Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 7)

Xénophon · Corps & Gouvernance

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ainsi parle Tigrane.

[31] Cyrus l’avait écouté avec plaisir, en voyant s’accomplir tout ce qu’il avait promis à Cyaxare. Il se rappelait avoir dit à celui-ci qu’il pensait faire de l’Arménien un ami plus fidèle que par le passé. Il s’adresse donc de nouveau à l’Arménien :

« Si je me laisse convaincre par toutes ces raisons, Arménien, lui dit- 259 il, combien de troupes m’enverras-tu, combien d’argent me payeras-tu pour la guerre ?

[32] — Je ne puis, Cyrus, dit l’Arménien, te répondre avec pins de franchise et de vérité qu’en t'exposant l’état de nos forces actuelles, afin que, d’après ce que tu verras, tu emmènes ce qu’il te plaira de troupes, et que tu laisses le reste pour la garde du pays. Il me semble juste de t'exposer de la même manière l’état de nos finances ; quand tu le connaîtras, tu en prendras suivant ton bon plaisir, et tu nous en laisseras ce que tu jugeras à propos.

[33] — Eh bien, dit Cyrus, expose-moi l’état de vos forces, et dis-moi à quoi se montent vos finances.

— La cavalerie des Arméniens, dit le roi d’Arménie, est forte de huit mille hommes, et leur infanterie de quarante mille. Nos richesses, en y comprenant les trésors laissés par mon père, peuvent être évaluées en argent à la somme de plus de trois mille talents.

[34] — De tes troupes, dit aussitôt Cyrus, sans hésiter, puisque vous êtes en guerre avec les Chaldéens, vos voisins, tu ne me donneras que la moitié ; et pour tes richesses, au lieu de cinquante talents que tu devais comme tribut à Cyaxare, tu lui en payeras cent, à cause de ton infidélité. Mais tu m’en prêteras cent autres, et je te promets, si le ciel me seconde, en retour de ce que tu m’auras prêté, de te rendre de plus grands services ou de te compter la somme, si je puis. Si je ne puis pas, on pourra m’accuser d’impuissance, mais d’injustice, ce ne serait pas juste.

[35] — Au nom des dieux, dit l’Arménien, Cyrus, ne parle pas ainsi : autrement, tu ne me donnerais pas confiance. Songe que ce que tu me laisses n’est pas moins à toi que ce que tu emporteras.

— Soit, dit Cyrus ; mais, pour recouvrer ta femme, combien me donnes-tu ?

— Tout ce que je possède.

— Bien ! et pour tes enfants ?

— Encore tout ce que je possède.

— C’est, dit Cyrus, une fois de plus que ce que tu as réellement. [36] Et toi, Tigrane, que donnerais-tu pour recouvrer ta femme ? »

Tigrane était nouvellement marié et éperdument épris de sa femme.

« Moi, Cyrus, je vendrais ma vie, pour empêcher ma femme d’être esclave.

[37] — Reprends-la donc, elle est à toi. Je ne la regarde point comme captive, puisque tu n’as jamais abandonné notre parti. Et toi, Arménien, reprends aussi ta femme et tes enfants sans rançon ; ils sauront par toi qu’ils n’ont pas cessé d’être libres. Maintenant vous allez souper avec nous ; puis, après le souper, vous irez où il vous plaira. »

Ils restèrent.

[38] Après le souper achevé sous la tente, Cyrus reprenant la conversation :

« Dis-moi, Tigrane, où est donc cet homme qui 260 chassait avec nous et dont tu faisais tant de cas ? Eh ! mon père, ici présent, ne l’a-t-il pas fait mourir ?

— Pour que crime ?

