Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 12)
« Eh bien, j’accepte les chevaux, et je crois te rendre service en les donnant à des gens mieux intentionnés pour toi que ceux qui les montaient. Je vais au plus vite, ainsi que je le désire depuis longtemps, porter à dix mille le nombre des cavaliers perses. Remporte tes autres biens, et garde-les jusqu’à ce que tu me voies assez riche pour ne pas te céder en générosité : si tu t'en allais après avoir plus donné que reçu de moi, j’en atteste les dieux, je ne pourrais m’empêcher de rougir. »
[33] Gadatas répond :
« Mais c’est un dépôt que je te confie ; car je connais ton caractère : vois si je suis en état de les garder. [34] Tant que nous étions amis avec l’Assyrien, il n’y avait pas de séjour plus beau que le domaine de mon père. Le voisinage de l’immense Babylone (02) nous procurait tous les avantages d’une grande ville ; et tous les inconvénients, nous pouvions les éviter en nous retirant chez nous. Aujourd’hui que nous sommes ennemis, il est certain qu’aussitôt que tu seras éloigné, nous serons 328 en butte à des pièges, moi et tout mon domestique, et je m’attends à mener une vie misérable, ayant pour ennemis des vo sins, et les voyant plus forts que nous. [35] Peut-être dira-t-on : Mais pourquoi n’as-tu pas fait ces réflexions avant de changer de parti ? Parce que, Cyrus, mon âme outragée, indignée, ne considérait plus le parti le plus sûr : elle ne nourrissait plus qu’un sentiment, l’espoir de se venger un jour d’un monstre ennemi des dieux et des hommes, qui passe sa vie à détester, non pas quiconque l’offense, mais ceux qu’il soupçonne de valoir mieux que lui. [36] Pauvre comme il l’est, je crois qu’il n’aura jamais pour alliés que tous ceux qui sont encore plus pervers que lui-même ; et si, parmi eux, il en est un qui lui semble meilleur qu’il n’est, sois tranquille, Cyrus, tu n’auras pas besoin de combattre cet homme ; il n’aura pas de trône, avec ses machinations, qu’il n’ait fait mourir celui qui vaut mieux que lui. Cependant, avec ces méchants, il sera encore facilement en état de me nuire. »
[37] En l’entendant, Cyrus croit que ce qu’il dit mérite attention, et il réplique :
« Eh bien ! Gadatas, que ne renforçons-nous tes murailles d’une garnison, pour que tu y trouves abri et sûreté quand tu voudras y aller ? Cependant tu nous suivras, et, si les dieux continuent d’être avec nous, c’est l’Assyrien qui te craindra, et non plus toi qui auras à le craindre. Prends avec toi un des tiens que tu te plais à voir et dont la société t’agrée, et suis-nous. Je ne doute pas que tu ne nous serves encore très-utilement. Je te promets, de mon côté, tous les secours qui dépendront de moi. »
[38] En entendant ces mots, Gadatas respire et dit :
« Aurai-je le temps d’achever mes apprêts avant que tu partes ? Je voudrais emmener ma mère avec moi.
— Par Jupiter ! répond Cyrus, le temps ne te faudra point : [39] j’attendrai jusqu’à ce que tu dises que tout est prêt. » Gadatas part, établit, de concert avec Cyrus, des garnisons dans les châteaux qu’il a réparés, et rassemble tout ce qui est nécessaire pour mener un grand train de maison. Il choisit ensuite, pour partir avec lui, plusieurs de ses fidèles ; les uns parce qu’ils lui sont agréables, les autres parce qu’ils lui sont suspects, contraignant les uns à emmener leurs femmes, les autres leurs sœurs, pour les retenir par autant de liens. [40] Cyrus garde près de lui Sadatas et sa suite pour lui indiquer l’eau, le fourrage, le blé, de manière à ce que les campements aient lieu dans des cantons fertiles. [41] Aussitôt qu’on est en vue de Babylone, Cyrus, s’apercevant que la route qu’il suit aboutit aux 329 murs de la ville, appelle Gobryas et Gadatas, et leur demande s’il y a un autre chemin qui ne conduit pas aussi près des murs. [42] Gobryas répond :
« Il y a, maître, plusieurs chemins ; mais je croyais que tu préférerais passer le plus près possible de la ville, afin de montrer à l’ennemi le nombre et la belle ordonnance de ton armée. Quand tu avais jadis beaucoup moins de soldats, tu t’es approché des murailles, et l’on a vu que nous n’étions pas nombreux : aujourd’hui, quels que soient les préparatifs que l’Assyrien a faits, car il t’a annoncé qu’il allait tout préparer pour te combattre, je suis sûr qu’en voyant ton armée il se croira à son tour mal préparé. » [43] Cyrus lui répond :
