Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 19)

Xénophon · Corps & Gouvernance

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Perses, et toi, Cyrus, j’ai pour vous, vous le savez, la plus vive affection : je suis, en effet, votre roi, et toi, Cyrus, tu es mon fils. Il est donc juste que tout ce que je crois avantageux 416 pour vous, je vous le communique. [23] Quand Cyrus s’est avancé à votre tête, vous avez agrandi sa personne en lui donnant une armée et en lui en confiant le commandement ; mais Cyrus, de son côté, en vous conduisant, vous a rendus, Perses, avec l’aide des dieux, glorieux parmi tous les hommes, respectés dans l’Asie tout entière : il a enrichi les braves qui ont fait la guerre avec lui, il a payé et nourri les soldats ; en établissant un corps de cavalerie perse, il a mis les Perses en état d’avoir toujours le dessus en rase campagne. [24] Si vous avez toujours les mêmes sentiments, vous serez entre vous une cause réciproque de grands biens ; mais si toi, Cyrus, enflé de l’on bonheur présent, tu veux commander aux Perses en vue de l’on intérêt personnel, et si vous autres, citoyens, jaloux de la puissance de Cyrus, vous essayez d’y porter atteinte, sachez-le, vous vous priverez réciproquement des plus grands biens. [25] Pour empêcher ce malheur, et pour vous assurer d’autres biens, offrez aux dieux un sacrifice en commun, et promettez-vous en leur présence, toi, Cyrus, que si quelqu’un entre à main armée dans la Perse, ou entreprend d’en détruire les lois, tu la défendras de toutes tes forces ; vous, Perses, que si quelqu’un cherche à dépouiller Cyrus de l’empire ou à détacher de son obéissance les nations qu’il a soumises, vous accourrez au secours de Cyrus, dès le premier appel. [26] Tant que je vivrai, le royaume des Perses restera entre mes mains ; quand je ne serai plus, il sera certainement à Cyrus, s’il me survit. Quand il viendra en Perse, ce sera lui qui offrira pour vous aux dieux les sacrifices que je leur offre aujourd’hui : lorsqu’il sera absent, vous ferez bien, je crois, de choisir celui que vous croirez le plus digne de votre race, afin qu’il accomplisse ce qu’exigent les dieux. »

[27] Les paroles de Cambyse sont approuvées de Cyrus et des magistrats perses ; ils acceptent la convention, et en prennent les dieux à témoin, et maintenant même encore les Perses et le roi sont fidèles à ce contrat.

Tout cela terminé, Cyrus quitte la Perse. Dès qu’il est de en Médie, il épouse, du consentement de son père et de sa mère, la fille de Cyaxare, dont on vante encore aujourd’hui la beauté. Selon quelques écrivains, celle qu’il épousa était sœur de sa mère ; mais alors cette enfant eût été une vieille femme (08). Les noces faites, Cyrus se met sur le chariot de voyage.

417 CHAPITRE VI.

Établissement de satrapes dans les provinces. — Recommandations que leur fait Cyrus. — Inspecteurs annuels. — Courriers pour les dépêches. — Soumission de toutes les contrées comprises entre la Syrie et la mer Erythrée, ainsi que de l’Egypte. — Résidences de Cyrus.

[1] Quand il fut de retour à Babylone, il crut à propos d’envoyer des satrapes dans les provinces conquises, avec cette restriction que les gouverneurs des places, et les chiliarques disséminés pour garder le pays, ne recevraient d’ordres que de lui seul. Il prenait cette mesure afin que, si quelque satrape, fier de ses richesses et de la multitude de ses vassaux, avait l’insolence de vouloir se rendre indépendant, il eût aussitôt contre lui les troupes mêmes du pays. [2] Cette résolution prise, il assemble les principaux chefs, pour instruire ceux qui vont dans les provinces à quelles conditions ils y vont : il croit que par là ils accepteront plus volontiers ses mesures ; tandis que, si l’on attendait qu’ils fussent en possession de leurs places, on les froisserait, parce qu’ils croiraient que c’est par défiance qu’on restreint leur autorité. [3] Quand ils sont assemblés, Cyrus leur parle ainsi :

