Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 2)

Xénophon · Corps & Gouvernance

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

[14] « Garçon, si tu restes avec moi, d’abord Sacas ne t’empêchera plus d’entrer chez moi, mais quand tu voudras entrer, cela dépendra de ta volonté : et même plus tu viendras, plus je t'en saurai gré. Ensuite tu te serviras de mes chevaux et de tant d’autres que tu voudras, et, quand tu t’en iras, tu emmènera ceux qu’il te plaira. Et puis encore, au repas, pour arriver à ce qui te paraît frugal, tu suivras la voie qui te fera plaisir. Et puis enfin, je te donne les bêtes qui sont actuellement dans le parc, et j’en ferai rassembler d’autres de toute espèce, afin que, dès que tu sauras monter à cheval, tu aies le plaisir de les poursuivre et de les tuer à coups de flèches ou de javelots, comme les grandes personnes. Je te donnerai aussi des enfante de ton âge pour jouer avec toi : et, si tu veux autre chose, tu n’as qu’à me le dire, rien ne te manquera. »

203 [15] Quand Astyage a fini de parler, Mandane. demande à Cyrus s’il veut rester ou partir. Celui-ci n’hésite point, il dit tout de suite qu’il vent rester. Sa mère lui ayant encore demandé pourquoi :

« Parce que, dit-il, chez nous, ma mère, je suis et je parais le plus habile de ceux de mon âge à tirer l’arc et à lancer le javelot ; mais ici je vois bien que je suis le plus faible de ceux de mon âge pour monter à cheval ; et, sache-le bien, mère, cela me chagrine beaucoup. Si tu me laisses ici, et que j’apprenne à monter à cheval, quand je serai chez les Perses, je pense que je vaincrai même les plus forts dans les exercices à pied, et que, quand je viendrai ici chez les Mèdes, j’essayerai, étant le meilleur des bons cavaliers, de venir en aide à mon grand-père. »

Sa mère lui dit :

[16] « Et la justice, garçon, comment l’apprendras-tu ici, puisque tes maîtres sont là-bas ?»

Cyrus répond :

« Mais, ma mère, je sais déjà parfaitement la justice.

— Comment sais-tu cela, dit Mandane ?

— Parce que le maître, voyant que je connaissais bien la justice, m’avait donné mission de juger les autres. Et même un jour je reçus des coups pour n’avoir pas bien jugé. [17] Voici quelle était l’affaire. Un enfant grand, qui avait une petite robe, déshabille un enfant petit qui avait une robe grande, lui met la sienne et se revêt de l’autre. Chargé de les juger, je décide qu’il vaut mieux que chacun d’eux ait la robe qui lui va. Alors le maître me frappe en disant que, quand je serais nommé juge de ce qui convient ou non, il faudrait juger comme j’avais fait, mais que, puisqu’il fallait décider auquel des deux était la robe, je devais considérer si celui qui l’avait prise de force devait plutôt l’avoir que celui qui l’avait faite ou achetée. Il ajoutait que ce qui est conforme aux lois est juste, tandis que ce qui est contraire aux lois est ty-rannique, et il voulait que le juge donnât toujours un suffrage conforme à la loi. Ainsi, ma mère, je sais parfaitement à présent. ce qui est juste ; et, s’il me manque encore quelque chose, mon grand-père me rapprendra.

[18] — Oui, mon garçon ; mais ce qui paraît juste à ton grand-père n’est pas reconnu pour tel chez les Perses. Ainsi, il s’est rendu maître absolu chez les Mèdes, et chez les Perses l’égalité c’est la justice. Ton père, tout le premier, ne fait que ce que l’État lui prescrit, ne reçoit que ce que l’État lui donne : la mesure pour lui n’est point son caprice, mais la loi. Afin donc de ne pas périr sous le fouet, quand tu serais chez nous, si tu venais après avoir appris de ton grand-père à être tyran au lieu de roi, évité ce qui consiste à se figurer qu’il faut avoir plus que les autres.

