Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 14)

Xénophon · Corps & Gouvernance

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Nous conjecturons, dit-il, qu'il vient pour reconnaître l'armée ; car il est précédé d'une trentaine de cavaliers qui se portent au galop de notre côté, peut-être à dessein de nous enlever notre poste, où nous ne sommes qu'une décade. »

[13] Cyrus ordonne aussitôt à quelques-uns des cavaliers qu'il avait toujours près de lui d'aller s'embusquer auprès de ce poste.

« Dès que votre décade, dit-il, aura quitté le poste, montrez-vous tout à coup, et chargez ceux qui s'en seront emparés. Que le gros escadron ne vous inquiète pas : toi, Hystaspe, marche à sa rencontre avec un millier de chevaux ; mais prends garde de t'engager dans des lieux inconnus ; contente-toi de protéger nos postes, et reviens. Si quelques ennemis accourent vers toi levant la main droite, accueille-les avec bonté. »

[14] Hystaspe s'en va prendre ses armes : les cavaliers de Cyrus partent au galop, suivant son ordre. Or, ils rencontrent, en dehors môme du poste des coureurs, Araspe et son escorte, Araspe envoyé depuis longtemps comme espion, Araspe le gardien de la belle Susienne. [15] Dès que Cyrus apprend sa venue, il se lève de son siège, court au-devant de lui, et lui tend la main. Les autres, comme de juste, qui ne savent rien, demeurent tout étonnés de cet accueil, jusqu'au moment où Cyrus leur dit :

« Mes amis, voici qu'il nous arrive un excellent homme, et il est temps que tout le monde sache ce qu'il a fait. Ce n'est ni la honte du crime, ni la crainte de ma colère, qui l'a fait partir ; c'est moi qui l'ai envoyé dans le camp des ennemis, pour pénétrer dans leurs tentes et nous instruire nettement de ce qui est. [16] Oui, Araspe, je me souviens de nos promesses, et nous nous unirons tous pour les remplir. Il est juste, camarades, que vous honoriez avec moi la vertu d'un homme qui, pour nous servir, a eu le courage d'affronter le danger et le poids apparent d'un crime. »

[17] A ces mots, tous embrassent Araspe et lui serrent la main. Mais Cyrus leur ayant dit que cela suffisait pour le mo- 354 ment :

« Maintenant, Araspe, continue-t-il, apprends-nous ce qu'il nous importe de savoir ; ne reste pas au-dessous du vrai, n'atténue en rien la situation de l'ennemi : mieux vaut croire leurs forces plus grandes et les trouver moindres, que les croire moindres et les trouver plus grandes.

[18] — J'ai tout fait, répond Araspe, pour m'en éclaircir ; car je les aidais moi-même à ranger leurs troupes en bataille.

— Tu connais donc, dit Cyrus, non-seulement leur nombre, mais leur ordonnance ?

— Par Jupiter, dit Araspe, je sais même comment ils se proposent d'engager le combat.

— Eh bien, répond Cyrus, dis-nous d'abord quel est en gros le nombre de leurs troupes.

[19] — Elles sont rangées, cavalerie et infanterie, sur trente de hauteur, sauf les Egyptiens, et occupent un terrain d'environ quarante stades : j'ai apporté la plus grande attention à m'assurer de l'étendue qu'elles couvrent.

[20] — Et les Égyptiens, dit Cyrus, quelle en est l'ordonnance ? car, tu as dit : sauf les Egyptiens.

— Leurs myriarques forment leurs bataillons de dix mille hommes chacun, cent de front sur |cent de hauteur : tel est, disent-ils, l'usage de leur pays. Toutefois Crésus ne le leur a permis qu'avec une grande répugnance, parce qu'il voulait que son armée eût un front beaucoup plus étendu que la tienne.

— Pourquoi, dit Cyrus, le désirait-il ?

— Sans doute, par Jupiter, pour nous envelopper avec la partie qui dépasserait.

