Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 11)

Xénophon · Corps & Gouvernance

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Dites-moi, répond-il, si vous êtes les seuls que 313 l’Assyrien regarde comme ennemis, ou si vous connaissez quelque autre nation mal disposée à son égard.

— Par Jupiter ! dit l’Hyrcanien, il a pour ennemis mortels les Cadusiens, peuple nombreux et vaillant. Il en est de même des Saces, nos voisins, qui ont essuyé mille maux de la part de l'Assyrien ; car il a essayé de les asservir comme nous.

[26] — Vous pensez donc que ces deux peuples s’uniraient volontiers à nous aujourd’hui pour attaquer l’Assyrien ? » Ils répondent que ce serait avec empressement, s’ils pouvaient se joindre à Cyrus.

« Mais qui fait obstacle à ce qu’ils se joignent à moi ?

— Les Assyriens, répondent-ils. dont tu traverses en ce moment même le pays. »

[27] Dès que Cyrus a entendu cette réponse :

« Mais, dis-moi, Gobryas, ne t’ai-je pas entendu parler de l’humeur arrogante à l’excès du jeune homme qui règne aujourd’hui ?

— C’est du moins, répond Gobryas, cette sorte d’humeur que j’ai eu à subir.

— Mais est-ce contre toi seul, ou contre d’autres encore, qu’il s’est ainsi montré ?

[28] — Par Jupiter ! répond Gobryas, c’est contre d’autres encore. Les violences qu’il exerce sur les faibles, à quoi sert d’en parler ? Le fils d’un homme beaucoup plus puissant que je ne suis était son ami au même degré que mon fils. Un jour qu’ils buvaient ensemble, il le fait saisir et mutiler pour cela seul, dit-on, que la maîtresse dn prince avait loué la beauté de ce jeune homme et vanté le bonheur de celle qui serait sa femme. Il allègue à présent pour excuse que l’autre avait voulu séduire sa maîtresse. Quoi qu’il en soit, ce jeune homme est eunuque et gouverne ses États depuis la mort de son père.

[29] — Penses-tu qu’il soit bien aise de nous voir chez lui, s’il croit que nous voulons le servir ?

— Je n’en doute pas, dit Gobryas ; mais il est difficile, Cyrus, d’arriver jusqu’à lui.

— Et pourquoi ?

— Parce que, pour le joindre, il nous faut aller au delà de Babylone.

[30] — Et en quoi est-ce difficile ?

— Hé ! par Jupiter, répond Gobryas, parce que je sais qu’il sortira de cette ville une force double de celle que tu as à présent. Sache bien, ajoute-t-il, que, si en ce moment même il vient moins d’Assyriens t'apporter leurs armes et t’a mener leurs chevaux, c’est uniquement parce que ton armée t'a paru peu considérable à ceux qui l’ont vue, et que le bruit s’en est répandu partout. Je crois donc qu’en avançant il est essentiel de nous tenir sur nos gardes. » [31] Cyrus, en entendant Gobryas s’exprimer ainsi, lui répond :

« Tu as bien raison, Gobryas, d’insister sur la nécessité des précautions dans la marche. Pour moi, quand j’y réfléchis, je n’imagine pas de meilleur moyen que d’aller droit à Babylone, 314 puisque c’est là le point central de la force de nos ennemis. Ils sont nombreux, dis-tu ; s’ils ont du cœur, ils nous le montreront bientôt, je l’espère. [32] En ne nous voyant pas, ils croiront que la peur nous empêche de nous montrer, et sois sûr alors que, délivrés de toute crainte, ils reprendront d’autant plus de courage qu’ils auront été plus longtemps sans nous voir. Mais si, de ce moment, nous allons droit à eux, nous en trouverons bon nombre pleurant leurs moits, bon nombre empêchés par les blessures qu’ils ont reçues des nôtres, tous pleins du souvenir du courage de nos soldats, de leur fuite et de leur malheur. [33] Crois-moi, Gobryas, et pénètre-toi de cette vérité. Une troupe nombreuse, quand elle a du cœur, est capable d’efforts auxquels rien ne résiste ; mais, du moment qu’elle a peur, plus elle est nombreuse, plus l’épouvante y cause de trouble et de désordre. [34] Les mauvaises nouvelles qui circulent contribuent à l’augmenter encore, et elle se grossit de mille pâleurs affreuses, de mille incidents décourageants, de visages bouleversés. Cet excès de crainte, il est difficile de l’étouffer sous des paroles, de ramener aux ennemis en donnant du cœur, ou de ranimer le courage pour battre en retraite ; mais plus les exhortations sont vives, plus le danger paraît imminent.

