Cyropédie (L'Éducation de Cyrus)
DE XENOPHON
CYROPÉDIE OU ÉDUCATION DE CYRUS.
LIVRE PREMIER (01).
CHAPITRE PREMIER.
Instabilité des gouvernements et difficulté de gouverner les hommes. — Cyrus prouve cependant que l’homme peut commander a ses semblables, s’il sait bien user du pouvoir. — Les grandes actions de Cyrus ont engagé Xénophon à écrire la vie de cet homme extraordinaire.
[1] Une pensée nous venait un jour à l’esprit : c’est le grand nombre de démocraties renversées par des gens qui préféraient tout autre gouvernement à la démocratie, puis le nombre de monarchies et d’oligarchies détruites par des factions démocratiques, enfin le nombre d’hommes qui, voulant exercer la tyrannie, ont été renversés en un clin d’œil, tandis que d’autres, pour s’être maintenus quelque temps, sont admirés comme gens prudents et chanceux. Nous réfléchissions aussi que, dans les maisons privées, composées, les unes d,’une foule de domestiques, les autres d’un personnel peu nombreux, il se trouve des maîtres qui ne sauraient se faire obéir môme de ce petit nombre. [2] Nous songions encore que les bouviers commandent aux bœufs, les palefreniers aux chevaux, et qu’enfin tous ceux 192 qu’on appelle pasteurs sont considérés comme les chefs de ces animaux qu’ils surveillent. Or, il nous semblait voir que ces troupeaux obéissent plus volontiers à ceux qui les conduisent, que les hommes à ceux qui les gouvernent. Car les troupeaux vont où les pasteurs les mènent, paissent dans les endroits où on les lâche, s’abstiennent de ceux dont on les écarte, et laissent les pasteurs user de ce qu’ils rapportent absolument comme ils l’entendent. En effet, nous n’avons jamais appris qu’aucun troupeau se soit révolté contre le pasteur, ou pour ne point obéir, ou pour ne pas leur permettre d’user du produit qu’il leur donne. Il y a plus, les troupeaux sont moins faciles à tous les étrangers qu’à ceux qui les gouvernent et qui en tirent profit. Les hommes, au contraire, conspirent de préférence contre ceux qu’ils voient entreprendre de les gouverner.
[3] Ces réflexions nous conduisaient à conclure qu’il est facile à quiconque est né homme de gouverner toute espèce d’animaux, plutôt que des hommes. Mais quand nous eûmes considéré que jadis Cyrus le Perse eut sous sa domination une immense quantité d’hommes qui lui obéirent, une immense quantité de villes et une quantité immense de nations, nous fûmes obligé de changer d’avis et de reconnaître que ce n’est point une œuvre impossible, ni même difficile, de gouverner les hommes, quand on s’y prend avec adresse. En effet, nous savons que des hommes se sont empressés d’obéir à Cyrus, bien qu’éloignés de lui d’une marche d’un grand nombre de journées et même de mois, quelques-uns ne l’ayant jamais vu, et d’autres sachant qu’ils ne le verraient jamais : et cependant ils voulaient être ses sujets. [4] Aussi laissa-t-il bien loin derrière lui les autres rois qui ont hérité du pouvoir paternel ou qui ont acquis par eux-mêmes leur empire. En effet, le roi des Scythes ne pourrait se rendre maître d’aucun autre peuple, quoique les Scythes soient très-nombreux, mais il se contenterait de demeurer chef de sa propre nation ; le roi de Thrace voudrait demeurer-chef des Thraces, l’Illyrien des Illyriens, et de même pour toutes les autres nations connues. De là vient qu’il y a, dit-on. encore aujourd’hui en Europe tant d’États indépendants et détachés les uns des autres.