«Tu m’as l’air, Gobryas, d’être étonné que, dans le temps où je suis venu ici avec des troupes moins considérables, je les aie conduites jusque sous les murs mêmes, et que maintenant, ayant une force plus considérable, je ne veuille plus les conduire sous les murs : [44] cesse de t’étonner ; car il y a une différence entre une armée en bataille ou en marche. En bataille, on suit l’ordre le plus propre à assurer l’issue du combat ; en marche, on doit, si l’on est prudent, songer plutôt à la sûreté qu’à la rapidité. [45] Il faut surveiller les chariots développés sur un grand espace, et protéger le reste des bagages : tout cela doit être couvert par des gens armés, et les bagages ne doivent jamais paraître dégarnis d’armes aux yeux des ennemis ; [46] mais une marche ainsi ordonnée étend et affaiblit la ligne des troupes. Si quelques bataillons serrés sortent d’une place fortifiée, de quelque côté qu’ils engagent leur attaque, ils auront de beaucoup l’avantage sur l'armée en marche. [47] Quand on marche en colonne, on ne peut sans beaucoup de temps transporter de secours à l’endroit attaqué, au lieu que ceux qui sortent d’une place peuvent en un instant accourir au secours et rentrer aussitôt. [48] Si donc nous nous contentons d’approcher à la distance nécessaire, et si nous restons développés ainsi, ils verront notre nombre, mais toute la suite armée qui nous couvre leur paraîtra imposante. [49] S’ils sortent pour nous entourer par quelque côté, en les voyant venir de loin nous ne serons pas pris au dépourvu. Mais plutôt, mes amis, ils ne l’essayeront pas, car il faudrait s’éloigner à distance de leurs murs, à moins qu’ils ne s’imaginent que leurs forces réunies sont supérieures aux nôtres : [50] seulement la retraite est dangereuse. »
Quand Cyrus a fini de parler, tous ceux qui sont présents approuvent la justesse, de son langage, et Gobryas conduit l’armée suivant l'ordre prescrit. Tout le temps qu’elle défile en 330 vue de Babylone, Cyrus se tient constamment à l'arrière-garde pour la fortifier de sa présence. [51] Après plusieurs jours de marche, on arrive aux frontières des Syriens et des Mèdes, dans le même lieu ou l’armée était entrée en campagne. Les Syriens y avaient trois châteaux, dont l’un, mal fortifié, est emporté d’assaut : quant aux deux autres, la crainte de Cyrus et les paroles persuasives de Gadatas déterminent ceux qui les gardent à les livrer.
CHAPITRE V
Arrivée de Cyaxare. — Cyrus va au-devant de lui avec sa cavalerie. — Brouille entre Cyaxare et Cyrus. — Ils se réconcilient. — Cyrus propose de continuer la guerre.
[1] Cette expédition terminée, Cyrus envoie un des siens à Cyaxare, lui écrivant de venir au camp, afin de délibérer sur l’usage qu’on doit faire des châteaux dont on vient de s’emparer, et pour que Cyaxare, inspection faite des troupes, donne son avis sur les autres projets qu’on peut former.
« S’il le veut, ajoute-t-il, dis-lui que j’irai le joindre pour camper avec lui. »
[2] Le messager part pour remplir sa mission. Alors Cyrus donne des ordres pour que latente de l’Assyrien, que les Mèdes avaient choisie pour Cyaxare, soit dressée et préparée du mieux qu’il se peut, et que l’on place dans le gynécée de la tente les deux femmes, et avec elles les musiciennes qu’on avait réservées pour Cyaxare. [3] Ainsi fait-on. Le messager envoyé à Cyaxare dit ce dont on l’a chargé. Cyaxare, après l’avoir entendu, croit qu’il vaut mieux que l’armée reste sur les frontières ; car les Perses que Cyrus avait mandés étaient déjà arrivés dans le pays. C’étaient quatre myriades d’archers et de peltastes. [4] Or, voyant qu’ils faisaient beaucoup de ravages en Médie, trouvant bien plus agréable d’en être délivré que de recevoir une autre troupe armée, le chef de ce renfort ayant demandé à Cyaxare, d’après la lettre de Cyrus, s’il avait besoin de secours, et Cyaxare ayant répondu que non, le jour même, sur l’avis que Cyrus est tout près, il va le rejoindre avec sa troupe.
