Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 15)

Xénophon · Corps & Gouvernance

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

[25] Cependant, au commandement de Cyrus, ils font face de tous côtés à l’ennemi : de toutes parts règne un grand silence, dans l’attente de ce qui doit arriver. Mais aussitôt que Cyrus croit l’instant favorable, il entonne le péan, l’armée entière y répond : [26] de toutes parts un cri militaire appelle Ényalius (01) : Cyrus part à la tête d’un corps de cavalerie, prend en flanc l’aile droite des ennemis et pénètre à toute vitesse au milieu d’eux : un corps d’infanterie qui le suit, sans rompre son ordonnance, entame les rangs par différents endroits, et combat avec tout l’avantage d’une phalange sur une troupe qui prête le flanc ; de sorte que les ennemis s’enfuient en toute hâte.

[27] Artagersas, jugeant que Cyrus a commencé l’action, pousse son attaque par l’aile gauche, précédé des chameaux, suivant Tordre de Cyrus : les chevaux, même à une grande distance, ne peuvent soutenir la vue de ces animaux : tout hors d’eux-mêmes, ils fuient, se cachent, se renversent les uns sur les autres : c’est l’effet ordinaire des chameaux sur les chevaux, [28] Artagersas, avec sa troupe en bon ordre, charge l’ennemi en désordre, faisant de droite et de gauche avancer tous ses chars. Ceux qui cherchent à les éviter sont taillés en pièces par la troupe qui suit en ligne, et ceux qui veulent éviter la troupe sont écrasés par les chars.

[29] Abradatas n’attend pas davantage ; il s’écrie : « Suivez-moi, mes amis ! » et lâchant les rênes à ses chevaux, il les presse de l’aiguillon et les met en sang : tous les chars s’élancent avec une égale ardeur ; ceux des ennemis prennent la fuite, les uns emportant, les autres laissant les soldats qui y combattent. [30] Abradatas, après avoir percé cette ligne, fond sur la phalange égyptienne : il est suivi de ceux qu’il a rangés tout près de lui. Souvent ailleurs on a pu constater qu’il n’y a point de phalange 365 plus forte qu’un bataillon composé d’amis : on l’éprouva encore en cette occasion. Les amis, les commensaux d’Abradatas s’élancent avec lui, tandis que les conducteurs, voyant un épais bataillon d’Égyptiens tenir ferme, se replient sur les chars en fuite, et se sauvent avec eux. [31] Cependant les compagnons d’Abradatas, à l’endroit où leur attaque s’est portée, trouvent les Égyptiens si serrés qu’ils ne peuvent s’ouvrir : aussi, la plupart sont renversés et broyés à leur place et avec leurs armes, sous les pieds des chevaux qui les heurtent, sous les roues : partout où les faux sont lancées, elles tranchent tout avec violence, armes et corps. [32] Dans ce tumulte inexprimable, les roues s’étant embarrassées au milieu d’un monceau de débris de toute espèce, le char d’Abradatas verse et l’entraîne avec ses compagnons : là, ces braves guerriers meurent percés de coups. Les Perses, qui les suivent par la brèche qu’ont faite Abradatas et les siens, fondent sur l’ennemi en désordre, et en font un grand carnage ; lorsque ceux des Égyptiens qui n’ont pas encore souffert, et ils sont nombreux, s’avancent contre les Perses, [33] il se fait alors un combat terrible par les piques, les javelots et les sabres. Les Égyptiens ont l’avantage du nombre et celui des armes : leurs piques, comme encore aujourd’hui, sont fortes et longues ; leurs boucliers, bien plus propres à couvrir le corps et à repousser les coups que les cuirasses et les boucliers ordinaires, attachés qu’ils sont aux épaules. Ils s’avancent donc tenant leurs boucliers serrés, et font une vigoureuse attaque. [34] Les Perses, qui n’ont à leur opposer que les boucliers d’osier qu’ils tiennent à la main, sont contraints de plier : ils reculent, mais sans tourner le dos à l’ennemi, frappant et frappés, jusqu’à ce qu’ils soient à l’abri sous les machines. Là, les Égyptiens sont frappés par les traits lancés des tours ; en même temps la réserve empêche de fuir les archers et les gens de trait et les force, le sabre au poing, de lancer leurs dards et leurs flèches : [35] le carnage est horrible : ce n’est que cliquetis d’armes et de traits de toute espèce, ce ne sont que cris de soldats qui s’appellent, qui s’encouragent, qui implorent les dieux.

