Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 3)
— Non, par Jupiter, mais j’arrive après bien longtemps.
— Par Jupiter, dit Cyrus, après bien peu de temps. — Comment ! après bien peu de temps ! dit le Mède ; tu ne sais donc pas, Cyrus, que même le temps de cligner l’œil me semble tout à fait long, parce que je ne te vois plus, toi qui es ce que tu es ? »
Alors Cyrus, passant des larmes au sourire, lui dit, en le quittant, de ne pas se mettre en peine, que dans peu il sera de retour, et qu’alors il aura pleine liberté de le voir à son aise, sans cligner de l’œil.
suite
(01) Nous conseillons aux lecteurs studieux, avant de commencer la Cyropédie, de lire dans le volume de l'Univers pittoresque qui contient la Perse, par M. L. Dubeux, les différentes traditions grecques relatives à l’histoire de Cyrus, p. 67 et suivantes. — Cf. BOSSUET, Hist. universelle.
(02) Fréret failt observer que les Hyrcanîens soumis par Cyrus ne doivent pas être confondus avec ceux de la mer Caspienne. Les Hyrcaniens de la Cyropédie étaient censés habiter le pays qui se trouve à quatre ou cinq journées au sud de la Babylonie. (Voy. Mém..de l'Acad. des Inssript., t. IV, p. 604 et suivantes.)
(03) On sait qu’il y avait deux Phrygies : la Petite, près de l’Hellespont, fameuse par la guerre de Troie, et la Grande, vers le centre de l’Asie Mineure.
(04) La Bactriane de Xénophon était dans la Mésobatène, entre l’Élymaïde et la Susiane, dans les Vallées du mont Cambalidus. Ce pays est habité de nos jours par les Bakhtïaris. Voy. Fréret à l’endroit cité.
(05) Peuple voisin de l’Arménie. La signification du mot Inde est très-vague chez les écrivains anciens.
(06) Les Saques ou Saces, étaient une peuplade scythique au N.-E. de l’empire des Perses. C'était, suivant Hérodote, VII, LXIV, le nom perso des Scythes.
(07) Cette conquête est attribuée par Hérodote à Cambyse, fils de Cyrus.
(08) Cent vingt mille, probablement sans compter les femmes, les enfants et les esclaves.
(09) On peut croire avec Weiske que le nom de Sacas est plutôt celui d’une fonction que d’un homme, en le dérivant du mol Sakkah, qui signifie boire dans les idiomes de l’Orient.
(10) Pour cette fonction du προγεύστης ou esclave dégustateur, cf. Tacite, Annales XII, LXVI.
DE XENOPHON
précédent
213 CHAPITRE V.
Cyrus en Perse. — Il reste encore un an dans la classe des enfants et entre dans celle des jeunes gens, où il se distingue par son exactitude et son zèle à remplir ses devoirs. — Ligue de l’Asie contre Cyaxare, successeur d’Astyage. — Cyrus est envoyé au secours de la Médie. — Son discours aux officiers de l’armée.
[1] Cyrus retourne donc en Perse, et l'on dit qu’il y demeure encore un an dans la classe des enfants. D’abord ses compagnons se moquent de lui à son retour, comme s’il avait appris à vivre mollement chez les Mèdes. Mais quand ils le voient manger et boire avec le même plaisir qu’eux-mêmes, quand ils remarquent que, lorsqu’il y a un régal dans une fête, il donne plutôt de sa portion qu’il n’en redemande ; quand ils voient, en outre, qu’il les surpasse également dans le reste, ceux de son âge s’inclinent devant lui. Après avoir traversé cette discipline, il entre parmi les adolescents. Là, il se place encore au-dessus d’eux, soit dans les exercices qu’il faut faire, soit par la patience qu’il faut déployer, respectant les vieillards, obéissant aux chefs.