— Il a dit qu’il me corrompait. Cependant, Cyrus, il avait l’âme si belle et si bonne, que, près d’expirer, il me fit appeler et me dit : « Je t’en prie, Tigrane, quoique ton père me fasse mourir, ne t’irrite pas contre lui : ce n’est point par malveillance, c’est par ignorance qu’il agit ainsi. Or, toutes les fautes que les hommes commettent par ignorance, je les estime «involontaires. »

[39] — Le pauvre homme ! s’écrie alors Cyrus.

— Cyrus, dit l’Arménien, tous ceux qui, surprenant un autre homme en commerce criminel avec leur femme, lui donnent la mort, n’allèguent point pour raison que cet homme affolait leur femme, mais, convaincus qu’il leur ravissait l’affection qui leur est due, voilà pourquoi ils le traitent en ennemi. Moi, de même, j’avais conçu de la jalousie contre cet homme.

[40] — Oui, dit Cyrus, j’en atteste les dieux, Arménien, ta faute est un effet de la faiblesse humaine. Et toi, Tigrane. pardonne à ton père. »

Après cet entretien et les marques d’amitié, suites naturelles d’une réconciliation, ils montent sur leurs chariots avec leurs femmes et s’en retournent la joie dans le cœur. [41] Arrivés à leur demeure, ils ne parlent que de Cyrus : l’un vante sa sagesse, l’autre sa valeur ; celui-ci sa douceur, celui-là sa beauté et sa taille. Là-dessus Tigrane dit à sa femme :

« Et toi, Arménienne, Cyrus fa-t-il semblé beau ?

— Mais, par Jupiter, je ne l’ai point regardé.

— Et qui regardais-tu ? dit Tigrane.

— Par Jupiter, celui qui disait qu’il vendrait sa vie pour m’empêcher d’être esclave. »

Comme l’on doit croire, ils s’en allèrent tous se reposer les uns avec les autres.

[42] Le lendemain, l’Arménien envoie à Cyrus toutes ses troupes avec des présents hospitaliers, et ordre donné à tous ceux qui doivent entrer en campagne d’être prêts dans trois jours. En même temps il compte à Cyrus le double de ce que celui-ci avait dit. Cyrus prend ce qu’il a dit et renvoie le reste. Il demande qui conduira l’armée, le fils ou le roi en personne. Ils s’empressent de répondre tous deux, le père :

« Celui des deux que tu voudras ; »

le fils :

« Et moi, Cyrus, je ne te quitterai point ; non, quand même il faudrait te suivre comme skeuophore. »

[43] Cyrus se prenant à sourire :

« Et pour combien voudrais-tu, dit-il, que ta femme apprît que tu es skeuophore ?

— Il ne sera pas nécessaire de le lui apprendre ; car je l’emmènerai, afin qu'elle voie tout ce que je pourrai faire.

- Eh bien, alors, pré- 261 parez-vous.

— Compte que nous serons prêts et que nous aurons tout ce que mon père doit nous donner. »

Les soldats, après une réception hospitalière, vont prendre du repos.

CHAPITRE II.

Soumission et alliance des Chaldéens. — Envoi d’une députation au roi des Indiens.

[1] Le lendemain, Cyrus, prenant avec lui Tigrane, les meilleurs cavaliers des Mèdes, et ceux de ses amis qu’il juge convenable d’emmener, parcourt à cheval le pays, pour examiner où il peut construire un fort. Arrivé à une éminence, il demande à Tigrane où sont les montagnes d’où les Chaldéens descendent pour marauder. Tigrane les lui montre. Cyrus lui demande :

« Et maintenant, sont-elles abandonnées ?

— Non, par Jupiter ! il y a là leurs espions. qui donnent avis aux autres de tout ce qu’ils voient.

— Et que font-ils, ainsi avertis ?

— Ils arrivent à la défense des montagnes, chacun de son mieux. »

[2] Après cette réponse, Cyrus remarque qu’une grande partie du pays des Arméniens est abandonnée et inculte à cause de la guerre (01). Ils retournent alors au camp, soupent et vont.se reposer.