[36] En ce moment, Cyrus arrive, poursuivant tout ce qui se présente devant lui. Voyant que les Perses ont lâché pied, il en est affligé, mais, jugeant que le moyen le plus prompt d’arrêter les progrès des ennemis, c’est de les prendre par derrière, il ordonne à sa troupe de le suivre, tourne vers la queue, tombe sur eux avant d’être aperçu, et en tue un grand nombre. [37] Les Égyptiens, l’apercevant alors, s’écrient que les ennemis les attaquent par 366 derrière et se retournent couverts de blessures : la mêlée s’engage alors entre fantassins et cavaliers : un soldat, renversé et foulé aux pieds sous le cheval de Cyrus, enfonce son sabre dans le ventre de l’animal : le cheval blessé se cabre et renverse Cyrus. [38] On voit alors combien il importe qu’un chef soit aimé de ceux qui l’entourent : tous jettent un cri, et se précipitent en combattant : on pousse, on est poussé, on frappe, on est frappé : enfin un garde de Cyrus saute de son cheval et y fait monter son maître. [39] A peine à cheval, Cyrus voit les Égyptiens battus de toutes parts. Hystaspe et Chrysantas sont là avec la cavalerie perse : Cyrus ordonne alors de ne pas presser davantage la phalange égyptienne, mais de l’inquiéter de loin avec les flèches et les traits : pour lui, il pique vers les machines ; et il s’avise de monter sur une des tours pour découvrir s’il ne reste plus de troupes ennemies qui tiennent encore. [40] Du sommet il voit la plaine couverte de chevaux, d’hommes, de chars fuyant, poursuivant, vainqueurs et vaincus : aucun corps qui résiste ne s’offre à ses regards, sauf les Égyptiens. Abandonnés sans ressource, ils se sont formés en cercle, préparant leurs armes de tous côtés en se couvrant de leurs boucliers : ainsi rangés, ils n’agissent point, mais ils ont beaucoup à souffrir. [41] Cyrus, admirant leur courage, et voyant avec pitié périr de si braves gens, fait retirer tous les assaillants et cesse le combat.

Il leur fait demander par un héraut s’ils aiment mieux mourir tous pour des lâches qui les ont abandonnés, que de sauver leur vie, sans rien perdre de leur réputation de bons soldats. Ils lui répondent :

« Pourrions-nous être sauvés, et passer pour de braves soldats ?

[42] — Oui, répond Cyrus, puisque nous voyons que vous êtes les seuls qui n’ayez pas lâché pied et qui combattiez encore.

— Mais, disent les Égyptiens, comment nous sauver sans déshonneur ?

— Vous pouvez, dit Cyrus, vous sauver sans trahir vos alliés, en nous rendant les armes, et en devenant les amis de ceux qui aiment mieux vous sauver que vous faire périr.

[43] — Mais si nous devenons tes amis, demandent-ils, que prétends-tu faire de nous ?

— Vous faire du bien et en recevoir de vous, dit Cyrus.

— Et quel sera ce bien, demandent les Égyptiens ?

— Je vous payerai une solde, dit Cyrus, double de celle que vous recevez, tant que nous serons en guerre : la paix faite, à tous ceux de vous qui voudront rester avec moi je donne des terres, des villes, des femmes, des serviteurs. »