[5] Cyaxare, le lendemain, se met en route avec ce qui lui reste de cavaliers mèdes. Quand Cyrus apprend qu’il approche, il prend les cavaliers des Perses, en grand nombre, tous ceux des 331 Mèdes, des Arméniens et des Hyrcaniens, ainsi que les mieux montés et les mieux armés des autres auxiliaires, et va au-devant de Cyaxare pour lui montrer l’état de ses forces. [6] Cyaxare, voyant Cyrus suivi de cette troupe de beaux et bons soldats, tandis qu’il n’a pour cortège qu’une troupe peu imposante, se sent humilié et conçoit un violent chagrin. Cyrus descend de cheval et s’avance vers lui pour lui donner le baiser d’usage : Cyaxare descend également, mais il se détourne et, au lieu de donner le baiser, il fond en larmes devant tout le monde. [7] Alors Cyrus fait retirer un peu tous ceux qui l’accompagnent, prend Cyaxare par la main droite, le conduit sous quelques palmiers, y fait étendre des tapis médiques, le prie de s’asseoir, s’assied à ses côtés, et lui parle ainsi :
[8] « Dis-moi donc, au nom des dieux, cher oncle, pourquoi ce courroux contre moi ? Qu’as-tu ni de chagrinant qui te donna l’humeur ? »
Cyaxare répond :
« Il y a, Cyrus, que moi qui, de mémoire d’homme, ai des rois pour aïeux, fils de roi, roi moi-même, je me vois arrivé ici en triste équipage, tandis que toi, entouré de mes serviteurs et de mes troupes, tu parais ici grand et magnifique. [9] Je crois qu’il serait dur de subir cet affront d’un ennemi : or, par Jupiter ! il est plus dur encore venant de ceux de qui on ne devait pas l’attendre. Oui, j’aimerais mieux être à cent pieds sous terre que d’être vu dans cet abaissement, et de voir lès miens m’abandonner et faire de moi un objet de risée : car je n’ignore pas, ajoute-t-il, que non-seulement tu es plus grand que moi, mais que mes esclaves eux-mêmes sont au-dessus de ma puissance, quand ils viennent au-devant de moi, et qu’ils sont plus en état de m’offenser que moi de les punir. »
[10] En disant ces mots, il peut encore moins retenir ses larmes, à et point que Cyrus ne peut empêcher ses yeux d’en être remplis. Cependant, suspendant un instant ses pleurs, Cyrus lui dit :
« Non, non, Cyaxare ; tu ne dis point vrai, et tu juges mal, si tu crois que ma présence autorise les Mèdes à te faire insulte. [11] Cependant je ne suis point surpris de ta colère ; seulement est-elle juste ou non, je ne l’examinerai point : peut-être, je le crois, ne souffrirais-tu qu’avec peine d’entendre ce que je dirais pour les justifier. Toutefois, la colère d’un chef qui s’emporte indistinctement contre tous ceux qui lui sont soumis, me parait une grande faute. Il faut, en effet, que, s’il en effraye beaucoup, il se fasse beaucoup d’ennemis, et s’il s’emporte contre tous ensemble, c’est les inviter à n’avoir qu’un seul et même sentiment. [12] Voilà pourquoi, sois-en certain, je ne t’ai pas envoyé 332 tes troupes sans moi ; je craignais que ta colère ne t’entraînât à quelque chose qui nous affligeât tous. Grâce aux dieux, moi présent, tu seras à l’abri de ce côté, Quant à ta pensée, que je t’ai offensé, il est bien douloureux pour moi, pendant que je travaille de toutes mes forces pour le plus grand avantage de mes amis, qu’on me soupçonne d’agir contre leurs intérêts. [13] Mais cessons de nous accuser vaguement. Voyons plutôt, s’il est possible, voyons nettement quel est mou grief envers toi. Je te fais une proposition tout à fait raisonnable entre amis. Si je suis convaincu de t’avoir nui en quoi que ce soit, je m’avouerai coupable ; mais s’il est prouvé que je ne t’ai pas nui, que je n’ai pas même voulu te nuire, ne conviendras-tu pas que tu n’as reçu de moi aucune offense ?
[14] — Il faudra bien que j’en convienne.
— Et s’il est clair que je t'ai bien servi, que tout mon zèle a été pour ton bien, autant que je l’ai pu, ne serai-je pas digne d’éloge et non de blâme ?
[15] — C’est juste. — Eh bien donc, dit Cyrus, examinons toutes mes actions une à une : c’est le meilleur moyen de voir ce que j’ai fait de bien ou de mal. [16] Remontons à l’époque de mon commandement, si cela paraît te suffire. « Quand tu fus informé que les ennemis s’étaient rassemblés en grand nombre, et qu’ils marchaient contre toi et ton territoire, tu envoyas aussitôt demander du secours aux Perses, et tu me prias, en particulier, de faire mes efforts pour être placé à la tête des Perses qui pourraient venir. Ne me suis-je pas rendu à tes instances, en venant moi-même et en t’amenant, autant que possible, les soldats les plus nombreux et les meilleurs ?