Mais Cyrus, ayant trouvé les nations de l'Asie également indépendantes, se met d’abord en campagne avec une petite armée de Perses, devient chef des Mèdes et des Hyrcanîens (02), qui s’empressent de lui obéir, et subjugue les 193 Syriens, les Assyriens, les Arabes, les Cappadociens, les Phrygiens des deux pays (03), les Lydiens, les Cariens, les Phéniciens, les Babyloniens ; il dicte des lois aux Bactriens (04), aux Indiens (05), et aux Ciliciens ; il en est de même des Saques (06), des Paphlagoniens, Mariandyns et d’un nombre infini de peuples dont on aurait peine à dire même les noms. Enfin il commande aux Grecs d’Asie et, descendant vers la mer, il conquiert l’île de Cypre et l’Egypte (07).
[5] Et toutefois, ces peuples qu’il gouvernait ne parlaient point son langage et ne s’entendaient pas entre eux. Cependant son ascendant s’étendait par la crainte sur cette immense étendue de pays au point d’effrayer tout le monde, sans que personne ait osé rien entreprendre contre lui : c’est qu’aussi il sut inspirer à tous un si vif désir de lui plaire, que l’on désirait ne jamais cesser d’être gouverné par sa volonté. Voilà pourquoi il a réuni des nations si nombreuses, que ce serait toute une affaire de les parcourir, en commençant le voyage de la résidence royale, et en se dirigeant vers le matin, vers le soir, vers l’ourse ou vers le midi. [6] Pour nous, considérant que ce grand homme est digne d’admiration, nous nous sommes enquis de sa naissance, de son naturel et de son éducation, qui l’ont placé si haut dans l’art de gouverner les hommes ; et tout ce que nous ayons appris et que nous croyons avoir découvert sur lui, nous essayerons de le raconter.
194 CHAPITRE II.
Naissance de Cyrus. — Ses qualités physiques et morales. — Son éducation d’après les coutumes de la Perse.
[1] Le père de Cyrus était, dit-on, Cambyse, roi de Perse. Ce Cambyse était de la race des Perséides : les Perséides tirent leur nom de Persée, Sa mère, d’après l’opinion commune, est Mandane. Mandane était fille d’Astyage, roi des Mèdes. Cyrus, s’il faut en croire les récits et les chants conservés encore chez les Barbares, était fort beau de figure, très-humain de caractère, très-ami de l’étude et de la gloire, au point d’endurer toute fatigue et d’affronter tout péril, pour mériter d’être loué. [2] Telle est la tradition relative aux qualités de son âme et de son corps. Il fut élevé d’après les lois des Perses. Or, ces lois paraissent s’occuper du bien public, à un moment où l’on ne s’en occupe point dans la plupart des États. La plupart des États laissent chacun élever ses enfants comme il veut, et les plus âgés se conduire comme ils l’entendent, défendant de voler, de rapiner, de s’introduire de force dans une maison, de frapper injustement, de commettre un adultère, de désobéir aux magistrats, et ainsi du reste : si l’on y manque, elles infligent un châtiment.
Mais les lois perses vont au-devant du mal et pourvoient à ce que, dès le principe, les citoyens ne se laissent pas entraîner à rien faire de mauvais ou de honteux. Elles y pourvoient ainsi : il y a chez eux une placé appelée Eleuthéra, où sont bâtis le palais du roi et les autres édifices du gouvernement. Les marchandises et les marchands, leurs cris et leurs inconvenances, sont relégués de cet emplacement et portés ailleurs, afin que leur tumulte ne se mêle point à l’ordre décent des gens qu’on y élève.
[4] La place ménagée autour de ces édifices est divisée en quatre parties. L’une est destinée aux enfants, l’autre aux adolescents, la troisième aux hommes faits, et la quatrième à ceux qui ont passé l’âge de porter les armes. La loi exige que chacun d’eux se trouve dans son quartier, les enfants et les hommes faits à la pointe du jour, les vieillards dès qu’ils le peuvent, dans les jours fixés où il faut qu’ils se présentent. Mais les adolescents 195 couchent toutes les nuits autour des édifices, avec leurs armes d’exercices, à l’exception de ceux qui sont mariés : ceux-ci en sont dispensés, s’ils n’ont un ordre antérieur de présence ; mais il est mal de s’absenter souvent.