[44] Ces propositions entendues, les Égyptiens demandent qu’on ne leur fasse point porter les armes contre Crésus : c’est le seul allié, disent-ils, dont 367 ils n’aient point à se plaindre. Pour le reste, ils y consentent, donnent leur foi et la reçoivent. [45] Voilà comment aujourd’hui même encore les Égyptiens, après s’être attachés à Cyrus. sont fidèles au roi de Perse, Cyrus leur ayant donné, dans le haut pays, des villes qu’on nomme encore villes des Égyptiens, et de plus Larisse et Cyllène. situées près de Cymé, à peu de distance de la mer, que leurs descendants occupent encore de nos jours. Ce traité conclu, Cyrus part au commencement de la nuit et va camper à Thymbrara. [46] Dans ce combat, les Égyptiens furent les seuls de l’armée ennemie qui méritaient des éloges. Du côté de Cyrus, la cavalerie perse fut jugée la meilleure : aussi la cavalerie d’aujourd’hui conserve-t-elle le même équipement que celui que Cyrus avait établi. [47] Les chars armés de faux réussirent si parfaitement, que les rois de Perse en ont retenu l’usage : [48] les chameaux ne servirent qu’à effrayer les chevaux : ceux qui les montaient ne purent combattre avec la cavalerie ennemie, ni en être attaqués, les chevaux ayant refusé de s’approcher. Ainsi, quoiqu’ils paraissent avoir été utiles dans cette occasion, aucun bon soldat ne veut nourrir un chameau, pour le monter ou le dresser à la guerre : on leur a rendu leur ancien harnais et on les a renvoyés aux skeuophores.

CHAPITRE II (02).

Prise de Sardes. — Entrevue de Cyrus et de Crésus. — Crésus rappelle l’oracle d’Apollon et s’accuse d’imprudence. — Clémence de Cyrus envers Crésus.

[1] Les troupes de Cyrus ayant pris leur repas et posé les sentinelles, comme il était nécessaire, vont prendre du repos. Cependant Crésus fuyait vers Sardes avec son armée, et les différents peuples profitaient de la nuit pour s’éloigner au plus vite et gagner chacun leur pays. [2] A la pointe du jour, Cyrus marche vers Sardes : arrivé sur les remparts de la ville, il fait dresser les machines et préparer des échelles comme pour battre le mur. [3] Tout en dirigeant ces apprêts, il fait passer la nuit suivante, par le côté du rempart des Sardiens qui paraît le plus 368 escarpé, les Chaldéens et les Perses, guidés par un Perse qui devenu esclave de l’un des gardes de la citadelle, connaissait le chemin descendant au fleuve et remontant à la place. [4] A la nouvelle que l’ennemi est maître de la place, les Lydiens abandonnent leurs murailles et s’enfuient au plus vite de la ville. Au point du jour, Cyrus y entre et défend que personne quitte son rang. [5] Crésus, enfermé dans son palais, appelle Cyrus à grands cris. Mais Cyrus, laissant une garde autour de Crésus, se dirige vers la citadelle dont les siens sont maîtres. Il y voit les Perses gardant la place, comme ils le devaient, mais des Chaldéens il ne trouve que les armes abandonnées, les hommes s’étant mis à courir ça et là pour piller les maisons. Il mande aussitôt les chefs et leur ordonne de se retirer sur-le-champ de l’armée :

« Je ne souffrirai pas, dit-il, de voir une plus large part à des gens qui manquent à la discipline. Apprenez que, pour vous récompenser de m’avoir suivi dans cette expédition, j’avais résolu de vous rendre les plus riches des Chaldéens ; mais ne soyez pas surpris si, en vous retirant, vous êtes attaqués par de plus forts que vous. »

[7] En entendant ces mots, les Chaldéens effrayés supplient Cyrus de calmer sa colère et offrent de rapporter tout ce qu’ils ont pris. Cyrus répond qu’il n’en a pas besoin.

» Cependant, ajoute-t-il, si vous voulez apaiser ma colère, donnez tout ce butin à ceux qui sont demeures à la garde de la citadelle. Si les soldats s’aperçoivent que ceux qui ne quittent point leur poste sont mieux traités que les autres, tout ira bien. »

[8] Les Chaldéens font ce que prescrit Cyrus, et les soldats obéissants reçoivent une grande variété d’objets précieux. Cyrus fait camper ses troupes dans l’endroit de la ville qui leur paraît le plus convenable, et leur enjoint de rester sous les armes en prenant leur repas.

Ces mesures prises, il se fait amener Crésus. Dès que Crésus aperçoit Cyrus :

« Salut, maître, dit-il ; car la fortune t’assure désormais ce titre et me contraint à te le donner.

