Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 8)
« Je suis certain, Cyaxare, que ce que je viens te dire tu le penses depuis longtemps comme nous. Seulement, il se peut que tu aies honte de le dire, de peur de paraître las de nous nourrir en nous conseillant de sortir de ce pays. [14] Mais, puisque tu gardes le silence, je vais, moi, parler et pour toi et pour nous. Nous tous, nous sommes d’avis, puisque nous sommes prêts, de ne pas attendre pour combattre l’entrée de l’ennemi sur ton territoire, et de ne pas rester assis en pays ami, mais de marcher au plus tôt en guerre.
[15] En restant sur tes terres, nous y causons involontairement du dommage. Mais si nous allons en pays ennemi, nous leur faisons du mal de fort bon cœur. [16]
D’ailleurs, en ce moment tu fais de grandes dépenses pour notre nourriture ; une fois en campagne, nous serons nourris à leurs frais. [17]
S’il devait y avoir plus de danger pour nous là-bas qu’ici, peut-être faudrait-il choisir le parti le plus sûr. Mais ils seront toujours les mêmes hommes, que nous attendions ici, ou que nous allions à leur rencontre dans leur pays ; et nous, nous serons toujours les mêmes dans le combat, que 269 nous attendions ici leur invasion, ou que nous marchions sur eux pour engager la lutte. [18] Et cependant le cœur de nos soldats sera meilleur et plus ferme, si nous marchons contre les ennemis, et si nous n’avons pas l’air de craindre leur venue : ils nous redouteront bien davantage, quand ils sauront que ce n’est point par crainte que nous demeurons chez nous, mais qu’une fois instruits de leur arrivée, nous allons à leur rencontre, pour en venir aux mains au plus vite, sans attendre que notre pays soit ravagé, mais en prenant sur eux l’avance par le ravage de leurs terres. [19]
Or, si nous les rendons plus craintifs et nous-mêmes plus hardis, il n’y a pas, que je sache, de supériorité plus grande, et je calcule que le péril diminue pour nous à mesure qu’il augmente pour les ennemis. Mon père dit toujours, tu le dis toi-même, et tout le monde en convient, que les combats se décident plutôt par le courage que par la force du corps. »
[20] Ainsi parle Cyrus ; Cyaxare lui répond :
« Que je sois fâché de vous nourrir, ne le soupçonne pas, Cyrus, ni vous autres Perses. Cependant l’entrée en pays ennemi me semble le meilleur de beaucoup.
— Puisque c’est notre commun avis, dit Cyrus, faisons ensemble nos préparatifs, et, si les dieux nous secondent au plus vite, partons sans plus tarder. »
[21] On ordonne alors aux soldats de préparer leurs bagages. Cyrus offre un sacrifice à Jupiter roi, puis aux autres dieux, et leur demande d’être des guides favorables et propices à l’armée, de puissants appuis, de bons alliés, des conseillers bienveillants. Il invoque aussi les héros habitants et tutélaires de la Médie. Dès qu’il voit les sacrifices favorables à l’armée déjà rassemblée sur la frontière, il part sous les plus heureux auspices. A son arrivée dans le pays ennemi, il se rend la Terre favorable par des libations, les dieux par des victimes, et invoque la bienveillance des héros habitants de l’Assyrie. Cela fait, il offre un nouveau sacrifice à Jupiter national, sans oublier aucun des dieux que sa mémoire lui rappelle.
[23] Toutes les cérémonies achevées, l’infanterie se met en marche et campe à une petite distance de la frontière, tandis que la cavalerie court la campagne, d’où elle revient bientôt chargée d’un immense butin de toute espèce. Ensuite on lève le camp, ayant de tout en abondance et ne cessant de ravager le pays en attendant les ennemis. [24] Quand, en s’avançant, on a appris qu’ils ne sont plus qu’à dix jours de marche, Cyrus dit :
« Cyaxare, voici le moment de marcher à la rencontre des en- 270 nemis sans avoir l’air de craindre à leurs yeux et à ceux de nos troupes ; mais il faut montrer que nous ne combattons pas malgré nous. »
[25] Cyaxare est de cet avis : de ce moment l’armée ne marche plus qu’en bataille, faisant chaque jour autant de chemin qu’il plaît aux chefs. Elle prenait toujours son repas au grand jour, et la nuit, elle n’allumait point de feu dans l’intérieur du camp : on n’en brûlait qu’en avant du camp, afin que, si quelqu’un s’approchait la nuit, on pût le voir au moyen du feu, sans être vu des arrivants. Quelquefois on allumait le feu sur les derrières du camp, pour donner le change aux ennemis ; en sorte que leurs espions tombaient dans les gardes avancées, croyant être loin du camp à cause des feux allumés sur les derrières.