« Mes amis, nous avons laissé des garnisons et des gouverneurs dans les villes que nous avons soumises. En partant, je leur ai donné l’ordre de ne se mêler d’aucune autre affaire que de garder leurs remparts. Je ne puis leur enlever leur pouvoir, puisqu’ils ont exactement suivi mes ordres ; mais il me paraît nécessaire d’envoyer des satrapes dans les provinces pour gouverner les habitants, lever les impôts, payer les garnisons, et veiller à tout ce qui leur incombe. [4] Il me paraît aussi nécessaire que ceux qui sont établis ici, et que je pourrai envoyer pour quelque mission dans ces pays, y aient en propriété des terres et des maisons, afin qu’en arrivant ils se trouvent logés chez eux et que les tributs nous parviennent ici. »

[5] Cela dit, Cyrus assigne à plusieurs de ses familiers des maisons et des vassaux dans la plupart des villes conquises ; et maintenant encore ces possessions, situées en différentes contrées de l’empire, appartiennent aux descendants de ceux à 418 qui elles turent données, quoiqu’ils demeurent eux-mêmes auprès du roi.

[6] « Il faut d’ailleurs, reprend Cyrus, que les satrapes qui doivent aller dans ces provinces soient ceux que nous croirons capables de nous envoyer ici ce qui s’y trouve de meilleur et de plus beau, afin que, sans sortir de chez nous, nous ayons part aux avantages de tous les pays ; et de fait, si quelque danger les menace, c’est nous qui devons les défendre. »

[7] Quand il a fini de parler, il distribue les gouvernements à ceux de ses amis qui les désirent aux conditions fixées, choisissant ceux qu’il croit les plus capables : en Arabie, il envoie Mégabyse ; en Cappadoce, Artabatas ; dans la grande Phrygie, Artacamas ; en Lycie et en Ionie, Chrysantas ; en Carie, Adusius, que les habitants avaient demandé ; dans la Phrygie, voisine de l’Hellespont, et dans l’Éolide, Phamuchus. [8] La Cilicie, Cypre et la Paphlagonie, ne reçoivent point de satrapes perses, parce qu’elles avaient suivi de bon gré Cyrus au siège de Babylone ; mais on les assujettit au tribut. [9] Ce que Cyrus établit alors subsiste encore aujourd’hui : les garnisons des places fortes sont restées dans la dépendance du roi, et les chiliarques en sont nommés par le roi, qui les inscrit sur ses états.

[10] Il recommande à tous les satrapes qu’il envoie d’imiter ce qu’ils lui voyaient faire : de former d’abord, tant des Perses qu’ils ont avec eux que de leurs alliés, un corps de cavalerie et de conducteurs de chars ; d’exiger de ceux qui possèdent des maisons et des terres dans l’étendue de leur gouvernement qu’ils se rendent à leurs portes (09), qu’ils observent la tempérance et viennent s’offrir d’eux-mêmes pour exécuter ce que le satrape voudra leur ordonner ; de faire élever les enfants sous leurs yeux, comme il le pratiquait dans son palais ; de mener souvent à la chasse les hommes faits qui viendraient à leurs portes, et de les entretenir, en même temps qu’eux-mêmes, dans les exercices militaires.

[11] « Celui d’entre vous, ajoute-t-il, qui, en raison de ses moyens, aura le plus grand nombre de chars, la meilleure et la la plus nombreuse cavalerie, peut s’assurer que je le récompenserai comme un brave et fidèle ami, comme un ferme sou- 419 tien des Perses et de mon empire. Que chez vous, ainsi que chez moi, les places d’honneur soient toujours occupées par les plus dignes ; que votre table, comme la mienne, soit assez abondamment servie pour nourrir d’abord votre maison, et pour en partager les mets à vos amis, afin d’honorer chaque jour ceux qui font quelque belle action. [12] Ayez des parcs, nourrissez-y des bêtes fauves ; ne prenez point de repas qui ne soit précédé d’un exercice, et ne souffrez point qu’on donne à manger à vos chevaux sans qu’ils aient travaillé. Avec toute la force que comporte la condition humaine, je ne pourrais, seul, vous défendre vous tous et vos biens : si je dois vous aider de ma valeur et de celle de mes braves compagnons, il faut que je trouve des alliés en vous et dans vos braves. [13] Je désire que vous compreniez bien que je n’ordonne à nos esclaves aucune des pratiques que je vous prescris, et que je n’exige rien sans essayer de le faire moi-même. En un mot, ce que je vous engage à imiter en moi, apprenez à ceux qui tiendront de vous une part d’autorité à l’imiter en vous. »

