Calligrammes (page 4)

Guillaume Apollinaire · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Calligrammes · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tapez-vous sur la joue comme sur un tambour

Ô paroles

Elles suivent dans la myrtaie

L’Eros et l’Antéros en larmes

Je suis le ciel de la cité

Écoutez la mer

La mer gémir au loin et crier toute seule

Ma voix fidèle comme l’ombre

Veut être enfin l’ombre de la vie

Veut être ô mer vivante infidèle comme toi

La mer qui a trahi des matelots sans nombre

Engloutit mes grand cris comme des dieux noyés

Et la mer au soleil ne supporte que l’ombre

Que jettent des oiseaux les ailes éployées

La parole est soudaine et c’est un Dieu qui tremble

Avance et soutiens-moi je regrette les mains

De ceux qui les tendaient et m’adoraient ensemble

Quelle oasis de bras m’accueillera demain

Connais-tu cette joie de voir des choses neuves

Ô voix je parle le langage de la mer

Et dans le port la nuit les dernières tavernes

Moi qui suis plus têtu que non l’hydre de Lerne

La rue où nagent mes deux mains

Aux doigts subtils fouillant la ville

S’en va mais qui sait si demain

La rue devenait immobile

Qui sait où serait mon chemin

Songe que les chemins de fer

Seront démodés et abandonnés dans peu de temps

Regarde

La Victoire avant tout sera

De bien voir au loin

De tout voir

De près

Et que tout ait un nom nouveau

LE CHANT D’AMOUR

Voici de quoi est fait le chant symphonique de l’amour

Il y a le chant de l’amour de jadis

Le bruit des baisers éperdus des amants illustres

Les cris d’amour des mortelles violées par les dieux

Les virilités des héros fabuleux érigées comme des pièces contre avions

Le hurlement précieux de Jason

Le chant mortel du cygne

Et l’hymne victorieux que les premiers rayons du soleil ont fait chanter à Memnon l’immobile