[35] « Voyons donc bien, par Jupiter, ce qu’il en est. Si, à partir d’aujourd’hui, la victoire, dans les opérations guerrières, dépend du plus grand uombre, tu as raison de craindre pour nous, et nous sommes réellement en péril ; mais si le succès des batailles, comme auparavant, dépend, aujourd’hui même encore, du courage des combattants, ne crains rien ; tu ne seras pas déçu : avec l’aide des dieux, tu trouveras parmi nous plus d’hommes bien disposés à combattre, que parmi les ennemis. [36] Mais, pour te donner plus de confiance encore, réfléchis à ceci : les ennemis sont beaucoup moins nombreux, depuis que nous les avons défaits, beaucoup moins que quand nous les avons mis en fuite ; nous, au contraire, nous sommes plus grands aujourd’hui qu’autrefois, puisque nous sommes vainqueurs, plus forts, puisque nous avons le succès, plus nombreux, puisque vous vous êtes joints à notre armée : car ne fais pas à tes gens l’injure de les compter pour rien depuis qu’ils sont avec nous. Unis à des vainqueurs, Gobryas, les suivants même ont du courage. [37] N’oublie pas non plus ceci, dit-il enfin, c’est que les ennemis peuvent dès à présent nous apercevoir : or, jamais, sois-en sûr, nous ne leur paraîtrons plus redoutables en demeurant en place qu’en allant droit à eux. Voilà mon avis : conduis-nous donc tout droit à Babylone.»

315

CHAPITRE III.

Ravage de l’Assyrie ; part du butin affectée à Gobryas. — Cyrus marche sur Babylone et provoque inutilement l’Assyrien au combat. — Ga-datas s’unit à Cyrus. — Jonction des Cadusiens et des Sace«. — Gada-tas part pour défendre ses places. — Discours de Cyrus. — Pourquoi Cyrus sait par cœur les noms des chefs de son armée. — Habileté stratégique de Cyrus.

[1] Après quatre jours de marche, on arrive aux limites du pays de Gobryas. Aussitôt qu’il est en pays ennemi, Cyrus fait faire halte, et demeure en bataille à la téte de l’infanterie et d’une troupe de cavalerie qui lui paraît propre à ses desseins. Il envoie le reste des cavaliers battre la campagne, avec ordre de tuer tout ce qui a des armes et de lui amener les autres avec le bétail qu’on prendrait. Il commande aux Perses d’accompagner ces cavaliers : beaucoup reviennent, après avoir été culbutés de leurs chevaux ; beaucoup rentrent, amenant un grand butin. [2] Pendant qu’on en fait l’inventaire, Cyrus convoque les chefs des Mèdes et ceux des Hyrcaniens, ainsi que les homotimes, et leur parle ainsi :

« Mes amis, Gobryas nous a donné à tous une généreuse hospitalité. Si donc, après avoir choisi pour les dieux la portion qui leur est affectée, et pour l’armée une autre part raisonnable, nous abandonnons le surplus à Gobryas, n’agirons-nous pas convenablement, et ne montrerons-nous pas que nous nous efforçons de vaincre en bienfaits nos bienfaiteurs ? » [3] En entendant ces mots, tout le monde applaudit. Un des chefs prenant la parole :

« Ne différons pas, Cyrus, dit-il. Il me semble que Cyrus nous croit des espèces de mendiants, parce que nous n’arrivons pas couverts de dariques, parce que nous ne buvons pas dans des coupes d'or. En nous conduisant ainsi avec lui, il saura que. l’on peut être généreux sans avoir d’or.

[4] — Allons, dit Cyrus, remettez aux mages la part des dieux, prenez ce qui est nécessaire à l’armée, appelez ensuite Gobryas, et donnez-lui le reste. »

Chacun prend alors ce qui lui revient, et le reste est donné à Gobryas. [5] Cyrus conduit ensuite son armée vers Babylone, dans l’ordre 316 où elle était le jour du combat. Mais les Assyriens ne sortant point à sa rencontre, Cyrus charge Gobryas d’aller leur dire de sa part que, si le roi veut sortir pour en venir aux mains, il est, lui, tout prêt à combattre ; mais que, s’il ne défend pas son domaine, il ait à se soumettre au vainqueur. [6] Gobryas, s’avançant jusqu’où il est possible sans danger, fait parvenir ces paroles au roi, qui lui envoie cette réponse :

« Voici, Gobryas, ce que te dit ton maître : Je ne me repens pas d’avoir tué ton fils, mais de ne pas t’avoir tué avec lui. Si vous voulez combattre, revenez dans trente jours ! En ce moment nous n’avons pas le temps : nous faisons nos préparatifs. »

[7] Gobryas répond :

« Puisse ce repentir ne finir qu’avec ta vie ! car je vois que je fais ton tourment, depuis que tu es en proie à ce repentir. » [8] Gobryas revient rapporter à Cyrus les paroles de l’Assyrien. Cyrus, après l’avoir entendu, fait retirer ses troupes, et appelant Gobryas :

« Dis-moi, lui dit-il, ne m’as-tu pas rapporté que, selon toi, le prince mutilé par l’Assyrien se joindrait à nous ?

— Je n’en saurais douter : car nous avons eu ensemble des entretiens de toute franchise.