— Eh bien, dit Cyrus, qu'ils prennent garde, en voulant envelopper, d'être enveloppés eux-mêmes. [21] Mais nous venons d'entendre de toi ce qu'il nous importe de savoir. Voici maintenant, camarades, ce que vous avez à faire. Quand vous serez sortis d'ici, visitez avec soin les harnais de vos chevaux et vos armes : souvent, pour la moindre chose qui manque à l'homme, le cheval et le char deviennent inutiles. Demain matin, pendant que je sacrifierai, commencez par faire déjeuner vos nommes et vos chevaux, de peur que le moment d'agir ne nous surprenne à jeun. Ensuite, toi, Araspe, tu te placeras à l'aile droite, suivant ton habitude, et vous, myriarques, gardez vos postes accoutumés : ce n'est pas au moment où le combat commence qu'il faut changer l'attelage d'un char. Ordonnez aux taxiarques et aux lochages de se mettre en bataille en divisant chaque loche en deux. »

Or, le loche était de vingt-quatre hommes.

[22] En ce moment, un des myriarques lui dit :

« Crois-tu, Cyrus, qu'avec si peu de profondeur nous soyons en état de résister a une phalange si profonde ?

— Et toi, réplique Cyrus, crois-tu que des phalanges, dont l'épaisseur fait que la plupart des sol- 355 dats ne sauraient atteindre l'ennemi avec leurs armes, puissent être d'un grand secours aux leurs et faire bien du mal au parti opposé ? [23] Pour ma part, je voudrais que leurs hoplites, au lieu d'être sur cent, fussent sur dix mille de hauteur : nous aurions affaire à beaucoup moins d'hommes. Quant à nos troupes, par la profondeur que je leur donne, j'estime qu'elles seront toutes en action, toutes en état de se prêter un mutuel secours. [24] Derrière les thoracophores, je placerai les acontistes, et après ceux-ci les archers. Qui, en effet, placerait en première ligne des corps qui conviennent eux-mêmes qu'ils ne sont pas propres à un combat de près ? Seulement, couverts par les thoracophores, ils tiendront ferme, et, par leurs traits et leurs flèches ils incommoderont les ennemis en tirant par-dessus les premiers rangs. Du moment qu'on fait du mal aux ennemis, il est clair que, quel que soit le moyen, on vient en aide à ses alliés. [25] Je placerai en dernière ligne ce qu'on appelle la réserve. Comme une maison n'est d'aucun usage si les fondements et le toit n'en valent rien, de même une armée devient inutile, si les premiers et les derniers rangs ne sont composés de bons soldats. [26] Mettez-vous donc en bataille comme je le prescris : vous, chefs des peltastes, placez vos loches derrière le premier rang, et vous, chefs des archers, derrière les peltastes ; [27] toi, chef de la réserve, qui occupes la dernière ligne, recommande à chacun de tes hommes d'observer le mouvement de la file qui sera devant lui, d'encourager ceux qui feront leur devoir, et de contenir les lâches par de terribles menaces. Si quelqu'un tourne le dos pour trahir, qu'on le tue. C'est à ceux qui sont au front de l'armée d'animer ceux qui les suivent de la parole et de l'exemple ;

mais vous qui êtes aux derniers rangs, vous devez être plus redoutables aux lâches que l'ennemi même. [28] Agissez tous ainsi. Toi, Euphratas, qui veilles aux machines, fais en sorte que nos tours roulantes suivent la phalange d'aussi près que possible. [29] Toi, Daouchus, qui commandes les skeuophores, fais avancer toute ta troupe derrière les tours : ordonne à tes gens de punir rigoureusement quiconque avancera hors de son rang ou demeurera en arrière. [30] Toi, Cardouchas, qui conduis les chariots des femmes, fais-les placer derrière les skeuophores. Cette longue file de chariots qui nous suivra, en grossissant l'apparence de notre armée, nous fournira aussi le moyen de tendre quelque piège à l'ennemi :