[14] Toutes les prescriptions données alors par Cyrus se sont maintenues jusqu’à nos jours. C’est ainsi que toutes les gardes sont dans la dépendance immédiate du roi ; les portes de tous les chefs sont également fréquentées ; toutes les maisons, grandes ou petites, sont administrées de la même manière ; partout, des places d’honneur sont réservées aux plus dignes ; partout, dans les marches, on observe l’ordre que j’ai dit, et partout, malgré la multiplicité des affaires, elles sont promptement expédiées par un petit nombre d’officiers. [15] Cyrus, après avoir instruit chacun de ses satrapes de la conduite à tenir et donné un corps de troupes à chacun, les congédie, en les avertissant de se tenir prêts pour entrer en campagne l’année suivante, et pour la revue des hommes, des armes, des chevaux et des chars.

[16] N’oublions pas qu’on doit aussi, dit-on, à Cyrus un établissement qui dure encore aujourd’hui. Tous les ans, un envoyé du roi, suivi d’une armée (10), parcourt les différentes provinces de l’empire : si les gouverneurs ont besoin de secours, il leur prête main-forte ; s’ils sont violents, il les ramène à la modération ; s’ils négligent de faire payer les tributs et de veiller, soit à la sûreté des habitants de leur province, soit à la culture des terres, en un mot, s’ils manquent à quelqu’un de leurs devoirs, 420 l’envoyé remédie au mal ; s’il ne le peut, il en fait part au roi. D’après ce rapport, le roi décide de ce qu’il doit faire du délinquant. C’est d’ordinaire parmi ceux dont on dit : « Voilà le fils du roi qui descend ! C’est le frère du roi ! C’est l’œil du roi ! » que sont choisis ces inspecteurs ; quelquefois même ils n’arrivent point à destination, chacun d’eux retournant sur ses pas, s’il plaît au roi de les rappeler.

[17] Voici encore une invention de Cyrus, fort utile pour l’immensité de son empire, et au moyen de laquelle il était promptement informé de tout ce qui se passait dans les contrées les plus éloignées. S’étant rendu compte de ce qu’un cheval peut faire par jour sans être excédé, il fit construire sur les routes des écuries distantes l’une de l’autre de ce même intervalle, et y fit mettre des chevaux et des gens chargés de les soigner : il devait y avoir dans chacune d’elles un homme intelligent pour recevoir les lettres apportées par un courrier, les remettre à un autre courrier, prendre soin des hommes et des chevaux qui arrivaient fatigués et en fournir de frais (11). [18] Quelquefois même la nuit ne retarde point la marche des courriers ; celui qui a couru le jour est remplacé par un autre qui se trouve prêt à courir la nuit : aussi a-t-on dit d’eux que les grues ne feraient pas aussi vite le même chemin. Si ce mot est exagéré, il est du moins certain qu’on ne peut voyager sur terre avec plus de vitesse. Or, c’est une chose excellente que, quand un fait est digne d’intérêt, on puisse y veiller sur-le-champ.

[19] L’année révolue, Cyrus rassemble son armée à Babylone. On prétend qu’elle était composée de douze myriades de cavaliers, de deux mille chars armés de faux, et de soixante myriades de fantassins. [20] Ces préparatifs rassemblés, il entreprend la fameuse expédition, dans laquelle il subjugue toutes les nations qui habitent les frontières de la Syrie jusqu’à la mer Erythrée : de là, son armée se dirigeant, dit-on, vers l’Egypte, l’Egypte est également conquise. [21] De sorte que son empire a de ce moment pour bornes, à l’orient, la mer Erythrée ; du côté de l’Ourse, le Pont-Euxin ; au couchant, l’île de Cypre et l’Egypte ; au midi, l’Ethiopie ; région dont les extrémités sont presque inhabitables, par la chaleur ou par le froid, par les inondations ou par la sécheresse. [22] Cyrus fixe son séjour au centre de ces différents pays, passant les sept mois d’hiver à Babylone, dont le climat 421 est chaud, les trois mois du printemps à Suse, et les deux mois de l’été à Ecbatane : ce qui a fait dire qu’il passait sa vie au milieu de la chaleur et de la fraîcheur du printemps.

[23] Il inspirait un tel attachement, qu’il n’était point de nation qui n’eût cru se manquer à elle-même, si elle avait négligé de lui offrir ses meilleures productions, fruits, animaux, ouvrages de l’art : chaque ville en faisait autant, et chaque particulier s’estimait riche, quand il avait pu lui faire un présent. En effet, Cyrus, après en avoir reçu des choses qu’ils avaient en abondance, leur donnait en échange celles qu’il savait leur manquer.