— Oui, tu es venu.
— Dis-moi donc tout d’abord si tu m’accuseras, sous ce rapport, d’avoir commis une offense envers toi, ou si ce n’est pas plutôt un service.
— Il est évident, dit Cyaxare, que c’est un service.
[18] — Continuons. Quand les ennemis sont arrivés, et qu’il a fallu en venir aux mains avec eux, m’as-tu vu me refuser à la fatigue et me ménager dans le danger ?
[19] — Non, par Jupiter ! non.
— Et quand, avec l’aide des dieux, nous avons remporté la victoire, quand les ennemis ont été en déroute, et que j’ai pressé de les poursuivre en commun, d’en tirer une commune vengeance, de recueillir en commun le succès et le profit, m’accuseras-tu là d’une ambition toute personnelle ? »
[20] A cela Cyaxare ne répond rien. Cyrus reprend :
« Puisque tu aimes mieux te taire là-dessus que de me répondre, dis-moisi tu crois que je t’ai offensé, lorsque, te voyant convaincu qu’il n’y avait pas de sûreté à poursuivre, je ne t'ai 333 point engagé avec moi dans le péril, mais je te priais seulement de m’envoyer quelques-uns 4e tes cavaliers. Si cette demande était une offense, surtout quand j’avais déjà combattu pour toi comme allié, tu devrais bien me le démontrer. »
[21] Cyaxare garde encore le silence.
« Eh bien ! puisque tu ne veux pas répondre, dit Cyrus, dis-moi du moins si je t’ai offensé lorsque, sur ta réponse, que tu ne voulais pas troubler la joie des Mèdes et les forcer à une marche périlleuse, je me bornai, au lieu de te témoigner mon ressentiment, à te demander ce que je savais te coûter le moins, et ce qui était le plus facile pour toi d’ordonner aux Mèdes ; car je te priai de m’accorder les hommes qui voudraient me suivre. [22] En l’obtenant de toi, je n’eusse rien fait, si je ne les avais persuadés : j’allai donc les trouver ; je les persuadai ; et ceux que j’avais persuadés, je les emmenai avec moi sous ton bon plaisir. Si cette conduite te paraît criminelle, recevoir un don de ta main serait, il faut le croire, se rendre coupable. [23] Nous voilà donc partis. Depuis notre départ, qu’avons-nous fait qui ne soit connu de tous ? N’avons-nous pas pris le camp des ennemis ? La plupart de ceux qui marchaient contre toi ne sont-ils pas morts ? Bon nombre des ennemis survivants n’ont-ils pas été privés, les uns de leurs armes, les autres de leurs chevaux ? Les richesses de ceux que tu voyais autrefois enlever et emmener les tiennes, ne les vois-tu pas enlever et emmener par les amis qui te les donnent ou qui les gardent avec ton autorisation ? [24] Mais ce qu’il y a de plus grand et de plus beau, tu vois ton pays accru et celui des ennemis amoindri : plusieurs de leurs châteaux en ton pouvoir ; les tiens, que les Syriens avaient enlevés, rentrés sous ton obéissance. Si ce sont là de mauvais ou de bons procédés, je serais fort embarrassé de te faire cette question. Je suis prêt cependant à t'écouter : ainsi, dis-moi ce que tu penses. »
[25] Cyrus ayant ainsi parlé se tait, et Cyaxare reprend en ces mots :
« Non, Cyrus ! tout ce que tu as fait là, on ne saurait dire que ce soit mal ; seulement sois sûr que plus ces biens sont considérables, plus je m’en sens accablé. [26] Ton pays, j’aimerais mieux l’avoir agrandi avec mes troupes que de voir le mien augmenté par les tiennes ; car tout ce que tu as fait de bien tourne, pour moi, à mon déshonneur. [27] Il me serait bien plus agréable de faire des présents que de recevoir ceux que tu m’offres aujourd’hui : enrichi par toi, il me semble que je n’en suis que plus pauvre. Voir mes sujets froissés par toi dans leurs intérêts me causerait une douleur moins grande, que les voir en ce moment comblés 334 de tes bienfaits. [28] Si ma façon de penser ne te paraît point raisonnable, ne songeons plus à moi, et supposons que c’est de toi qu’il s’agit en tout ceci. Que dirais-tu si, quand tu élèves des chiens pour te garder, toi et tes gens, un autre, en les soignant, se faisait mieux connaître d’eux que toi-même ? Serais-tu content des soins qu’il aurait pris ? [29] Si cet exemple n’est pas assez sensible, songe à ceci supposons qu’un homme prenne un tel ascendant sur ceux que tu auras pris à ton service, gardes ou soldats, qu’ils aiment mieux être avec lui qu’avec toi, lui en sauras-tu gré comme d’un bienfait ? [30] Enfin, pour parler de ce que les hommes ont de plus chère affection, de plus intime dévouement, qu’un homme, par ses assiduités, réussisse à se faire aimer plus que toi de ta femme, te réjouiras-tu de ce service ? J’en doute fort ; et je suis convaincu que tu le considérerais comme t'ayant causé le plus grand préjudice. [31] Enfin, ce qui a plus de rapport avec ce qui m’arrive, si quelqu’un, par ses bienfaits, amenait les Perses que tu conduis à le suivre plus volontiers que toi, regarderais-tu cet homme comme un ami ? Non, je le crois ; mais comme un ennemi plus cruel que s’il avait tué un grand nombre d’entre eux.