[5] Les chefs de ces sections sont au nombre de douze : car il y a aussi douze tribus chez les Perses. Pour les enfants, on choisit parmi les vieillards ceux qui semblent pouvoir rendre .es enfants meilleurs : pour les adolescents, ceux des hommes faits qui semblent pouvoir rendre les adolescents meilleurs, et, pour les hommes faits, ceux qui semblent pouvoir les rendre plus capables d’obéir aux prescriptions et aux ordres de l’autorité suprême. Enfin les vieillards ont aussi leurs chefs, tirés de leurs classes, afin de veiller à ce qu’eux-mêmes accomplissent leurs devoirs.
Ce qui est prescrit à chaque âge, nous allons le retracer, afin de bien faire comprendre les moyens dont on use pour former d’excellents citoyens. [6] Les enfants vont aux écoles pour apprendre les lettres. Leurs gouverneurs passent la plus grande partie de la journée à leur rendre la justice. Car il y a entre les enfants, aussi bien qu’entre les hommes faits, des accusations de vol, de rapine, de violence, de tromperie, d’injures et autres délits semblables ; [7] et, si quelqu’un est convaincu de ces délits, on lui en inflige la peine. On châtie de même ceux qu’on prend à porter une fausse accusation. On juge encore un délit, qui est la source de toutes les haines parmi les hommes, et qui cependant n’est point poursuivi en justice : c’est l'ingratitude. Quand on voit qu’un enfant a pu être reconnaissant, et qu’il ne l'a pas été, on le châtie, et sévèrement. On croit que les ingrats se soucient fort peu des dieux, de leurs parents, de leur patrie, de leurs amis. Il leur semble aussi que l’ingratitude a pour compagne l’impudence : c’est, en effet, le guide le plus sûr vers tout ce qu’il y a de honteux.
[8] Ils enseignent encore aux enfants la tempérance ; et ce qui contribue grandement à leur apprendre à être tempérants, c’est qu’ils voient chaque jour les plus âgés se montrer tempérants eux-mêmes. Ils leur enseignent aussi à obéir aux chefs ; et ce qui contribue grandement à leur éducation, sous ce rapport, c’est qu’ils voient les plus âgés pratiquer la même obéissance. Ils leur enseignent enfin à se régler pour le manger et pour le boire, et ce qui contribue à les rendre sobres, c’est qu’ils voient que les plus âgés ne vont prendre leur repas que quand leurs gouverneurs leur en ont accordé la permission. De plus, 196 les enfants ne mangent pas chez leur mère, mais chez l’instituteur et aux heures que les gouverneurs prescrivent. Ils apportent de chez eux, pour nourriture principale, du pain, et pour assaisonnement, du cresson, puis une tasse pour aller boire, quand ils ont soif, en puisant à la rivière. En outre, ils apprennent à tirer de l'arc, à lancer le javelot. Tels sont les exercices des enfants depuis leur naissance jusqu’à seize ou dix-sept ans : après quoi ils entrent dans la classe des adolescents.
[9] Voici, pour les adolescents, quel est leur régime : durant dix ans, à dater de leur sortie de l’enfance, ils couchent autour des édifices publics, comme nous l’avons dit plus haut, pour veiller à la sûreté de la ville et pratiquer la tempérance. Cet âge, en effet, a besoin d’une surveillance toute spéciale. Le jour, ils s’offrent à leurs gouverneurs qui disposent d’eux, s’il y a lieu, pour le service public ; ou bien, s’il le faut, ils demeurent tout près des édifices du gouvernement. Quand le roi sort pour la chasse, ce qu’il fait plusieurs fois le mois, il emmène la moitié de cette garde. Il faut que ceux qui sortent avec lui aient un arc, un carquois, et dans le fourreau un sabre ou une sagaris, puis un bouclier d’osier et deux javelots, afin de lancer l’un, et d’avoir l’autre en main, s’il est nécessaire. [10] Or, si les Perses font de la chasse un exercice public, si le roi, comme s’il marchait en guerre, se met à la tête des chasseurs, s’il chasse lui-même et veille à ce que chacun fasse son devoir, c’est que cet exercice lui paraît la véritable école de la guerre. En effet, il habitue à se lever matin, à supporter le froid et le chaud ; il exerce aux marches, aux courses, et force à tirer de l’arc sur la bête, à lancer le javelot, de quelque part qu’elle arrive. Souvent aussi, de toute nécessité, la chasse aiguise l’âme, quand on a devant soi des bêtes vigoureuses ; car alors il faut que le chasseur frappe la bête qui se présente de près ou s’en garantisse quand elle fond sur lui. Il serait donc difficile de trouver dans la chasse quelque chose qui ne se retrouvât pas dans la guerre.