[3] Le jour suivant, Tigrane arrive avec tout son équipage ; il avait rassemblé environ quatre mille cavaliers, près de dix mille archers et autant de peltastes. Pendant que ces troupes se réunissent, Cyrus offre un sacrifice. Les présages ayant été favorables, il rassemble les chefs des Perses, ainsi que ceux des Mèdes, et leur tient ce discours :

« Mes amis, ces montagnes que nous voyons sont aux Chaldéens : mais, si nous en devenons maîtres, et si nous construisons un fort sur le sommet, il faudra bien que les Arméniens et les Chaldéens soient sages avec nous. Les présages sont favorables, Et d’ailleurs, dans une entreprise qui dépend de l’activité humaine, il n’y a pas de meilleur auxiliaire que la promptitude. Si nous atteignons le haut de la montagne avant que les Chaldéens s’y assemblent, ou nous nous y établirons sans coup férir, ou du moins nous n’aurons affaire qu’à des ennemis faibles et peu nombreux. [5] Il n’y a pas d’entreprise plus facile ni moins périlleuse, si nous 262 nous hâtons d’un zèle soutenu. Courez donc aux armes. Vous, Mèdes, avancez par la gauche ; et vous, Arméniens, marchez moitié à droite, moitié à notre avant-garde ; et vous, cavaliers, suivez pour nous pousser et pour hâter la marche : s’il y a des traînards, pressentes. »

[6] Cela dit, Cyrus se met à la tète de sa troupe formée en colonnes.

Les Chaldéens, voyant la marche se diriger vers la montagne, se donnent le signal, jettent des cris et se rassemblent. Cyrus, encourageant les siens :

« Perses, dit-il, ils nous font signe de nous hâter. Si nous arrivons là-haut avant eux, les ennemis n’y pourront rien. »

[7] Les Chaldéens avaient un bouclier d’osier et deux javelots. Ils passent pour les plus belliqueux de cette contrée : Us se mettent à la solde de qui les demande, vu leur humeur guerrière et leur pauvreté, leur pays étant montagneux, stérile, et la partie qui offre des ressources, fort restreinte.

[8] Lorsque les troupes de Cyrus se sont rapprochées de la montagne, Tigrane, qui marchait à côté de Cyrus, lui dit :

«Cyrus, sais-tu qu’il nous faudra bientôt combattre ? Les Arméniens ne pourront pas tenir contre les ennemis. »

Cyrus lui répond qu’il le sait, et il encourage les Perses à poursuivre l’ennemi, « dès que les Arméniens, en fuyant, dit-il, l’auront attiré près de nous. » Les Arméniens continuent d’avancer. [9] Ceux des Chaldéens qui sont présents à rapproche des Arméniens, poussent le cri de guerre et fondent sur eux, suivant leur coutume. Les Arméniens, suivant leur coutume, ne peuvent tenir bon. [10] Les Chaldéens les poursuivent ; mais, quand ils aperçoivent le reste des troupes qui monte le sabre au poing, quelques-uns de ceux qui s’étaient trop avancés sont tués ou pris, les autres s’enfuient ; et l’on est maître des hauteurs. Dès que les troupes de Cyrus se sont emparées des hauteurs, ils découvrent les habitations des Chaldéens et voient ceux qui étaient le plus près d’eux abandonner leurs habitations. [11] Cyrus, quand tous ses soldats sort réunis, leur ordonne de dîner. Le repas fini, Cyrus ayant observé que le lieu d’observation des Chaldéens était fortifié et fourni d’eau, il veut y faire construire un fort. Il ordonne à Tigrane de mander à son père de venir joindre promptement l’armée avec tout ce qu’il pourra réunir de charpentiers et de maçons. Le messager se rend auprès de l’Arménien, et Cyrus se met à l’œuvre avec ceux qui sont présents.