[26] Cependant les Assyriens et leurs alliés, quand les deux armées sont voisines l’une de l’autre, creusent un fossé autour de leur camp, ce que pratiquent encore les rois barbares quand ils campent ; et comme ils ont beaucoup de bras, ils creusent très-vite ce fossé. Ils savent que, durant la nuit, la cavalerie est en désordre et devant le râtelier ; [27] et si l’on vient les attaquer, c’est toute une affaire la nuit de détacher les chevaux, une affaire de les brider, une affaire de les équiper, une affaire d’endosser la cuirasse ; enfin l’on voudrait sauter sur son cheval et traverser le camp au galop, que c’est tout à fait impossible. En raison de tout cela, les Assyriens et les autres barbares se creusent un retranchement, et ils pensent en même temps que ce fossé leur donne la liberté de ne combattre que s’ils le veulent. Tout en agissant ainsi, les deux armées s’approchent l’une de l’autre.
Quand il n’y a plus entre elles que la distance d’une parasange, les Assyriens placent leur camp dans un lieu fortifié de retranchements, comme je viens de le dire, mais découvert ; Cyrus, au contraire, dans l’endroit le plus caché possible, derrière des villages et des collines, convaincu qu’à la guerre les mouvements inopinés sont plus propres à effrayer l’ennemi. Cette nuit, quand les gardes avancées ont été placées aux postes convenables, on va de part et d’autre prendre du repos.
[29] Le lendemain, l’Assyrien, Crésus et les autres chefs laissent leurs troupes tranquilles dans le retranchement ; mais Cyrus et Cyaxare rangent les leurs en bataille, et attendent, si l’ennemi s’avance, le moment de combattre. Quand il est certain qu’ils ne sortiront pas de leur retranchement et qu’il ne se passera rien de tout le jour, Cyaxare, appelant Cyrus et ceux 271 des antres officiers dont la présence est nécessaire :
[30] « Il me semble, mes amis, dit-il, puisque nous voici tout rangés, qu’il est bon de marcher contre le retranchement des ennemis et de montrer que nous voulons combattre. S’ils ne marchent pas contre nous, les nôtres n’en auront que plus de courage, et les ennemis, voyant notre intrépidité, auront plus peur de nous, »
[31] Alors Cyrus :
« Non pas, Cyaxare, dit-il, non pas, au nom des dieux : si nous nous montrons comme tu le demandes, les ennemis nous verront avancer sans frayeur en se sentant à l’abri de toute espèce d’atteinte, puis, quand nous nous retirerons sans avoir rien fait, et qu’ils auront pu remarquer combien notre nombre est inférieur au leur, ils nous dédaigneront, et demain, ils feront une sortie d’un cœur plus assuré. [32] Maintenant, ajoute-t-il, qu’ils nous sentent près d’eux, sans nous voir, sachez-le bien, loin de nous mépriser, ils sont inquiets de ce qui doit avoir lieu, et je suis même certain qu’ils ne cessent de s’entretenir de nous. Quand ils sortiront de leurs retranchements, c’est alors qu’il faut paraître tout à coup, marcher sur eux avec ensemble, et les saisir comme nous le souhaitons depuis longtemps. »
[33] Le plan de Cyrus est approuvé de Cyaxare et des autres. Après le souper, on établit des postes, on allume des feux en avant, et l’on va se reposer.
[34] Le jour suivant, au matin, Cyrus, une couronne sur la tête offre un sacrifice, et fait appeler les homotimes avec ordre de se présenter également couronnés ; puis, le sacrifice achevé, il les réunit et leur dit :
« Guerriers, les dieux et les devins nous annoncent, et moi-même je reconnais qu’il y aura bataille, avec promesse de la victoire et certitude de salut : c’est là ce que présagent les victimes. [35] Si je vous rappelais ce que vous devez être dans cette circonstance, j’en aurais honte. Je sais que vous connaissez vos devoirs ; vous les avez pratiqués ; et pour les avoir entendus, pour les entendre chaque jour exposer, vous êtes en état, comme moi, de les enseigner à d’autres. Mais il y a un point auquel vous n’avez peut-être pas songé : écoutez donc. [36]
Les alliés que nous avons recrutés récemment et que nous nous efforçons de rendre semblables à nous, il faut que vous leur rappeliez pourquoi nous avons été nourris par Cyaxare, pourquoi nous nous sommes exercés, pourquoi nous les avons appelés à des travaux ou ils ont dit qu’ils seraient volontiers nos concurrents ; [37]
rappelez-leur aussi que ce jour va mettre à découvert le mérite de chacun. Leur éducation ayant été tardive, il n’est pas étonnant que quelques-uns d’entre eux aient besoin 273 qu’on les fasse ressouvenir ; mais c’est gagner beaucoup que de pouvoir rendre les hommes bons par suggestion. [38]
En agissant de la sorte, vous aurez fait vous-mêmes vos preuves : car celui qui peut, en pareille occurrence, rendre les autres meilleurs, a, comme de juste, la conscience d’être un homme parfait, tandis que celui qui n’a que pour lui-même le souvenir des leçons qu’il a reçues et qui s’y tient, ne doit se considérer que comme un demi-brave.
