoyé pour traiter de l’alliance, vu les liens d’hospitalité qui l’unissaient au roi des Bactriens. Cyrus donc fait garder cette femme par Araspe, jusqu’à ce qu’il la redemande. [4] Sur cet ordre, Araspe lui dit :
« As-tu vu, Cyrus, la femme que tu me donnes à garder ?
— Non, par Jupiter, répond Cyrus.
— Et moi, je l’ai vue, quand nous la choisissions pour toi. En entrant dans sa tente, nous ne la distinguions point d’abord ; elle était assise, et toutes 305 ses servantes autour d’elle : elle avait des vêtements semblables à ceux des esclaves. Lorsque, voulant connaître quelle est leur maîtresse, nous les avons considérées toutes, l'une après l’autre, elle nous paraît alors bien différente de toutes celles qui l’entourent, couverte d’un voile, quoique assise, et les yeux attachés à la terre. [5] Nous la prions de se lever : toutes les femmes se lèvent en même temps : elle les surpasse d’abord par sa taille, puis par sa vertu et par sa décence, malgré l’extrême simplicité de son extérieur. On pouvait voir couler ses larmes, les unes le long de ses vêtements, les autres jusqu’à ses pieds. [6] Alors le plus âgé d’entre nous : « Courage, femme, lui dit-il ; nous savons que ton mari est beau et bon ; mais celui auquel nous te destinons, sache-le bien, ne lui est inférieur ni en beauté, ni en esprit, ni en puissance. Oui ; d’après notre estime, si quelqu’un est digne d’admiration, c’est Cyrus, de qui tu vas dépendre désormais. A peine cette femme a-t-elle entendu ces mots, qu’elle déchire le voile qui lui couvre la tête et se lamente : toutes ses servantes se mettent à jeter des cris avec elle. [7] Elle nous laisse voir ainsi la plus grande partie de son visage, son cou, ses mains : et sois certain, Cyrus, d’après ce que j’ai pu en juger aussi bien que ceux qui étaient avec moi, qu’il n’y a jamais eu, et qu’il n’y aura jamais en Asie de créature aussi belle. Mais d’ailleurs, viens la voir. »
[8] Cyrus répond :
« Non pas, par Jupiter, surtout si elle est telle que tu dis.
— Et pourquoi ? dit le jeune homme.
— Parce que, si, maintenant que j’entends dire qu’elle est belle, je me laisse aller à désirer la voir, je crains, ayant peu de temps à moi, qu’elle ne m’engage beaucoup plus vite encore à revenir la voir : et je négligerais ainsi ce dont j’ai à m’occuper, pour demeurer sans cesse à la regarder. »
[9] Alors le jeune homme se mettant à sourire :
« Crois-tu donc, Cyrus, dit-il, que la beauté puisse contraindre un homme qui ne le veut pas, à agir contre son devoir ? Si la beauté de la nature avait ce pouvoir, elle nous contraindrait tous également. [10] Tu vois le feu ; il brûle également tout le monde, parce que c’est sa nature ; mais les uns aiment la beauté, les autres ne l’aiment pas : l’un aime l’un, l’autre l’autre. L’amour, en effet, dépend de la volonté, et l’on aime qui l’on veut aimer. Un frère n’est point amoureux de sa sœur, mais un autre l’aime ; un père n’est point amoureux da sa fille, elle est aimée d’un autre : c’est que la crainte et la loi peuvent réprimer l’amour. [11] Si cependant une loi défendait d’avoir faim, quand on a besoin de manger, soif, quand on est altéré, froid, l’hiver, et chaud, l’été, il n’est pas de 306 puissance qui la ferait observer, parce qu’il est ici dans la nature de l’homme d’obéir ; il est fait pour céder à ces sensations ; l’amour, au contraire, est soumis à la volonté : chacun aime où il veut, comme on aime un vêtement, une chaussure.