[12] Sur ces entrefaites, on lui amène plusieurs prisonniers, les uns enchaînés, les autres libres ; il les voit, fait ôter les chaînes 263 aux premiers, et met les blessés entre les mains des médecins, avec ordre de les soigner. Il dit ensuite aux Chaldéens qu’il n’est venu ni pour les détruire, ni par envie de guerroyer, mais pour établir la paix entre les Arméniens et les Chaldéens.

« Avant que je fusse maître de ces montagnes, ajoute-t-il, je sais que vous pouviez vous passer de la paix : votre avoir était en sûreté, et vous emportiez celui des Arméniens. Mais voyez maintenant où vous en êtes. Je vous laisse, vous prisonniers, retourner librement chez vous, et je vous permets à vous, ainsi qu’aux autres Chaldéens, de délibérer si vous voulez nous faire la guerre ou être nos amis. Si vous choisissez la guerre, ne venez pas ici sans armes, si vous n’avez pas perdu le sens ; si vous optez pour la paix, venez sans armes ; le bon état de vos affaires, si vous devenez nos amis, sera l’objet de mes soins. »

[14] A ces mots, les Chaldéens, applaudissant vivement Cyrus, lui serrent mille-fois la main en retournant chez eux.

Quand l’Arménien a entendu l’appel de Cyrus et appris ce qu’il a fait, il prend avec lui des ouvriers et tout ce qui lui est nécessaire, et se rend auprès de Cyrus le plus vite possible. [15] Dès qu’il est en sa présence, il lui dit :

« Cyrus, j’admire comment, avec si peu de connaissance de l’avenir, nous osons, faibles mortels, former tant de projets. Ainsi, moi, quand je m’ingéniais des moyens de conquérir ma liberté, je suis devenu esclave comme jamais je ne l’avais été. Depuis que nous avons été pris et que nous croyions évidemment tout perdu, nous nous sommes trouvés plus en sûreté que jamais. Car jamais ces ennemis n’avaient cessé de nous faire du mal, et maintenant je vois qu’ils ont ce que je souhaitais. [16] Sache bien, Cyrus, que, pour obtenir qu’ils fussent chassés de ces montagnes, j’aurais donné beaucoup plus que tu n’as exigé de moi. Ce que tu as promis de nous faire de bien, en recevant notre argent, tu l’as déjà payé ; nous avons même de nouvelles obligations envers toi, que nous ne pourrons oublier sans rougir, à moins d’être des lâches ; et d’ailleurs, quoi que nous fassions, notre gratitude ne nous acquittera jamais envers un tel bienfaiteur. »

[17] Ainsi parle l’Arménien.

Les Chaldéens reviennent supplier Cyrus de faire la paix avec eux. Cyrus leur adresse cette question :

«Et quel autre désir, Chaldéens, avez-vous, en faisant la paix, que d’y trouver plus de sûreté que dans la guerre, maintenant que nous sommes maîtres des montagnes ? »

[18] Les Chaldéens en conviennent. Alors Cyrus :

« Et si la paix vous procurait encore d’autres biens ?

— 264 Alors, disent-ils, nous en serions encore bien plus charmés.

— Pour quelle autre raison, crue la stérilité de votre sol, vous regardez-vous comme pauvres ?

— Pour mille autres.

— Eh bien, dit Cyrus, voudriez-vous, à la charge de payer les mêmes redevances que les autres Arméniens, qu’il vous fût permis de cultiver autant de terrain en Arménie que vous en désireriez ?

[19] — Oui, dirent les Chaldéens, mais avec la certitude qu’on ne nous ferait point de tort.

— Et toi, Arménien, consentirais-tu à ce qu’on leur donnât à cultiver chez toi les terres incultes, à condition que les cultivateurs payent l’impôt régulier ?

— Je payerais beaucoup pour cela, dit l’Arménien, mon revenu s’en accroîtrait d’autant.

[20] — Et vous, Chaldéens, dit Cyrus, vous avez des montagnes excellentes. Voudriez-vous permettre aux Armé-niens d’y faire paître, en vous payant un droit équitable ?