[2] Cependant, avec le temps, Astyage meurt chez les Mèdes, et Cyaxare, fils d’Astyage et frère de la mère de Cyrus, prend le gouvernement des Mèdes. Le roi des Assyriens, après avoir soumis tous les Syriens, nation considérable, s’être rendu tributaires le roi des. Arabes et les Hyrcaniens, et s’être mis en guerre avec les Bactriens, se figure que, s’il peut affaiblir les Mèdes, il deviendra facilement maître de tous les peuples qui l’environnent. [3] Il députe donc à toutes les nations qui lui sont soumises, à Crésus, roi des Lydiens, au roi des Cappadociens, aux peuples des deux Phrygies, aux Cariens, aux Paphlagoniens aux Indiens, aux Ciliciens, calomniant les Mèdes et les Perses, disant que ces peuples grands, puissants, resserrés en un seul corps, se sont réunis par des mariages, et qu’ils lui font l’effet, si l’on ne se hâte de les affaiblir, de devoir aller subjugue chaque nation successivement. Les uns font alliance avec lui convaincus par ces discours, les autres gagnés par des présent et de l’argent ; car il en avait beaucoup.
[4] Cependant Cyaxare, fils d’Astyage, à la nouvelle de ces in- 214 trigues et des préparatifs des alliés ligués contre lui, prend lui même ses disposions du mieux qu’il peut. Il députe à la république des Perses et à Cambyse, mari de sa sœur et roi des Perses. Il députe aussi à Cyrus, le priant de tâcher de venir à a tête de l’armée, si la république des Perses envoyait quelques soldats. Car Cyrus, après avoir achevé les dix ans de l’adolescence, était déjà parmi les hommes faits. [5] Cyrus accepte, et les vieillards, après en avoir délibéré, le nomment chef de l’armée envoyée chez les Mèdes. Ils lui permettent de choisir deux cents des homotimes, et permettent à chacun de ceux-ci d’en prendre quatre du même rang : ils étaient donc tous ensemble au nombre de mille. Chacun de ces mille a ensuite la permission de choisir dans le peuple perse dix peltastes, dix frondeurs et dix archers. De la sorte, il y avait dix mille archers, dix mille peltastes, dix mille frondeurs, sans comprendre les mille homotimes. Telle était l’armée confiée à Cyrus. [6] À peine élu, il commence aussitôt par les dieux, obtient des présages favorables, et choisissait les deux cents, qui, à leur tour, choisissent les quatre, il les assemble et leur tient tout d’abord ce discours :
[7] « Amis, je vous ai choisis, non pour vous avoir éprouvés aujourd’hui pour la première fois, mais parce que je vous ai vus rechercher avec un laborieux empressement depuis votre enfance ce que notre cité considère comme beau, et ce qu’elle considère comme honteux, le rejeter sans réserve. Maintenant pourquoi ai-je voulu me voir élever à ce commandement, et pourquoi vous ai-je convoqués, je veux vous l’expliquer. [8] J’ai toujours eu l’idée que nos ancêtres n’étaient -pas pires que nous : car ils vivaient en pratiquant les exercices que nous nommons œuvres de vertu. Cependant quel bien leur manière d’être a-t-elle procuré à la république, je ne puis le voir encore. [9] Je ne crois pas toutefois que les hommes pratiquent une seule vertu pour que les bons n’en tirent pas plus avantage que les méchants. Ainsi ceux qui se privent des plaisirs présents, ne le font pas dans le dessein de n’en goûter jamais aucun ; c’est, au contraire, afin de se ménager, pour l’avenir une jouissance beaucoup plus grande au moyen de cette tempérance. Ceux qui désirent devenir habiles dans l’art de la parole, ne s’y exercent pas pour parler bien sans cesse en public mais ils espèrent, par leur talent de bien parler, convaincre les hommes et faire un jour des choses grandes et bonnes. Ceux qui se livrent aux exercices militaires, ne se proposent pas de passer leur vie à combattre ; mais ils pensent qu’en devenant habiles dans les 215 travaux guerriers, ils acquerront une grande fortune, uns grande prospérité, de brillants honneurs pour eux et pour leur pays.