[12] — Comment donc se fait-il, dit Cyrus, si l’amour est volontaire, qu’on ne soit pas maître de cesser d’aimer quand on le veut ? Pour ma part, j’ai vu des gens pleurer de la douleur que l’amour leur causait, et cependant demeurer esclaves de l’objet aimé, tandis qu’avant d’aimer, la servitude leur paraissait un mal ; je les ai vus donner beaucoup de choses, dont il n’était pas de leur intérêt de se priver, et souhaiter d’être délivrés de leur amour comme d’une maladie, sans pouvoir se guérir, liés par une puissance plus forte que des chaînes de fer. Aussi les amants se montrent-ils esclaves des caprices de la personne qu’ils aiment, et, malgré les maux qu’ils endurent, ils n’essayent po{nt de s’enfuir, mais ils veillent à ce que l’objet aimé ne puisse leur échapper. »
[13] Le jeune homme lui répond :
« C’est bien là ce qu’ils font ; seulement, de tels amants sont des lâches : voilà pourquoi, je pense, il y en a qui se croient assez malheureux pour souhaiter de mourir, et qui, avec mille moyens de sortir de la vie, ne la quittent pourtant pas. Ce sont de ces gens-là qui entreprennent de voler, et qui ne s’abstiennent point du bien d’autrui ; puis, quand ils ont volé ou dérobé, tu vois que tu es le premier à leur faire un crime de leur larcin et de leur vol, parce qu’ils n’étaient point entraînés fatalement à voler : aussi, loin de leur pardonner, tu les châties. [14] Il en est de même de la beauté : elle ne force point les hommes à l’aimer, à désirer ce qui leur est interdit, mais il y a des êtres vils que leurs passions maîtrisent, et qui ensuite accusent l’amour, tandis que les hommes bons et beaux désirent, il est vrai, de l’or, de bons chevaux, de belles femmes ; mais ils savent s’en passer plutôt que de se les procurer par une injustice. [15] Ainsi, moi, j’ai vu cette femme et elle m’a paru fort belle ; cependant je suis à cheval auprès de toi et je m’acquitte de tous mes autres devoirs.
[16] — Oui, par Jupiter, dit Cyrus ; mais peut-être es-tu parti avant le temps qu’il faut à l’amour pour s’emparer d’un homme. Le feu, quand on y touche . ne brûle pas tout de suite, et le bois ne s’enflamme pas tout à coup ; mais cependant, moi, je ne m’expose ni à toucher le feu, ni à regarder une belle personne. Je ne te conseillerais pas, Araspe, de laisser toi regard trop longtemps fixé sur un 307 bel objet. Car le feu ne brûle que quand on y touche, et la beauté, même de loin, enflamme ceux qui la regardent.
[17] — Soit tranquille, Cyrus ; lors même que je ne cesserais de regarder, jamais je ne serai subjugué, au point de rien faire de ce que je ne dois pas.
— Parfaitement dit : garde-la donc, comme je te le prescris, et prends-en soin ; peut-être, dans la suite, sera-t-il à propos pour nous d’avoir entre nos mains cette femme. »
[18] Cela dit, ils se séparent.
Le jeune homme, voyant cette femme si belle, et frappé de la noblesse de ses sentiments, s’apercevant, en outre, que ses soins lui agréent et qu’elle ne les reçoit pas avec indifférence, qu’elle-même lui en rend par ses servantes, qu’ainsi lorsqu’il entre dans latente, on prévient ses besoins, que, s’il est malade, on veille à ce que rien ne lui manque ; le jeune homme, avec tout cela réuni, finit par être pris d’amour ; et cela n’a rien d’étrange. Voilà donc ce qui se passait.