Il y a le cri des Sabines au moment de l’enlèvement

Il y a aussi les cris d’amour des félins dans les jongles

La rumeur sourde des sèves montant dans les plantes tropicales

Le tonnerre des artilleries qui accomplissent le terrible amour des peuples

Les vagues de la mer où naît la vie et la beauté

Il y a là le chant de tout l’amour du monde

LE MUSICIEN DE SAINT-MERRY

J’ai enfin le droit de saluer des êtres que je ne connais pas

Ils passent devant moi et s’accumulent au loin

Tandis que tout ce que j’en vois m’est inconnu

Et leur espoir n’est pas moins fort que le mien

Je ne chante pas ce monde ni les autres astres

Je chante toutes les possibilités de moi-même hors de ce monde et des astres

Je chante la joie d’errer et le plaisir d’en mourir

Le 21 du mois de mai 1913

Passeur des morts et les mordonnantes mériennes

Des millions de mouches éventaient une splendeur

Quand un homme sans yeux sans nez et sans oreilles

Quittant le Sébasto entra dans la rue Aubry-Le-Boucher

Jeune l’homme était brun et ce couleur de fraise sur les joues

Homme Ah ! Ariane

Il jouait de la flûte et la musique dirigeait ses pas

Il s’arrêta au coin de la rue Saint-Martin

Jouant l’air que je chante et que j’ai inventé

Les femmes qui passaient s’arrêtaient près de lui

Il en venait de toutes parts

Lorsque tout à coup les cloches de Saint-Merry se mirent à sonner

Le musicien cessa de jouer et but à la fontaine

Qui se trouve au coin de la rue Simon-Le-Franc

Puis Saint-Merry se tut

L’inconnu reprit son air de flûte

Et revenant sur ses pas marcha jusqu’à la rue de la Verrerie

Où il entra suivi par la troupe des femmes

Qui sortaient des maisons

Qui venaient par les rues traversières les yeux fous

Les mains tendues vers le mélodieux ravisseur

Il s’en allait indifférent jouant son air

Il s’en allait terriblement

Puis ailleurs

À quelle heure un train partira-t-il pour Paris

À ce moment

Les pigeons des Moluques fientaient des noix muscades

En même temps

Mission catholique de Bôma qu’as-tu fait du sculpteur

Ailleurs

Elle traverse un pont qui relie Bonn à Beuel et disparaît à travers Pützchen

Au même instant

Une jeune fille amoureuse du maire

Dans un autre quartier

Rivalise donc poète avec les étiquettes des parfumeurs

En somme ô rieurs vous n’avez pas tiré grand chose des hommes

Et à peine avez-vous extrait un peu de graisse de leur misère

Mais nous qui mourons de vivre loin l’un de l’autre

Tendons nos bras et sur ces rails roule un long train de marchandises

Tu pleurais assise près de moi au fond du fiacre

Et maintenant

Tu me ressembles tu me ressembles malheureusement

Nous nous ressemblions comme dans l’architecture du siècle dernier

Ces hautes cheminées pareilles à des tours

Nous allons plus haut maintenant et ne touchons plus le sol

Et tandis que le monde vivait et variait

Le cortège des femmes long comme un jour sans pain

Suivait dans la rue de la Verrerie l’heureux musicien

Cortèges ô cortèges

C’est quand jadis le roi s’en allait à Vincennes

Quand les ambassadeurs arrivaient à Paris

Quand le maigre Suger se hâtait vers la Seine

Quand l’émeute mourait autour de Saint-Merry

Cortèges ô cortèges

Les femmes débordaient tant leur nombre était grand

Dans toutes les rues avoisinantes

Et se hâtaient raides comme balle

Afin de suivre le musicien

Ah ! Ariane et toi Pâquette et toi Amine

Et toi Mia et toi Simone et toi Mavise

Et toi Colette et toi la belle Geneviève

Elles ont passé tremblantes et vaines

Et leurs pas légers et prestes se mouvaient selon la cadence

De la musique pastorale qui guidait

Leurs oreilles avides

L’inconnu s’arrêta un moment devant une maison à vendre

Maison abandonnée

Aux vitres brisées

C’est un logis du seizième siècle

La cour sert de remise à des voitures de livraisons

C’est là qu’entra le musicien

Sa musique qui s’éloignait devint langoureuse

Les femmes le suivirent dans la maison abandonnée

Et toutes y entrèrent confondues en bande

Toutes toutes y entrèrent sans regarder derrière elles

Sans regretter ce qu’elles ont laissé

Ce qu’elles ont abandonné

Sans regretter le jour la vie et la mémoire

Il ne resta bientôt plus personne dans la rue de la Verrerie

Sinon moi-même et un prêtre de Saint-Merry

Nous entrâmes dans la vieille maison

Mais nous n’y trouvâmes personne

Voici le soir

À Saint-Merry c’est l’Angélus qui sonne

Cortèges ô cortèges

C’est quand jadis le roi revenait de Vincennes

Il vint une troupe de casquettiers

Il vint des marchands de bananes

Il vint des soldats de la garde républicaine

Ô nuit

Troupeau de regards langoureux des femmes

Ô nuit

Toi ma douleur et mon attente vaine

J’entends mourir le son d’une flûte lointaine

LE PALAIS DU TONNERRE

Par l’issue ouverte sur le boyau dans la craie

En regardant le paroi adverse qui semble en nougat

On voit à gauche et à droite fuir l’humide couloir désert

Où meurt étendue une pelle à la face effrayante à deux yeux réglementaires qui servent à l’attacher sous les caissons

Un rat y recule en hâte tandis que j’avance en hâte

Et le boyau s’en va couronné de craie semée de branches

Comme un fantôme creux qui met du vide où il passe blanchâtre

Et là-haut le toit est bleu et couvre bien le regard fermé par quelques lignes droites

Mais en deçà de l’issue c’est le palais bien nouveau et qui paraît ancien

Le plafond est fait de traverses de chemin de fer

Entre lesquelles il y a des morceaux de craie et des touffes d’aiguilles de sapin

Et de temps en temps des débris de craie tombent

comme des morceaux de vieillesse

À côté de l’issue que ferme un tissu lâche d’une espèce qui sert généralement aux emballages

Il y a un trou qui tient lieu d’âtre et ce qui y brûle est un feu semblable à l’âme

