Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 20)
428 [10] II leur était défendu de faire porter des vases de nuit aux repas, parce qu’on pensait que l’excès de la boisson énerve à la fois le corps et l’âme. La défense subsiste encore, mais ils boivent avec si peu de retenue, qu’au lieu de porter ces vases, ce sont eux qu’on remporte, parce qu’ils ne peuvent plus se tenir droits.
[11] C’était chez eux une pratique ancienne de ne jamais boire ni manger chemin faisant. et de ne se permettre publiquement aucun des besoins qui en sont la suite. Cette pratique subsiste encore, mais ils font des marches si courtes, que leur abstinence n’a rien de merveilleux.
[12] Autrefois, ils allaient si fréquemment à la chasse, que cet exercice suffisait pour tenir en haleine les hommes et les chevaux. Depuis que le roi Artaxercès et ses compagnons se sont adonnés au vin, ils ont renoncé à la chasse ; et si quelqu’un, pour s’entretenir dans l’habitude de la fatigue, a continué de chasser avec ses cavaliers, il s’est attiré la haine de ses égaux, qui lui en veulent d’être meilleur qu’ils ne sont.
[13] L’usage d’élever les enfants aux portes du palais s’est maintenu jusqu’à présent ; mais on néglige de leur enseigner à monter à cheval, parce qu’il n’y a plus d’endroits où ils puissent faire briller leur adresse. L’habitude que prenaient les enfants d’entendre juger des procès suivant la justice et d’apprendre ainsi à devenir justes, est également perdue. Ils voient trop clairement triompher ceux qui donnent davantage. [14] Les enfants apprenaient encore à connaître les propriétés des plantes que produit la terre, afin de s’en servir ou de s’en abstenir, suivant qu’elles sont salutaires ou nuisibles ; il semble maintenant qu’ils n’apprennent à les distinguer que pour être en état de faire le plus de mal possible : aussi n’est-il point de pays où l’on voie plus de monde tué ou gravement atteint par le poison.
[15] Leur vie est d’ailleurs beaucoup plus molle que du temps de Cyrus. Ils se ressentaient encore de l’éducation et de la tempérance des Perses, quoiqu’ils eussent déjà l’habit et la parure des Mèdes. Aujourd’hui, ils laissent s’éteindre en eux les mâles vertus des Perses, et ne conservent que la mollesse des Mèdes. [16] Je veux donner quelques preuves de leur relâchement. Quelques-uns ne se contentent pas d’être étendus sur des couches très-molles ; il faut que les pieds de leurs lits soient posés sur des tapis qui, en obéissant au poids, empêchent de sentir la résistance du plancher. Pour ce qui est du service de la table, 429 ils n’ont rien abandonné des inventions d’autrefois, mais ils s’ingénient tous les jours de raffinements nouveaux. Il en est de même des mets. Ils ont des inventeurs à gages dans les deux genres. [17] L’hiver, ils ne se bornent pas à se couvrir la tête, le corps et les pieds ; ils ont les mains garnies de fourrures épaisses, et les doigts dans des étuis (17). L’été, l’ombre des bois et des rochers ne leur suffit pas : ils ont recours à des procédés artificiels pour se faire de nouvelles ombres (18). [18] Ils ont un nombre infini de vases précieux, et ils en tirent vanité. Que tout ce luxe leur vienne par des moyens déshonnêtes, ils n’en rougissent nullement : tant ont fait chez eux de progrès l’injustice et l’amour des profits honteux.
[19] Jadis, c’était une coutume nationale de ne jamais paraître à pied dans les chemins, et le but de ce règlement était d’en faire de bons cavaliers ; aujourd’hui, ils ont plus de tapis sur leurs chevaux que sur leurs lits, et ils sont beaucoup moins curieux d’être bien à cheval que d’être assis mollement. [20] Pour ce qui regarde la guerre, comment ne seraient-ils pas aujourd’hui bien au-dessous de ce qu’ils étaient autrefois ? Au temps jadis, c’était une institution nationale suivie par ceux qui possédaient un domaine, d’y lever des cavaliers et de se joindre à l’armée ; et, lorsqu’il s’agissait de la défense du pays, les garnisons des places entraient en campagne moyennant la solde qu’on leur donnait. Aujourd’hui, portiers, boulangers, cuisiniers, échansons, baigneurs, valets chargés d’apporter ou de rapporter les plats, de mettre leurs maîtres au lit, de les réveiller, de les habiller, de les frotter, de les parfumer, de les ajuster en tout, voilà quels sont les gens dont les grands font des cavaliers, pour en toucher la solde. [21] Ils en composent une masse, mais une masse inutile pour la guerre. Il est un fait qui le prouve, c’est que leurs ennemis parcourent plus librement leur pays que leurs amis.