[11] Quand ils sortent pour la chasse, ils prennent avec eux des vivres pour un repas qui, sans différer de celui des enfants, est naturellement plus copieux. Tant que la chasse dure, ils ne mangent point ; mais si la bête qu’ils poursuivent les oblige à s’arrêter ou qu’ils veuillent, pour tout autre motif, prolonger la chasse, ils mangent ce qu’ils ont, et chassent de nouveau jusqu’au souper, et ils ne comptent les deux journées que pour 197 une, parce qu’ils n’ont mangé que la portion d’un jour. Or, ils agissent ainsi pour s’accoutumer, quand il le faudra, à le faire en guerre. Ces jeunes gens n’ont encore d’autre nourriture accessoire que leur chasse : autrement, c’est du cresson. Mais si l’on se figure qu’ils aient moins d’appétit à ne manger que du cresson avec leur pain, et qu’ils éprouvent moins de plaisir à boire, parce qu’ils n’ont que de l’eau, que l’on songe quelles délices on éprouve, quand on a faim, à manger une croûte de pain bis, quelles délices, quand on a soif, à boire de l’eau pure.
[12] Les tribus des jeunes gens, de séjour à la ville, s’occupent des mêmes exercices qu’ils ont appris dans leur bas âge, tirer de l'arc, lancer le javelot : il ne cesse d’y avoir entre eux, sur ce point, une grande rivalité. Quelquefois ces concours sont publics, et on y propose des prix. La tribu dans laquelle se trouve le plus grand nombre de jeunes gens recommandables par leur science, leur courage, leur soumission, reçoit les éloges des citoyens, qui font honneur non-seulement à leur gouverneur actuel, mais à tous ceux qui les ont élevés dès l’enfance. Ces jeunes gens qui restent sont encore employés, au besoin, par les magistrats pour monter la garde, découvrir des malfaiteurs, poursuivre des voleurs, et autres services analogues, qui exigent de la vigueur et de la promptitude. Telle est la façon de vivre des adolescents. Après avoir passé dix ans de la sorte, ils entrent dans la classe des hommes faits.
[13] A dater du moment où ils sont sortis des adolescents, ils vivent vingt-cinq ans de la façon que nous allons dire. Et d’abord, comme les adolescents, ils se mettent à la disposition des magistrats, pour le service public, quand il exige des hommes à qui l’âge a donné la maturité du conseil et n’a pas encore ôté la vigueur de l’action. S’il faut, par hasard, aller en guerre, les hommes ainsi élevés ne portent plus ni flèches ni javelots : ils n’ont plus que les armes qu’on dit faites pour combattre de près, une cuirasse autour de la poitrine, un bouclier au bras gauche, comme on représente les Perses, et à la main droite un coutelas ou un sabre. C’est de cette classe qu’on tire tous les magistrats, excepté les instituteurs de l’enfance. Quand ils ont accompli les vingt-cinq ans et qu’ils en ont un peu plus de cinquante, ils entrent dans la classe de ceux qu’on appelle vieillards, et qui le sont en effet.
[14] Les vieillards ne vont plus à la guerre hors de leur patrie, mais ils restent chez eux et y jugent toutes les affaires publiques 198 ou privées. Ils prononcent les arrêts de mort, et choisissent toutes les autorités. Si quelqu’un des adolescents ou des hommes faits a manqué aux devoirs prescrits par la loi, les phylarques, ou quiconque le veut, se chargent de l’accusation. Les vieillards, après audition, dégradent le coupable, et l'homme ainsi dégradé demeure infâme le reste de sa vie.