[32] « II y a plus : si un de tes amis, à qui, par bonté d’âme, tu aurais dit de prendre de tes biens ce qu’il voudrait, s’avisait, sur cette offre, de s’en aller en prenant tout ce qu’il pourrait emporter, et s’enrichissait ainsi de ton bien, te laissant à peine le nécessaire, le regarderais-tu comme un ami sans reproche ? [33] Eh bien, Cyrus, si tes torts envers moi ne sont pas les mêmes, ils diffèrent peu. Oui, tu dis vrai. Aussitôt que je t’eus dit d’emmener ceux de mes sujets qui voudraient te suivre, tu es parti avec toutes mes troupes, et tu m’as laissé tout seul. C’est avec mes troupes que tu as pris ce que tu me donnes ; c’est avec mes propres forces que tu as accru mon pays. Ainsi j’ai l’air, après n’avoir pris aucune part à ces exploits, de me présenter, comme une femme, pour n’en faire donner le fruit ; les autres gens et mes propres sujets te regardent comme un homme, et moi comme indigne du commandement. [34] Trouves-tu cela des services, Cyrus ? Sache donc bien que, si tu avais de moi quelque souci, tu te serais bien gardé de porter la moindre atteinte à mon honneur et à mon autorité. Que m’importe, en effet, que mon territoire soit plus étendu, si je suis déshonoré ? Car je suis souverain des Mèdes, non parce que je vaux mieux qu’eux tous, mais à cause de l’opinion où ils sont que nous leur sommes supérieurs en toute chose. »
335 [35]
Cyrus, après ces mots, reprend et dit :
« Au nom des dieux, cher oncle, si jamais j’ai fait quelque chose qui te fût agréable, accorde-moi aujourd’hui la faveur que je te demande : cesse, en ce moment, de m'accuser. Quand tu m’auras mis à l’épreuve, si tu reconnais que mes actions ont été faites dans ton intérêt, aime-moi comme je t'aime, conviens que je t’ai bien servi, et si tu trouves le contraire, plains-toi de moi. — Peut-être, dit Cyaxare, as-tu raison : ainsi ferai-je.
[36] — Eh bien, dit Cyrus, te donnerai-je le baiser ?
— Si tu veux.
— Et tu ne te détourneras pas comme tout à l’heure ?
— Je ne me détournerai pas. »
Cyrus lui donne le baiser. [37] A cette vue, les Mèdes, les Perses et les autres, qui se demandaient ce qu’il allait en advenir, sont ravis et laissent éclater leur joie. Cyrus et Cyaxare montent à cheval et se placent en tête : les Mèdes se mettent à la suite de Cyaxare, sur un signe de Cyrus, les Perses à la suite de Cyrus et les autres après eux. [38] Arrivés au camp, on conduit Cyaxare à la tente qui lui est préparée et dans laquelle des gens préposés à ce service avaient disposé pour lui tout ce qui lui était nécessaire. [39] Les Mèdes, durant le loisir laissé à Cyaxare avant le souper, viennent le trouver, quelques-uns spontanément, la plupart sur l’ordre de Cyrus, et lui amènent des présents, celui-ci un bel échanson, celui-là un bon cuisinier, l’un un boulanger, l’autre un musicien, d’autres des coupes ou de riches vêtements : chacun enfin prélève, pour la lui offrir, une part du butin qu’il a reçu. [40] Cyaxare reconnaît alors que Cyrus n’a point détourné de lui le cœur des Mèdes, et qu’ils ont pour lui la même affection qu’auparavant. [41] L’heure du repas venue, Cyaxare, revoyant Cyrus après une longue absence, l’invite à dîner avec lui. Cyrus lui répond :
« Dispense-moi, Cyaxare : ne vois-tu pas que tous ceux qui sont ici ne sont venus que sur notre invitation ? J’aurais donc mauvaise grâce, si je les négligeais pour ne paraître songer qu’à mon plaisir. Quand les soldats se croient négligés, les bons se découragent et les mauvais deviennent insolents. [42] Mais toi, qui as fait une longue traite, il est temps que tu te mettes à dîner. Ceux qui te rendent hommage, accueille-les et traite-les comme il faut, afin qu’ils cessent de te craindre. Moi, je vais m’occuper de ce dont je t’ai parlé. [43] Demain, dès le matin, les officiers de service se rendront à tes portes, afin que nous délibérions tous avec toi sur ce qu’il faut faire désormais. Quant au conseil, propose toi-même la question s’il vaut mieux continuer la campagne ou licencier l’armée » 336 [44] Pendant que Cyaxare s’occupe de dîner, Cyrus rassemble ceux de ses amis qu’il Croit les plus capables pour le conseil et pour l’action, et il leur dit :