[10] — Salut également à toi, Crésus, car tous les deux nous sommes hommes. Voudrais-tu me donner un conseil ?

— Puissé-je, Cyrus, te dire quelque chose d’utile ! je croirai m’être utile à moi-même.

[11] — Ecoute-moi donc, Crésus. Je vois mes soldats, après avoir essuyé des fatigues et des périls sans nombre, maîtres de la ville la plus opulente de l’Asie après Babylone : il me paraît juste qu’ils en tirent profit. Car je doute que, s’ils ne recueillent aucun fruit de leurs travaux, je puisse les tenir longtemps dans l’obéissance. Je ne veux cependant pas leur donner la ville à 369 piller : car je crois que la ville serait désormais ruinée, et je suis sûr que les plus mauvais auraient la meilleure part du butin. »

[12] Crésus en entendant ces mots :

« Eh bien, permets-moi de dire à qui je veux des Lydiens que j’ai obtenu de toi que la ville ne fût pas pillée, qu’on ne les sépare ni de leurs femmes, ni de leurs enfants ; que je t’ai promis, pour prix de cette grâce, qu’ils t’apporteront d’eux-mêmes tout ce que Sardes renferme de précieux et de beau. [13] Je suis sûr qu’une fois instruits de cela, ils s’empresseront, hommes et femmes, de t’offrir tous les objets de quelque valeur qu’ils ont en leur possession. Une autre année, tu retrouveras la ville remplie de la même quantité de richesses : si tu la pilles, les arts eux-mêmes, qu’on dit la source de l’opulence, seront détruits. [14] Il te sera, du reste, permis, quand tu auras vu ce qu’on t’apporte, de changer d’avis et de te décider pour le pillage. Mais d’abord charge quelqu’un des tiens d’aller retirer mes trésors des mains de ceux à qui j’en avais confié la garde. »

Cyrus remercie Crésus, et fait ainsi qu’il le lui a conseillé ; puis, lui adressant la parole :

[15] « Dis-moi, maintenant, Crésus, à quoi ont abouti les réponses de l’oracle de Delphes : car on assure que tu as toujours honoré particulièrement Apollon et qu’en toutes circonstances tu n’agis que d’après ses conseils (03).

[16] — J’eusse voulu, Cyrus, qu’il en fût ainsi ; mais je n’ai eu recours à Apollon qu’après avoir fait tout le contraire de ce qu’il fallait pour mériter ses faveurs.

[17] — Comment cela, dit Cyrus ? dis-le moi : ce que tu dis là m’étonne. Avant d’interroger le dieu sur mes besoins, j’ai voulu éprouver s’il disait vrai. Or, les dieux, pas plus que les hommes beaux et bons, quand ils voient qu’on se défie d’eux, n’aiment ceux qui témoignent cette défiance. [18] Ayant donc reconnu mon erreur, et me trouvant éloigné de Delphes, j’envoie demander au dieu si j’aurais des enfants. [19] Il ne répond rien. Je lui offre quantité d’or, quantité d’argent, et je lui sacrifie des milliers de victimes, et le croyant propice, je lui demande ce que je dois faire pour avoir des enfants. [20] Il me répond que j’en aurai : il ne me trompait point : je devins père ; mais à quoi m’a-t-il servi de l’être ? L’un de mes fils est muet (04) : l’autre, nature d’élite, est mort à la fleur de l’âge (05). Accablé de ce double malheur, j’envoie demander au 370 dieu ce qu’il faut que je fasse pour vivre heureux la reste de ma vie ; il me répond :

Connais-toi donc, Crésus, et tu vivras heureux.