s'il veut nous envelopper, il sera forcé de se déployer sur un plus grand cercle, et plus il embrassera de terrain, plus il s'affaiblira. [31] Voila ce que vous avez à 356 faire. Toi, Artaoze, et toi aussi, Artagersas, prenez chacun vos mille fantassins, et placez-vous derrière les chariots. [32] Toi, Pharnouchus, et toi, Asiadatas. suivis chacun de vos mille cavaliers, ne vous mettez pas en bataille avec le reste de la phalange, mais portez-vous aussi derrière les chariots ; puis vous viendrez me rejoindre avec les autres chefs. Songez à vous tenir prêts, comme si vous deviez les premiers engager l'action. [33] Toi, chef des hommes montés sur les chameaux, range ton monde derrière les chariots, et fais ce que t'ordonnera Artagersas. [34] Pour vous, commandants des chars, tirez au sort à qui rangera les cent chars en première ligne au front de l'armée ; les deux autres centaines borderont les deux flancs de la phalange sur la droite et sur la gauche. »

Telle est l'ordonnance des troupes de Cyrus.

[35] Abradatas, roi des Susiens, lui dit alors :

« Pour moi, Cyrus, je me chargerai volontiers du commandement des chars que tu opposes au centre de la phalange des ennemis, sauf un autre avis de ta part. »

[36] Cyrus, le félicitant et lui tendant la main, demande aux Perses qui doivent monter les autres chars :

« Y consentez-vous ? »

Comme ils répondent qu'ils ne le peuvent avec honneur, il les fait tirer au sort. Abradatas obtient par le sort ce qu'il souhaite, et fait face aux troupes égyptiennes. [37] Tous se retirent alors, pour s'occuper des préparatifs ; ils soupent, posent des sentinelles et vont se coucher.

CHAPITRE IV.

Les troupes de Cyrus se mettent sous les armes. — Adieux d*Abradatas et de Panthéa. — Discours de Cyrus à son armée.

[1] Le lendemain matin, pendant que Cyrus sacrifie, le reste de l'armée, le repas pris et les libations faites, se couvre de nombreuses et belles tuniques, de belles cuirasses, de beaux casques. On arme les chevaux de caveçons et de housses : les chevaux seuls ont la croupe bardée, ceux des chars ont les flancs armés. On voit briller l'airain, on voit fleurir la pourpre sur l'armée entière.

[2] Le char d'Abradatas, à quatre timons et à huit chevaux, est magnifiquement orné. Il allait endosser sa cuirasse de lin, vêtement national, lorsque Panthéa lui présenta un casque d'or, 357 des brassards et de larges bracelets du même métal, une tunique de pourpre plissée par le bas, descendant jusqu'aux talons, et un panache de couleur d'hyacinthe : elle avait fait cette armure à l'insu de son époux, sur la mesure de celle dont il se servait. [3] En les voyant, il est étonné, et il demande à Panthéa :

« Eh quoi ! chère femme, tu t'es donc dépouillée de tes ornements pour me faire cette armure ?

— Non, par Jupiter, dit Panthéa ; le plus précieux de tous m'est resté. C'est toi, en te montrant aux yeux des autres ce que tu es aux miens, qui es mon plus bel ornement. »

Cela dit, elle le revêt elle-même de ses armes, et s'efforce de cacher les larmes dont ses joues sont inondées. [4] Cependant Abradatas, déjà si digne d'attirer les regards, est à peine revêtu de ces armes, qu'il semble encore plus beau et plus noble, outre sa nature distinguée. Il prend des mains de son écuyer les rênes de son char et se dispose à y monter, [5] lorsque Panthéa, faisant retirer tous ceux qui sont présents, lui dit :