[9] — Puisque tu crois que tout va bien de ce côté ; va le trouver, et essaye d’abord, toi et les tiens, de savoir ce qu’il dit ; puis, quand tu t’entretiendras avec lui, si tu juges qu’il désire sincèrement être de nos amis, il devra prendre toutes les mesures pour qu’il ne transpire rien de notre amitié. A la guerre, en effet, on ne sert jamais si bien ses amis qu’en passant pour leurs ennemis, et on ne nuit jamais plus à ses ennemis qu’en paraissant leurs amis.

[10] — Oh ! je suis sûr, dit Gobryas, que Gadatas payerait cher le plaisir de faire beaucoup de mal au roi actuel des Assyriens, mais le moyen, il faut l’examiner ensemble.

[11] — Dis-moi, continue Cyrus, cette place forte, en avant du pays, et que vous dites élevée contre les Hyrcaniens et les Saces, et pour servir de boulevard à la contrée, penses-tu que le gouverneur voulût y admettre le prince eunuque arrivant avec ses troupes ?

— Assurément, dit Gobryas, s’il se présente quand il n’est pas encore suspect, comme aujourd’hui.

[12] — Eh bien, il ne sera pas suspect, si je vais assiéger ses places comme pour m’en rendre maître, et s’il me résiste, lui, avec vigueur. Je lui prendrai quelque chose, il me prendra, de son côté, quelques hommes, ou bien des messagers envoyés par moi vers ceux que vous dites ennemis de l’Assyrien. Ces prisonniers répondront qu’ils vont à l’armée pour rapporter des échelles à la place forte, et l’ennuque, en entendant cette nouvelle, feindra de venir afin de l’annoncer. » [13] Gobryas répond :

« Si l’on s’y prend 317 ainsi, je suis sûr qu’on le recevra et qu’on le priera même de rester jusqu’à ce que tu te sois éloigné.

— Crois-tu, dit Cyrus, qu’une fois entré, il puisse nous remettre la place entre les mains ?

[14] — C’est très-probable, dit Gobryas, s’il a disposé tout au dedans, tandis que tu attaqueras vigoureusement par dehors.

— Va donc, dit-il, donne-lui les instructions nécessaires et négocie son alliance avec nous ; pour notre sincérité, tu ne saurais lui dire ni lui montrer rien qui l’atteste mieux que ce que toi-même as reçu de nous. » Sur ce pomt, Gobryas se met en route : ravi de le voir, l’eunuque convient de tout avec lui, et l’accord est fait. Quand Gobryas lui a fait connaître que tout est parfaitement arrangé avec l’eunuque, Cyrus, le lendemain même, commence l’attaque ; Gadatas résiste ; mais Cyrus emporte la place indiquée par Gadatas lui-même. [16] Quant aux envoyés que Cyrus a dépêchés en leur indiquant la route à suivre, Gadatas en laisse échapper quelques-uns, afin qu’ils ramènent des troupes et apportent des échelles, et en arrête d’autres qu’il interroge en présence de témoins. Dès qu’il a su d’eux le but de leur mission, il fait ses préparatifs de départ, et, sous prétexte d’aller en faire le rapport, il se met en route dès la nuit même. [17] Décidément convaincu qu’il vient en auxiliaire, on l’admet dans la place forte. Là, il se concerte avec le gouverneur pour se mettre sur la défensive ; puis, quand Cyrus arrive, il se rend maître de la place, avec l’aide des prisonniers envoyés par Cyrus. [18] Quand tout est bien réglé pour assurer sa prise, Gadatas sort au-devant de Cyrus, en se prosternant devant lui selon l’usage :

« Réjouis-toi, Cyrus, lui dit-il.

[19] — C’est ce que je fais, puisque, d’accord avec les dieux, non-seulement tu m’y invites, mais vous m’en faites un devoir. Sois sûr que ce m’est d’un grand prix de laisser cette place à des alliés. Pour toi, Gadatas, si, comme il paraît, l’Assyrien t’a privé de la faculté d’avoir des enfants, il ne t’a point privé des moyens d’avoir de amis : sois donc persuadé que tu t'es créé en nous par ton action des amis qui, si nous le pouvons, s’efforceront de te venir aussi bien en aide que si tu avais des fils et des petits-fils, »

Voilà ce qu’il lui dit. [20] Au même moment l’Hyrcanien, informé de ce qui s’est passé, accourt, et lui prenant la main droite :

« Ô précieux trésor peur tes amis. Cyrus, que je sais donc grâce aux dieux qui m’ont conduit vers toi !

[21] — Va, reprend Cyrus, prendre possession de cette place qui me vaut de toi 318 ces témoignages d’affection ; gouverne-la de manière que cette conquête soit précieuse à ta nation, à nos alliés, surtout à Gadatas, à qui nous la devons et qui nous l’abandonne.