Tant il tourbillonne et tant il est inséparable de ce qu’il dévore et fugitif

Les fils de fer se tendent partout servant de sommier supportant des planches

Ils forment aussi des crochets et l’on y suspend mille choses

Comme on fait à la mémoire

Des musettes bleues des casques bleus des cravates bleues des vareuses bleues

Morceaux du ciel tissus des souvenirs les plus purs

Et il flotte parfois en l’air de vagues nuages de craie

Sur la planche brillent des fusées détonateurs joyaux dorés à tête émaillée

Noirs blancs rouges

Funambules qui attendent leur tour de passer sur les trajectoires

Et font un ornement mince et élégant à cette demeure souterraine

Ornée de six lits placés en fer à cheval

Six lits couverts de riches manteaux bleus

Sur le palais il y a un haut tumulus de craie

Et des plaques de tôle ondulée

Fleuve figé de ce domaine idéal

Mais privé d’eau car ici il ne roule que le feu jailli de la mélinite

Le parc aux fleurs de fulminate jaillit des trous penchés

Tas de cloches aux doux sons des douilles rutilantes

Sapins élégants et petits comme en un paysage japonais

Le palais s’éclaire parfois d’une bougie à la flamme aussi petite qu’une souris

Ô palais minuscule comme si on te regardait par le gros bout d’une lunette

Petit palais où tout s’assourdit

Petit palais où tout est neuf rien rien d’ancien

Et où tout est précieux où tout le monde est vêtu comme un roi

Une selle est dans un coin à cheval sur une caisse

Un journal du jour traîne par terre

Et cependant tout paraît vieux dans cette neuve demeure

Si bien qu’on comprend que l’amour de l’antique

Le goût de l’anticaille

Soit venu aux hommes dès le temps des cavernes

Tout y était si précieux et si neuf

Tout y est si précieux et si neuf

Qu’une chose plus ancienne ou qui a déjà servi y apparaît

Plus précieuse

Que ce qu’on a sous la main

Dans ce palais souterrain creusé dans la craie si blanche et si neuve

Et deux marches neuves

Elles n’ont pas deux semaines

Sont si vieilles et si usées dans ce palais qui semble antique sans imiter l’antique