[10] « Si quelques-uns, après avoir beaucoup travaillé, sont devenus incapables, par la vieillesse, d’en recueillir quelque fruit y je les comparerai à un homme qui, désirant devenir un bon agriculteur, sèmerait bien, planterait bien, mais qui, au moment de la récolte, laisserait son grain tombe à terre, au lieu de le recueillir. De même, un athlète qui, par beaucoup d’exercices, se serait rendu capable de vaincre, et qui resterai là sans lutter, me paraîtrait encourir justement le reproche de folie. [11] Pour nous, soldats, ne tombons point dans ce défaut, Et puisque nous savons que, dès l’enfance, nous avons été exercés pour les actions belles et bonnes, marchons contre les ennemis qui, je le sais les ayant vus, ne sont que des novices à lutter contre nous. Car je n’appelle pas antagonistes sérieux des hommes qui savent tirer de l’arc, lancer le javelot ou monter à cheval, et qui, s’il faut supporter la fatigue, en sont incapables : or, ceux-ci ne sont que des novices en fait de fatigue ; ni des hommes qui, lorsqu’il faut veiller, en sont incapables : or, ceux-ci ne sont que des novices en fait de veille ; ni des hommes qui, tout en étant capables de fatigue et de veille, ne savent pas se conduire avec des alliés et des ennemis : or, ceux-ci ne connaissent pas évidemment cette science, la plus importante de toutes.
[12] « Vous, au contraire, vous usez delà nuit, comme les autres du jour ; vous regardez le travail comme la source de bien vivre ; la faim vous sert d’assaisonnement, et vous buvez de l’eau avec plus de plaisir que les lions. Surtout vous possédée dans vos âmes la passion la plus belle pour un guerrier : vous aimez les louanges par-dessus tout le reste ; or, quand on aime les louanges, on doit acquérir ce qui les procure, on doit supporter, pour y atteindre toutes les fatigues, tous les dangers. [13] Si en vous parlant ainsi de vous-mêmes je pensais autrement, c’est moi-même que je tromperais. Car, si jamais vos actions venaient à me démentir, votre défaillance retomberait sur moi. Mais je suis sûr, grâce à votre expérience, à votre affection pour moi et à l’ignorance des ennemis, que ces espérances ne seront point trompées. Marchons avec confiance, puisque nous ne pouvons pas même être soupçonnés de convoiter injustement le bien d’autrui. Ce sont les ennemis dont les mains injustes commencent par nous attaquer ; ce sont des amis qui nous appel- 216 lent à leur défense. Y a-t-il rien de plus juste que de repousser une attaque, rien de plus beau que de secourir ses amis ?
« Je crois aussi que ce qui vous donne plus de confiance encore, c’est que je n’ai point négligé les dieux à notre départ. Pour avoir vécu longtemps avec moi, vous savez que non-seulement dans les grandes entreprises, mais même dans les petites, mon premier soin.est de commencer par les dieux, toujours. Enfin, que vous dirai-je ? Allez, choisissez, prenez les hommes qu’il vous faut, préparez tout le reste, et partez pour la Médie. Pour moi, je retourne auprès de mon père, et puis je pars, après m’être informé avant tout de l’état de. nos ennemis, et avoir tout préparé de mon mieux, pour que le succès, avec l’aide de Dieu, soit assuré à notre lutte. »
Tout s’exécute ainsi.
CHAPITRE VI (11).
Cyrus retourne auprès de Cambyse : ils s’entretiennent longuement des devoirs d’un bon général.
[1] Cyrus retourne à la maison, adresse des prières à Vesta nationale (12), à Jupiter national et aux autres dieux, et part pour l’armée. Son père lui fait la conduite. Quand ils sont hors de la maison, on dit que des éclairs brillèrent à leurs yeux et qu’on entendit des tonnerres de bon augure. Ces signes s’étant produits, ils marchent sans attendre d’autres présages que ces signes éclatants du grand Dieu. [2] Chemin faisant, le père de Cyrus lui adresse ainsi la parole :
« Oui, mon fils, les dieux propices et bienveillants favorisent ton expédition : les victimes l’attestent, et ces signes qui se manifestent dans le ciel. Toi-même tu le reconnais. Car je t’ai toujours instruit de ces pratiques, afin que tu comprennes directement les volontés des dieux sans autres interprètes, c’est-à-dire, que tu voies ce qui peut être vu, que tu entendes ce qui peut être entendu, et que tu ne sois pas à la discrétion des devins, qui, voulant te tromper, te disent autre chose que ce qui est annoncé par les dieux ; ou bien 217 encore afin que, si par hasard tu te trouves sans devin, loin d’être embarrassé d’expliquer les signes divins, la divination te fasse connaître la volonté des dieux et te mette en état d’y obéir.