[19] Cependant Cyrus, voulant que les Mèdes et les autres alliés restent volontairement avec lui, convoque tous ceux qu’il faut, et leur parle ainsi :
« Mèdes, et vous tous qui êtes ici présents, je sais que ce n’est ni l’amour de l’argent, ni l’envie de servir Cyaxare qui vous a mis en campagne ; c’est parce que vous vouliez m’être agréables et m'honorer que vous avez affronté les marches nocturnes et les dangers avec moi. [21] Je dois vous en savoir gré, à moins d’injustice. Seulement, je n’ai point encore le pouvoir de reconnaître dignement vos services : je ne rougis pas de l’avouer ; mais ces mots : « Si vous restez avec moi, je m’acquitterai pour sûr, » je rougirais de les prononcer. Je craindrais, en effet, de paraître ne vous faire cette promesse que pour vous déterminer à rester plus volontiers. Au lieu de cela, voici ce que je vous dis : Si vous me quittez pour obéir à Cyaxare, je ne laisserai pas, en cas de réussite, de me comporter avec vous de manière que vous ayez à vous louer de moi : [22] car je ne m’en retourne pas. Je suis lié aux Hyrcaniens par des serments. Je ne trahirai point la foi donnée, et l’on ne me prendra pas à les trahir. Et maintenant, ce Gobryas qui nous livre sas murs, son pays, son pouvoir, je m’efforcerai de faire en sorte qu’il n’ait point à se repentir de sa venue vers moi. [23] Mais, chose essentielle entre toutes, quand les dieux nous accordent si visiblement leurs faveurs, je craindrais et j’aurais bonté de les négliger et de partir. Vous toutefois, décidez ce que vous voudrez et agissez ainsi : dites-moi seulement ce que vous faites. »
[24] Ainsi parle Cyrus.
308 Le Mède, qui jadis s’était dit parent de Cyrus, lui répond le premier :
« Pour ce qui me concerne, grand roi, car, à mes yeux, la nature ne t’a pas moins fait roi que ne l'est dans la ruche le chef des abeilles ; or, les abeilles lui obéissent constamment d’elles-mêmes ; partout où il demeure, il n’en est pas une qui s’éloigne ; s’il sort pour se rendre ailleurs, il n’en est pas une qui le quitte, tant il y a en elles un amour de lui obéir ; [25] eh bien, selon moi. tous ces hommes me paraissent attachés à toi par de semblables liens. Quand de la Perse tu es venu chez nous, quel Mède, jeune ou vieux, demeura en arrière, au lieu de t’accompagner, jusqu’au moment où Astyage nous rappela ? Lorsque ensuite tu es revenu de Perse à notre secours, nous avons vu presque tous nos amis empressés à te suivre. Quand tu as entrepris cette dernière expédition, tous les Mèdes. de leur propre mouvement, t’ont suivi. [26] Voilà comme nous sommes pour toi ; de sorte que, même en pays ennemi, nous marchons de confiance. et sans toi nous craignons de retourner même dans notre pays. Que les autres donc disent ce qu’ils veulent faire ; moi. Cyrus, et ceux auxquels je commande, nous restons auprès de toi ; en te voyant, nous aurons du courage, de la patience, animés par tes bienfaits. »
[27] Tigrane alors prenant la parole :
« Ne sois pas surpris, Cyrus, dit-il, si je garde le silence ; mon cœur ne se croit pas fait pour délibérer, mais pour exécuter tes ordres. »
[28] L’Hyrcanien prenant ensuite la parole :
« Quant à moi. Mèdes, dit-il. si vous vous en alliez, je vous croirais poussés par un mauvais génie, qui ne veut pas vous voir heureux. Quel homme sensé tournerait le. dos à des ennemis en fuite ? Quand ils livrent leurs armes, qui ne les recevrait ? Quand ils se livrent eux-mêmes, qui ne les accepterait, surtout ayant un général comme le nôtre, qui, j’en atteste tous les dieux, aime mieux nous enrichir que lui-même ? »
[29] A ces mots, tous les Mèdes s’écrient :
« C’est toi, Cyrus, qui nous as fait sortir de notre patrie ; à toi, quand tu le jugeras opportun, de nous y faire rentrer avec toi. »
En entendant ces mots, Cyrus fait cette prière :
« Grand Jupiter, je t’en supplie, accorde-moi de surpasser leur affection respectueuse par mes bienfaits ! »
[30] Il leur ordonne alors de placer des sentinelles, et de se tenir ensuite en repos, recommandant aux Perses de donner aux cavaliers des tentes convenables, aux fantassins des tentes suffisantes, et de veiller à ce que les hommes chargés du service des tentes portent tout ce qu’il faut aux Perses dans chaque compagnie et tiennent les chevaux pansés : de 309 sorte que les Perses n’aient d’autre œuvre à exécuter que les travaux de la guerre. Voilà comment ils passent cette journée.