[22] — Mais quoi ?

dit l’Hyrcanien, quand les Cadusiens seront arrivés, ainsi que les Saces et mes compatriotes, ne sera-t-il pas à propos d’appeler aussi Gadatas, afin de délibérer en commun, nous tous qui nous y trouvons intéressés, sur les moyens de tirer le meilleur parti de cette place ? »

[23] Cyrus approuve cette proposition. On assemble ceux qui sont intéressés à la question de la place, et l’on décide que la forteresse sera gardée en commun par les peuples à qui il importe de la conserver ainsi, pour leur servir à la fois de place d’armes et de boulevard contre les Assyriens. [24] Cette mesure fait que les Cadusiens, les Saces et les Hyrcaniens, s’engagent dans cette guerre avec plus d’ardeur et en plus grand nombre. Les premiers fournissent environ vingt mille peltastes et quatre raille cavaliers ; les Saces, dix mille archers à pied et deux mille à cheval : les Hyrcaniens donnent autant d’infanterie qu’ils peuvent, et complètent leurs corps de cavalerie au nombre de deux mille hommes : jusque-là ils avaient été obligés d’en laisser la plus grande partie dans leur pays pour le défendre contre les Cadusiens et les Saces, ennemis des Assyriens. [25] Pendant le séjour que Cyrus fait devant la forteresse pour assurer sa conquête, un grand nombre d’Assyriens, dont les habitations étaient peu éloignées, s’empressent ou d’amener leurs chevaux ou d’apporter leurs armes, dans la crainte de leurs voisins.

[26] Sur ces entrefaites, Gadatas vient trouver Cyrus et lui dit qu’il vient de recevoir la nouvelle que l’Assyrien, en apprenant ce qui s’est passé au sujet de la place, s’est mis en colère et se prépare à faire irruption sur son territoire.

« Si tu me permets de m’en aller, Cyrus, ajoute-t-il, je tâcherai de défendre mes murailles ; pour le reste, c’est de moindre importance. »

[27] Cyrus répond :

« En partant tout de suite, quand seras-tu chez toi ?

— Dans trois jours, répond Gadatas, je puis y souper.

— Et l’Assyrien, crois-tu qu’il soit sitôt prêt à t’attaquer ?

— Je n’en doute pas ; il se hâtera d’autant plus que tu paraîtras plus éloigné. [28] — Et moi, dit Cyrus, dans combien de temps puis-je m’y rendre avec mon armée ?

— Comme ton armée est nombreuse, maître, lui dit Gadatas, tu ne peux arriver à moins de six ou sept jours de marehe à ma demeure.

— Pars donc au plus vite, lui dit Cyrus ; de mon côté, je marcherai aussi rapidement que possible. »

[29] Gadatas s’en va : Cyrus rappelle tous 319 les chefs des alliés, qui pour la plupart se montraient de beaux et bons soldats, et il leur parle ainsi :

[30] « Alliés, Gadatas a exécuté une entreprise importante aux yeux de nous tous, et sans que nous eussions encore rien fait pour lui. On apprend aujourd’hui que l’Assyrien envahit ses bords, pour se venger de l’immense dommage qu’il croit en avoir reçu. Peut-être a-l>il en même temps la pensée que, si ceux qui l’abandonnent pour se joindre à nous n’éprouvent de sa part aucun dommage, tandis que nous mettons à mal ceux qui lui restent fidèles, bientôt, comme de raison, personne ne voudra demeurer avec lui. [31] Aujourd’hui, guerriers, je crois que nous ferons un acte honorable, si nous nous occupons de secourir Gadatas. un homme qui nous a rendu service, et en même temps un acte de justice, en le payant de retour. D’ailleurs il est de notre intérêt, à nous tous, d’agir ainsi. [32] Quand tout le monde nous verra nous efforcer de surpasser en mauvais traitements ceux qui nous maltraitent, et en services ceux qui nous servent, naturellement bien des gens voudront nous avoir pour amis, et personne ne désirera devenir notre ennemi. [33] Si nous avons l’air de négliger Gadatas, au nom des dieux, par quels discours pourrons-nous persuader à d’autres de nous être agréables ? Comment oserons-nous nous vanter ? Qui de nous osera regarder en face Gadatas, après que tant d’hommes réunis se seront laissé vaincre en générosité par un seul homme, et un homme aussi malheureux ? »

[34] Ainsi parle Cyrus. Tous d’une oommune voix insistant pour qu’on agisse comme il l’a dit :

« Eh bien donc, continue-t-il, puisque vous êtes de mon avis, laissez pour escorter les bêtes de somme et les chariots celles de nos troupes les mieux appropriées à ce service.