« Abradatas, si jamais femme a aimé son époux plus qu'elle-même, je crois être une de ces femmes-là. A quoi me sert de le prouver en détail ? Mes paroles, je le crois, te \e prouvent mieux encore que mes discours. [6] Cependant, quels que soient les sentiments que tu me connais pour toi, j'aimerais mieux, j'en jure par mon amour et par le tien, te suivre sous la terre, soldat glorieux, que vivre déshonorée avec un homme déshonoré, tant je me crois faite, ainsi que toi, pour les actions généreuses. [7] Cyrus a droit, ce me semble, à toute notre reconnaissance ; captive, choisie pour être à lui, loin de me traiter en esclave, ou de me proposer ma liberté à des conditions honteuses, il m'a gardée à toi, comme si j'eusse été la femme de son frère. [8] En outre, lorsque Araspe, mon gardien, s'est enfui, je lui ai promis que, s'il me permettait de t'envoyer un messager, tu viendrais lui offrir en toi un allié plus fidèle et plus utile qu'Araspe. »

[9] Ainsi parle Panthéa. Abradatas, ravi de ces paroles, lui touche la tête, lève les yeux au ciel, et fait cette prière :

« Souverain Jupiter, fais que je me montre le digne époux de Panthéa, le digne ami de Cyrus, qui nous a traités avec honneur. »

A ces mots, il ouvre les portes du char, il y monte, [10] et, lorsqu'il y est placé et que le conducteur en a fermé les portes, Panthéa, qui n'a plus d'autre moyen d'embrasser son mari, couvre le char de ses baisers. Bientôt le char s'éloigne ; elle le suit quelque temps sans être aperçue, jusqu'au moment où Abradatas se détournant et voyant sa femme :

[11] » Du courage, Panthéa, lui dit-il. 358 adieu ; séparons-nous. »

Aussitôt ses eunuques et ses femmes la prennent, la conduisent à son chariot, la couchent et la recouvrent d'un pavillon. Les soldats, malgré la beauté du spectacle offert par Abradatas et par son char, n'avaient pas songé à le regarder avant que Panthéa se fût retirée.

[12] Les victimes ayant été favorables, Cyrus fait ranger l'armée suivant ses ordres, établit des postes en avant, à quelque distance les uns des autres, assemble les chefs et leur parle ainsi :

[13] « Amis et alliés, les dieux nous montrent dans les victimes les mômes signes que quand ils nous ont donné notre première victoire. Je veux maintenant vous rappeler les motifs qui doivent vous donner plus de cœur en marchant au combat. [14] Vous êtes bien plus aguerris que nos ennemis ; vous êtes depuis plus longtemps qu'eux nourris et réunis en corps ; vous avez participé à la même victoire, tandis qu'un grand nombre des ennemis y ont été vaincus. Quant à ceux des deux partis qui n'ont pas vu la bataille, les soldats de l'armée ennemie savent qu'ils n'ont pour compagnons que des lâches ; mais vous qui marchez avec nous, vous savez que vous combattez avec des hommes résolus à défendre leurs alliés.

[15] « Or, avec une confiance réciproque, tous, animés d'une égale ardeur, tiennent tête à l'ennemi, tandis que, s'il y a défiance, on ne songe qu'au moyen de se dérober au danger. [16] Marchons donc aux ennemis, camarades ; opposons nos chars armés aux chars sans armes de l'ennemi ; allons combattre de près avec nos cavaliers et nos chevaux contre des cavaliers et des chevaux sans armes : [17] vous connaissez l'infanterie qui vous est opposée. Quant aux Égyptiens, leur armure ne leur est pas plus avantageuse que leur ordonnance : leurs grands boucliers les empêchent d'agir et de voir ce qui se passe : rangés sur cent de profondeur, il est clair qu'ils se feront obstacle pour combattre, sauf un très-petit nombre. S'ils espèrent nous enfoncer par l'effort de leur masse, il faudra qu'ils soutiennent d'abord celui de nos chevaux, que le fer dont ils sont bardés rend encore plus terribles. [18] Si quelques-uns d'entre eux résistent, comment pourront-ils à la fois combattre contre nos cavaliers, combattre contre notre phalange, combattre contre nos tours ? Car les soldats des tours nous viendront en aide : en frappant les ennemis, ils réduiront leur action à l'impuissance. Cependant, si vous avez encore besoin de quelque chose, dites le-moi. Avec l'aide des dieux, nous ne manquerons de rien. [19] Si quelqu'un a quelque chose à dire, qu'il parle : sinon, allez invoquer les dieux à qui 359 nous venons de sacrifier, et puis retournez à vos compagnies ; [20] que chacun de vous leur rappelle séparément ce que je viens de vous dire à tous ; montrez-vous à ceux que vous commandez, dignes de votre commandement, par une contenance ferme, comme vos traits et vos discours. »