[39] Voici pourquoi, moi, je ne leur parle point et je vous engage à leur parler, c’est qu’ils chercheront à vous plaire ; car vous les avez sous les yeux, chacun dans votre compagnie. Sachez que, tant qu’ils vous verront pleins de résolution, vous leur donnerez, ainsi qu’à beaucoup d’autres, une leçon non plus théorique, mais pratique, de courage. [40]
Maintenant, ajoute-t-il en terminant, allez dîner sans quitter vos couronnes, faites des libations, et retournez à vos bataillons la tête toujours couronnée. »
Quand ils sont sortis, Cyrus mande les serre-files, et les exhorte en ces mots :
[41] « Soldats perses, vous voilà devenus des homotimes, des soldats d’élite, vous qui ressemblez pour tout le reste aux guerriers de distinction, et en outre l’âge a augmenté votre prudence. Vous avez donc un rang non moins honorable que ceux qui occupent le premier : quoique placés au dernier, observez-les, excitez-les à se montrer encore plus braves, et, si quelqu’un d’eux mollit, remarquez-le et ne le lui permettez pas. [42] Il vous convient d’ailleurs plus qu’à tout autre de remporter la victoire, à cause de votre âge et du poids de votre armure. Quand ceux des premiers rangs vous inviteront par des cris à les suivre, écoutez-les, et, pour ne leur céder en rien, pressez-les à votre tour de vous mener plus vite aux ennemis. Allez, dit-il, et, quand vous aurez dîné, revenez, la couronne sur la tête, rejoindre vos camarades aux bataillons. »
[43] Voilà où l’on en était dans le camp de Cyrus. Les Assyriens, qui avaient déjà dîné, sortent résolument de leurs retranchements et se rangent avec assurance. Leur roi en personne préside à leur ordre de bataille, monté sur un char et les stimulant en ces mots :
[44] « Soldats assyriens, dit-il, il faut en ce moment être des gens de cœur ; car, en ce moment, vous avez à combattre pour votre vie, pour le pays qui vous a vus naître, le foyer où vous avez été nourris, vos femmes, vos enfants, tous les objets qui vous sont chers. [45] Vainqueurs, vous serez maîtres de tous ces biens, comme par le passé ; vaincus, sachez que vous abandonnerez tout aux ennemis. Animés par le désir de vaincre, com- 273 battez donc de pied ferme. Il y aurait folie à vouloir vaincre en ne présentant à l’ennemi, par la fuite, que des corps qui sont sans yeux, sans mains et sans armes ; et celui-là encore serait fou qui voudrait sauver sa vie en fuyant ; car chacun sait que les vainqueurs se sauvent, mais que ceux qui fuient périssent plutôt que ceux qui tiennent bon : enfin, ce serait encore folie, quand*on aime les richesses, de se laisser vaincre. Qui donc ignore, en effet, que les vainqueurs gardent tout ce qui leur appartient, tandis que les vaincus perdent à la fois eux-mêmes et tout ce qu’ils possèdent ? »
Voilà où en était l’Assyrien.
[46] Cyaxare envoie dire à Cyrus qu’il est temps de marcher à l’ennemi :
« Les Assyriens, dit-il, n’ont en ce moment que très-peu de monde hors des retranchements, et, pendant que nous marcherons, ils deviendront plus nombreux. Ainsi n’attendons pas qu’ils soient plus que nous ; chargeons-les pendant que nous croyons pouvoir facilement les accabler. »
[47] Cyrus lui répond :
« Cyaxare, si nous ne défaisons pas au moins la moitié de leur armée, sois sûr qu’ils diront qu’effrayés de leur nombre nous n’avons osé en attaquer qu’une petite partie ; ils ne se croiront point battus ; il te faudra un second combat, où peut-être ils prendront des dispositions meilleures que leurs dispositions actuelles, vu qu’ils se livrent à notre discrétion et nous laissent maîtres de choisir avec quel nombre d’ennemis nous voulons avoir affaire. »
[48] Les messagers s’en retournent avec cette réponse.