[35] Gobryas les commandera et leur servira de guide : outre qu’il connaît les chemins, il est fait pour cette mission. Nous autres, nous partirons avec nos chevaux et nos hommes les plus vigoureux, en prenant des vivres pour trois jours. Plus notre équipage sera simple et léger, plus nous aurons de plaisir, les jours suivants, à dîner, à souper et à dormir. Tel sera l’ordre de notre marche. [36] Toi d’abord, Chrysantas, tu conduis l’avant-garde composée de thoracophores (01) ; le chemin étant plat et uni, tu places de front tous les taxiarques : chaque bataillon marche sur une seule file : en nous serrant, nous marcherons avec d’autant plus de vitesse et de sûreté. [37] Je veux que les thoracophores marchent les premiers, 320 par la raison que les troupes légèrement armées, étant précédées du corps le plus pesant, doivent suivre sans peine, et que si, pendant la nuit, on mettait à la tête le corps le plus dispos, il ne serait pas étonnant que l’armée se divisât, une avant-garde se trouvant bien vite à distance. [38] Artabaze commande les peltastes et les archers des Perses ; Handamyas le Mède, l’infanterie des Mèdes ; Embas, l'infanterie des Arméniens ; Artsuchas, les Hyrcaniens ; Thambradas, l’infanterie des Saces ; Datamas, les Cadusiens. [39] Que tous ces chefs marchent de manière que les taxiarques soient au front de leur colonne, les peltastes à la droite, les archers à la gauche : cet ordre donnerait plus de facilité pour agir. [40] Viendront ensuite les skeuophores, à la suite du corps d’armée : leurs chefs veilleront à ce que tous les effets soient rassemblés avant qu’on aille prendre du repos, que, dès la pointe du jour, on soit rendu avec les bagages au lieu fixé, et qu’on marche en bon ordre. [41] Après les skeuophores, le Perse Madatas conduit les cavaliers : il place les hécatonarques sur le front de son escadron : chaque hécatontarque fait marcher ses cavaliers un par un comme font les chefs d’infanterie. [42] Le Mède Rambacas vient ensuite avec ses cavaliers. Tu viens ensuite, Tigrane, avec ta cavalerie. Puis les autres hipparques, chacun avec les troupes qu’ils ont amenées. Saces, vous les suivez. Les Cadusiens, derniers venus, ferment la marche. Alceunasa, toi qui les commandes, veille à l’arrière-garde à ce qu’il ne reste personne derrière les cavaliers. [43] Veillez bien à marcher en silence, et vous autres chefs et tous ceux qui sont raisonnables : la nuit, on a plus besoin de ses oreilles que de ses yeux pour percevoir et pour agir. Le désordre, durant la nuit, est beaucoup plus difficile à réparer que le jour. [44] Il faut donc observer le silence et garder son rang Les gardes nocturnes, quand il faudra décamper de nuit, devront être courtes et fréquentes, de peur qu’une trop longue veille n’incommode quelqu’un pour la marche. Quand il sera l’heure de partir, la trompette donnera le signal : [45] alors, munis de ce qui vous est nécessaire, tenez-vous prêts à marcher sur Babylone. Que les premiers engagent toujours ceux qu’ils précèdent à suivre de près. »

[46] Ces mots entendus, on retourne aux tentes ; et en s’en allant ils parlent entre eux de la mémoire de Cyrus, qui, ayant tant d’ordres à donner, appelle chacun par son nom. [47] Cyrus y était arrivé par l’exercice : il trouvait étrange que des artisans connussent les noms des outils de leur métier, que le médecin sût par leur 321 nom les instruments de son art et les remèdes qu’il emploie ; et qu’un général eût assez peu d’intelligence pour ignorer les noms de ses officiers, qui sont les instruments nécessaires dont il use pour attaquer ou pour se défendre, pour inspirer la confiance ou la terreur. [48] Voulait-il faire honneur à quelqu’un, il lui paraissait convenable de l’appeler par son nom : il était persuadé que des hommes, qui se croient connus du général, ont plus d’ardeur à se faire remarquer par quelque action d’éclat et d’empressement à ne rien faire qui les déshonore. [49] Il trouvait ridicule qu’un général, quand il a des ordres à donner, fît comme certains maîtres de maison, qui disent :

« Qu’on aille à l’eau ! qu’on fende du bois ! »

[50] A de pareils commandements tout le monde se regarde, personne ne fait ce qu’on demande, et, quoique tous soient en faute, personne ne rougit, personne ne craint, parce que cette faute est commune. Voilà pourquoi Cyrus appelait par leur nom tous ceux auxquels il donnait un ordre, et telle était sur ce point sa manière de voir. [51] Dès que les soldats ont terminé leur repas et posé des sentinelles, ils réunissent tous leurs bagages et vont dormir. [52] Vers minuit, la trompette sonne. Cyrus dit à Chrysantas de se tenir sur la route à la tête de l’armée, et il est accompagné de ses officiers particuliers. Bientôt Chrysantas arrive, suivi des thoracophores ; [53] Cyrus lui donne des gardes et lui prescrit d’avancer lentement, jusqu’à ce qu’il soit arrivé un messager : car toutes les troupes n’étaient pas encore en mouvement. Pour lui, demeurant sur la route, il fait ranger les soldats à mesure qu’ils avancent, et envoie presser les retardataires. [54] Quand tout le monde est en marche, il dépêche des cavaliers pour en donner avis à Chrysantas, et lui dit :

« Marche plus vite. »

[55] Et lui-même alors pousse son cheval vers la tête de la colonne, examinant sans rien dire la marche des différents corps. Quand il voit des soldats qui s’avancent en bon ordre et en silence, il s’approche d’eux, leur demande leur nom et les félicite ; s’il remarque ailleurs de la confusion, il essaye d’en démêler la cause et d’y remédier. [56] J’oubliais de parler d’une de ses précautions durant cette nuit. Il avait fait précéder toute l’armée d’un peloton de gens hardis et dispos, qui pouvaient voir Chrysantas et en être vus : ils devaient l’avertir de tout ce qu’ils entendraient et découvriraient. Cette troupe était commandée par un officier chargé de les équiper et de transmettre à Chrysantas les avis importants, sans le fatiguer de rapports inutiles. [57] Ainsi se fit la marche de cette nuit.