« Mes amis, nos premiers vœux ont été exaucés par les dieux. Tout le pays que nous avons parcouru, nous en sommes maîtres. Nous voyons nos adversaires s’affaiblir, nos troupes s’accroître et se renforcer chaque jour. [45] Si les alliés qui nous accompagnent en ce moment veulent demeurer avec nous, nous pouvons accomplir les plus grands exploits, soit qu’il faille agir par la force, soit par la persuasion. Ainsi donc, engager le plus grand nombre d’alliés à demeurer avec nous est une affaire dont vous ne devez pas moins vou9 ingénier que moi. [46] Or, de même que, lorsqu’il s’agit de se battre, celui qui fait le plus de prisonniers est estimé le plus vaillant, de même, quand il s’agit de conseiller, celui qui amène le plus de personnes à son avis passe à bon droit, pour le plus éloquent et le plus habile en affaires. [47] Cependant ne songez pas à faire montre de paroles dans les discours que vous tiendrez à chacun d’eux en particulier ; mais disposez-les de manière à ce qu’on voie, par leurs actes, que chacun de vous les a persuadés. Pour moi, je vais, autant que possible, veiller à ce que les soldats aient le nécessaire, avant qu’on leur propose de délibérer sur le projet relatif à la guerre. »
(01) Soldats armés de cuirasses.
(02).Nous trouvons dans Herder des réflexions intéressantes sur la situation et sur l’étendue des grandes cités assyriennes et orientales à l’époque de Cyrus, et durant la période primitive des antiques conquérants de l’Asie. « Que pouvaient être les premières villes qui ont été bâties par les monarques assyriens ? Les fortifications d’une horde nombreuse, le camp fixe d’une tribu qui, maîtresse de ces fertiles contrées, faisait ça et là des incursions pour porter le pillage dans d’autres lieux. De là, la vaste enceinte de Babylone, une fois qu’elle eut étendu ses fondements des deux côtés du fleuve. Les murs n’étaient que des remparts d’une argile cuite, élevés pour protéger un camp immense de Nomades ; les tours servaient à placer des sentinelles. Traversée dans tous les sens par des jardins, la ville entière était, suivant l’expression d’Aristote, un Péloponèse. Le pays fournissait en abondance les matériaux propres à cette espèce d’architecture naturelle aux Nomades ; principalement de l’argile, avec laquelle ils formaient des briques, et du bitume, dont ils apprirent à faire un ciment. Ainsi la nature les aidait dans leurs travaux, et, une fois que les fondements eurent été jetés dans le ptyle nomade, il était aisé de les enrichir et de les embellir, quand la horde avait fait des excursions, et au’elle revenait chargée de butin. » HERDER, Idées sur la philosophie de l'histoire de l’humanité, liν. XII, chap. I, t. Il, p. 150 de la trad. d’Edgar Quinet.
DE XENOPHON
CYROPÉDIE OU ÉDUCATION DE CYRUS.
LIVRE VI.
CHAPITRE PREMIER
Les alliés prient Cyrus de ne pas licencier l'armée. — On décide de continuer la guerre. — Cyrus conseille de détruire les châteaux des ennemis et d'en construire de nouveaux. — On prend des quartiers d'hiver. — On augmente la cavalerie perse et l'on construit des chars à faux. — Amour d'Araspe pour Panthéa. — Panthéa fait demander Ahradatas. — Services que celui-ci rend à Cyrus. — Construction de chariots à tours.