Qu’on voit que ce qu’il y a de plus simple de plus neuf est ce qui est

Le plus près de ce que l’on appelle la beauté antique

Et ce qui est surchargé d’ornements

A besoin de vieillir pour avoir la beauté qu’on appelle antique

Et qui est la noblesse la force l’ardeur l’âme l’usure

De-ce qui est neuf et qui sert

Surtout si cela est simple simple

Aussi simple que le petit palais du tonnerre

LE VIGNERON CHAMPENOIS

Le régiment arrive

Le village est presque endormi dans la lumière parfumée

Un prêtre a le casque en tête

La bouteille champenoise est-elle ou non une artillerie

Les ceps de vigne comme l’hermine sur un écu

Bonjour soldats

Je les ai vus passer et repasser en courant

Bonjour soldats bouteilles champenoises où le sang fermente

Vous resterez quelques jours et puis remonterez en ligne

Échelonnés ainsi que sont les ceps de vigne

J’envoie mes bouteilles partout comme les obus d’une

charmante artillerie

La nuit est blonde ô vin blond

Un vigneron chantait courbé dans sa vigne

Un vigneron sans bouche au fond de l’horizon

Un vigneron qui était lui-même la bouteille vivante

Un vigneron qui sait ce qu’est la guerre

Un vigneron champenois qui est un artilleur

C’est maintenant le soir et l’on joue à la mouche

Puis les soldats s’en iront là-haut

Où l’Artillerie débouche ses bouteilles crémantes

Allons Adieu messieurs tâchez de revenir

Mais nul ne sait ce qui peut advenir

LES COLLINES

Au-dessus de Paris un jour

Combattaient deux grands avions

L’un était rouge et l’autre noir

Tandis qu’au zénith flamboyait

L’éternel avion solaire

L’un était toute ma jeunesse

Et l’autre c’était l’avenir

Ils se combattaient avec rage

Ainsi fit contre Lucifer

l’Archange aux ailes radieuses

Ainsi le calcul au problème

Ainsi la nuit contre le jour

Ainsi attaque ce que j’aime

Mon amour ainsi l’ouragan

Déracine l’arbre qui crie

Mais vois quelle douceur partout

Paris comme une jeune fille

S’éveille langoureusement

Secoue sa longue chevelure

Et chante sa belle chanson

Où donc est tombée ma jeunesse

Tu vois que flambe l’avenir

Sache que je parle aujourd’hui

Pour annoncer au monde entier

Qu’enfin est né l’art de prédire

Certains hommes sont des collines

Qui s’élèvent d’entre les hommes

Et voient au loin tout l’avenir

Mieux que s’il était le présent

Plus net que s’il était passé

Ornement des temps et des routes

Passe et dure sans t’arrêter

Laissons sibiler les serpents

En vain contre le vent du sud

Les Psylles et l’onde ont péri

Ordre des temps si les machines

Se prenaient enfin à penser

Sur les plages de pierreries

Des vagues d’or se briseraient

L’écume serait mère encore

Moins haut que l’homme vont les aigles

C’est lui qui fait la joie des mers

Comme il dissipe dans les airs

L’ombre et les spleens vertigineux

Par où l’esprit rejoint le songe

Voici le temps de la magie

Il s’en revient attendez-vous

À des milliards de prodiges

Qui n’ont fait naître aucune fable

Nul les ayant imaginés

Profondeurs de la conscience

On vous explorera demain

Et qui sait quels êtres vivants

Seront tirés de ces abîmes

Avec des univers entiers

Voici s’élever des prophètes

Comme au loin des collines bleues

Ils sauront des choses précises

Comme croient savoir les savants

Et nous transporteront partout

La grande force est le désir

Et viens que je te baise au front

Ô légère comme une flamme

Dont tu as toute la souffrance

Toute l’ardeur et tout l’éclat

L’âge en vient on étudiera

Tout ce que c’est que de souffrir

Ce ne sera pas du courage

Ni même du renoncement

Ni tout ce que nous pouvons faire

On cherchera dans l’homme même

Beaucoup plus qu’on n’y a cherché

On scrutera sa volonté

Et quelle force naîtra d’elle

Sans machine et sans instrument

Les secourables mânes errent

Se compénétrant parmi nous

Depuis les temps qui nous rejoignent

Rien n’y finit rien n’y commence

Regarde la bague à ton doigt

Temps des déserts des carrefours

Temps des places et des collines

Je viens ici faire des tours

Où joue son rôle un talisman

Mort et plus subtil que la vie

Je me suis enfin détaché

De toutes choses naturelles

Je peux mourir mais non pécher

Et ce qu’on n’a jamais touché

Je l’ai touché je l’ai palpé

Et j’ai scruté tout ce que nul

Ne peut en rien imaginer

Et j’ai soupesé maintes fois

Même la vie impondérable

Je peux mourir en souriant

Bien souvent j’ai plané si haut

Si haut qu’adieu toutes les choses

Les étrangetés les fantômes

Et je ne veux plus admirer

Ce garçon qui mime l’effroi

Jeunesse adieu jasmin du temps

J’ai respiré ton frais parfum

À Rome sur les chars fleuris

Chargés de masques de guirlandes

Et des grelots du carnaval

Adieu jeunesse blanc Noël

Quand la vie n’était qu’une étoile

Dont je contemplais le reflet

Dans la mer Méditerranée

Plus nacrée que les météores

Duvetée comme un nid d’archanges

Ou la guirlande des nuages

Et plus lustrée que les halos

Émanations et splendeurs

Unique douceur harmonies

Je m’arrête pour regarder

Sur la pelouse incandescente

Un serpent erre c’est moi-même

Qui suis la flûte dont je joue

Et le fouet qui châtie les autres

Il vient un temps pour la souffrance

Il vient un temps pour la bonté

Jeunesse adieu voici le temps

Où l’on connaîtra l’avenir

Sans mourir de sa connaissance

C’est le temps de la grâce ardente

La volonté seule agira

Sept ans d’incroyables épreuves

L’homme se divinisera

Plus pur plus vif et plus savant

Il découvrira d’autres mondes

L’esprit languit comme les fleurs

Dont naissent les fruits savoureux

Que nous regarderons mûrir

Sur la colline ensoleillée

Je dis ce qu’est au vrai la vie

Seul je pouvais chanter ainsi

Mes chants tombent comme des graines

Taisez-vous tous vous qui chantez

Ne mêlez pas l’ivraie au blé

Un vaisseau s’en vint dans le port

Un grand navire pavoisé

Mais nous n’y trouvâmes personne

Qu’une femme belle et vermeille

Elle y gisait assassinée

Une autre fois je mendiais

L’on ne me donna qu’une flamme

Dont je fus brûlé jusqu’aux lèvres

Et je ne pus dire merci

Torche que rien ne peut éteindre

Où donc es-tu ô mon ami

Qui rentrais si bien en toi-même

Qu’un abîme seul est resté

Où je me suis jeté moi-même

Jusqu’aux profondeurs incolores

Et j’entends revenir mes pas

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