322 Quand le jour parait, Cyrus laisse, pour contenir l’infanterie cadusienne. qui vient la dernière, la cavalerie de la môme cation, et fait prendre les devants aux auties corps de cavalerie, parce que, ayant l’ennemi en tète, il croit être en état ou de combattre avec toutes ses forces, s’il trouvait de la résistance, ou de poursuivre les fuyards, si on en apercevait quelques-uns. [58] Pour cela, il avait toujours sous la main des hommes tout prêts à poursuivre, s’il le fallait, ou à demeurer auprès de lui, car il ne souffrait pas que la cavalerie se détachât tout entière. [59] C’est ainsi que Cyrus conduisait son armée : il n’avait pourtant aucun poste fixe, mais se portait sans cesse d’un point à un autre, veillant et réglant tout suivant le besoin ; et voilà comme marchaient les troupes de Cyrus.

CHAPITRE IV.

Cyrus sauve la vie à Gadalas. — Défaite des Cadusiens. — Ils sont vengés par Cyrus. — Gadatas suit l’armée de Cyrus. — Convention avec les Assyriens pour épargner les cultivateurs. — Cyrus explique pourquoi il veut camper loin de Babylone. — Il s’empare de trois places fortes.

[1] Cependant un des principaux officiers de la cavalerie de Gadatas, voyant que celui-ci a secoué le joug de l’Assyrien, s’imagine que, si son maître éprouve un revers, il pourra obtenir de l’Assyrien tous les biens de Gadatas. Dans cette pensée, il dépêche à l’Assyrien l’un de ses plus fidèles serviteurs, chargé de lui dire que, s’il le trouve sur les terres de Gadatas avec .l’armée assyrienne, il sera facile, en lui tendant une embuscade, de prendre Gadatas et ceux qui sont avec lui. [2] Il lui enjoint également d’exposer quelles sont les forces de Gadatas et comment Cyrus ne l’accompagne pas, et de lui apprendre par quel chemin il doit arriver. Puis, pour s’attirer plus de confiance, il écrit à d’autres de ses serviteurs de livrer à l’Assyrien un château qu’il possède sur le territoire de Gadatas, ainsi que tous les objets qui s’y trouvent. Enfin, il fait dire au roi qu’il le joindra, s’il réussit, après avoir tué Gadatas ; qu’autrement, s’il manque son coup, il passera du moins à son service le reste de ses jours. [3] L’envoyé se rend au plus vite auprès de l’Assyrien et lui déclare ce qui l’amène. Après l’avoir entendu, celui-ci 323 s’empare de la forteresse, et fait embusquer dans les villages, très-voisins les uns des autres, un gros corps de cavalerie avec des chars. [4] Gadatas, arrivé près des villages, envoie devant lui quelques éclaireurs. Dès que l’Assyrien voit les éclaireurs s’approcher, il fait sortir deux ou trois chars et un petit nombre de cavaliers, comme gens ayant peur et inférieurs en nombre. Les éclaireurs, les voyant fuir, les poursuivent et font signe à Gadatas, et celui-ci, trompé, les poursuit à toute bride. Les Assyriens, voyant Gadatas à portée d’être pris, sortent de leur embuscade. [5] Gadatas et ses gens les aperçoivent et prennent tout naturellement la fuite ; mais les autres, naturellement aussi, les poursuivent : celui qui avait tendu le piège à Gadatas le frappe, mais le coup n’est pas mortel et il ne lui fait qu’une forte blessure à l’épaule. Cela fait, il s’élance, rejoint ceux qui sont en poursuite, s’en fait reconnaître ; puis, quand il est avec les Assyriens, il pousse son cheval et se met en poursuite avec le roi. [6] Là. quelques-uns de ceux qui ont apparemment des chevaux trop lourds, sont pris par des cavaliers plus vîtes. La cavalerie de Gadatas, déjà épuisée par les fatigues de la route, était près de succomber, quand ils voient Cyrus arriver avec son armée. On peut croire que c’est avec la joie du marin qui revoit le port après l’orage. [7] Cyrus est d’abord surpris ; mais, quand il apprend l’affaire, et que les ennemis marchent sur lui, il fait lai-même avancer sur eux son armée en bataille. Les ennemis, de leur côté, voyant le danger, prennent la fuite ; Cyrus les fait poursuivre par le corps de troupes désigné à cet effet, et lui-même les suit avec les autres aux points où il le juge utile. [8] On prend, dans la déroute, plusieurs chars, dont les conducteurs ont été renversés en voulant tourner pour s’enfuir ou par d’autres accidents ; d’autres sont coupés et saisis par les cavaliers : on tue un grand nombre d’ennemis, et, entre autres, celui qui avait frappé Gadatas. [9] Quant à l’infanterie assyrienne qui assiège son château, une partie se sauve en fuyant dans la forteresse enlevée à Gadatas ; l’autre, prenant les devants, se réfugie dans une grande ville dépendante de l’Assyrien, et l’Assyrien lui-même y cherche un asile avec sa cavalerie et ses chars.