[21] Cet oracle me comble de joie ; je me figure qu’en m’imposant une chose aussi facile, le dieu m’accorde le bonheur. On peut, me dis-je, connaître ou ne pas connaître les autres, mais il me semble qu’il n’y a pas d’homme qui ne se connaisse lui-même. [22] Depuis ce moment donc j’ai vécu en paix, n’ayant eu sujet d’accuser la fortune qu’à la mort de mon fils. Mais du jour où je me suis laissé entraîner par l’Assyrien à vous faire la guerre, je me suis vu exposé à tous les dangers. Cependant je m’en suis retiré sans avoir éprouvé du mal ; ce qui fait que je n’accuse point le dieu : car, dès que j’eus reconnu que je n’étais pas en état de résister, je me retirai sans échec, grâce à la protection du dieu, et tous les miens avec moi. [23] Aujourd’hui, pour la seconde fois, séduit par mes richesses, par les prières de ceux qui me demandent de leur servir de chef, par les présents qu’ils me donnent, par les hommes dont les flatteries me font croire que je puis commander à qui je veux, que tous vont m’obéir, que je suis le plus grand des mortels ; enflé de ces propos, choisi par tous les rois d’alentour pour être leur général, j’accepte le commandement, me croyant déjà le plus grand des hommes, [24] et me méconnaissant moi-même, en me figurant que j’étais en état de lutter contre toi, issu du sang des dieux, toi le fils des rois, toi formé dès ton enfance à la vertu, tandis que le premier de mes aïeux qui fut roi obtint à la fois la liberté et le trône. Il est donc juste que, pour m’être ainsi méconnu, j’en porte la peine. [25] Mais à présent, Cyrus, je ma connais moi-même. Mais crois-tu que l’oracle d’Apollon soit vrai, quand il a dit que je serais heureux, dès que je me connaîtrais ? Je te fais cette question, parce qu’il me semble que tu peux y répondre sur-le-champ : il ne tient qu’à toi de le justifier. »

[26] Cyrus lui dit : « Donne-moi toi-même un conseil à ce sujet, Crésus : car, pour moi, quand je considère ta félicité passée, j’ai pitié de ta condition présente. Je te rends donc ta femme et tes filles, car on me dit que tu en as, tes amis, tes serviteurs et ta table servie comme autrefois. Seulement je t’interdis la guerre et les combats.

[27] — Par Jupiter, dit Crésus, ne cherche donc plus de réponse à la question relative à mon bonheur : je te le dis dès à présent, si tu fais ce que tu dis, la vie que les 371 hommes regardent comme la plus heureuse, et qui l’est, selon nous, sera désormais la mienne.

[28] — Et qui vit de cette vie si heureuse, dit Cyrus ?

— Ma femme, dit Crésus : elle a toujours partagé mes biens, mes plaisirs, mes jouissances, sans avoir aucun souci de se les procurer, sans se mêler de lia guerre ni des combats. Puisque tu parais me destiner l’état que je procurais à celle que je chéris le plus au monde, je crois devoir à Apollon de nouvelles marques de reconnaissance. »

[29] En entendant ces mots, Cyrus admire cette tranquillité d’âme. Dès lors il mène Crésus avec lui dans tous ses voyages, soit avec l’espoir d’en apprendre quelque chose d’utile, soit dans la pensée de mieux s’assurer de lui.

CHAPITRE III.

Funérailles d’Abradatas. — Mort volontaire de Panthéa. - Cyrus lait élever un monument aux deux époux.

[1] Tous les deux vont alors prendre du repos. Le lendemain, Cyrus, ayant convoqué ses amis et tous les chefs de l’armée, prépose les uns à la réception des trésors, et ordonne aux autres de prélever, sur les richesses que livre Crésus, la part que réclameront les mages pour les dieux, d’enfermer le reste dans des coffres et de le charger sur des chariots, puis de distribuer les chariots au sort, et de les faire marcher à la suite de l’armée, partout où l’on irait, afin d’avoir toujours sous la main de quoi récompenser chacun suivant son mérite. [2] On fait ce qu’il a ordonné.