CHAPITRE VII.

Un songe avertit Cyrus de se préparer à mourir. — Discours de Cyrus mourant, à ses enfants et à ses amis. — Mort de Cyrus.

[1] Ainsi vécut Cyrus. Devenu vieux, il fit en Perse son septième voyage depuis l’établissement de son empire. Son père et sa mère, on le comprend, étaient morts depuis longues années A son arrivée, Cyrus offre les sacrifices accoutumés, commence la danse en l’honneur des dieux, suivant l’usage des Perses, et fait à tout le peuple les largesses habituelles ; [2] après quoi, s’étant retiré dans son palais, il s’y endort et a un songe. Il croit voir un personnage dont l’air majestueux n’est point d’un mortel, qui lui dit : « Prépare-toi, Cyrus, tu vas bientôt aller vers les dieux. » A la vue de ce songe, il s’éveille, et juge que la fin de sa vie est proche. [3] Il choisit alors des victimes, et, selon le rit perse, il va sacrifier sur les montagnes à Jupiter national, au soleil et aux autres divinités, en leur adressant cette prière :

« Jupiter national, soleil, et vous, dieux immortels, recevez ce sacrifice et ces actions de grâces qui terminent ma glorieuse carrière. Je vous remercie des avis que vous m’avez donnés, par les entrailles des victimes, les signes célestes, les augures, les voix, sur ce que j’avais à faire ou à éviter ; mais je vous ai surtout une grande reconnaissance de ce que je n’ai jamais méconnu votre appui, ni oublié jamais, dans mes prospérités, que j’étais homme. Je vous prie d’accorder dès à présent à mes enfants, à ma femme, à mes amis, à ma patrie, des jours heureux, et à moi une fin digne de ma vie. »

422 [4] Cela fait, Cyrus retourne au palais, et se couche pour prendre un peu de repos. A l’heure accoutumée, ceux qui étaient préposés au bain lui proposent de se baigner : il dit qu’il préfère se reposer. A l’heure habituelle, ceux qui étaient préposés au repas lui proposent de dîner : mais le cœur ne lui dit point de manger ; seulement, il paraît avoir soif, et il boit avec plaisir. [5] Le lendemain et le jour suivant, se trouvant dans le même état, il fait appeler ses fils. Il se trouvait que ceux-ci l’avaient accompagné et étaient en Perse : il appelle aussi ses amis, ainsi que les principaux magistrats de Perse ; quand ils sont tous présents, il commence ce discours (12) :

[6] « Mes enfants, et vous tous mes amis, ici présents, la fin de ma vie approche : je le reconnais clairement à plusieurs indices. Vous devez, quand je ne serai plus, me regarder comme bienheureux, et par suite, parler et agir en conséquence. Dans mon enfance, j’ai recueilli tous les avantages accordés aux enfants ; jeune homme, ceux de la jeunesse ; homme fait, ceux de l’âge mûr. A mesure que le temps marchait, j’ai toujours vu mes forces se développer, en sorte que ma vieillesse ne m’a point paru plus faible que ma jeunesse : tout ce que j’ai entrepris, tout ce que j’ai souhaité, je l’ai vu s’accomplir. [7] J’ai vu mes amis heureux par mes bienfaits et mes ennemis asservis. Avant moi, ma patrie était une province obscure de l’Asie ; je la laisse souveraine de l’Asie entière : je ne sache pas avoir perdu une seule de mes conquêtes. Tout le temps que j’ai vécu s’est passé tel que je le désirais. Cependant, la crainte qui m’a toujours accompagné de voir, d’entendre, ou d’éprouver avec le temps quelques revers, m’a empêché de me laisser aller à l’orgueil et de ressentir une joie immodérée. [8] Et maintenant, en arrivant au terme, j’ai le bonheur, mes enfants, de vous laisser vivants, vous que m’ont donnés les dieux : je laisse ma patrie et mes amis florissants. [9] Aussi, comment n’aurais-je pas après moi l’éternel et le légitime souvenir d’un homme qui fut heureux ?