[1] La journée ainsi passée, l'on soupe et l'on va se reposer. Le lendemain, dès le matin, tous les alliés se rendent aux portes de Cyaxare. Pendant que Cyaxare s'habille, en entendant le bruit de la foule qui se presse à ses portes, les amis de Cyrus présentent à celui-ci : les uns, les Gadusiens, qui le prient de demeurer ; les autres, les Hyrcaniens ; tel autre, les Saces ; tel autre, Gobryas ; Hystaspe lui amène l'eunuque Gadatas, qui prie également Cyrus de rester. [2] Alors Cyrus, qui savait que Gadatas se mourait de peur que l'armée ne fût licenciée, lui dit en riant :
[3] « Il est clair, Gadatas, que c'est Hystaspe qui t'a stylé à ces sentiments-là. » Gadatas, levant les mains au ciel, jure que ce n'est point Hystaspe qui l'en a stylé.
« Mais je vois, ajoute-t-il, que, si tu te retires avec tes troupes, c'en est fait de nous complètement. Voilà pourquoi je demandais moi-même à Hystaspe s'il connaissait la résolution relative au licenciement des troupes.
— [4] J'ai tort alors, dit Cyrus, selon toute apparence, de m'en prendre à Hystaspe.
—Tout à fait tort, Cyrus, dit Hystaspe, car moi-même je lui représentais que tu ne pouvais rester parce que ton père te rappelait.
[5] — Que dis-tu ? Tu as osé décider de ce que nous voulons faire ou non ?
— Oui, par Jupiter ! Je te vois désirer vivement d'aller te montrer aux yeux des Perses et 338 faire à ton père le récit détaillé de tout ce que tu as exécuté !
— Et toi, n'as-tu donc nulle envie de retourner dans ton pays ?
— Non, par Jupiter, dit Hystaspe, non, je ne m'en vais point : je reste en campagne, jusqu'à ce que j'aie rendu Gadatas, que voici, maître de l'Assyrien. »
[6] Pendant qu'ils échangeaient d'un ton sérieux ce badinage, Cyaxare sort magnifiquement vêtu et vient s'asseoir sur un trône médique. Quand tous ceux qui doivent assister au conseil sont réunis et qu'on a fait silence, Cyaxare s'exprime ainsi :
« Alliés, puisque je me trouve ici et que je suis plus âgé que Cyrus, peut-être est-il convenable que je parle le premier. Je crois donc essentiel, en ce moment, de discuter d'abord la question de savoir si l'on doit continuer la guerre ou licencier dès à présent l'armée. [7] Que quelqu'un dise donc ce qu'il en pense. »
L'Hyrcanien, le premier, prenant la parole :
« Alliés, dit-il, je ne crois pas qu'il soit besoin de parler, quand les faits eux-mêmes indiquent ce qu'il y a de mieux à faire. Nous savons tous qu'en demeurant unis nous faisons plus de mal aux ennemis que nous n'en souffrons ; tandis que, quand nous étions séparés les uns des autres, les ennemis nous traitaient de la manière la plus agréable pour eux et la plus fâcheuse pour nous. »
[8] A ces mots le Cadusien se lève :
« Pourquoi, dit-il, délibérer si nous devons quitter d'ici pour aller séparément dans nos maisons, nous qui ne pouvons sans danger, même les armes à la main, nous éloigner de vous ? Pour nous être écartés pendant un instant de votre corps d'armée, nous en avons été punis comme vous savez. »
[9] Alors Artabaze, celui qui s'était dit autrefois le parent de Cyrus, se lève et dit ; « Pour moi, Cyrus, j'envisage ta question autrement que ceux qui viennent de parler. Ils disent qu'il faut rester ici pour faire la guerre ; moi, je prétends que c'est quand j'étais dans ma patrie, que je faisais la guerre. [10] Alors il me faisait sans cesse courir à la défense de nos biens qu'on nous enlevait ou de nos châteaux menacés, être sans cesse en alarmes et sur la défensive ; et je faisais cette guerre chez moi à mes frais. Maintenant, j'occupe les forteresses de nos adversaires ; je n'en ai plus peur ; je fais bonne chère à leurs dépens et je bois le vin des ennemis. De la sorte, ce qui était chez noua une campagne est devenu une vraie fête ; on ne doit donc point rompre cette société. »
339 [11] Gobryas reprenant ensuite :
« Je n'ai jusqu'ici, chers alliés, qu'à me louer de Cyrus : il n'a manqué à aucune de ses promesses ; mais, s'il quitte ce pays, il est évident que l'Assyrien respirera et ne portera point la peine des injustices qu'il a commises envers moi et du mal qu'il m'a fait : et moi, à mon tour, je serai puni une seconde fois d'être devenu votre ami. »
[12] Quand tout le monde a parlé, Cyrus s'exprime ainsi :