[10] Cela fait, Cyrus rentre sur le territoire de Gadatas ; il donne ordre à ceux que ce soin regarde de veiller au butin, va tout aussitôt visiter Gadatas et lui demande comment il se trouve de sa blessure. Mais Gadatas arrive au-devant de lui, sa blessure déjà pansée. En le voyait, Cyrus est ravi et lui dit :

« J’allais 324 auprès de toi pour savoir comment tu te trouves.

[11] — Et moi, dit Gadatas, j’en atteste les dieux, j’allais auprès de toi pour contempler le visage d’un homme qui a une telle âme, qui. n’ayant pas, que je sache, besoin de moi, ne m’ayant rien promis, n’ayant reçu de moi aucun service, par cela seul que j’ai été de quelque utilité à ses amis, me secourt si puissamment, qu’aujourd’hui même, sans lui, je périssais, et que, par lui, je suis sauvé. [12] Oui, par les dieux, à l’avenir, Cyrus, si j’étais resté tel que m’avait fait la nature et que j’eusse eu des enfants, je ne sais pas si un fils m’eût rendu les mêmes soin». Je connais des fils, par exemple le roi actuel des Assyriens, qui a fait plus de mal à son père qu’il ne pourra jamais t’en causer. »

[13] A cela, Cyrus répond :

« Gadatas, il y a ici quelque chose de plus admirable que ce que tu admires en moi.

— Et qu’est-ce donc ? dit Gadatas.

— C’est le zèle de tant de Perses, de tant de Mèdes, de tant d’Hyrcaniens à ton égard ; c’est celui de tous les Arméniens, Saces ou Cadusiens ici présents. »

Alors Gadatas faisant une prière :

« Que Jupiter, dit-il, et que les autres dieux les comblent de tous les biens, ainsi que celui qui les a rendus ce qu’ils sont ! Mais afin, Cyrus, que ceux qui méritent tes éloges reçoivent des présents d’hospitalité convenables, accepte ceux dont je puis disposer. »

En même temps, il fait apporter des provisions en grande abondance, pour qu’il y ait de quoi sacrifier, si on le désire, et de quoi donner aux troupes un repas digne de leur valeur et de leurs succès.

[15] Le Cadusien posté à l’arrière-garde n’avait pas été de la poursuite. Voulant donc aussi faire quelque chose de brillant, sans se concerter avec Cyrus, sans lui communiquer son dessein, il va faire une incursion du côté de Babylone. Tandis que ses cavaliers sont dispersés dans la campagne, l’Assyrien sort tout à coup de la ville où il s’est réfugié, et paraît à la tête de ses troupes rangées dans le meilleur ordre. [16] Quand il voit que les Cadusiens sont seuls, il fond sur eux, tue leur chef et plusieurs soldats, s’empare d’un grand nombre de chevaux et reprend le butin qu’ils emportent ; après quoi, l’Assyrien, les poursuivant tant qu’il croit pouvoir le faire sans danger, revient sur ses pas. Les premiers d’entre les Cadusiens échappés à cette défaite rentrent au camp vers le soir. [17] Cyrus, ayant appris cette mauvaise nouvelle, court au-devant des Cadusiens, accueille chacun de ceux qu’il voit blessés, et les envoie à Gadatas pour qu’on en prenne soin, établit les autres dans une tente, et veille lui-même à ce qu’il ne leur manque rien, secondé de quelques 325 homotimes. Dans ces occasions, les bons cœurs aiment à compatir. [18] La douleur était donc peinte sur le visage de Cyrus : à l’heure du souper, toutes les troupes s’étant mises à leur repas, il continue, avec les servants et les médecins, de veiller à chacun des blessés, s’assurant de tout par lui-même ou bien, s’il ne pouvait de sa personne faire visite, envoyant des gens pour les soigner. [19] Ainsi s’écoule le temps du repos. Au point du jour, Cyrus fait appeler par un héraut les chefs des autres peuples et tous les Cadusiens, et s’exprime ainsi :