[3] — Mon père, dit Cyrus, pour mériter que les dieux propices veuillent me conseiller, je continuerai toujours, tant que je le pourrai, de me conformer à ton langage. Car je me rappelle t’avoir entendu dire un jour qu’un moyen efficace d’obtenir ce qu’on souhaite des dieux aussi bien que des hommes, c’est de ne point attendre qu’on soit dans la détresse pour leur rendre hommage, mais que la prospérité est le moment même où il faut se souvenir des dieux ; tu disais également que c’est ainsi qu’on doit agir avec ses amis.
[4] — N’est-ce donc pas, mon fils, en raison même de ces maximes, que tu viens avec plus de plaisir prier les dieux, et que tu espères davantage obtenir ce que tu leur demandes, attendu que ta conscience ne te reproche point de les avoir négligés ?
— Cela est vrai, mon père, je considère les dieux comme des amis pour moi.
[5] — Te souvient-il aussi, mon fils, de ce que nous avons dit un jour à ce propos ? Les hommes qui savent ce que les dieux ont mis à notre portée, réussissent mieux que ceux qui les ignorent ; ceux qui travaillent vont plus vite que ceux qui demeurent oisifs ; le soin est une voie plus sûre que l’incurie, et il faut se montrer tel qu’on doit être, quand on veut demander quelques biens aux dieux.
[6] — Oui, par Jupiter, dit Cyrus, je me rappelle t’avoir entendu dire ces paroles ; et j’ai dû me rendre à l’évidence de ton langage. Je sais que tu disais encore qu’il n’est pas permis de demander aux dieux, quand on ne sait pas monter à cheval, de vaincre dans un combat à cheval ; quand on ne sait pas tirer de l’arc, de l’emporter en tirant de l’arc sur ceux qui le savent ; quand on ne sait pas gouverner, de vouloir sauver un vaisseau en le gouvernant ; quand on ne sème pas de grains, de demander de faire une bonne récolte ; quand on n’a rien fait pour se défendre à la guerre, de demander à n’être pas vaincu. Tout cela, en effet, est contraire aux lois établies par les dieux ; et tu disais que, quand on demande des choses injustes, il est aussi naturel de ne pas les obtenir des dieux, que de ne rien obtenir des hommes quand on leur demande des choses illégales.
[7] — Mais, as-tu donc oublié, mon fils, ce que nous disions encore moi et toi ? qu’il est beau pour un homme de pouvoir veiller à devenir lui-même beau et bon à toute épreuve, et de se procurer les moyens d’avoir largement le nécessaire, lui et ses serviteurs. Mais si c’est là un grand point 218 savoir gouverner les autres hommes de manière à leur procurer abondamment le nécessaire et les rendre tous tels qu’ils doivent être, nous paraissait une œuvre réellement admirable.
— Oui, par Jupiter, mon père, dit Cyrus, je me rappelle que tu disais delà. Aussi me semblait-il qu’une œuvre gigantesque, c’est de bien gouverner. Et maintenant même encore je suis dans la même idée, quand, en y réfléchissant, je considère le gouvernement en lui-même. Seulement, quand, regardant les autres hommes, je considère et ce que sont les gouvernants, et ce que sont particulièrement nos antagonistes, il me semble qu’il serait honteux de craindre ces gens-là et de ne pas vouloir les attaquer. En effet, je vois que tous, à commencer par nos alliés, s’imaginent que la principale différence entre le gouvernant et les gouvernés, c’est de faire meilleure chère, d’avoir plus d’or dans ses coffres, de dormir plus longtemps, de vivre en se donnant moins de peine que les gouvernés. Moi, au contraire, je pense que la différence entre le gouvernant et les gouvernés ne consiste pas dans la vie plus facile, mais dans une prévoyance plus active et un plus grand amour du travail.
[9] — Oui, mais, mon garçon, il y a des circonstances où il faut lutter non pas contre les hommes, mais contre les choses elles-mêmes, et il n’est pas toujours facile d’eu triompher sans obstacle. Par exemple, tu sais que, si ton armée n’a pas le nécessaire, ton commandement s’évanouira bientôt.
— Cela est vrai, mon père ; mais Cyraxare a dit qu’il fournira ce qu’il faut à tous ceux qui lui viennent d’ici, quel qu’en soit le nombre.