« Guerriers, je n'ignore point non plus qu'en congédiant nos troupes notre parti deviendra plus faible et celui des ennemis plus fort : car ceux qu'on a dépouillés de leurs armes en auront bientôt fabriqué d'autres ; ceux qu'on a privés de leurs chevaux se seront bien vite procuré d'autres chevaux. Les morts seront bientôt remplaces par une jeunesse qui leur succédera : en sorte qu'il n'y aura rien d'étonnant si, avant peu, ils nous suscitent de nouveaux embarras. [13] Pourquoi donc ai-je conseillé à Cyaxare de mettre en délibération si on licencierait l'armée ? C'est, sachez-le, parce que je crains l'avenir. Je vois avancer contre nous des ennemis contre lesquels, dans l'état où nous sommes, nous ne pouvons pas combattre. [14] L'hiver approche ; et, si nous avons un abri, par Jupiter, nos chevaux, nos valets, la foule entière des soldats n'en ont point, eux sans qui l'on ne peut faire la guerre. Quant aux vivres, partout où nous avons passé, nous les avons épuisés ; où nous n'avons pas été, les ennemis, redoutant notre venue, les ont transportés dans des forteresses, si bien qu'ils en sont maîtres, et que nous ne pouvons leur en prendre. [15] Or, qui donc est assez courageux, assez robuste, pour combattre a la fois la faim, le froid et les ennemis ? S'il faut que nous tenions ainsi la campagne, je dis, moi, qu'il vaut mieux renvoyer l'armée de notre plein gré que d'y être contraints par la nécessité. Si nous voulons continuer la guerre, je prétends qu'il faut faire en sorte de .prendre aux ennemis autant de forteresses qu'il sera possible, et d'en construire nous-mêmes de nouvelles. Cela fait, ceux-là auront le plus de vivres qui auront pu en prendre davantage, et les plus faibles se verront assiégés. [16] A présent, nous ressemblons tout à fait à des navigateurs : ils voguent sans cesse, et ce qu'ils viennent de parcourir n'est pas plus à eux que ce qu'ils n'ont pas encore parcouru. Mais quand nous aurons des places fortes, cela fera déclarer la contrée contre l'ennemi, et tout pour nous sera temps calme et pur.
[17] « Que ceux de vous qui craindraient d'être envoyés en garnison loin de leur pays, n'aient pas d'inquiétude. Nous qui 340 sommes déjà loin de notre patrie, nous nous chargerons de garder les endroits les plus voisins de l'ennemi. Pour vous, appropriez-vous et cultivez les cantons de l'Assyrie voisins de vos terres. [18] Si nous réussissons à défendre ceux qui sont près de l'ennemi, vous qui en êtes à une si grande distance, vous vivrez en pleine paix ; car je ne pense pas que les ennemis ne se préoccupent point des dangers prochains pour aller au loin vous attaquer. »
[19] Ce discours terminé, tous les chefs se lèvent et se déclarent unanimement prêts à agir ainsi : Cyaxare en fait autant ; Gadatas et Gobryas disent aussitôt que, si les alliés y consentent, ils bâtiront chacun une forteresse qui devra servir à la défense commune. [20] Cyrus, voyant que tous s'empressent de suivre le plan qu'il a tracé, termine ainsi :
« Puisque nous paraissons avoir à cœur de faire tout ce que nous jugeons nécessaire, préparons au plus tôt des machines pour battre en brèche les murailles des ennemis, et assurons-nous d'ouvriers pour construire des tours solides. »
[21] Cyaxare promet une machine qu'il se charge de faire construire ; Gadatas et Gobryas une autre, une autre Tigrane ; et Cyrus dit qu'il essayera d'en fournir deux. [22] Ces résolutions prises, on cherche des mécaniciens, on rassemble les matériaux nécessaires à la construction des machines, et l'on choisit les hommes qui semblent les plus capables pour surveiller les travaux.
[23] Cyrus, prévoyant que ces préparatifs demanderaient du temps, établit son armée dans l'endroit qu'il estime le plus sain et le plus commode pour le transport de tout ce dont on aurait besoin : partout où il juge un retranchement nécessaire, il le fait construire, afin que les gardes permanentes fussent toujours en sûreté, même si elles avaient besoin d'être séparées du gros de l'armée. [24] De plus, il s'informe aux gens qui connaissent te pays, de quel côté les soldats peuvent faire le plus de butin ; lui-même il les y conduit, tant pour procurer à l'armée des vivres en abondance, que pour rendre ses gens plus sains, plus vigoureux, par la fatigue de ces excursions, et pour les entretenir dans l'habitude de garder leurs rangs pendant la marche. [25] oilà ce que fait Cyrus.