[22] Cyrus, afin d’empêcher les escarmouches, avait donné des cuirasses aux hommes et aux chevaux, avec un javelot chacun à la main, pour engager le combat de près. Maintenant on escarmouche de loin, mais on ne se bat jamais en en venant aux mains. [23] L’infanterie a encore pour se battre, comme du temps de Cyrus, le bouclier, le sabre, la sagaris ; mais elle n’a 430 pas le cœur d’en venir aux mains. [24] Les chars armés de faux ne sont plus employés à l’usage pour lequel Cyrus les avait fait construire. Par les récompenses dont il comblait les conducteurs, il les avait rendus bons et prêts à s’élancer au milieu de la mêlée. Aujourd’hui, on fait si peu de cas des conducteurs de chars, qu’on croit pouvoir parfaitement conduire sans y être exercé. [25] Il est vrai qu’ils s’élancent ; mais, avant d’avoir joint l’ennemi, les uns tombent sans le vouloir, les autres sautent en bas, de manière que les attelages, privés de conducteurs, causent plus de dommage aux amis qu’aux ennemis. [26] Au reste, ils savent bien eux-mêmes où ils en sont pour l’art militaire ; ils se mettent au-dessous des autres, et personne chez eux n’ose entrer en campagne sans avoir des Grecs dans son armée, soit pour se battre entre eux, soit pour se défendre contre les Grecs : car ils ont pour principe de ne jamais faire la guerre aux Grecs, sans avoir des Grecs de leur côté.
[27] Je crois avoir accompli l’œuvre que je m’étais proposée. Je dis que les Perses et les peuples placés sous leur dépendance, ont aujourd’hui beaucoup moins de respect pour les dieux, de piété envers leurs parents, d’équité les uns avec les autres, de bravoure à la guerre qu’ils n’en avaient autrefois. Si quelqu’un est d’un avis contraire au mien, qu’il examine leurs actions, et il trouvera qu’elles confirment ce que j’ai dit (19).
(01) « Avec ces amples vêtements, dit M. Adolphe Garnier, ce fard et surtout sa coiffure artificielle, Cyrus nous apparaît comme le précurseur de Louis XIV, et Xénophon comme son grand maître des cérémonies. » Mémoire sur Xénophon, p. 63. (02) Voyez, pour ce paragraphe, les judicieuses réflexions de M. Adolphe Garnier sur la découverte, faite par Xénophon, des bons effets de la division du travail. Mémoire sur Xénophon, p. 40 et suivantes. (03). Remarquons avec M. Adolphe Garnier ce qu’il y a de curieux à voir ainsi un républicain d’Athènes organiser le palais et l’administration d’un monarque persan. Mémoire sur Xénophon, p. 54. (04) Porteurs de piques, piquiers. (05) Voyez M. Adolphe Garnier, Mémoire sur Xénophon, p. 68 et 69
(06) Champ de course.
(07) Voy., pour ce passage, le Mémoire déjà cité de M. Adolphe Garnier, p. 32 et suivantes ; et cf. la délicieuse anecdote de Philippe et de Ménas dans Horace, Ép. VII du liv. I, notamment vers la fin.
(08) Quelques éditeurs regardent cette phrase comme une glose maladroitement introduite dans le texte.
(09) « Xénophon fait ordonner par Cyrus que les grandi du royaume se rendront chaque matin à la porte du palais pour prendre les ordres du prince. Il ajoute que cet usage est encore observé au moment où il écrit, et nous y voyons l’origine du nom de porte, qui désigne en Orient ce que nous appelons en Occident la cour, par souvenir du lieu ou le seigneur recevait ses vassaux. » ADOLPHE GARNIER. — Cf. plus haut, llv. VIII, chap. I.
(10) Ce sont les misssi dominici de Charlemagne.