Alors Cyrus fait appeler quelques-uns de ses serviteurs :

« Dites-moi, leur demande-t-il, quelqu’un de vous a-t-il vu Abradatas ? Je suis surpris que lui, qui jadis venait souvent auprès de moi, ne se rencontre nulle part. »

[3] Un des serviteurs lui répond :

« Maître, il n’est plus : il est mort dans le combat en poussant son char contre les Égyptiens. Tous les autres, dit-on, ses compagnons exceptés, ont tourné le dos, quand ils ont vu de près les troupes égyptiennes. [4] Et maintenant on dit que sa femme, après avoir enlevé son corps et l’avoir mis sur le chariot dont elle se sert ordinairement, l’a transporté sur les bords du Pactole. [5] Là, pendant que ses eunuques et ses serviteurs creusent sous une éminence voisine un tombeau pour le mort, 372 on dit que sa femme, assise à terre, soutient sur ses genoux la tête de son mari, qu’elle a revêtu de ses plus beaux vêtements. »

[6] En entendant ces mots, Cyrus se frappe la cuisse, et, sautant à cheval, court, suivi de mille cavaliers, à ce triste spectacle.

[6] Il ordonne d’abord à Gadatas et à Gobryas de prendre tout ce qu’il a de plus riches ornements, pour en revêtir cet ami mort en brave, et de le suivre ; puis, à ceux qui ont des troupeaux de bœufs, des chevaux, ou toute autre espèce de bétail, d’en amener un grand nombre à l’endroit où il se rend et qu’on leur désignera, pour les immoler à Abradatas.

[8] Dès qu’il aperçoit Panthéa, assise à terre et le corps de son mari gisant devant elle, il fond en larmes, et dit avec douleur :

« Hélas ! âme bonne et fidèle, tu es partie, tu nous as quittés. »

En même temps il prend la main du mort, mais cette main reste dans la sienne : un Égyptien l’avait coupée d’un coup de hache. [9] A cette vue, Cyrus sent redoubler sa douleur. Panthéa jette des cris lamentables, reprend cette main à Cyrus ; la baise et essaye de la rejoindre au bras :

[10] « Ah ! Cyrus, s’écrie-t-elle, voilà comme il est tout entier ! Mais à quoi te sert de le regretter ? C’est à cause de moi, Cyrus, qu’il en est venu là, et, peut-être aussi à cause de toi ! Insensée ! je l’engageais continuellement à se montrer, par ses actions, digne de ton amitié : et lui, il ne songeait point au sort qui l’attendait, mais aux moyens de te servir. Et cependant il est mort sans reproche : et moi, qui lui donnais ces conseils, je vis et je suis assise près de lui. »

[11] Durant tout ce temps, Cyrus fond en larmes sans prononcer une seule parole ; mais enfin rompant le silence :

« Oui, femme, il a eu la fin la plus glorieuse ; il est mort vainqueur. Accepte ce que je te donne pour son corps. »

Gobryas et Gadatas venaient d’apporter une grande quantité d’ornements précieux.

« D’autres honneurs, continue Cyrus, sache-le bien, lui sont encore réservés : on lui élèvera un tombeau digne de toi et de lui, et on immolera en son honneur les victimes qui conviennent à un brave. [12] Pour toi, tu ne resteras point sans appui : j’honorerai ta sagesse et tes autres vertus ; je te donnerai quelqu’un qui te conduise, où que tu veuilles aller. Dis-moi seulement où tu désires qu’on te mène. »

[13] Panthéa lui répond : « Ne te mets pas en peine, Cyrus : je ne te cacherai point vers qui j’ai dessein d’aller. »

[14] Après cet entretien Cyrus se retire, prenant en pitié la femme privée d’un tel mari, le mari qui ne doit plus revoir 373 une telle femme. Panthéa fait éloigner ses eunuques :

« Afin, dit-elle, de m’abandonner, comme je veux, à ma douleur. »