— Oui, disent les Chaldéens, nous gagnerions beaucoup sans peine.

— Et toi, Arménien, voudrais-tu avoir la jouissance de ces pâturages, si, en accordant une légère indemnité aux Chaldéens, tu en retirais un grand profit ?

— Certainement, si j’espérais en avoir la tranquille jouissance.

— Est-ce que cette jouissance ne serait pas tranquille, si les hauteurs avaient une garnison alliée ?

— Oui, dit l’Arménien.

[21] — Mais, par Jupiter, disent les Chaldéens, loin de pouvoir cultiver en sûreté les champs des Arméniens, nous ne pouvons pas même travailler aux nôtres, si ce sont eux qui occupent les hauteurs.

— Mais si, vous aussi, vous y avez une garnison alliée ?

— Alors nos affaires iront bien.

— Par Jupiter, dit l’Arménien, les nôtres n’iront pas si bien si ce sont les Chaldéens qui gardent les hauteurs, et surtout les hauteurs fortifiées.

[22] — Voici donc, dit Cyrus, ce que je ferai : je ne confierai les hauteurs ni aux uns ni aux autres ; c’est nous qui les garderons ; et, si l’un de vous fait du tort à l’autre, nous serons avec les offensés. »

[23] Quand on a des deux parts entendu ces mots, on applaudit, et l’on convient que c’est l’unique moyen de rendre la paix durable ; puis l’on reçoit et l’on donne des gages de foi, aux conditions d’être indépendant l’un de l’autre, de s’allier par des mariages, de labourer et de faire paître en commun, de se secourir réciproquement, si l’on attaquait l’une des deux parties contractantes. Ainsi fut conclu ce traité, et il dure encore aujourd’hui entre les Chaldéens et celui qui gouverne l’Arménie. L’alliance faite, les deux peuples travaillent de concert et de tout cœur à la construction de la forteresse, et y transportent les objets nécessaires.

265 [24] Le soir venu, Cyrus invite les gens des deux pays à dîner avec iui, à titre déjà d’amis. Pendant le repas sous la tente, un des Chaldéens se met à dire que cette alliance comblerait les vœux de la majorité de la nation, mais qu’il y a des Chaldéens, vivant de maraude, qui ne savent et ne peuvent labourer, vu leur habitude de subsister par la guerre. Ils n’ont d’autre occupation "que de piller et de se mettre à la solde, tantôt du roi des Indes, qui est, ajoutent-ils, un homme tout cousu d’or, tantôt d’Astyage.

«Eh bien ! dit Cyrus, que ne se mettent-ils à la nôtre ? [26] Je leur donnerai autant et plus qu’aucun autre ne leur a jamais donné.»

Tous répondent que c’est au mieux, et prétendent qu’il y aura un grand nombre d’adhérents.

[27] Telles sont les conventions faites. Cyrus, apprenant que les Chaldéens se rendent souvent auprès de l’Indien, et se rappelant qu’il était venu des envoyés de ce roi chez les Mèdes pour examiner ce qui se passait, et que de là ils étaient allés chez les ennemis pour voir aussi ce qui s’y faisait, résolut d’instruire l'Indien de ce que lui-même venait de faire. [28] Il entre donc ainsi en propos.

«Arméniens et vous Chaldéens, dites-moi, si je dépêchais aujourd’hui quelqu’un des miens auprès de l’Indien, voudriez-vous lui adjoindre quelques-uns des vôtres, pour lui servir de guides dans la route et agir de concert avec lui, afin d’obtenir pour nous de l’Indien ce que je désire ? Je désirerais avoir plus d’argent pour accorder une bonne paye à ceux qui en ont besoin, ainsi que des honneurs et des présents à ceux de nos compagnons d’armes qui les méritent. C’est pour cela que je veux avoir des ressources abondantes, considérant que j’en ai besoin. Mais il me serait agréable de ménager vos fonds, car je vous regarde comme des amis, tandis que j’en recevrais volontiers de l’Indien, s’il m’en donnait. [29]