(01) Le talent, poids, était de 26 kilogrammes. (02). Ceux qui sont chargés de faire ou de réparer les armes ; les armuriers,

DE XENOPHON

CYROPÉDIE OU ÉDUCATION DE CYRUS.

LIVRE VII.

CHAPITRE PREMIER. L’armée de Cyrus s’avance au combat. — Dernières instructions de Cyrus à ses soldats. — Bataille : défaite de Crésus ; mort d’Abradatas. — Résistance des Egyptiens ; ils sont vaincus par Cyrus.

[1] Après les prières adressées aux dieux, chacun va reprendre son rang. Cyrus était encore occupé aux sacrifices, lorsque des serviteurs apportent pour lui et pour sa suite de quoi boire et de quoi manger. Cyrus, sans plus tarder, commence son repas et en donne une part immédiate à ceux qui le demandent : faisant ensuite des libations et adressant aux dieux des prières, il boit, et ceux qui sont autour de lui suivent son exemple. Après quoi, suppliant Jupiter paternel de lui servir de guide et d’appui, il monte à cheval et ordonne à sa troupe de le suivre. [2] Tous ceux qui la composent portent la même armure que Cyrus, tuniques de pourpre, cuirasses et casques d’airain, panaches blancs, sabres et javelots de bois de cormier, un à chacun. Les chevaux ont le chanfrein, le poitrail et les flancs couverts de bandes d’airain ; et c’est du même métal que sont les cuissards des cavaliers. La seule différence qu’il y ait entre les armes de Cyrus et celles de sa troupe, c’est que ces dernières sont couvertes d’un vernis d’or, et que celles de Cyrus sont brillantes comme un miroir.

[3] Au moment où, monté à cheval, il s’arrête pour voir de quel côté il va se diriger, la voix du tonnerre se fait entendre à droite. Il s’écrie alors : « Nous te suivrons, souverain Jupiter ! » Et il s’élance, ayant à sa droite Chrysantas, commandant de la cavalerie, que suivent ses cavaliers, et à sa gauche Arsamas et les fantassins. [4] Il leur recommande d’avoir l’œil sur son étendard et de marcher d’un pas égal. Or, il avait pour étendard une aigle 361 d’or éployée au bout d’une longue pique ; et c’est encore aujourd’hui l’étendard du roi de Perse.

[5] Avant d’apercevoir l’ennemi, Cyrus fait faire halte trois jours à son armée. Enfin, après une marche de vingt stades, on commence à découvrir l’armée ennemie venant à la rencontre de celle de Cyrus. Lorsqu’on est en présence, Crésus, ayant remarqué que son front déborde considérablement de droite et de gauche celui de Cyrus, fait faire halte à sa phalange, ce qui était nécessaire pour se former en demi-cercle, et ordonne que les deux extrémités se courbent en forme de gamma, pour assaillir de toutes parts à la fois. [6] Cyrus, apercevant ce mouvement, ne s’arrête point, et ne change rien à l’ordre de sa marche ; mais observant que dans la courbe qu’ils décrivent, les ennemis s’étendent beaucoup sur les ailes :

« Vois-tu, Chrysantas, dit-il, quelle courbe ils décrivent ?

— Je vois bien, répond Chrysantas, et j’en suis étonné : il me semble que ces ailes s’éloignent beaucoup de leur phalange.

— Oui, par Jupiter, dit Cyrus, mais beaucoup aussi de la nôtre.

— Et pourquoi ?

— Il est évident qu’ils ont peur que, les ailes s’approchant de nous quand la phalange est encore loin, nous ne fondions sur eux.