CHAPITRE II.
Cyrus se rend chez Gobryas, qui se livre corps et biens à Cyrus. — Gobryas dans le camp des Perses. — Conversation de Cyrus avec Gobryas et l’Hyrcanien. — On marche droit sur Babylone.
[1] Le lendemain matin, on se lève et l’on se met en marche pour se rendre chez Gobryas, Cyrus à cheval, avec les cavaliers perses, au nombre d’environ deux mille, suivis d’autant de gens de pied, portant boucliers et épées. Le reste des troupes marche ensuite en bon ordre. Cyrus enjoint d’avertir les fantassins nouvellement au service que quiconque d’entre eux sera surpris hors des rangs, soit au delà de l’arrière-garde, soit en avant, sur le front de l’armée ou sur les côtés, sera puni.
[2] Le jour suivant, dans l’après-midi, l’on arrive au château de Gobryas, et l’on voit une place très-forte, avec remparts garnis de tout ce qui sert à repousser vigoureusement une attaque : on voit rassemblés derrière ces ouvrages extérieurs une grande quantité de bœufs et de menu bétail. [3] Gobryas fait prier Cyrus de visiter à cheval les dehors du château pour examiner s’il y a quelque endroit faible, et de lui envoyer des hommes de confiance qui puissent, à leur retour, lui rendre compte de l’état de l’intérieur. [4] Cyrus, voulant s’assurer si la place est vraiment imprenable, et si Gobryas le trompe, en fait le tour : il remarque qu’elle est si bien fortifiée de toutes parts, que l’accès en est impossible. Ceux qui avaient été envoyés à Gobryas rapportent à Cyrus que les munitions de l’intérieur sont en telle quantité, qu’il y aurait de quoi nourrir un siècle entier ceux qui y habitent. [5] Ce rapport cause à Cyrus quelque inquiétude. Lorsque Gobryas lui-même vient à lui, accompagné de tous ceux de l’intérieur, apportant vin, orge et blé, amenant bœufs, chèvres, brebis, cochons, enfin tout ce qu’il y a de comestibles, ils les apportent de manière à donner à dîner à l’armée entière de Cyrus : les découpeurs se mettent à l’œuvre, et l’on commence le repas.