[15] Mais afin de mieux faire comprendre tout le gouvernement des Perses, je reprends d’un peu plus haut, ce peu de paroles suffisant pour être clair d’après ce qui a été dit. On dit que les Perses ne sont pas plus de douze myriades (08) Pas un d’eux n’est exclu par la loi des charges ni des honneurs. Il est permis à tous les Perses d’envoyer leurs enfants aux écoles communes de justice. Cependant il n’y a que ceux qui peuvent élever leurs enfants à ne rien faire, qui les y envoient ; ceux qui ne peuvent pas ne les y envoient pas. Les enfants instruits dans ces écoles communes peuvent seuls passer dans la classe des jeunes gens. Ceux qui n’y ont pas été instruits en sont exclus. D’autre part, ceux qui ont fait leur temps légal parmi les adolescents, peuvent passer dans la classe des hommes faits, et prendre part aux dignités et aux honneurs ; tandis que ceux qui n’ont point passé par la classe des enfants et celle des adolescents n’entrent pas dans celle des hommes faits. Enfin ceux qui ont demeuré, sans donner lieu de plainte, le temps prescrit parmi les hommes faits, prennent place parmi les vieillards. Ainsi la classe des vieillards se compose de ceux qui ont passé par tous les degrés du bien. Telle est l’organisation du gouvernement, par laquelle les Perses croient parvenir à se rendre meilleurs.
[16] Au reste, il dure encore aujourd’hui chez eux des marques de leur extrême frugalité et de leur attention à digérer par l’exercice. C’est une honte encore aujourd’hui chez les Perses de cracher, de se moucher, et de se montrer allant à l’écart pour quelque besoin semblable ; ce qui leur serait impossible, s’ils n’étaient fort sobres dans leur manger, et s’ils ne dissipaient par l’exercice les humeurs forcées ainsi de prendre un autre cours. Voilà ce que nous avions à dire des Perses en général : parlons maintenant de Cyrus, qui est l’objet de cet écrit, et traitons de ses actions, à partir de son enfance.
199 CHAPITRE III.
Enfance de Cyrus. — Sa mère le conduit chez son grand-père Leçons qu’il en reçoit. — Il demeure près d’Astyage.
[1] Cyrus, jusqu’à douze ans au moins, fut élevé d’après ce système d’éducation, et se distingua visiblement de tous ceux de son âge par sa facilité à apprendre ce qu’il fallait, par son adresse et son courage dans tous les exercices. Vers cette époque, Astyage envoya chercher sa fille et son enfant : il désirait le voir, ayant entendu dire qu’il était beau et bon. Mandane arrive auprès de son père, ayant avec elle Cyrus, son fils. [2] Aussitôt qu’elle est arrivée et que Cyrus sait qu’Astyage est le père de sa mère, à l’instant même, entraîné par sa nature d’enfant aimant, il l’embrasse comme on embrasserait quelqu’un avec qui l'on aurait été nourri et qu’on aimerait depuis longtemps. Le voyant ensuite bien paré, les yeux peints, le visage fardé, avec des cheveux postiches, toutes choses accoutumées chez les Mèdes, car les Mèdes connaissaient tout cela, et les tuniques de pourpre, et les manteaux, et les colliers au cou et les bracelets aux, mains, tandis que les Perses, aujourd’hui même encore, quand ils ne sortent pas de leur pays, ont des vêtements plus simples et des habitudes beaucoup moins raffinées ; voyant donc le luxe de son grand-père, et le regardant fixement, il dit :
« Mère, il est beau mon grand-père. »
Sa mère lui demande qui des deux lui paraît le plus beau, de son père ou de celui-ci. Cyrus lui répond :
« Mère, mon père est de beaucoup le plus beau des Perses ; mais de tous les Mèdes que j’ai vus par les chemins ou sur les portes, mon grand-père que voici est le plus beau. »
[3] Astyage l’embrasse, lui met une belle robe, le pare et l’embellit de colliers et de bracelets. Quand il va quelque part à cheval, il l’emmène en promenade sur un cheval à bride d’or, ainsi qu’il avait coutume d’aller lui-même. Cyrus, comme un enfant, aimant l’élégance et le luxe, était charmé de sa robe, et prenait grand plaisir à apprendre à monter à cheval. Chez les Perses, en effet, à cause de la difficulté d’élever des chevaux et de monter à cheval, puisque le pays est montagneux, c’est une rareté que de voir un cheval.