— Tu pars donc, mon garçon, sur la foi des richesses de Cyaxare ?
— Mais oui, dit Cyrus.
— Et sais-tu précisément ce qu’il a ?
— Non, par Jupiter, dit Cyrus, je n’en sais rien.
— Tu comptes donc sur ce que tu ne sais pas ? Ainsi, tu auras besoin de bien des choses, il te faut même, dès à présent, faire mille et mille dépenses, ne le sais-tu pas ?
— Je le sais, dit Cyrus.
— Et s’il n’a pas le moyen de dépenser, s’il ment avec connaissance de cause, comment ira ton armée ? Il est évident que cela n’ira pas bien.
— Alors, mon père, dit Cyrus, si tu vois quelque ressource qui s’ajoute aux miennes, tant que nous sommes encore en pays ami, dis-le-moi.
[10] — Tu me demandes, mon garçon, s’il y a quelque ressource qui s’ajoute aux tiennes ? Mais qui peut mieux trouver dès ressources que celui qui a la force en main ? Tu pars d’ici avec une infanterie qui n’a pas, j’en suis sûr, son égale au monde : la cavalerie des Mèdes, qui est très-forte va être ton alliée. 219 Quelle est alors la nation d’alentour qui ne s’empresse de te venir en aide soit par désir de te plaire, soit par crainte d’éprouver quelque mal ? Tu dois te concerter avec Cyaxare pour qu’il ne te manque rien de ce qu’il faut avoir ; et pour le courant, te ménager des ressources assurées. Mais retiens-moi bien ce point-ci, le plus essentiel de tous : il ne faut jamais attendre pour te procurer le nécessaire que la nécessité t’y oblige ; mais quand tu seras surtout dans l’abondance, songe à te munir contre la disette. Car, moins tu paraîtras avoir besoin de ce que Lu demandes, plus tu l’obtiendras facilement ; tes soldats n’auront rien à te reprocher, et de plus tu obtiendras le respect des autres. Si tu veux, selon ton pouvoir, faire du bien ou du mal à quelqu’un, tant que tes soldats auront le nécessaire, ils t’obéiront plus vite, et, sache-le bien, tu trouveras des paroles plus persuasives, quand on verra que, de plus, tu es en état de faire, si tu veux, du bien ou du mal.
[11] — Tout ce que tu dis, mon père, me paraît fort juste : ajoutons que ce que les soldats vont, dit-on, recevoir aujourd’hui, il n’y en a pas un qui m’en saura gré. Car ils savent à quelle condition Cyaxare les fait venir pour alliés ; tandis que, s’ils reçoivent de moi la moindre chose ; ils regarderont cela comme un honneur et ils en sauront, j’en suis sûr, un gré infini à celui qui leur aura donné. Quand on a une armée avec laquelle on peut servir ses amis à charge de revanche, et essayer de punir ses ennemis, et quand on néglige de se procurer des ressources, n’est-ce pas, selon toi, aussi honteux que d’avoir des champs, d’avoir des travailleurs pour y travailler et de laisser la terre en friche et inutile ? Aussi, pour ma part, jamais je ne négligerai le moyen de donner le nécessaire à mes soldats, soit en pays ami, soit en pays ennemi ; tu peux en être certain.
[12] — Mais n’y a-t-il pas, mon garçon, d’autres choses que nous croyions nécessaires de ne pas négliger ? T’en souviens-tu ?