« Il faut que dès à présent je déclare positivement mon successeur, afin de prévenir tout sujet de dissension entre vous. Je vous aime tous deux, mes enfants, avec une égale tendresse : cependant, l’administration des affaires et l’autorité suprême je les délègue, en toute occasion, à celui qui, étant le plus âgé, doit avoir, par conséquent, plus d’expérience.

423 [10] « J’ai été accoutumé dans ma patrie et dans la vôtre à voir céder non-seulement aux frères, mais aux citoyens plus âgés, le chemin, le siège et la parole ; et vous, mes enfants, je vous ai appris, dès l’enfance, à honorer les vieillards, et à être honorés par les plus jeunes. Acceptez donc une disposition conforme à nos lois, à nos anciens usages, à nos mœurs. [11] Ainsi, toi, Cambyse, prends la royauté ; les dieux te la donnent, et moi ensuite, autant qu’il est en mon pouvoir. A toi, Tanaoxare, je te donne la satrapie des Mèdes, des Arméniens, et en troisième lieu, des Cadusiens. En te faisant ces dons, bien que je laisse à l’on frère un pouvoir plus grand et le titre de roi, je crois t’assurer un bonheur plus pur. Je ne vois pas, en effet, ce qui pourra te manquer de la félicité humaine. [12] Tout ce qui paraît rendre les hommes heureux, tu l’auras. Aimer les entreprises difficiles à accomplir, avoir le souci de mille affaires, n’avoir pas un instant de repos, être aiguillonné par le désir de rivaliser avec mes actions, tendre des pièges, y être exposé, voilà quel sera Je sort de celui qui gouvernera plutôt que le tien, et ce sont là, sache-le bien, de grands obstacles au bonheur.

[13] « Toi, Cambyse, n’oublie point que ce n’est point un sceptre d’or qui conserve la royauté, mais des amis dévoués sont pour un roi le sceptre le plus véritable et le plus sûr. Seulement, ne f imagine pas que les hommes naissent dévoués : si le dévouement leur était naturel, il se manifesterait chez tous comme les autres penchants naturels. Mais il faut que chacun travaille à se faire des amis dévoués : leur acquisition ne se fait point par la violence ; elle est le fruit des bienfaits.

[14] « Au reste, si tu veux avoir quelques auxiliaires de la royauté ne choisis personne avant celui qui est issu du même sang que toi. Nos concitoyens nous touchent de plus près que les étrangers ; nos commensaux, que les hommes qui vivent sous un autre toit : et ceux qui sont formés du même sang, nourris par la même mère, élevés dans la même maison, chéris des mêmes parents, qui donnent aux mêmes personnes les noms de père et de mère, pourraient-ils donc n’être pas unis par les liens les plus étroits ? [15] Ces liens si doux par lesquels les dieux resserrent l’intimité des frères, ne les relâchez jamais ; qu’ils vous fassent accomplir, dans une vie commune, tous les autres actes de l’amitié : c’est le moyen d’assurer à jamais la durée de votre union. C’est travailler pour soi que de veiller aux intérêts d’un frère. Car pour qui la grandeur d’un frère est-elle plus glorieuse que pour son frère ? Par qui un homme investi d’un grand 424 pouvoir sera-t-il honoré plus que par son frère ? Quand son frère est puissant, est-il quelqu’un à qui l’on craigne plus de faire injustice qu’à son frère ?

[16] « Que personne donc ne soit plus prompt que toi à servir le tien, et avec plus de cœur ; car il n’est personne que doive toucher de plus près que toi sa bonne ou sa mauvaise fortune. Songe encore à ceci. De qui, après un service, pourrais-tu espérer une plus vive gratitude que de lui ? En qui, après l’avoir secouru, trouverais-tu un plus puissant allié ? Est-il quelqu’un qu’il soit plus honteux de ne pas aimer qu’un frère ? Est-il quelqu’un qu’il soit plus beau d’honorer qu’un frère ? l’on frère, Cambyse, l’on frère est le seul qui, lorsque le sien est roi, puisse, sans exciter l’envie, occuper la seconde place.