« Alliés, c’est un événement tout humain qui vient de se passer : car se tromper, quand on est homme, n’a rien, je pense, d’étonnant ; mais il faut du moins que nous tirions une bonne leçon de ce qui s’est passé : apprenons que des troupes inférieures en nombre à celles de leurs ennemis ne doivent jamais se séparer du gros de l’armée. [20] Je ne dis pas cependant qu’il ne faille, en aucune circonstance, faire une attaque nécessaire, même avec un corps moins nombreux que n’était celui des Cadusiens quand il est parti, mais quand l’attaque est concertée avec celui qui a des forces suffisantes pour l’appuyer ; si l’on se trompe, il se peut que celui qui soutenait trompe à son tour les ennemis et les détourne de la poursuite des fuyards, et qu’en suscitant d’autres affaires à l’ennemi il assure le salut de ses amis. Quand on s’éloigne de cette manière, on n’est point positivement séparé, on se relie au corps qui est en force ; mais celui qui s’éloigne sans faire connaître où il se rend, ne diffère en rien de celui qui se met seul en campagne. [21] D’ailleurs, poursuit Cyrus, si la Divinité le veut, nous nous vengerons avant peu des ennemis. Aussitôt après que vous aurez dîné, je vous conduirai à l’endroit où le fait a eu lieu. Là, nous ensevelirons les morts et nous montrerons aux ennemis, si Dieu le veut, qu’à l’endroit où ils se croient vainqueurs, d’autres les ont vaincus, et nous, nous brûlerons leurs villages, nous ravagerons leur pays, afin qu’ils ne voient plus d’objets qui les réjouissent et qu’ils n’aient plus que le spectacle de leurs malheurs. [22] Que les autres aillent donc prendre leur repas : quant à vous, Cadusiens, aussitôt retournés à votre quartier, choisissez vous-mêmes, selon votre usage, un chef qui veille, avec l’aide des dieux et le nôtre, à tous vos besoins ; puis, votre choix et votre dîner faits, envoyez-moi celui que vous aurez choisi. »

[23] Ainsi font-ils. Quant à Cyrus, après avoir conduit l’armée hors du camp, et assigné un poste au chef récemment élu par les Cadusiens, il lui recommande de faire suivre 326 ses soldats de près :

« Afin, dit-il, que nous leur redonnions du cœur, si c’est possible. »

L’armée part. Arrivés au lieu où les Cadusiens ont été battus, l’on ensevelit les morts, on pille la campagne, et les troupes rentrent chargées de butin sur les terres de Gadatas. [24] Cyrus alors a la pensée que les peuples voisins de Babylone, unis à son parti, seront maltraités quand il ne sera plus là. Il renvoie donc tous les prisonniers, en les chargeant de dire à l’Assyrien, et lui-même envoie un héraut pour lui annoncer qu ;il est prêt à laisser tranquilles ceux qui travaillent la terre, et à ne point leur faire de mal, si, lui, de son côté, laisse travailler les ouvriers de ceux qui se sont joints à lui.

[25] « Ainsi, ajoute-t-il, tu peux les empêcher de travailler, mais tu n’en empêcheras qu’un petit nombre, car le pays de ceux qui se sont joints à moi est d’une faible étendue, tandis que moi je laisserais aux vôtres la culture de vastes campagnes. La récolte des fruits, si la guerre continue, sera, je n’en doute pas, le partage du plus fort : si vous faites la paix, il est clair qu’elle t’appartiendra. Dans le cas où quelqu’un violerait le traité, en prenant les armes, les uns contre toi, les autres contre moi, ncus nous unirons pour les punir de notre mieux. »

[26] Le héraut, stylé de la sorte, se rend auprès de l’Assyrien. L’Assyrien, après avoir entendu les propositions de Cyrus, fait tout pour engager leur roi à les accepter, comme moyen de diminuer les maux de la guerre. [27] L’Assyrien, soit pour ses compatriotes, soit de son propre mouvement, consent au traité. Il est donc convenu qu’il y aura paix pour ceux qui cultivent la terre, et guerre aux gens armés. [28] Telles sont les négociations de Cyrus relativement aux cultivateurs. En même temps, il engage ses nouveaux amis à conserver, s’ils le veulent bien, leurs pâturages sous leur propre domination, mais à prendre autant que possible leur butin sur les terres de l’ennemi, afin de rendre plus tolérable le service de leurs alliés : car les dangers seront toujours les mêmes, qu’on enlève ou non ce qu’il faut pour vivre, tandis que la nourriture prélevée sur l’ennemi allège le poids de la guerre. [29] Cyrus se préparait à partir, lorsque Gadatas arrive en lui apportant et en lui amenant des présents nombreux et variés, attestant une maison opulente, et particulièrement un grand nombre de chevaux enlevés à ses propres cavaliers, dont il se défiait depuis l’embuscade, [30] il s’approche et dit :

« Cyrus, je te les donne dès à présent ; uses-en comme à toi si tu en as be- 327 soin. Songe aussi que tout ce que j’ai encore t’appartient. Je n’ai point, je n’aurai jamais personne issu de moi à qui je puisse laisser mon bien ; mais il faut qu’avec moi périssent et ma race et mon nom. [31] Cependant, Cyrus, j’en prends à témoin les dieux, qui voient et qui entendent tout, je n’ai mérité mon sort ni par une parole ni par une action injuste ou honteuse. »

Or, en disant ces mots, il se met à pleurer son malheur, et ne peut en dire davantage. [32] Cyrus, en l’entendant, prend pitié de son infortune, et lui dit :

Tous les livres