— Mais, ma mère, répond 204 Cyrus, ton père excelle à enseigner comment i} faut avoir pin tôt moins que plus. Eh ! ne vois-tu pas comment il a appris, à tous les Mèdes à se contenter de peu ? Ainsi sois tranquille, ton père ne me renverra ni moi, ni personne, instruit à désirer plu ? qu’il ne faut. »

CHAPITRE IV.

Cyrus se concilie l’amitié des Mèdes. — Preuve de son attachement à Astyage. — Qualités naïves de Cyrus. — Cyrus à la chasse. — Grande chasse donnée par Astyage. — Guerre entre les Assyriens et les Mèdes. — Premiers exploits de Cyrus. — Victoire des Mèdes. — Cyrus est rappelé par Cambyse. — Générosité de Cyrus envers ses compagnons.

[1] Telles étaient les causeries de Cyrus. Enfin sa mère s’en va ; Cyrus reste et est élevé chez Astyage. En peu de temps, il fait amitié avec ceux de son âge, et devient leur intime. Bientôt il gagne l’affection de leurs pères en les visitant, et en donnant des marques visibles de son attachement à leurs fils ; de sorte que, s’ils avaient quelque grâce à demander au roi, ils faisaient prier Cyrus par leurs enfants de l’obtenir pour eux. Or Cyrus, par bonté et par amour-propre, s’employait de son mieux à obtenir ce que les enfants lui demandaient. [2] De son côté, Astyage ne pouvait rien refuser de ce que lui demandait Cyrus ; et cherchait à lui être agréable. Car, durant une maladie ; Cyrus n’avait pas quitté son grand-père d’un seul instant ; il n’avait pas cessé de pleurer ; mais tout le monde l’avait vu en proie à la crainte que son grand-père ne mourût. Et si Astyage avait besoin de quelque chose la nuit, Cyrus le premier s’en apercevait et s’élançait le plus vite de tous, pour lui offrir ce qu’il pensait lui être agréable ; si bien qu’il avait complètement gagné Astyage.

[3] Cependant Cyrus était peut-être un peu bavard ; ce qui venait en partie de son éducation, qui l’obligeait perpétuellement à rendre compte à son maître de ce qu’il faisait, et d’entendre les raisons des autres, quand il jugeait. Ajoutez que, désireux de s’instruire, il adressait toujours des questions à ceux avec lesquels il se trouvait ; puis, quand les autres-le questionnaient, comme il avait l’esprit très-vif, il était prompt à la réplique : tout cela le rendait grand parleur. Seulement, 205 de même que pour le corps, les jeunes gens qui ont pris vite leur croissance, conservent cependant un air enfantin qui accuse leur âge, de même aussi chez Cyrus on ne trouvait aucune prétention, mais une sorte de naïveté simple et caressante, qui faisait qu’on préférait son babil à son silence quand on était avec-lui. [4] Toutefois, à mesure qu’avec la croissance il approcha de la puberté, il commença à parler moins et d’une voix moins tranchante : il devint même si modeste, qu’il rougissait, dès qu’il se trouvait avec des personnes plus âgées ; cette habitude pétulante de petit chien, d’aborder indistinctement tout le monde, finit par disparaître en lui. Il n’en était que plus posé et plus aimable dans les réunions. Dans les exercices où les jeunes gens se défient souvent les uns les autres, il ne provoquait jamais ses compagnons aux choses qu’il était assuré de faire mieux qu’eux ; mais dans celles où il savait qu’il était le moins adroit, il commençait en disant qu’il essayerait de les vaincre. Ainsi, il commençait en sautant à cheval, en lançant le javelot, en tirant l’arc de dessus un cheval, n’y étant point encore solide ; et vaincu, il riait de lui du meilleur cœur.