[17] « Je vous conjure donc, mes enfants, au nom des dieux de la patrie, ayez des égards l’un pour l’autre, si vous conservez quelque désir de me plaire ; car je ne m’imagine pas que vous regardiez comme certain que je ne vais plus rien être, quand j’aurai terminé cette vie humaine. [18] Jusqu’ici vous ne voyiez point mon âme, mais par ses opérations, vous la reconnaissiez en moi. N’avez-vous pas remarqué de même de quelles terreurs les âmes de leurs victimes agitent les homicides, quelles vengeances elles tirent de ces impies ? Pensez-vous que le culte qu’on rend aux morts se fût constamment soutenu, si l’on eût cru leurs âmes privées de tout pouvoir ? [19] Pour moi, mes enfants, je n’ai jamais pu me persuader que l’âme, qui vit tant qu’elle est dans un corps mortel, s’éteigne dès qu’elle en est sortie : car je vois que c’est elle qui vivifie ces corps périssables, tant qu’elle les habite. [20] Que l’âme aussi cesse d’être raisonnable, au moment où elle se sépare d’un corps qui ne l’est pas, je n’ai jamais pu me le persuader : au contraire, c’est lorsque l’intelligence devient pure et dégagée de tout mélange, qu’elle a pleinement son essence intellectuelle. Quand le corps de l’homme se dissout, on voit les différentes parties qui le composent se rejoindre aux. éléments auxquels elles appartiennent : l’âme seule échappe aux regards, présente ou absente.

[21] « Vous savez que rien ne ressemble plus à la mort que le sommeil de l’homme : c’est alors que l’âme humaine approche le plus de la Divinité, et alors même elle prévoit l’avenir, [22] sans doute parce qu’alors elle est entièrement libre. Or, si les choses sont comme je le pense, et si l’âme survit au corps qu’elle abandonne, faites, par respect pour mon âme, ce que je vous recommande. S’il en est autrement, si l’âme demeure avec le corps 425 et périt avec lui, craignez du moins les dieux, qui sont toujours, qui voient tout et qui peuvent tout : ce sont eux qui entretiennent dans l’univers cet ordre immuable, inaltérable, invariable, dont la magnificence et la majesté sont au-dessus de toute expression : craignez-les, et ne faites jamais une action, n’ayez jamais une pensée qui blesse la piété ou la justice. [23] Après les dieux, craignez les hommes et les générations à venir. Comme les dieux ne vous ont pas cachés dans l’obscurité, nécessairement toutes vos actions seront vues : si elles sont pures et conformes à la justice, elles affermiront votre autorité ; mais si vous songez réciproquement à vous nuire, vous perdrez toute confiance dans l’esprit des autres hommes. En effet, avec la meilleure volonté, personne ne pourrait se fier à vous, si l’on vous voyait injustes envers celui que vous devez le plus aimer.

[24] « Mes instructions peuvent vous suffire à vivre l’un avec l’autre comme vous le devez ; autrement, consultez l’histoire du passé : c’est une excellente école. Là, vous verrez des pères aimés de leurs enfants et des frères aimés de leurs frères ; vous enverrez aussi d’autres, qui ont suivi une voie tout opposée. Parmi ces hommes, choisissez pour modèles ceux qui se sont le mieux trouvés de leur conduite, et vous ferez sagement. [25] Mais il me semble qu’en voilà bien assez. Mon corps, mes enfants, quand je ne serai plus, ne l’ensevelissez ni dans l’or, ni dans l’argent, ni dans quelque autre matière ; rendez-le à la terre, au plus vite. Quel plus grand bonheur, en effet, que d’être mêlé à cette terre qui produit et nourrit tout ce qu’il y a de beau, tout ce qu’il y a de bon ? Pour moi, j’ai toujours été tellement l’ami des hommes, que je me sentirai heureux de faire partie de la bienfaitrice des hommes. [26] Mais il me semble que mon âme m’abandonne ; je le sens aux indices qui indiquent à tous les êtres leur dissolution.

« Si quelqu’un de vous veut toucher ma main et considérer mon regard vivant encore, qu’il s’avance ; mais quand je me serai voilé, je vous en prie, mes enfants, que pas un homme ne voie mon corps, pas même vous. [27] Seulement, appelez tous les Perses et les alliés autour de mon tombeau, pour me féliciter de ce que je serai désormais en sûreté, à l’abri de toute impression mauvaise, soit que j’existe au sein de la Divinité, ou que je ne sois plus rien. Que tous ceux qui viendront soient congédiés par vous après avoir reçu les dons qu’on a coutume de distribuer aux funérailles d’un homme heureux. [28] Enfin n’ou- 426 bliez pas ma dernière parole : c’est en faisant du bien à vos amis que vous serez en état de faire du mal à vos ennemis. Adieu, mes enfants chéris ; portez mes adieux à votre mère ; vous tous, mes amis, présents ou absents, adieu. » En disant ces mots, il serre la main de tous les assistants, se voile et expire (13).