[4] Astyage soupait un jour avec sa fille et Cyrus. Or, voulant 200 que l’enfant trouvât beaucoup d’agrément à souper pour qu’il regrettât moins son pays, il lui fit servir du ragoût, des sauces et des mets de toute espèce. On raconte que Cyrus dit alors :
« Grand-père, comme tu as à faire dans le repas, si tu es obligé de tendre la main vers tous ces plats et de goûter les mets de toute espèce ! — Comment ! dit Astyage, est-ce que ce repas ne te semble pas beaucoup plus beau que ceux de la Perse ? »
A cela Cyrus répond, dit-on :
« Mais non, grand-père ; au contraire, c’est par une route bien plus simple et bien plus directe qu’on arrive à se rassasier chez nous plus tôt que chez vous. Chez nous on y va tout droit avec du pain et de la viande : vous aussi, vous allez au même but que nous, mais ce n’est qu’après avoir erre du haut en bas, par mille détours, que vous parvenez à grand’peine où nous sommes arrivés depuis longtemps.
[5] — Mais, mon garçon, dit Astyage, nous ne sommes pas fâchés de faire tous ces détours : goûte toi-même, et tu verras que tout cela est agréable.
— Mais, reprend Cyrus, toi-même, grand-père, tu n’aimes pas ces mets, je le vois bien. »
Alors Astyage :
« Et sur quoi te fondes-tu, garçon, pour dire cela ?
— Parce que je vois que, quand tu as touché au pain, tu ne t’essuies point la main, tandis que quand tu as touché à l’un de ces plats, tu t’essuies tout de suite la main ta serviette, comme si tu étais fâché de te l’être remplie de ces plats. »
[6] A cela Astyage répond :
« Eh bien garçon, si tu te figures cela, régale-toi du moins de ces viandes, afin de t'en retourner jeune homme chez toi. »
Et tout en disant cela, il lui sert force venaison et chair d’animaux domestiques. Alors Cyrus, voyant toutes ces viandes, lui dit :
« Grand-père, est-ce que tu me donnes toutes ces viandes pour faire ce que je voudrai ?
— Oui, par Jupiter, je te tes donne pour cela, mon garçon. »
[7] Alors Cyrus prend les viandes et les distribue aux servants qui sont autour de son grand-père, puis il dit à chacun d’eux :
« Ceci à toi, parce que tu m’apprends de bon cœur à monter à cheval. A toi, parce que tu m’as donné un javelot. Je n’ai que cela pour le moment. A toi, parce que tu sers bien le, grand-père. A toi, parce que tu as des égards pour ma mère. »
Et il continue ainsi jusqu’à ce qu’il ait distribué toutes les viandes qu’il a reçues.
[8] « Et Sacas (09), dit Astyage, mon échanson, que j’estime tant, tu ne lui donnes rien ? »
Or, Sacas était un bel homme, ayant pour 201 fonction d’introduire auprès d’Astyage ceux qui demandaient à le voir, et d’éloigner ceux qu’il ne jugeait pas à propos de laisser entrer. Cyrus à l’étourdie, et comme un enfant qui n’a peur de rien :
« Pourquoi donc, grand-père, estimes-tu ainsi celui-là ? »
Alors Astyage dit en se raillant :
« Ne vois-tu pas comme il verse le vin avec adresse et avec élégance ? »
Or, les échansons de ces rois sont d’habiles échansons ; ils versent proprement, et, prenant la coupe avec trois doigts, ils la donnent et la présentent de manière à la placer commodément aux mains de celui qui la prend pour boire.