— Comment aurais-je oublié le jour où je vins te demander de l’argent pour payer les leçons de celui qui prétendait m’avoir donné des leçons de stratégie ? En me le donnant, tu me fis à peu près cette question : « Dis-moi, mon garçon, l’homme à qui tu portes cet argent, t’a-t-il parlé de l’économie comme rentrant dans les devoirs d’un général ? Car enfin les soldats n’ont pas moins besoin de choses nécessaires, que les domestiques dans une maison. » Et lorsque, te disant la vérité, je te répondis qu’il ne m’en avait pas dit un mot, tu me demandas s’il m’avait touché quelque chose de la santé et de la vigueur, comme préoccu- 220 pations nécessaires du général au sujet de son armée. [13] Comme je te dis qu’il ne m’en avait point parlé, tu me demandas encore s’il ne m’avait point enseigné quelques ruses propres à rendre les alliés très-habiles dans chacun des travaux militaires. Je te dis qu’il ne m’en avait pas dit un mot, et alors que tu cherchas à savoir s’il m’avait appris comment je pourrais inspirer du courage à une armée, disant qu’en toute entreprise il y a une différence énorme entre le courage et la timidité, je te répondis qu’il n’en avait pas été question, et tu t’informas si, dans ses leçons, il m’avait donné quelques conseils sur le meilleur moyen de se faire obéir de son armée. [14] Je te répondis qu’il ne m’avait pas ouvert la bouche de tout cela, et enfin tu me demandas ce qu’il m’avait appris pour dire qu’il m’avait appris la stratégie. Je te répondis que c’était la tactique. Tu te mis à rire et à m’expliquer ensuite, en reprenant par les détails, à quoi pourrait servir la tactique, en fait de stratégie, sans les choses nécessaires ; à quoi, sans la santé, à quoi, sans savoir les ruses de guerre ; à quoi, sans l’obéissance. Et quand tu m’eus démontré clairement que la tactique est la moindre partie de la stratégie, comme je te demandais si tu étais en mesure de m’enseigner quelqu’une de ces choses, tu m’engageas à aller m’en entretenir auprès des hommes réputés bons stratégistes, et à m’informer comment chacune d’elles se pratique.
[15] « Depuis lors, j’ai toujours fréquenté ceux que j’entendais dire savants sur ces matières. Ainsi pour la nourriture, j’ai cru pouvoir m’en remettre aux soins de Cyaxare ; pour la santé, j’ai entendu dire et j’ai vu que, comme les villes qui veulent être en bonne santé se choisissent des médecins, les généraux emmènent avec eux des médecins pour leurs soldats : par conséquent, à peine entré en fonctions, je m’en suis préoccupé, et je crois, mon père, que j’ai avec moi des hommes habiles dans l’art médical. »
A cela le père de Cyrus lui répond :
[16] « Les gens dont tu parles, mon garçon, me font l’effet de certains raccommodeurs d’habits déchirés : les médecins, quand on est malade, viennent vous guérir ; mais pour toi, il y a une mesure plus noble à prendre relativement à la santé, c’est d’empêcher ton armée d’être malade : telle doit être ta préoccupation.
— Et quelle est la marche à suivre, mon père, pour arriver à cela ?
— Quand tu dois rester quelque temps au même endroit, aie soin avant tout de t’assurer d’un campement salubre ; et tu ne seras pas en défaut sur ce point, si tu t’en donnes la peine. Il n’est men- 221 tion chez les hommes que des endroits malsains ou salubres : et de plus, on a dans les deux cas des témoignages manifestes dans la constitution et dans le teint des habitants. Cependant il ne suffit pas de considérer la localité, mais il faut te souvenir des soins que tu prends toi-même pour conserver ta santé.
[17] — Par Jupiter, répond Cyrus, je veille avant tout à ne point trop me remplir ; c’est chose fort incommode ; puis je prends de l’exercice pour digérer ; et ce moyen me paraît excellent pour me conserver la santé et y ajouter de la vigueur.
— C’est bien, mon garçon, mais il faut penser aux autres.
— Oui, mon père ; mais les soldats ont-ils le temps de s’exercer le corps ?
— Par Jupiter, dit le père de Cyrus, ce n’est pas seulement une chose bonne, mais indispensable. Il faut qu’une armée, pour accomplir ses devoirs, ne cesse pas un instant de faire du mal aux ennemis, ou du bien à elle-même. Or, s’il est difficile, mon garçon, de nourrir un homme oisif, s’il est plus difficile de nourrir une maison entière, le plus difficile de tout c’est de nourrir une armée oisive. Car il y a dans une armée beaucoup de bouches qui mangent, qui se mettent en campagne avec très-peu de chose et qui consomment largement ce qu’on leur donne ; ainsi une armée ne doit pas rester oisive.
[18] —Tu veux dire, mon père, que, s’il n’y a rien à faire d’un laboureur paresseux, il n’y a rien à faire d’un général oisif.
— Aussi j’affirme qu’un général actif, si quelque dieu ne traverse son action, saura mettre sous nos yeux des soldats bien pourvus du nécessaire, et leur donner des corps bien portants.