— Mais, dit Chrysantas, comment ces différents corps, séparés les uns des autres par un si grand intervalle, pourront-ils se secourir mutuellement ?

— Il est clair dit Cyrus, que, quand les ailes auront pris assez de terrain, elles tourneront sur nos flancs, et, marchant à nous en bataille, nous attaqueront de tous côtés à la fois.

[8] — Crois-tu, dit Chrysantas, qu’ils aient là un bon plan ?

— Oui, d’après ce qu’ils voient ; mais, étant donné ce qu’ils ne voient pas, leur plan est plus mauvais que s’ils nous attaquaient de front. En attendant, toi, Arsamas, conduis l’infanterie au petit pas comme tu me vois marcher, et toi, Chrysantas, suis avec la cavalerie du même pas qu’Arsamas. Pour moi, je vais me porter à l’endroit d’où je crois bon de faire la première attaque. En passant, je verrai si tout va bien. [9] Une fois là, lors que nous serons prêts d’en venir aux mains, j’entonnerai le péan, et vous vous hâterez aussitôt que l’attaque commencera. Or, vous le jugerez facilement, je crois, au bruit qui se fera entendre. Abradatas s’élancera avec les chars contre l’ennemi ; l’ordre va lui en être donné. Vous devrez suivre du plus près possible ceux qui sont sur les chars : ce sera le moyen de tomber sur les ennemis en proie au plus grand désordre. Pour moi, je vous rejoindrai le plus tôt possible, afin de poursuivre les fuyards, si les dieux le veulent. »

362 [10] Après avoir ainsi parlé et donné pour mot de ralliement : Jupiter sauveur et conducteur, Cyrus se met en marche. En passant entre les chars et les thoracophores, tous ceux qu’il aperçoit dans les rangs il leur dit :

« Soldats, quel bonheur pour moi de voir votre figure ! » A d’autres : « Songez, soldats, qu’il s’agit aujourd’hui non-seulement d’une victoire, mais des fruits de la victoire précédente et du bonheur de toute la vie ! »

A d’autres encore :

« Camarades, à dater d’aujourd’hui, nous n’aurons plus à accuser les dieux : ils nous ont donné l’occasion d’acquérir des biens dont le nombre égale la grandeur. [12] Mais nous, soldats, soyons braves ! »

Et plus loin :

« Soldats, à quel plus bel écot que celui-ci pourrions-nous mutuellement nous inviter ? Il est permis à dos hommes de cœur de se donner réciproquement de grands biens. »

[13] Et ailleurs :

« Vous le savez, je crois, soldats : le prix de la victoire est aujourd’hui de poursuivre, de frapper, de tuer, de conquérir, de se faire un nom, d’être libre, de commander : pour les lâches, c’est évidemment le contraire. Que celui qui s’aime, combatte donc avec moi. Je ne donnerai l’exemple ni de la lâcheté, ni d’aucune action honteuse. »

[14] S’il rencontre quelques-uns des soldats qui ont combattu à la première bataille, il leur dit :

« Et vous, amis, que vous dirai-}e ? Vous savez comment les braves passent leur temps un jour de combat, et comment les lâches ! »

[15] Lorsque, en continuant sa route, il est arrivé auprès d’Abradatas, il s’arrête. Abradatas donne les rênes à son écuyer et se rend auprès de Cyrus : les chefs de l’infanterie et les conducteurs de chars qui sont à portée accourent également. Alors Cyrus, les voyant réunis :

« Abradatas, lui dit-il, la divinité a voulu ce que tu voulais ; elle t’a jugé digne, toi et les tiens, de marcher au premier rang. Souviens-toi, quand il faudra combattre, que les Perses vous verront, vous suivront et ne souffriront pas que vous vous exposiez seuls au danger. »

[16] Abradatas répond :

« Autant que j’en puis juger, Cyrus, tout ira bien de ce côté, mais j’ai de l’inquiétude pour nos flancs : je crois que ceux des ennemis, forts en chars et en troupes de toute espèce, s’étendent sans que nous ayons à leur opposer que nos chars. Si mon poste ne m’était pas échu par le sort, j’aurais honte de l’occuper, tant il me semble que j’y suis en lieu sûr. »