[5] Comme il ne se rebutait point d’un exercice parce qu’il y était faible, mais qu’il s’y attachait obstinément pour y devenir plus fort, il parvint d’abord bientôt à être de la force de ceux de son âge en équitation ; puis il les dépassa vite, grâce à son ardeur à cet exercice. Il ne tarda guère à dépeupler le parc de bêtes fauves, poursuivant, frappant, abattant ; si bien qu’Astyage ne savait plus où lui trouver du gibier. Cyrus, ayant remarqué que son bon vouloir à lui procurer beaucoup de bêtes vivantes demeurait sans effet, lui dit :

« Grand-père, pourquoi te donner tant de peine à chercher des bêtes ? Envoie-moi à la chasse avec mon oncle ; tout ce que je verrai de bêtes, je croirai qu’elles ont été élevées pour moi. »

[6] Cependant, malgré son vif désir de sortir en chasse, il ne pouvait pas encore, lui, un enfant, faire trop d’instances, mais il abordait son grand-père avec une grande réserve. Et comme il se plaignait jadis de Sacas, qui l'empêchait d’aller voir son grand-père, il était devenu pour lui-même un Sacas : car il ne l’abordait qu’après s’être assuré de l’opportunité ; et il priait Sacas de lui faire savoir le moment où il pourrait se présenter, et celui où il ne le devait pas ; de sorte que Sacas le chérissait tendrement, comme tous les autres.

[7] A la fin, Astyage, ayant remarqué qu’il avait une forte passion d’aller chasser au dehors, lui permit d’accompagner son oncle et 206 lui donna des gardes à cheval d’un certain âge, pour veiller sur lui dans les pas difficiles et contre les bêtes sauvages qui pourraient se présenter. Cyrus s’informe avec soin auprès de ceux qui le suivent, de quelles bêtes il faut se garder et quelles sont celles qu’on peut poursuivre en confiance. Ceux-ci lui disent que les ours, les lions, les sangliers et les léopards ont tué parfois beaucoup d’hommes qui s’en sont approchés ; mais que les cerfs, les chevreuils, les brebis et les onagres sont inoffensifs. Ils lui disent encore qu’il faut prendre garde aux mauvais chemins tout autant qu’aux bêtes, et que bien des gens se sont jetés dans des précipices, eux et leurs chevaux.

[8] Cyrus écoute tout cela avec beaucoup d’attention ; mais voyant partir un cerf, il oublie tout ce qu’il vient d’entendre, s’élance à sa poursuite et ne songe plus qu’à tenir la voie. Dans son élan, son cheval tombe sur les genoux et lui fait presque faire la culbute, mais Cyrus se retient de son mieux ; le cheval se relève, Cyrus entre en plaine, pousse au cerf son dard et le jette sur le flanc : c’était une grande et belle bête. Cyrus est au comble de la joie : les gardes arrivent au galop, le grondent et lui disent le danger qu’il a couru, et ajoutent qu’ils s’en plaindront. Cyrus, qui avait mis pied à terre, se tient debout et n’est pas content de leur réprimande. Mais il entend un cri, saute à cheval, comme plein d’enthousiasme, aperçoit un sanglier qui fond du côté opposé, se porte à sa rencontre, le vise avec adresse, le frappe en plein front et abat le sanglier.

[9] Son oncle ne peut s’empêcher de le gronder en voyant sa témérité ; mais Cyrus, pendant cette réprimande, le prie néanmoins de lui permettre d’emporter et de donner à son grand-père les deux bêtes qu’il a tuées. Son oncle, dit-on, lui répond :

« Mais s’il apprend que tu as chassé, non-seulement il te grondera, mais moi aussi pour t’avoir laissé faire.

— Eh bien, dit Cyrus, qu’il me fasse fouetter, s’il veut, après que je lui aurai donné ma chasse. Quant à toi, mon oncle, si tu le veux, punis-moi à ton gré, mais accorde-moi cette grâce. »

Alors Cyaxare finit par lui dire :

« Agis comme tu voudras ; car tu me fais l’effet à présent d’être notre roi. »

[10] Aussitôt Cyrus fait emporter les deux bêtes, les présente à son grand-père et lui dit qu’il les a chassées exprès pour lui. Il ne lui montre pas, il est vrai, les javelots, mais il les place tout sanglants où il pensait que son grand-père les verrait. Astyage lui dit donc :

« Oui, mon garçon, je reçois avec plaisir ce que tu me donnes ; cependant je n’ai pas tellement besoin 207 de tout cela, que tu t’exposes à des dangers. »

Cyrus répond .