Sur ce point arrive le Perse Chrysantas et quelques autres homotimes, amenant des transfuges. Cyrus, comme de juste, questionne les transfuges sur ce qui se passe chez les ennemis. Ils disent que les Assyriens sortent en armes de leur camp ; que le roi en personne les range en bataille, qu’il leur fait beaucoup de belles et fortes exhortations, à mesure qu’ils sont dehors, du moins à ce que leur ont dit ceux qui les ont entendues. [49] Alors Chrysantas dit :
« Eh bien, Cyrus, si tu assemblais aussi tes soldats pour les haranguer ; tu en as encore le temps ; est-ce que tu ne les rendrais pas plus braves ? »
[50] Cyrus répond :
« Chrysantas, ne te mets pas en peine des harangues des Assyriens ; il n’y a pas d’exhortation si belle qu’elle puisse rendre braves sur-le-champ ceux qui ne l’étaient point avant de l’entendre, qui forme des archers, s’ils ne se sont pas instruits auparavant, pas plus que des hommes de trait ou des cavaliers, ni qui donne aux corps une trempe capable de résister à la fatigue, si l’on n’a commencé par l’exercer. »
Chrysantas répond :
« Mais ce 274 ne serait déjà pas mal, Cyrus, si ta harangue enflammait leurs âmes.
— Eh quoi, dit Cyrus, un seul discours tenu sur-le-champ peut-il remplir d’honneur les âmes des écoutants, les éloigner de la lâcheté, leur faire braver, pour la gloire, tout travail, tout danger, faire entrer profondément dans les cœurs qu’il vaut mieux mourir en combattant que de se sauver par la fuite ? [52] Si l'on veut que de tels sentiments s’impriment chez les hommes et y demeurent gravés, il faut d’abord établir des lois qui assurent aux citoyens vertueux une existence honorable et libre, et qui condamnent les lâches à traîner dans l’humiliation une vie misérable et abjecte. [53] Il faut ensuite, je crois, confier ces hommes à des chefs qui les forment par leur exemple, autant que par des préceptes, à la pratique des vertus, jusqu’à ce qu’ils soient accoutumés à regarder comme réellement heureux les hommes braves et renommés, et à considérer les, gens lâches et sans gloire comme les plus malheureux des hommes. Voilà les sentiments dignes de ceux qui veulent faire preuve d’une instruction supérieure à la crainte des ennemis. [54] Si, quand ils vont au combat en armes, moment où la plupart oublient leurs anciennes leçons, on pouvait, par l’emploi de quelque rhapsodie, rendre soudain les hommes braves, il n’y aurait rien de plus facile que d’apprendre soi-même et d’enseigner aux autres la plus grande des vertus humaines. [55] Mais moi, je ne me fierais pas même à la persévérance de nos soldats exercés depuis si longtemps, si je ne vous voyais à leur tête, pour leur apprendre, par votre exemple, comment il faut se conduire, et pour rappeler à leur devoir ceux qui viendraient à l’oublier. Quant à ceux qui n’ont aucune teinture de vertu, je m’étonnerais, Chrysantas, qu’un seul beau discours contribuât plus à les rendre braves qu’un seul air bien chanté ne rendrait musiciens des gens sans aucune teinture de musique. »
[56] Tels étalent leurs discours. Cependant Cyaxare envoie dire, pour la seconde fois, que Cyrus a tort de différer et de ne pas conduire au plus vite à l’ennemi. Cyrus répond :
« Qu’il sache donc bien qu’il n’y en a pas encore assez dehors : annoncez-le-lui en présence de tout le monde. Pourtant, s’il y tient, je conduirai dès à présent. »
[57] Cela dit, il invoque les dieux et fait sortir l’armée. Le défilé commence au pas redoublé : lui-même est en tête ; le reste soit en bon ordre, grâce à l’habitude prise par l’instruction et par l’exercice de marcher en rang, à leur vigueur, leur émulation, leurs corps fortifiés par la fatigue, la présence de leurs chefs aux premiers rangs, leur joie prove- 275 nant de leur prudence. Car une longue expérience leur avait appris que rien n’est plus sûr que de se battre corps à corps avec les ennemis, surtout avec les archers, les hommes de trait et les cavaliers. [58] Avant d’arriver à la portée du trait, Cyrus donne pour mot de ralliement : « Jupiter auxiliaire et conducteur. » Puis, quand ce mot, passant de bouche en bouche, lui revient, il entonne le péan d’usage : tous le continuent en chœur avec lui, religieusement et à pleine voix. Dans ces occasions, ceux qui craignent les dieux ont moins peur des hommes. [59] Le péan achevé, les homotimes s’avancent, d’un seul pas, superbes, bien instruits, se regardant l’un l’autre, appelant parleur nom ceux qui sont devant eux et derrière, et par ces mots souvent répétés :
« Allons, les amis ! allons, les braves ! »
s’excitant mutuellement à suivre. Les derniers rangs répondent aux cris des premiers, les exhortent à leur tour, les pressent de les mener avec vigueur. Ainsi l’armée de Cyrus est pleine de courage, d’amour de la gloire, de vigueur, de confiance, de zèle à s’encourager, de prudence, de discipline, ce qui est, je crois, désespérant pour des ennemis.