— Quant aux manœuvres militaires, je pense, mon père, qu’il sera bon d’établir certaines luttes et de proposer un prix : ce sera un bon moyen d’encourager les soldats à bien faire et de les avoir tout préparés pour s’en servir au besoin.
— Tu as raison, mon garçon. En faisant cela, sois sûr que tu verras que tes troupes seront aussi bien dressées que des chœurs de danse.
[19] — Je te dirai encore, reprend Cyrus, que, pour donner du cœur aux soldats, je ne vois rien de meilleur que de remplir ses hommes de belles espérances.
— Oui, mon garçon ; mais c’est faire là comme si à la chasse on appelait toujours ses chiens du cri usité quand on aperçoit la bête. D’abord, je le sais bien, ils s’empressent d’obéir ; mais, si on les trompe plusieurs fois, ils finissent, même quand on les appelle réellement, au vu de la bête, par ne plus obéir. Il en est de même de l’espérance. Si l’on fait souvent entrevoir l’attente d’un bien mensonger, on finit par ne plus persuader, même quand on parle d’un espoir 222 qui est réel. Il faut donc se garder de parler, mon garçon, de choses qu’on ne sait point parfaitement, bien que parfois ce moyen ait réussi à d’autres. Quant aux exhortations réservées pour les grands dangers, il faut en ménager le plus possible le crédit.
— Oui, par Jupiter, tu me sembles, mon père, parler avec justesse, et cette conduite m’agrée ainsi. [20] Toutefois, en ce qui concerne l’art de rendre les soldats obéissants, je crois, mon père, en avoir quelque expérience. Car, dès mon enfance, tu m’as appris à t’obéir, puis, quand tu m’as mis aux mains des maîtres, ils m’ont fait suivre la même pratique ; enfin, lorsque nous étions parmi les adolescents, notre chef y donnait une scrupuleuse attention. Au reste, la plupart de nos lois ne m’ont pas semblé enseigner autre chose que ces deux principes, commander et obéir. Or, en y réfléchissant, je crois que ce qui conduit le mieux à obéir, c’est que l’obéissance soit louée et honorée, la désobéissance humiliée et punie.
[21] — Sans doute, mon garçon, c’est la marche à suivre pour te faire obéir par contrainte ; mais, ce qui vaut bien mieux, pour se faire obéir volontairement, il y a une voie beaucoup plus courte. Quand les hommes croient que quelqu’un sait mieux qu’eux ce qui est de leur intérêt, ils lui obéissent volontiers. C’est une remarque que tu peux faire dans mille circonstances, mais particulièrement chez les malades : ils s’empressent d’appeler les médecins pour se faire prescrire les remèdes nécessaires. Sur mer, tout l’équipage s’empresse d’obéir aux pilotes ; et généralement, quand on croit que quelqu’un connaît mieux la route, on n’hésite point à marcher derrière lui. Au contraire, quand on croit que l’obéissance peut tourner mal, on ne cède point aux punitions et l’on ne se laisse point séduire par les présents. Car jamais personne de gaieté de cœur ne reçoit des présents pour son propre mal.
[22] — Ainsi, mon père, tu dis qu’il n’y a rien de meilleur pour se faire obéir que de paraître plus habile que ceux auxquels on commande.
— C’est ce que je dis.
— Eh bien, mon père, comment arrive-t-on le plus vite à donner de soi cette opinion ?
— Il n’y a pas, mon garçon, de voie plus courte que de devenir habile dans les choses où tu souhaites paraître plus habile. Or, en parcourant, une à une, les différentes conditions, tu verras que ce que je t’ai dit est vrai. Si tu veux, n’étant pas bon laboureur, paraître bon laboureur, ou cavalier, ou médecin, ou joueur de flûte, ou toute autre profession, pense à tout ce dont il faudrait s’ingénier pour le paraître. Et même si tu gagnais quelques personnes pour te louer, afin de te donner de 223 la réputation, si tu achetais les plus beaux instruments pour chacun de ces métiers, tu pourrais d’abord tromper le monde ; mais, avant peu, quand on t’aurait mis à l’épreuve, tu serais découvert et tu passerais pour un charlatan.