[6] Gobryas, ayant fait sortir tout le monde du château. invite 310 Cyrus à y entrer avec les précautions qu’il jugera nécessaires. Cyrus envoie donc en avant des éclaireurs avec un corps de troupes, et entre lui-même. A peine est-il entré, qu’il fait ouvrir les portes à deux battants et appelle sur ses pas tous les amis et tous les chefs qui sont avec lui. [7] Dès qu’ils sont à l’intérieur, Gobryas apporte des coupes d’or, des aiguières, des vases, des joyaux de toute espèce, avec quantité de dariques et d’effets précieux ; puis il amène sa fille, remarquable par sa taille et par sa beauté, mais toute en deuil, à cause de la mort de son frère, et il parle ainsi :
« Je te fais don, Cyrus, de toutes ces richesses, et je remets ma fille entre tes mains, pour en disposer à ton gré. Nous te supplions, moi, de venger mon fils, elle, de venger son frère. »
[8] Cyrus répond :
« Je t'ai promis tout récemment de te venger de mon mieux, si tu étais sincère. Aujourd’hui, comme je vois que tu dis la vérité, je t’en donne ma foi, et je promets en même temps à celle-ci, avec l’aide des Dieux, d’en faire autant pour elle. J’accepte tes biens ; mais je les donne à cette enfant et à celui qui sera son époux. Je n’emporterai d’ici qu’un seul de tes dons ; et tous les trésors, immenses qui sont dans Babylone et même dans tout l’univers, ne sont rien, comparés à ce présent qui me comble de joie en le recevant de toi à mon départ. »
[9] Alors Gobryas, étonné de ce que ce pouvait être et soupçonnant qu’il s’agissait de sa fille, lui demande :
« Mais quel est donc ce présent, Cyrus ? »
Cyrus répond :
« Je ne doute pas, Gobryas, qu’il n’y ait beaucoup de gens au monde qui ne voudraient ni commettre une Injustice, ni se parjurer, ni mentir de propos délibéré ; cependant, comme personne n’a voulu leur confier de grandes richesses, un pouvoir absolu, des places fortes, des enfants dignes d’être aimés, ils meurent avant qu’on ait pu voir au vrai ce qu’ils sont. [10] Aujourd’hui, en remettant entre mes mains une place forte, des richesses de toute nature, ton pouvoir, et une fille, digne objet de tous les vœux, tu m’as mis en état d’apprendre à tous les hommes que je ne veux pas me parjurer avec mes hôtes, ni commettre d’injustice par amour de l’argent, ni manquer volontairement aux traités. [11] Voilà un don, sache-le bien, qui, tant que je serai juste et que ce bruit me vaudra les louanges des hommes, ne sortira point de mon souvenir ; mais je m’efforcerai de te combler, à mon tour, de tous les biens. [12] Quant à l’époux à donner à ta fille, ne crains point que je n’en trouve pas un qui en soit digne : j’ai plusieurs braves amis dont l’un sera son époux : aura-t-il autant de bien, ou 311 approchant, qu’elle lui en apportera, je l’ignore ; mais sache qu’il en est parmi eux pour qui les biens dont tu la doteras ne te feront pas le moins du monde estimer davantage. Aujourd’hui même ils me portent envie et demandent à tous les dieux de pouvoir montrer un jour qu’ils sont aussi fidèles que moi envers leurs amis, qu’ils ne cèdent jamais à l’ennemi tant qu’ils respirent, à moins que la Divinité ne leur soit contraire, et qu’ils font plus de cas de la vertu et d’une bonne renommée que de tes richesses ajoutées à celles des Syriens et des Assyriens. Tel est le caractère des gens que tu vois assis à mes côtés. »
[13] Gobryas reprend avec un sourire :
« Au nom des dieux, Cyrus. indique-moi où ils sont, afin que je t’.en demande un pour de venir mon fils.
— Tu n’auras pas besoin de moi pour les con naître, dit Cyrus ; mais suis-nous, et bientôt tu seras toi-même en état de faire connaître chacun d’eux à un autre. »
[14] Cela dit, Cyrus prend la main de Gobryas, se lève et part emmenant tous ceux qui sont avec lui. Vainement Gobryas le prie de demeurer à souper, il ne veut pas, mais il retourne souper au camp et y invite Gobryas. [15] Quand il est couché sur un lit de feuillages :
« Dis-moi, Gobryas, dit-il, crois-tu avoir plus de lits que chacun de nous ?