(11) Il est curieux de voir ici l’origine de l’institution de la poste, l’un des plus admirables ressorts administratifs de notre temps.
(12) Voy. la traduction d’une partie de ce discours dans Cicéron, De la vieillesse, XXII.
(13) Ce récit contredit les traditions d’Hérodote et de Diodore de Sicile relatives à la mort violente de Cyrus ; mais ce n’est là que la dernière, et non la première contradiction que nous offre la Cyropédie.
(14) Le savant Dav. Schulz a essayé d’établir, par des argumente d’une certaine force, que cette conclusion n’est pas de Xénophon. Cette opinion a été réfutée par A. Bornemann.
(15) Cf. Expédition de Cyrus, II, V et VI.
(16) Rien de précis sur les deux personnages dont il est ici question.
(17) Voilà l’invention des gants.
(18) « Je vouldrois sçavoir quelle industrie c’estoit aux Perses, si anciennement, et en la naissance de la luxure, de se faire du vent frez et des ombrages à leur poste, comme dict Xenophon. » MONTAIGNE, Essais, III, IX.
(19) Nous ne pouvons mieux terminer nos observations marginales sur l’Éducation de Cyrus, que par ces lignes remarquables de Herder : « S’il est un prince dont l’histoire ressemble à une fiction, c’est assurément Cyrus, le fondateur de l’empire persan, soit que nous lisions les exploits de cet enfant des dieux, conquérant et législateur de tant de peuples divers, dans le récit des Hébreux et des Perses, soit que nous donnions la préférence à Hérodote ou à Xénophon. Sans doute, ce dernier historien, qui reçut de son maître l’idée d’une Cyropédie, a recueilli dans ses campagnes en Asie quelques traditions vraies sur la vie de son héros ; mais, comme Cyrus était mort depuis longtemps, il ne les a entendu raconter que dans ce style métaphorique, dont les orientaux se serrent toujours en parlant de leurs rois et de leurs grands hommes. Ainsi Xénophon fut pour Cyrus ce qu’Homère avait été pour Achille et pour Ulysse, quand il construisit sa fable sur quelques vérités. Peu nous importe, toutefois, lequel des deux ait surpassé l’autre en fictions. Il nous suffit de savoir que Cyrus a soumis l’Asie et fondé un empire qui s’étendait depuis l’Inde jusqu’à la Méditerranée. Si Xénophon a décrit avec les couleurs véritables les coutumes des anciens Perses, parmi lesquels Cyrus lut élevé, l’Allemand s’enorgueillira à bon droit de ce peuple, auquel ses ancêtres étaient probablement alliés de très-près, et la Cyropédie peut eue lue en sûreté par tous les princes de notre pays.
« Mais toi, grand et bon Cyrus, si ma voix pouvait se faire entendre jusque dans ta tombe à Pasagardes, te demanderais à tes cendres pourquoi tu te laissas entraîner ainsi à la gloire des conquêtes. Dans le cours rapide de tes victoires et de ta jeunesse, t’es-tu demandé une seule fois à quoi te serviraient, à toi et à la postérité, tant de nations, d’immenses contrées soumises à ta puissance ? Ton génie pouvait-il être présent partout, vivre et agir dans la suite des générations ? Partant, quel fardeau as-lu imposé à tes souverains, en les couvrant du manteau royal, que tant de richesses et d’ornements surchargeaient d’un poids accablant ? Il ne pouvait manquer de se déchirer en lambeaux, ou d’entraîner dans sa chute celui qui en était revêtu. Telle fut l’histoire de la Perse sous les successeurs de Cyrus. L’exemple de son génie aventureux avait tellement élevé leur audace, qu’ils cherchèrent à agrandir un empire qui ne pouvait que décroître. Ainsi, partout pillant et ravageant, l’ambition d’un ennemi qu’ils avaient provoqué ne tarda pas à les conduire à une fin déplorable. L’empire persan eut à peine deux siècles d’existence, et il est étonnant qu’il ait duré si longtemps ; car ses racines étaient si peu profondes, et ses branches si étendues, que chaque jour sa chute devenait plus inévitable. » HERDER, Idées sur une histoire de l’humanité, t. II, liv. Xll, II, p. 361 de la traduction d’Edgar Quinet.