CHAPITRE VIII (14).

Conclusion. — Les Perses ont dégénéré pour s’être écartés des institutions de Cyrus.

[1] Que le royaume de Cyrus ait été le plus beau et le plus grand de ceux de l’Asie, c’est un fait qui se prouve par la vue même de ce royaume. Il était borné à l’orient par la mer Erythrée ; du côté de l’Ourse, par le Pont-Euxin ; au couchant, par l’île de Cypre et l’Egypte ; au midi, par l’Ethiopie. Cette vaste étendue était gouvernée par la seule volonté de Cyrus : il aimait et traitait ses sujets comme ses enfants, et ses sujets honoraient Cyrus comme un père. [2] Mais dès que Cyrus ne fut plus, aussitôt le désordre divisa ses enfants ; des villes, des nations se détachèrent de son empire, tout dégénéra ; et, pour prouver que je dis vrai, je vais commencer par les faits religieux.

Je vois que jadis, quand le roi ou les siens avaient fait un serment, même à des gens qui avaient commis un grand crime, ils le tenaient : quand ils leur avaient offert la main, ils restaient fidèles. [3] S’ils n’avaient pas été ainsi, et s’ils n’avaient pas eu cette réputation, on n’eût pas eu en eux plus de confiance qu’on n’en a aujourd’hui que leur mauvaise foi est connue, et les chefs de ceux qui sont montés en Asie avec Cyrus s’en seraient défiés. De nos jours, ces chefs, trompés par l’ancien bruit de la bonne foi des Perses, se sont livrés entre leurs mains, et, conduits devant le roi, ont eu la tête tranchée : bon nombre de Barbares de la même expédition, trompés évidemment par di- 427 verses promesses, en ont péri victimes (15). [4] C’est que les Perses sont pires qu’ils n’étaient autrefois.

Jadis, quand un homme exposait ses jours pour le roi, quand il soumettait une ville, une nation, ou qu’il faisait quelque autre action belle et bonne, on lui accordait des honneurs. Aujourd’hui qu’à l’exemple d’un Mithridate qui trahit son père Ariobarzane, ou d’un Rhéomithrès qui laisse pour otages en Egypte sa femme, ses enfants, les enfants de ses amis, et viole les serments les plus sacrés (16), ou commette une perfidie qui tourne au profit du roi, on est comblé des honneurs les plus magnifiques. [5] En voyant de pareils faits, toutes les nations de l’Asie se sont laissé entraîner à l’impiété et à l’injustice : car, du moment que des hommes ont quelque ascendant, tous ceux qui leur sont assujettis suivent leur exemple. Les Perses sont donc plus injustes qu’autrefois.

[6] En ce qui touche les richesses, ils ne sont pas moins injustes. Ce ne sont plus seulement les criminels, mais les innocents mômes que l’on emprisonne et que l’on contraint, contre toute équité, de se racheter à prix d’or ; en sorte que ceux qui passent pour avoir de grands biens, ne craignent pas moins que ceux qui ont commis de grands crimes. Ils ne veulent pas en venir aux mains avec un ennemi puissant, ils craignent de s’aller joindre à l’armée royale. [7] Aussi tout peuple en guerre avec les Perses peut, sans coup férir, faire des incursions dans leur pays, en punition, sans doute, de leur impiété envers les dieux et de leur injustice envers les hommes : preuve nouvelle que leurs âmes sont tout à fait pires qu’elles n’étaient autrefois.

[8] Quant aux soins du corps, ils ne s’en préoccupent plus comme autrefois, et voici comment. Il y avait chez eux une loi qui défendait de cracher et de se moucher : on voit bien qu’ils n’avaient pas fait cette loi pour ménager une humeur dans le corps, mais pour le fortifier par les travaux et par la sueur. Ils ont conservé, il est vrai, l’usage de ne point cracher et de ne point se moucher, [9] mais ils ont perdu l’amour du travail. Jadis, d’après une autre loi, ils ne devaient faire qu’un seul repas, afin que le reste du jour fût donné aux affaires et aux exercices. Ils ont retenu la pratique de ne faire qu’un repas, mais ils le commencent à l’heure de ceux qui dînent le plus tôt, et ils ne cessent de manger et de boire qu’au moment ou se couchent ceux qui veillent le plus tard.

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