— Par Jupiter, répond Gobryas, je vois bien que vous avez plus de tapis et plus de lits que moi, ainsi qu’une maison plus grande que la mienne, vous dont l’habitation est la terre et le ciel. Vous avez autant de lits qu’il y a de couches sur la surface de la terre ; vous regardez comme tapis, non pas tout ce que les brebis donnent de laine, mais les broussailles qui croissent sur les montagnes et dans les champs. »
[16] Gobryas, mangeant pour la première fois avec les Perses et voyant les mets grossiers qu’on leur sert, juge que ses gens sont traités avec beaucoup plus de libéralité, [17] surtout quand il a remarqué la tempérance des conviés. En effet, il n’est pas de mets ou de boisson sur laquelle un Perse bien élevé jette ostensiblement un regard ou porte une main avide ; son esprit n’est pas moins capable de réflexion que s’il n’était pas à table. De même que les écuyers ne se laissent point troubler, quand ils sont à cheval, mais peuvent, tout en chevauchant, voir, entendre et dire ce qu’il convient, de même les Perses croient qu’à table il faut se montrer sage et mesuré : quant à se sentir ému par la vue du manger et du boire, c’est, selon eux, le fait des porcs et des bêtes sauvages. [18] Gobryas remarque également qu’ils s’interrogent entre eux sur des points où l’on trouve plus agréable 312 d’être interrogé que de ne pas l’être, et qu ils se lancent de ces railleries, dont on trouve plus agréable d’être le point de mire que de ne pas l’être ; qu’ils plaisantent souvent, mais sans parole offensante, sans geste incivil, sans aucun signe de mutuelle aigreur. [19] Mais ce qui lui paraît surtout digne d’éloge, c’est de voir que, dans cette armée où tous partagent les mêmes dangers, personne ne croit avoir droit à une portion plus forte mais que chacun regarde comme le plus agréable des repas celui où l’on rend excellents soldats ceux qui doivent combattre ensemble. [20] Aussi, quand Gobryas se lève pour retourner à sa demeure, on prétend qu’il dit :
« II n’est pas étonnant, Cyrus, qu’ayant plus de coupes, de vêtements et d’or que vous, nous valions moins que vous ne valez. Nous mettons, nous, tous nos soins à les amasser, et vous, vous ne paraissez travailler qu’à vous rendre meilleurs. »
[21] Cyrus lui répond :
« A demain, Gobryas ; viens nous joindre dès le matin avec tes cavaliers tout armés, nous verrons l’état de tes forces, puis tu nous dirigeras à travers ton pays, afin que nous voyions ce qui doit être considéré comme ami ou comme ennemi. » [22] Cela dit, chacun des deux retourne à ses affaires. Dès que le jour paraît, Gobryas arrive avec ses cavaliers, et sert de guide à l’armée. Cyrus, en bon général, ne se préoccupe pas tellement du soin de régler la marche, qu’il ne songe aux moyens, tout en suivant sa route, de diminuer les forces de l’ennemi et d’accroître les siennes. [23] Il appelle donc l’Hyrcanien et Gobryas, qu’il juge les plus propres à l’instruire de ce qu’il veut savoir.
« Mes amis, leur dit-il, je pense qu’en délibérant avec d’aussi fidèles alliés que vous sur les opérations de cette guerre, je ne puis me tromper : car je vois que vous avez d’ailleurs encore plus d’intérêt que moi à faire que l’Assyrien n’ait pas l’avantage sur nous. Pour ma part, si j’étais déçu dans mes espérances, je me tournerais d’un autre côté ; mais vous, s’il est vainqueur, je vois que tous vos biens passeraient à des mains étrangères. [24] En effet, il est devenu mon ennemi, non pas par haine contre moi, mais parce qu’il croit contraire à ses intérêts que nous nous agrandissions, et voilà pourquoi il se met en campagne contre nous. Vous, au contraire, il vous hait, parce qu’il croit que vous l’avez offensé. » Ils répondent l’un et l’autre à Cyrus qu’il doit suivre son plan conformément à ces idées qu’ils approuvent eux-mêmes, et qu’ils sont fortement préoccupés de savoir comment tout cela finira. [25] Alors Cyrus :