« Si tu n’en as pas besoin, je te supplie, grand-père, donne-moi ces bêtes pour que je les distribue à mes compagnons d’âge.

— Eh bien, va, mon garçon, dit Astyage, prends-les, donne-les à qui tu voudras, et toutes celles qu’il te plaira parmi les autres. »

[11] Cyrus les prend, les donne aux enfants et leur dit en même temps :

« Enfants, que nous étions donc naïfs, quand nous chassions des bêtes dans le parc ! cela me produit l’effet d’une chasse à des bêtes attachées. D’abord elles étaient resserrées dans un petit espace ; puis chétives et pelées : celle-ci était boiteuse, celle-là mutilée ; mais les bêtes des montagnes et des prairies, comme je le ? ai trouvées belles, grandes et grasses ! Les cerfs, on eût juré qu’ils avaient des ailes et s’envolaient au ciel : les sangliers, comme on le dit des hommes braves, couraient sus à l’ennemi, et leur grosseur était telle qu’il n’y avait pas moyen de les manquer. Mortes, je l’assure, elles me paraissent plus belles que ne le sont en vie les bêtes captives dans nos enclos. Mais enfin, vos pères vous laisseront-ils aussi venir à la chasse ?

— Très-facilement sans doute, dirent-ils, si Astyage le prescrit. »

[12] Alors Cyrus leur dit :

« Et qui de vous se chargerait d’en parler à Astyage ?

— Mais qui donc, répondent-ils, est plus capable que toi de le convaincre ? »

Cyrus leur dit :

« Oui, mais par Jupiter, je ne sais pas, en vérité, ce que je suis devenu. Je n’ai plus le courage de parler à mon grand-père, ni même de le regarder en face. Si je fais des progrès dans ce sens-là, j’ai peur de devenir tout à fait un niais et un imbécile. Quand j’étais tout petit, il me semble que j’étais grand parleur. »

Les enfants lui disent :

« Voilà, certes, une fâcheuse affaire, si tu ne peux rien faire pour nous ; il faudra que nous en cherchions quelque autre pour demander ce qui dépend de toi. »

[13] Ces paroles piquent vivement Cyrus : il se retire sans dire un mot, s’encourage lui-même, et, après avoir rêvé aux moyens de rendre la proposition le moins désagréable possible à son grand-père, et d’obtenir pour lui et pour les enfants ce qu’ils désiraient, il va le trouver. Là, il commence ainsi :

« Dis-moi, grand-père, si un de tes serviteurs s’était enfui et que tu l’eusses repris, que lui ferais-tu ?

— Pas autre chose que de le mettre aux fers et le forcer à travailler.

— Et, s’il revenait de lui-même, comment ferais-tu ?

— Pas autre chose que le fouetter, afin qu’une commît plus la même faute, et puis je m’en servirais comme auparavant.

— Eh bien dit Cyrus, il faut te préparer à me fouetter 208 car je guette le moment de m’échapper et de prendre mes amis pour aller à la chasse. »

Alors Astyage :

« Tu as bien fait, dit-il, de me prévenir, et je te défends absolument de bouger. Il serait bien que pour quelques morceaux de chair l’enfant de ma fille s’égarât par ma faute. »

[14] En entendant cela, Cyrus obéit et demeure ; mais, morne et affligé, il passe le temps sans dire un mot. Alors Astyage, le voyant plongé dans ce profond chagrin, veut lui être agréable, et le conduire à la chasse. Il fait assembler force gens de pied et de cheval, ainsi que les enfants, et après avoir fait pousser les bêtes dans les terrains propres aux chevaux, il arrange une grande chasse. Suivi de son cortège royal, il vient lui-même et défend à qui que ce soit de lancer un seul trait avant que Cyrus soit las de la chasse ; mais Cyrus le prie de ne pas faire cette défense, et lui dit :