[60[ Quant aux Assyriens, ceux qui doivent combattre de dessus des chars, y sautent pour engager le combat, à l’approche de l’armée persique, et se replient sur le gros de leur propre armée. Les archers, les gens de trait et les frondeurs font une décharge, mais de trop loin. [61] Pendant ce temps, les Perses avancent en marchant sur les traits lancés, et Cyrus leur dit :
« Braves soldats, que l’un de vous double le pas, et que ce soit un signal pour les autres. »
L’ordre est transmis aussitôt : plusieurs, entraînés par le courage, l’ardeur, le désir de se hâter, se mirent au pas de course. [62] Bientôt toute la phalange les suit en courant, Cyrus lui-même, accélérant le pas, se met à leur tête en disant :
« Qui est-ce qui suit ? Où est le brave qui tuera le premier homme ? (02) »
Ceux qui l’entendent répètent ce qu’il dit, et l’on entend sur toute la ligne ce cri d’encouragement :
« Qui est-ce qui suit ? Où est le brave ? »
[63] Ainsi les Perses sont entraînés en masse au combat. Les ennemis ne peuvent pas tenir, ils sont mis en déroute, et s’enfuient dans leurs retranchements. [64] Tandis qu’ils se poussent aux entrées, les Perses, qui les ont suivis, entrent en grand nombre ; puis, fondant 276 sur ceux qui tombent dans les fossés, ils massacrent tout, hommes et chevaux, car quelques-uns des chars, en fuyant, avaient été entraînés et précipités dans les fossés. [65] Les cavaliers mèdes, à cette vue, chargent les cavaliers des ennemis : ceux-ci ne tiennent pas ; la poursuite est vive, et il y a carnage d’hommes et de chevaux. [66] Ceux des Assyriens en dedans du retranchement, sur la crête du fossé, n’ont ni la pensée ni la force de lancer leurs flèches ou leurs javelots sur ceux qui les égorgent ; frappés de ce spectacle terrible et glacés d’effroi, s’apercevant même que quelques Perses ont forcé l’entrée du retranchement, ils abandonnent la crête intérieure du fossé et s’enfuient. [67] A la vue de cette déroute, les femmes des Assyriens et des alliés se mettent à crier et à courir tout éperdues, les unes tenant leurs enfants, les autres, plus jeunes, déchirant leurs vêtements, se frappant le visage, suppliant tous ceux qu’ elles rencontrent de ne pas fuir en les abandonnant, mais de combattre pour leurs femmes, pour leurs enfants, pour eux-mêmes. [68] Dans ce moment, les rois, suivis de leurs meilleurs soldats, postés à l’entrée du camp et montés sur les crêtes des fossés, combattent en personne et excitent leurs troupes. [69] Cyrus s’aperçoit de ce mouvement : craignant que, s’il entreprend le passage, il n’arrive malheur à ces gens contre un nombre supérieur, il ordonne qu’on gagne au pied hors de la portée du trait ; et qu’on fasse vite. [70] Là on eût pu voir la bonne instruction des, homotimes ; aussitôt exécuté par eux, cet ordre est transmis aux autres. Dès qu’on est hors de la portée du trait, les rangs sont repris avec plus d’exactitude qu’un chœur de danse, chacun connaissant l’endroit précis où il doit se placer.
(01). Cf. BOSSUET, Hist. univ., p. 357 de l’édit. Charpentier. (02). Cf. MONTAIGNE, Essais, III, T. «Je voudrais avoir droict de leur demander, au style auquel j’ai veu quester en Italie : Fate ber per voi; ou à la suite que Cyrus enhortoit ses soldats : Qui s’aymera, si me suyve. »
DE XENOPHON
CYROPÉDIE OU ÉDUCATION DE CYRUS.
LIVRE IV.
CHAPITRE PREMIER.