[17] Cyrus reprend :

« Si tout va bien de ton côté, sois tranquille pour les flancs : avec l’aide des dieux, je te les ferai voir dégagés d’ennemis. Seulement n’attaque pas l’ennemi, je t’en conjure, avant que tu aies vu fuir ces mêmes troupes qui te font peur. »

Cyrus avait de ces 363 fiertés, quand le combat était sur le point de s’engager ; étant, au demeurant, l’homme le moins fier du monde.

« Lors donc, dit-il, que tu les verras fuir, compte que je suis déjà près de toi, et fonds sur eux : tu trouveras alors les ennemis profondément découragés et les tiens pleins d’assurance. [18] Mais tandis que tu en as encore le temps, Abradatas, visite tous les chars de ta division, engage les conducteurs à te seconder dans l’attaque, rassure-les par ton maintien, anime-les par l’espérance : excite en eux le désir d’être considérés comme les plus braves entre les autres divisions des chars ; car, sache-le bien, si tout marche avec succès, tous diront qu’il n’y a rien de plus profitable que la valeur. »

Abradatas remonte sur son char et exécute ces ordres.

[19] Cependant Cyrus s’était avancé jusqu’à l’aile gauche. Là se trouvait Hystaspe avec la moitié de la cavalerie perse. Cyrus l’appelant par son nom :

« Hystaspe, lui dit-il, tu le vois, nous avons besoin de ta promptitude ordinaire : car, si nous prenons les devants en tuant les ennemis, nous ne perdrons pas un homme.

[20] — Nous aurons soin, dit Hystaspe en riant, de ceux qui sont en face de nous, mais ordonne que les flancs de notre armée ne restent pas les bras croisés.

— Je vais y pourvoir, répond Cyrus : toi, Hystaspe, n’oublie pas que quiconque attendra des dieux l’avantage, doit se porter ensuite où les ennemis opposeraient une plus grande résistance. »

[21] Cela dit, il continue sa marche ; puis abordant le commandant des chars qui couvrait ce flanc, il lui dit :

« Je viens, prêt à vous secourir : dès que vous jugerez que nous avons attaqué l’extrémité des ennemis, vous vous efforcerez de passer à travers leurs rangs, car vous courrez beaucoup moins de risque en vous portant au delà qu’en restant en deçà. »

[22] S’étant ensuite porté derrière les chariots, il ordonne à Pharnouchus et à Artagersas de rester à leur poste avec mille fantassins et mille chevaux.

« Quand vous reconnaîtrez, dit-il, que je charge l’aile droite, tombez sur la gauche ; attaquez-la par la pointe, c’est la partie la plus faible ; mais maintenez-vous toujours en phalange, pour ne rien perdre de vos forces. Vous voyez les cavaliers des ennemis placés à l’extrémité de l’aile ; faites marcher à leur rencontre votre escadron de chameaux, et soyez sûrs qu’avant d’en venir aux mains, vous aurez de quoi rire aux dépens des ennemis. »

[23] Ces dispositions prises, Cyrus se porte vers la droite. Cependant Crésus, ayant remarqué que la phalange, dont il occupe le centre, est plus près de l’ennemi que les ailes qui se déploient, 364 les fait avertir par un signal de ne pas aller plus loin, et d’opérer un quart de conversion. Dès qu’elles ont fait halte, le visage tourné vers l’année de Cyrus, Crésus leur ordonne de nouveau de marcher en avant. [24] Alors trois phalanges s’ébranlent à la fois contre l’année de Cyrus, l’une de front, et les deux autres sur les flancs de droite et de gauche : le plus grand effroi se répand dans toute Tannée de Cyrus : semblable, en effet, à un petit carré renfermé dans un grand, ainsi Tannée de Cyrus est enfermée, sauf par derrière, par les ennemis, cavaliers, hoplites, peltophores, archers et chars.

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