Le messager, auquel je vous propose d’adjoindre des vôtres pour guides et pour seconds, doit parler ainsi de ma part : « Indien, Cyrus m’envoie vers toi : il dit qu’il a besoin de fonds, et qu’il attend une nouvelle armée venant de Perse (or, je l’attends, en effet) ; si donc tu lui envoies selon ton pouvoir, il dit que, pour peu que la Divinité mène les choses à bonne fin, il se conduira de sorte que tu croiras avoir travaillé pour toi en l’obligeant. » [30] Voilà ce qu’il dira de ma part. Quant à vos gens, chargez-les, de votre côté, de tout ce qui vous paraîtra de votre intérêt. Si nous recevons de lui, nous serons plus au large ; si nous ne recevons pas, nous ne lui saurons pas le moindre gré, et nous pourrons prendre avec lui le parti qui nous paraîtra le plus avantageux 266 pour nous. »

[31] Tel est le langage de Cyrus, pensant bien que les envoyés arméniens et chaldéens diraient de lui ce qu’il voulait qu’on entendît et qu’on répétât parmi tous les hommes. Tout étant donc pour le mieux, on sort de la tente, et chacun va prendre du repos.

CHAPITRE III.

Retour de Cyrus auprès de Cyaxare. — Entrée sur le territoire ennemi. Premières hostilités. — Les Assyriens sont repoussés dans leur camp.

[1] Le lendemain, Cyrus envoie son messager stylé sur tout ce qu’il a dit. L’Arménien et les Chaldéens députent, en même temps, ceux qu’ils croient les plus propres à agir de concert avec lui et à dire ce qu’il faut pour Cyrus. Ensuite Cyrus fait disposer le fort avec tout ce qui est nécessaire ; il y laisse pour commandant celui des Mèdes qu’il croit devoir le plus agréer à Cyaxare, et s’en va, conduisant avec lui toutes les troupes qu’il a amenées, celles qu’il a reçues des Arméniens et environ quatre mille Chaldéens, qui se croyaient meilleurs que tous les autres. [2] Quand il est arrivé à la contrée habitée, il ne reste aucun Arménien dans sa maison, ni homme, ni femme, mais tous accourent sur son passage, joyeux de la paix, apportant et amenant ce que chacun a de plus précieux. L’Arménien n’est pas blessé de ces démonstrations, convaincu que Cyrus est ravi de ces hommages unanimes. A la fin, il voit venir à sa rencontre la femme de l’Arménien, ayant avec elle ses filles et son plus jeune fils, et apportant, avec divers présents, l’or que Cyrus n’avait pas voulu recevoir. [3] Cyrus s’en étant aperçu :

« Vous ne savez point, dit-il, que mes bienfaits, dans mon expédition, reçoivent un salaire ; toi, femme, retire-toi avec les richesses que tu as, et ne permets plus désormais à l’Arménien de les enfouir ; mais renvoie-moi ton fils, après l’avoir, avec cet or, équipé comme il faut pour la guerre. Avec le reste, acquiers pour toi-même, pour ton mari, pour tes filles et pour tes fils, les objets dont la possession et la parure vous fera mener une vie plus belle et plus douce. Pour la terre, qu’il suffise, ajoute-t-il, d’y enterrer les corps, quand chacun de nous n’est plus. »

[4] Cela dit, il pousse en avant. L’Arménien et les autres 267 habitants lui font cortège, en lui donnant les noms de bienfaiteur, d’excellent homme ; et ils font ainsi jusqu’à ce qu’il soit sorti de leur pays. L’Arménien lui adjoint de nouvelles troupes, vu la paix qui règne dans ses États. [5] Cyrus s’en va donc, riche non-seulement des richesses qu’il a reçues, mais de celles que sa bonté lui a conquises pour s’en servir au besoin.