Récompenses accordées après la victoire. — Résolution de poursuivre l’ennemi. — Jalousie et mollesse de Cyaxare, qui essaye d’empêcher ce projet. — Cyrus obtient de se faire suivre des Mèdes de bonne volonté.
[1] Après avoir tenu assez longtemps avec son armée pour montrer à l’ennemi qu’ils étaient prêts à combattre si l’on faisait mine de sortir, personne ne se présentant, Cyrus conduit ses troupes à la distance qu’il juge convenable et y établit son camp. Quand il a posé les sentinelles et envoyé des espions, il rassemble ses soldats et leur dit :
[2] « Soldats perses, je commence par remercier les dieux de tout mon cœur, et vous faites tous comme moi, je pense, car nous avons vaincu et nous sommes sauvés. Il est donc juste de payer aux dieux le tribut possible de notre reconnaissance. Pour ma part, je vous loue tous sans exception, car vous avez tous contribué à ce brillant exploit ; puis, à chaque méritant, quand je saurai à quoi m’en tenir, je m’efforcerai d’accorder, suivant son mérite, ce que je lui dois d’éloges et de récompenses. [3] En ce qui regarde le taxiarque Chrysantas, qui était à mes côtés, je n’ai pas besoin de m’enquérir auprès des autres ; je sais par moi-même ce qu’il a été : je ne puis douter que vous en auriez tous fait autant. Dans l’instant même où je commandais la retraite, je l’appelai par son nom : il avait le sabre levé, prêt à frapper un ennemi. Il obéit aussitôt, n’achève pas ce qu’il allait faire, exécute mon ordre, se retire, et transmet avec rapidité le même mouvement aux autres ; en sorte qu’il avait ramené son bataillon hors de la portée des traits avant que les ennemis se fussent aperçus que nous nous retirions et qu’ils eussent détendu leurs arcs et re- 278 tenu leurs javelots. Grâce à votre obéissance, il est revenu sain et sauf, et sains et saufs avec lui tous les siens. [4] J’en vois d’autres qui sont blessés ; je m’informerai dans quelles circonstances ils ont reçu leurs blessures, et je m’expliquerai sur leur compte. Pour Chrysantas, bras exercé dans la guerre, tête prudente, capable d’obéir et de commander, je lui donne, dès ce moment, le grade de chiliarque ; et, si la Divinité m’accorde quelque nouvelle faveur, je ne l’oublierai pas. Je veux aussi vous rappeler une seule chose, à vous tous. [5] Ce que vous avez vu dans ce combat, ne cessez jamais d’y penser, afin de juger par vous-mêmes lequel vaut mieux pour sauver sa vie, de la valeur ou de la fuite, si ceux qui sont de bon cœur au combat s’en tirent plus facilement que ceux qui marchent contre leur gré, et enfin quel plaisir procure la victoire : vous en jugerez sainement et d’après votre propre expérience et sur le fait qui vient de s’accomplir. [6] En y songeant, vous en deviendrez plus braves.
Maintenant, allez dîner en soldats religieux, braves et sages, faites des libations aux dieux, entonnez un péan et tenez-vous prêts à exécuter les ordres. »
[7] Cela dit, il monte à cheval et va trouver Cyaxare. Il se réjouit avec lui, comme de juste, observe ce qui se passe de ce côté, lui demande s’il lui faut quelque chose et revient au galop vers son armée. Les soldats de Cyrus, après avoir dîné, posé les sentinelles nécessaires, se livrent au repos.
[8] Cependant les Assyriens, après la mort de leur chef et des meilleurs soldats, sont tous au désespoir : quelques-uns s’enfuient du camp pendant la nuit. Ce que voyant Crésus et les autres alliés, ils sont tous au désespoir : tout, en effet, était critique. Ce qui met le comble à leur découragement, c’est que l’état-major de leur armée semble avoir perdu le sens ; ils abandonnent le camp et se sauvent durant la nuit. [9] Quand le jour est venu, et qu’on voit le camp déserté par les ennemis, Cyrus y fait entrer les Perses les premiers. Les ennemis y avaient laissé quantité de brebis, quantité de bœufs, quantité de chars remplis de toute espèce d’objets utiles. Alors arrivent tous les Mèdes avec Cyaxare, et l’armée entière prend là son repas en cet endroit. [10] Cyrus, ayant ensuite convoqué les taxiarques, leur adresse ces mots :
« Que de biens, et quels biens ! nous échappent, mes amis, quand les dieux cependant nous les donnent ! En ce moment, les ennemis ont pris la fuite, vous le savez. Les gens qui ont abandonné, pour fuir, un retranchement comme celui-là, com- 279 ment tiendraient-ils devant vous en rase campagne ? Les hommes qui ont lâché pied avant de nous combattre., comment pourraient-ils nous résister, à présent que nous les avons vaincus, accablés de mille maux ? Quand leurs meilleurs soldats sont morts, comment leurs soldats les plus lâches voudraient-ils se mesurer avec nous ? »
[11] Alors quelqu’un dit :
« Eh bien, pourquoi ne pas les poursuivre au plus vite, quand, nous avons tant l’avantages ?