« Si tu veux, grand-père, que j’aie du plaisir à chasser, permets à tous ceux de mon âge de poursuivre à l’envi, et laisse chacun faire de son mieux. »

[15] Là-dessus, Astyage retire sa défense ; et, se tenant dans un lieu favorable, il regarde la troupe s’acharnant sur les bêtes, rivalisant, poursuivant, lançant des javelots. Surtout ce qui le ravit, c’est Cyrus, qui ne peut se taire de plaisir, mais qui, semblable à un chien de bonne race, jette les hauts cris en s’approchant du gibier, et appelle chacun par son nom. il se complaît à le voir railler l’un, et il le considère en louant un autre, sans la moindre apparence de jalousie. A la fin, Astyage fait emporter beaucoup de bêtes et s’en va. Et, par la suite, il était si charmé de cette chasse, que, toutes les fois qu’il le pouvait, il partait avec Cyrus, prenait avec lui un grand nombre de personnes, ainsi que les enfants, à cause de Cyrus. Cyrus passait donc ainsi la plus grande partie de son temps, divertissant et obligeant tout le monde, sans jamais faire aucun mal.

[16] Quand il fut près de quinze ou seize ans, le fils du roi des Assyriens, étant sur le point de se marier, voulut faire une grande chasse. Ayant donc entendu dire que, sur les frontières de son pays et celles des Mèdes, il y avait beaucoup de gibier, parce qu’on n’y avait pas chassé à cause de la guerre, il désira y aller. Mais, afin de chasser en toute sûreté, il prend avec lui un grand nombre, de cavaliers et de peltastes, destinés à lui amener le gibier hors des fourrés, dans les endroits labourables et praticables. Arrivé aux forteresses où il y avait garnison, il s’y arrête pour souper, afin de commencer la chasse dès le lendemain matin.

209 [17]

Le soir même, la garde qui devait relever l’autre arrive de la ville, fantassins et cavaliers. Il lui semble que cela fait une nombreuse armée, les deux gardes se trouvant réunies, et lui-même ayant amené pour sa part beaucoup de cavaliers et de fantassins. Il songe donc que ce serait un bel exploit d’aller butiner sur le territoire médique : il pense que cette entreprise serait plus brillante qu’une chasse, et qu’il en emporterait une grande quantité de bestiaux. S’étant donc levé de bonne heure, il fait avancer son armée, laisse les fantassins réunis sur les frontières, et s’approche lui-même, avec les chevaux, des forteresses des Mèdes, suivi de ses soldats les plus nombreux et les meilleurs : là il s’arrête, afin que les gardes des Mèdes ne fassent pas de sortie sur les coureurs, et il envoie le reste, par escadrons, battre la campagne de côté et d’autre, leur recommandant de fondre sur tout ce qui se présenterait et de le lui amener. Ainsi font-ils. [18] Astyage, averti que les ennemis sont dans le pays, part au secours de sa frontière avec les troupes qu’il avait auprès de lui. Son fils le suit avec des cavaliers rassemblés à la hâte, après lavoir donné aux autres troupes l’ordre de venir toutes au secours. Voyant les hommes des Assyriens en bon nombre, bien rangés, et leurs chevaux immobiles, les Mèdes font halte également. Cyrus, voyant tout le monde partir en masse, part lui-même et revêt alors pour la première fois ses armes ; il n’y comptait plus, tant il avait à cœur de se voir armé. Et, en effet, ces armes étaient magnifiques ; elles lui allaient admirablement, son grand-père les ayant fait faire à sa taille. Il s’arme donc, monte à cheval et part. Astyage est tout étonné de le voir arriver, ne sachant d’après quel ordre il venait. Il lui dit cependant de rester auprès de lui.

Cyrus, voyant les nombreux cavaliers qu’il avait en face, fait cette question :

« Est-ce que ce sont les ennemis, grand-père, ces gens qui se tiennent là tranquillement sur leurs chevaux ?

— Oui, ce sont les ennemis, dit Astyage.

— Et ceux là-bas qui galopent ?