On campe ce jour-là sur les frontières. Le lendemain, il renvoie son armée et son argent à Cyaxare, qui était dans le voisinage, comme il l’avait dit. Quant à lui, avec Tigrane et quelques Perses de distinction, il se met en chasse de toutes les bêtes qu’il rencontre, et il y prend grand plaisir. [6] Dès qu’il est arrivé en Médie, il distribue à chaque taxiarque une somme suffisante pour avoir de quoi accorder des distinctions à ceux qui les ont méritées. Il pensait, en effet, que, si chacun mettait sa troupe sur un bon pied, l’ensemble serait au mieux. Lui-même, quand il voyait quelque chose qui dût faire bien dans son armée, il se le procurait pour en faire présent à ceux qu’il en estimait les plus dignes, convaincu que, s’il avait une belle et bonne armée, il n’y avait pas pour lui de plus bel ornement. [7] Tout en faisant ces distributions, Cyrus prononce ces paroles au milieu du cercle des taxiarques, des lochages et de tous ceux qu’il récompensait :

« Mes amis, il me semble que nous avons de quoi nous réjouir, puisque nous sommes dans l’abondance et que nous aurons désormais de quoi accorder des récompenses et honorer chacun suivant son mérite. [8] Mais rappelons-nous bien ce qu’il nous a fallu faire pour acquérir tous ces avantages. Avec un peu de réflexion, vous sentirez que nous en sommes redevables à nos veilles, à nos travaux, à notre célérité, à notre résistance à l’ennemi. Il faut donc continuer à être de braves soldats, convaincus que les plus grands plaisirs et les plus grands biens proviennent de la soumission, de la patience, et, quand il le faut, des travaux et des dangers. »

[9] Cyrus trouvant alors ses soldats le corps endurci aux fatigues, l’âme aguerrie à mépriser les ennemis, exercés au maniement de leurs armes respectives, bien préparés tous à obéir à leurs chefs, songe à exécuter de ce moment même les plans qu’il a formés. Il savait que souvent, en temporisant, un général perd le fruit de grands préparatifs. [10] Voyant d’ailleurs qu’à force de rivalité entre concurrents, beaucoup de ses soldats deviennent jaloux les uns des autres, en raison de ce motif, il voulut les conduire le plus tôt possible en pays ennemi, sachant bien que les dangers communs rendent les hommes disposés à 268 s’aider les uns les autres ; et non-seulement alors ils ne jalousent point ceux qui ont de belles armes ou qui sont passionnés pour la gloire, mais de telles gens louent et aiment ceux qui leur ressemblent, convaincus que leur concours ne tourne qu’à l’intérêt commun. [11] Cyrus fait donc prendre â ses soldats leurs plus belles et leurs meilleures armes, puis il convoque les myriarques, les chiliarques, les taxiarques et les lochages. Ces officiers, placés hors cadre, n’étaient point compris dans le nombre effectif ; maifs, quand il fallait obéir au stratège ou lui rendre compte, afin que rien ne fût abandonne au désordre, les dodécadarques et les hexadarques avaient soin de tout le demeurant.

[12] Lorsque ceux dont la présence était nécessaire sont réunis, Cyrus les fait passer dans les rangs, leur en montre l’excellente tenue et leur indique où se rencontre la principale force des alliés. Après leur avoir inspiré la volonté d’agir, il leur dit de retourner chacun à son poste, de transmettre respectivement à leurs hommes les instructions qu’il vient de leur donner, d’essayer de faire passer dans l’âme de tous le désir de marcher, afin que tous s’élancent avec courage, et de se trouver le matin aux portés de Cyaxare.[13] Ils s’en vont et font tous comme il l’a dit. Le lendemain, au point du jour, ceux qui sont de service se trouvent aux portes Cyrus entre, aborde Cyaxare et lui parle ainsi :

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