— Parce que, dit Cyrus, nous n’avons pas de cavaliers, et que les plus considérables des ennemis qu’il nous importerait de faire prisonniers ou de tuer, s’en retournent à cheval.
[12] — Eh bien alors, lui dit-on, que ne vas-tu le dire à Cyaxare ?
— Venez donc tous avec moi, dit Cyrus, afin qu’il sache que nous sommes tous du même avis. »
Tous le suivent, et ils disent ce qui leur paraît propre à faire réussir ce qu’ils demandent.
Cependant Cyaxare, moitié jalousie de ce que ceux-ci ouvraient cet avis les premiers, moitié conviction qu’il serait sage de ne pas courir de nouveaux dangers, attendu qu’il se livrait à la joie et voyait beaucoup de Mèdes en faisant autant, reprend en ces mots :
[14]
« Cyrus, de tous les hommes, vous autres Perses, vous êtes ceux qui n’usez immodérément d’aucun plaisir, je le sais par moi-même et par ouï-dire. Mais, pour ma part, je crois qu’il importe bien davantage de se modérer au milieu des plus grandes jouissances. Or, y en a-t-il qui en procure de plus grandes aux hommes que notre bonheur présent ? [15] Si nous le ménageons sagement, aujourd’hui que nous sommes heureux, peut-être pourrons-nous vieillir loin des dangers ; mais si nous en usons avec excès, et si nous courons de bonheur en bonheur, remarquez que nous nous exposons à éprouver le sort qu’éprouvent, dit-on, les navigateurs que leur prospérité empêche de s’arrêter et qui périssent en naviguant ; ou bien les hommes qui, vainqueurs d’abord, perdent le fruit de leur victoire pour avoir voulu en remporter une autre. [16] En effet, si les ennemis qui ont pris la fuite nous étaient inférieurs en nombre, sans doute nous hasarderions peu à les poursuivre ; mais songe à quelle faible partie de leurs forces toutes les nôtres ont eu affaire dans cette victoire ; les autres n’ont pas combattu. Si nous ne les forçons pas à combattre, ne connaissant ni nos forces, ni les leurs, ils se retireront par ignorance et par couardise ; mais s’ils comprennent qu’ils ne risquent pas moins à fuir qu’à résister, peut-être les contraindrons nous, malgré eux, à devenir braves. [17] Sache que, si tu désires prendre leurs femmes et leurs 280 enfants, ils ne désirent pas moins les sauver. Songe que les laies, une fois vues, s’enfuient, quoique nombreuses, avec leurs petits, tandis que si on donne la chasse à un petit de l’une d’elles, elle ne fuit plus, fût-elle seule, mais elle marche sur celui qui tente de le lui ravir. [18] Les ennemis s’étaient renfermés dans leurs retranchements : nous avons donc pu choisir le nombre des leurs que nous voulions combattre ; mais si nous les joignons en plaine, et qu’ils apprennent à se diviser en plusieurs corps qui nous attaquent, l’un de front, comme tout récemment, deux autres en flanc, un quatrième par derrière, demande-toi si nous aurons assez d’yeux et de bras contre chacun d’eux. Enfin, je ne voudrais pas, lorsque je vois les Mèdes se divertir, tes contraindre à chercher de nouveaux dangers.
[19] — Mais ne contrains personne, répond Cyrus ; confie-moi seulement ceux qui voudront bien me suivre, et j’espère que nous te ramènerons, à toi et à chacun de tes amis, de quoi vous réjouir tous. Nous n’irons certainement pas poursuivre le gros de l’armée ennemie ; car, comment l’atteindre ? Mais si nous rencontrons quelque corps détaché ou demeuré en arrière, nous reviendrons et nous te l’amènerons. [20] Songe que, sur ta demande, nous avons fait un long trajet pour t’être agréable : il est juste .que tu nous sois agréable à ton tour, afin que nous retournions avec quelque chose à la maison et que nous n’ayons pas tous l’œil tourné vers tes finances.
[21] — Mais si l’on veut te suivre de bon cœur, reprend Cyaxare, je serai le premier à te savoir gré.