[9] « Commande donc à Sacas, grand-père, dit Cyrus, de me donner la coupe, afin que, moi aussi, je te verse bien à boire, et que je gagne aussi ton cœur si je puis. »
Astyage la lui fait donner. Cyrus prend la coupe, la rince proprement comme il avait vu faire à Sacas, puis, faisant son visage, il apporte et tend la coupe à son grand-père de l’air le plus sérieux .et le plus gracieux du monde, si bien que sa mère et Astyage se prennent à éclater de rire. Cyrus rit à son tour, saute vers son grand-père, l’embrasse et dit :
« Ô Sacas ! tu es perdu : je t’évince de ta fonction : je serai en tout meilleur échanson que toi, et je ne boirai pas le vin comme tu fais. »
En effet, les échansons des rois, quand ils donnent la coupe, y puisent avec le cyathe et versent dans leur main gauche un peu de vin qu’ils avalent : de la sorte, s’ils y versaient du poison, ils n’en seraient pas plus avancés (10). [10] Sur ce propos, Astyage dit en plaisantant :
« Eh bien, Cyrus, puisque tu imites si bien Sacas, pourquoi n’as-tu pas avalé du vin ?
— Parce que j’ai craint, par Jupiter, qu’il n’y eût du poison dans la coupe. Le jour où tu as régalé tes amis pour célébrer ta naissance, je me rappelle bien que Sacas vous en a versé.
— Et comment donc, garçon, as-tu su cela ?
— Parce que, par Jupiter, je vous ai vus tous chopper d’esprit et de corps. Et d’abord ce que vous ne nous laissez pas faire à nous enfants, vous le faisiez. Vous criiez tous ensemble ; vous ne faisiez pas attention à ce que vous disiez les uns des autres, vous chantiez d’une façon ridicule, et, sans entendre celui qui chantait, vous juriez qu’il chantait à ravir. Chacun de vous vantait sa force ; et cependant, quand il fallut se lever pour danser, loin de pouvoir danser en mesure, vous ne pouviez pas même vous tenir debout. Vous aviez oublié complètement, toi que tu étais roi, et les autres que tu 202 étais leur souverain. C’est alors que moi, pour la première fois, j’ai appris ce que c’est que l’égalité de la parole, car vous ne vous taisiez pas un seul instant. »
Astyage lui dit :
« Et ton père, garçon, quand il boit, est-ce qu’il ne s’enivre pas ?
— Non, par Jupiter !
— Alors, comment fait-il ?
— Il cesse d’avoir soif ; mais il ne s’en trouve point mal. C'est, je pense, grand-père, parce qu’il n’a pas de Sacas qui lui verse du vin. »
Alors sa mère lui dit :
« Mais pourquoi donc, garçon, fais-tu ainsi la guerre à Sacas ?
— Parce que, ma foi, dit Cyrus, je le déteste. Souvent, quand je veux aller voir mon grand-père, ce scélérat m’en empêche. Mais je t’en prie, grand-père, laisse-moi lui commander pendant trois jours.
— Et que lui commanderais-tu, dit Astyage ?
— Comme lui, dit Cyrus, je me tiendrais près de l’entrée, et, quand il voudrait aller dîner chez le roi, je lui dirais : « Ce n’est pas possible d’aller dîner ; le roi est en affaire avec quelques personnes ; » puis, quand il viendrait pour souper, je lui dirais : « Le roi est au bain ; » et, s’il avait encore plus hâte de manger, je lui dirais : « II est chez les femmes. » Enfin je le vexerais, comme il me vexe, quand il m’empêche d’aller chez toi. »
[12] C’est ainsi que Cyrus leur donnait des divertissements durant le repas. Le jour, s’il s’apercevait que son grand-père ou le frère de sa mère avait besoin de quelque chose, il eût été difficile de le prévenir pour le leur donner ; tant Cyrus était enchanté de pouvoir leur rendre service.
[13] Or, quand le temps fut venu que Mandane devait retourner auprès de son mari, Astyage la pria de lui laisser Cyrus. Elle répondit qu’elle désirait en tout être agréable à son père, mais qu’elle croyait difficile de laisser l’enfant malgré lui. Astyage dit donc à Cyrus :