— Également

— Par Jupiter, grand-père, dit Cyrus, ce sont de pauvres gens, et montés sur de pauvres chevaux, qui nous enlèvent nos biens sous nos yeux. Il faut détacher sur eux quelques-uns d’entre nous.

— Mais ne vois-tu pas, garçon, quelle longue file de cavaliers se développe pour soutenir les autres ? Si nous les attaquons, ils viendront nous couper par derrière : et nous ne sommes pas encore en force.

— Mais si tu restes pour attendre le renfort, ces gens-là auront 210 peur et ne bougeront pas, et les pillards lâcheront prise aussitôt qu’ils verront qu’on se porte sur eux. »

[20] Quand Cyrus a dit ces mots, Astyage trouve qu’il y a du bon dans son avis. Admirant sa prudence et son intelligence éveillée, il ordonne à son fils de prendre un escadron de cavalerie et de se porter sur ceux qui enlevaient le butin.

« Pour moi, dit-il, je me porterai sur les autres, s’ils font mine de remuer, et je les forcerai à ne faire attention qu’à nous. »

Cyaxare prend donc des chevaux et des hommes vigoureux et part au galop. Cyrus, les voyant partir, s’élance avec eux et marche promptement en tête, tandis que Cyaxare le suit et crie les autres ne demeurent point en arrière. En les voyant approcher, les maraudeurs laissent là leur butin et s’enfuient.

[21] Mais Cyrus et sa troupe leur coupent le chemin et frappent sur ceux qu’ils saisissent, Cyrus en tête ; tandis que ceux qui avaient gagné de vitesse par un autre côté, ils les poursuivent de près et ne les lâchent pas avant d’en avoir pris quelques-uns. Comme un chien de bonne race, mais sans expérience, se jette inconsidérément sur un sanglier, de même Cyrus se porte avec ardeur, ne songeant qu’à frapper celui qu’il saisit, et pas à autre chose. Cependant les ennemis, voyant le danger des leurs, font avancer la cavalerie de réserve, espérant que la poursuite cesserait, quand on apercevrait leur mouvement. [22] Mais Cyrus, sans reculer, appelle son oncle avec grands cris et grands transports de joie, et poussant avec force, il précipite la fuite des ennemis. Cyaxare le suit : il aurait eu honte sans doute devant son père : leurs gens viennent après, avec une grande ardeur de poursuite, même ceux qui, d’ordinaire, n’étaient pas très-braves contre l’ennemi. Mais quand Astyage voit d’une part leur poursuite inconsidérée, et de l’autre les ennemis serrés et bien rangés s’avançant à leur rencontre, il craint que son fils et Cyrus ne tombent sans ordre au milieu d’hommes bien préparés et n’éprouvent un échec, et s’élance vivement sur les ennemis. [23] De leur côté, les ennemis, voyant les Mèdes s’ébranler, font halte le javelot et la flèche en arrêt, s’imaginant que, quand les Mèdes seront à la portée du trait, ils s’arrêteront comme d’habitude. En effet, jusque-là, quand ils étaient proches, ils s’avançaient les uns contre les autres, et escarmouchaient souvent jusqu’au soir. Mais quand les ennemis voient leurs coureurs revenir sur eux à toute bride, Cyrus les serrer de près, et Astyage s’approcher avec ses chevaux jusqu’à la portée du trait, ils plient et prennent la fuite. Les autres, 211 les suivant au galop, en prennent un grand nombre, frappent ceux qu’ils prennent, hommes et chevaux, et tuent ceux qui tombent : on ne les quitte pas, avant d’être arrivés à l’infanterie assyrienne : mais là, craignant qu’il n’y eût quelque grande embuscade, l’on s’arrête.

[24] Astyage s’en retourne après cela, tout ravi de l’avantage remporté par sa cavalerie ; mais pour Cyrus, il ne sait que lui dire : il voyait bien qu’il était la cause- du succès ; mais il trouvait qu’il y avait de la folie dans son audace. En effet, au moment où tout le monde se retirait chez soi, Cyrus, resté seul, s’amusait à se promener à cheval pour regarder les morts. Ceux qui avaient ordre de le ramener, après avoir eu peine à l’arracher de là, le conduisent à Astyage ; mais il se cache derrière ceux qui remmènent, ayant remarqué le front courroucé de son grand-père à son aspect.