— Envoie donc avec moi un Mède en qui tu aies confiance, pour annoncer aux autres tes intentions.
— Prends celui qu’il te plaira de tous ceux qui sont ici. »
[22] Il y avait là par hasard celui qui s’était dit autrefois le cousin de Cyrus et lui avait donné le baiser. Cyrus dit donc :
« Celui-ci fait mon affaire.
— Qu’il se décide donc ; [23] et toi, va dire que chacun est libre d’aller avec Cyrus. »
Cyrus prend son homme et part. Quand ils sont sortis, Cyrus lui dit :
« C’est maintenant que tu me prouveras si tu disais vrai, quand tu prétendais éprouver du plaisir à me voir.
— Eh bien, je ne te quitterai plus, dit le Mède, si tu y consens.
— Oui ; et te sens-tu le cœur de m’en amener d’autres ?
— Par Jupiter, dit l’autre en faisant un serment, jusqu’à ce que tu arrives toi-même à me voir avec plaisir ! »
[24] Dès lors, l’envoyé de Cyaxare, non-seulement remplit avec zèle sa mission auprès des Mèdes, mais il ajouta que, pour lui, il ne quitterait jamais un guerrier si beau et si bon, et, qui plus est, issu des dieux.
281 CHAPITRE II.
Envoyés des Hyrcaniens. — Cyrus se rend chez eux avec une grande partie des Mèdes. — Il fait éprouver aux ennemis une grande défaite. — Prévoyance de Cyrus.
[1] Sur ces entrefaites, il arrive à Cyrus, comme par une faveur divine, des envoyés des Hyrcaniens. Les Hyrcaniens sont limitrophes des Assyriens ; c’est une nation peu nombreuse, et voilà pourquoi les Assyriens l’avaient assujettie. Elle passait et passe encore pour avoir d’excellents cavaliers. Aussi les Assyriens s’en servaient-ils comme les Lacédémoniens des Scirites (01), ne les ménageant ni dans les travaux, ni dans les dangers. En ce temps même ils avaient placé à la queue de l’arrière-garde près de mille cavaliers, afin que, s’il y avait une attaque sur leurs derrières, ils en eussent le premier choc. [2] Les Hyrcaniens marchaient aussi les derniers de l’armée, ayant avec eux leurs chariots et leurs familles : car c’est ainsi que la plupart des nations asiatiques vont en guerre avec tout leur domestique ; et les Hyrcaniens faisaient ainsi. [3] Réfléchissant donc à ce qu’ils souffraient de la part des Assyriens, considérant que le chef de ces derniers était mort, qu’ils étaient défaits, que la terreur était générale dans leur armée, que leurs alliés étaient découragés et les abandonnaient, pensant à tout cela et jugeant l’occasion favorable pour quitter leur parti, au cas où Cyrus voudrait attaquer leur ennemi avec eux, ils envoient des députés à Cyrus, dont le nom avait singulièrement grandi depuis la bataille.
[4] Les envoyés exposent à Cyrus les motifs de leur haine légitime contre les Assyriens, et lui offrent, s’il veut marcher, de lui servir d’alliés et de guides. En même temps, ils lui expliquent en détail la situation des ennemis, dans l’intention de l’exciter fortement à une expédition. [5] Cyrus leur fait cette demande :
« Pensez-vous que nous puissions les atteindre avant qu’ils aient gagné leurs forteresses ? Car nous regardons comme un rêve qu’ils nous aient échappé à notre insu. »
Or, en di- 281 sant cela. il leur donnait la pins haute idée des siens. [6] Les envoyés répondant que des hommes agiles peuvent les joindre le lendemain de grand matin, que leur nombre et leurs chariots rendent leur marche lente. « En outre, ajoutent-ils. comme ils n’ont pas dormi la nuit précédente, ils n’ont fait en ce moment qu’une petite marche avant d’asseoir leur camp. » [7] Alors Cyrus :
« Avez-vous à me donner quelques gages qui nous prouvent que vous nous dites la vérité ?
— Des otages, disent-ils, que nous te donnerons, quand nous partirons demain, au point du jour. Engage-nous seulement ta foi, en présence des dieux, et donne-nous la main afin que nous portions aux autres les assurances que nous avons reçues de toi. »
[8] Cyrus leur engage sa foi que, s’ils tiennent leurs promesses, il les regardera comme de fidèles amis, et ne les traitera pas moins bien que les Perses et les Mèdes. Et aujourd’hui même encore on voit les Hyrcaniens jouissant d’une grande confiance et admis à tous les emplois, comme les Mèdes et les Perses les plus considérés.