Elle ordonne à sa nourrice seule de rester, et lui recommande, quand elle sera morte, de couvrir son corps et celui de son mari du même tapis. La nourrice essaye par ses supplications de la détourner de son dessein ; mais, voyant que ses instances ne font que l’irriter, elle s’assied en pleurant. Panthéa, au même instant, tire un poignard, dont elle s’était depuis longtemps munie, se frappe, et posant la tête sur la poitrine de son mari, elle expire. La nourrice, poussant des cris douloureux, couvre les corps des deux époux, comme l’avait recommandé Panthéa. [15] Bientôt Cyrus apprend l’acte de Panthéa ; il arrive tout bouleversé, pour voir s’il peut encore la secourir. Les eunuques, voyant ce qui s’est passé, tirent tous les trois leurs poignards, et se percent dans l’endroit même où elle leur avait ordonné de se tenir. [16] Cyrus, après avoir assisté à ce triste spectacle, s’en va pénétré de douleur et d’admiration pour Panthéa. Par ses soins on rend aux morts les honneurs funèbres avec une très-grande pompe, et il leur fait élever un vaste monument. On dit que ce monument, érigé aux deux époux et aux eunuques, existe encore aujourd’hui, que sur une colonne élevée sont les noms du mari et de la femme écrits en caractères syriens, et que sur trois colonnes plus basses, on lit encore cette inscription : Porte-sceptres.

CHAPITRE IV.

Adusius met fin, par son adresse, aux factions des Cariens. - Hystaspe soumet la petite Phrygie. — Cyrus, suivi de Crésus, se dirige vers Babylone.

[1] Vers le même temps, les Cariens, divisés en factions qui se faisaient la guerre entre elles, ayant du reste des habitations sur des lieux forts, implorent des deux parts le secours de Cyrus. Cyrus était alors à Sardes, faisant construire des machines et des béliers, pour battre les places qui refuseraient de se soumettre. Avec lui était Adusius, Perse qui ne manquait ni de prudence ni de talents militaires, et doué de plus du don de persuader. Cyrus l’envoie en Carie et lui donne une armée. Les Ciliciens et les Cypriotes demandent à faire partie de l’ex- 374 pédition. [2] C’est pour cela que jamais Cyrus n’envoya chez eux de satrape perse et qu’il leur permit d’être gouvernés par des chefs du pays. Il se contenta de leur imposer un tribut, et, au besoin, l’obligation du service.

[3] Adusius, suivi de son armée, arrive en Carie : quelques envoyés des deux factions viennent lui offrir de le recevoir dans leurs murs, à condition de mettre à mal leurs adversaires. Adusius suit le même système avec les deux partis : il dit des deux côtés que leurs raisons sont très-justes, leur recommandant de tenir secrète leur intelligence avec lui, afin de mieux prendre les ennemis au dépourvu. Il demande des gages de foi, et aux Cariens le serment de recevoir des troupes dans leurs murs pour le bien de Cyrus et des Perses. De son côté, il jure d’y entrer sans mauvais dessein, et uniquement à l’avantage de ceux qui l’y recevront. [4] Cela fait, il assigne aux deux partis, à l’insu l’un de l’autre, la même nuit pour l’exécution de son projet ; il est introduit dans leurs forteresses respectives et s’y établit.

Le jour venu, assis au milieu de son armée, il mande les chefs les plus accrédités des deux factions. Ceux-ci, en se voyant les uns les autres, manifestent un vif dépit, convaincus qu’on les trompe, des deux parts. [5] Alors Adusius leur dit :

« Je vous ai promis, citoyens, d’entrer dans vos murs sans mauvais dessein et uniquement à l’avantage de ceux qui m’y recevraient. Si j’opprime l’un ou l’autre parti, je me croirai venu pour la ruine des Cariens ; nais si je rétablis parmi vous la paix et la sécurité de cultiver vos campagnes, je croirai n’être ici que pour votre bien. Vivez donc, dès ce soir, unis et en bonne intelligence ; labourez tranquillement vos terres, faites échange de familles et d’enfants. Si quelqu’un essaye d’enfreindre ce règlement, Cyrus et nous, nous serons ses ennemis. »

[6] Dès ce moment les portes des forteresses sont ouvertes, les rues pleines de gens qui vont se faire visite, les campagnes couvertes de laboureurs. On célèbre des fêtes en commun ; partout règnent ia paix et l’allégresse. [7] Les choses en étaient là, quand il arrive de la part de Cyrus des messagers qui lui demandent s’il n’a pas besoin de nouvelles troupes ou de machines. Adusius répond que son armée même peut être employée ailleurs : en effet, il la conduit hors du pays, laissant seulement des garnisons dans les forteresses. Les Cariens le pressent avec instance de ne les point quitter ; et, ne pouvant le retenir, ils envolent prier Cyrus de le leur donner pour satrape.