[25] Voilà ce qui se passa avec les Mèdes. Dès lors tous ont à la bouche le nom de Cyrus, soit dans leurs discours, soit dans leurs chansons ; et Astyage, qui déjà l’avait en estime, est alors plein d’admiration pour lui. Cambyse, père de Cyrus, est enchanté en apprenant ces nouvelles ; puis, quand on lui dit que Cyrus fait déjà les actions d’un homme, il le rappelle, pour lui faire achever son éducation à la façon nationale des Perses. On dit que Cyrus répond aussitôt qu’il est prêt à partir pour ne pas fâcher son père, ni se faire blâmer par ses compatriotes. Astyage d’ailleurs juge nécessaire de le renvoyer. Il lui donne à choisir parmi ses chevaux ceux qu’il désire prendre, lui fait encore plusieurs autres présents en le congédiant, pour montrer la tendresse qu’il a pour lui, et les grandes espérances qu’il a conçues de le voir un jour capable d’être utile à ses amis et de nuire à ses ennemis. Quand Cyrus part, tout le monde lui fait cortège à cheval, enfants, jeunes gens, hommes, vieillards, et Astyage aussi : et l’on dit qu’il n’y avait personne qui ne s’en allât en versant des larmes.

[26] On dit encore que Cyrus partit les yeux baignés de larmes, qu’il distribua à ses camarades d’âge une grande partie des dons qu’Astyage lui avait faits, et qu’à la fin il se dépouilla de sa robe médique pour la donner à quelqu’un, montrant par là qu’il le chérissait plus que tous les autres. Cependant on conte que ceux qui avaient pris et accepté les présents les renvoyèrent à Astyage. Astyage les reçut et les renvoya à Cyrus, qui les fit de nouveau remettre aux Mèdes, en disant :

« Grand-père, si tu veux que je revienne un jour auprès de toi sans rougir, per- 212 mets à chacun de garder ce que je lui ai donné. »

Astyage, en entendant cela, fit comme Cyrus le demandait.

[27] Il faut ici parler d’une anecdote amoureuse. On dit que quand Cyrus s’en allait et qu’on se séparait les uns des autres, ses parents le baisèrent sur la bouche, à la façon persique, comme le font encore les Perses aujourd’hui. Un certain Mède, homme beau et bon, avait été frappé depuis longtemps de la beauté de Cyrus. Quand il voit les parents lui donner le baiser, il s’arrête à l’écart ; puis, quand tout le monde est parti, il s’approche de Cyrus et lui dit :

« Suis-je donc le seul de tes parents que tu ne reconnaisses point, Cyrus ?

— Comment, lui dit Cyrus, est-ce que tu es aussi de mes parents ?

— Certainement, dit-il.

— C’est donc pour cela, dit Cyrus, que tu me regardais tant : car il me semble t'avoir vu souvent me regarder.

— Je voulais toujours m’approcher de toi, mais, par les dieux, j’avais honte.

— Il ne le fallait pas, dit Cyrus, étant un parent. »

Et cela dit, Cyrus s’avance et lui donne le baiser. [28] Le Mède ainsi baisé lui dit :

« Est-ce que c’est aussi chez les Perses la mode de donner le baiser aux parents ?

— Certainement ; quand il y a longtemps qu’ils ne se sont vus, ou quand ils se séparent les uns des autres.

— C’est donc le moment, dit le Mède, de me donner un second baiser, car je m’en vais comme tu vois. »

Cyrus lui donne un second baiser d’adieu, et l’autre s’en va. Ils n’avaient pas encore fait beaucoup de chemin, quand le Mède revient sur son cheval tout en sueur. Cyrus le voyant :

« Eh quoi ! dit-il, as-tu donc oublié quelqu’une des choses que tu voulais me dire ?

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