375 [8] Cependant Cyrus avait envoyé Hystaspe à la tête d’une armée dans la Phrygie, voisine de l’Hellespont. Aussitôt qu’Adusius est de retour, il reçoit ordre de prendre avec ses troupes la même route qu’Hystaspe, afin que les peuples de ces contrées se soumettent plus promptement à Hystaspe, en apprenant l’arrivée d’un renfort. [9] Les Grecs qui habitent les bords de la mer obtiennent, à force de présents, de ne point recevoir chez eux des troupes étrangères, à condition de payer un tribut et de suivre Cyrus à la guerre, partout où il les appellera. [10] Quant au roi des Phrygiens, ii se préparait à défendre vivement ses forteresses et à ne point céder : il avait formellement déclaré sa résolution ; mais, resté presque seul par la défection de ses principaux lieutenants, il finit par se jeter entre les bras d’Hystaspe et à la merci de Cyrus. Hystaspe établit des garnisons dans les places et sort du pays avec le reste de ses troupes, grossies d’une foule de cavaliers et de peltastes phrygiens. [11] Cyrus avait ordonné qu’après la jonction d’Adusius avec Hystaspe, les deux généraux emmèneraient, sans les désarmer, ceux d’entre les Phrygiens qui auraient embrassé son parti, et qu’ils ôteraient les armes et les chevaux à ceux qui auraient fait résistance, les réduisant à suivre l’armée avec des frondes.

Ainsi font-ils. [12] Cyrus alors quitte Sardes, en y laissant une forte garnison d’infanterie perse, accompagné de Crésus et suivi d’une grande quantité de chariots, portant une foule d’objets précieux. Avant le départ, Crésus, ayant dressé l’état exact de tout ce que porte chaque chariot, remet cet écrit à Cyrus en lui disant :

« Cyrus, avec cet état, tu sauras qui te rend fidèlement ou non ce qu’il avait sous sa garde.

[13] —Tu fais bien, répond Cyrus, de prendre cette précaution ; mais, comme ceux des miens à qui ces richesses seront confiées, y ont un droit légitime, en en volant quelque chose, ils se voleront eux-mêmes. »

Cependant, il en donne l’état à ses amis et aux chefs principaux, afin qu’ils puissent distinguer parmi les préposés ceux qui seront fidèles ou non. [14] Cyrus emmène avec eux quelques Lydiens qui lui avaient paru aimer les belles armes, les beaux chevaux, les beaux chars ; tous ceux qu’il voit prêts à faire ce qu’ils pensent lui agréer, il leur laisse les armes ; quant à ceux qu’il voit marcher à regret, il distribue leurs chevaux aux Perses qui font avec lui leur première campagne, jette leurs armes au feu, et les force de suivre une fronde à la main. [15] Il exige pareillement que tous ceux des prisonniers qui seront privés de leurs armes s’exercent à la fronde, espèce d’arme qu’il estime 376 très-convenable à des esclaves : non qu’il n’y ait des occasions où les frondeurs, mêlés à d’autres troupes, peuvent être d’une grande utilité, mais tous les frondeurs ensemble, s’ils ne sont pas joints à d’autres corps, ne sauraient tenir contre une poignée de soldats armés pour combattre de près.

[16] Cyrus, en se rendant de Sardes à Babylone, soumet les Phrygiens de la grande Phrygie, soumet les Cappadociens et réduit les Arabes sous son joug. Avec les armes de ces différents peuples, il équipe environ quarante mille cavaliers perses, et partage entre les alliés une grande partie des chevaux des vaincus. Enfin, il paraît devant Babylone à la tête d’une cavalerie nombreuse et d’une multitude infinie d’archers, d’acontistes et de frondeurs.

CHAPITRE V (06).

Premières opérations du siège de Babylone. — Prise de la ville. — Cyrus désire être traité en roi. — Son discours à ses amis. — Réponse d’Artabase et de Chrysantas. — Cyrus choisit des eunuques pour ses gardes du corps. — Discours sur l’organisation de la conduite des vainqueurs après leur conquête.

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