Calligrammes (page 5)

Guillaume Apollinaire · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Calligrammes · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le long des sentiers que personne

N’a parcourus j’entends mes pas

À toute heure ils passent là-bas

Lents ou pressés ils vont ou viennent

Hiver toi qui te fais la barbe

Il neige et je suis malheureux

J’ai traversé le ciel splendide

Où la vie est une musique

Le sol est trop blanc pour mes yeux

Habituez-vous comme moi

À ces prodiges que j’annonce

À la bonté qui va régner

À la souffrance que j’endure

Et vous connaîtrez l’avenir

C’est de souffrance et de bonté

Que sera faite la beauté

Plus parfaite que n’était celle

Qui venait des proportions

Il neige et je brûle et je tremble

Maintenant je suis à ma table

J’écris ce que j’ai ressenti

Et ce que j’ai chanté là-haut

Un arbre élancé que balance

Le vent dont les cheveux s’envolent

Un chapeau haut de forme est sur

Une table chargée de fruits

Les gants sont morts près d’une pomme

Une dame se tord le cou

Auprès d’un monsieur qui s’avale

Le bal tournoie au fond du temps

J’ai tué le beau chef d’orchestre

Et je pèle pour mes amis

L’orange dont la saveur est

Un merveilleux feu d’artifice

Tous sont morts le maître d’hôtel

Leur verse un champagne irréel

Qui mousse comme un escargot

Ou comme un cerveau de poète

Tandis que chantait une rose

L’esclave tient une épée nue

Semblable aux sources et aux fleuves

Et chaque fois qu’elle s’abaisse

Un univers est éventré

Dont il sort des mondes nouveaux

Le chauffeur se tient au volant

Et chaque fois que sur la route

Il corne en passant le tournant

Il paraît à perte de vue

Un univers encore vierge

Et le tiers nombre c’est la dame

Elle monte dans l’ascenseur

Elle monte monte toujours

Et la lumière se déploie

Et ces clartés la transfigurent

Mais ce sont de petits secrets

Il en est d’autres plus profonds

Qui se dévoileront bientôt

Et feront de vous cent morceaux

À la pensée toujours unique

Mais pleure pleure et repleurons

Et soit que la lune soit pleine

Ou soit qu’elle n’ait qu’un croissant

Ah ! pleure pleure et repleurons

Nous avons tant ri au soleil

Des bras d’or supportent la vie

Pénétrez le secret doré

Tout n’est qu’une flamme rapide

Que fleurit la rose adorable

Et d’où monte un parfum exquis

LES FENÊTRES

Du rouge au vert tout le jaune se meurt

Quand chantent les aras dans les forêts natales

Abatis de pihis

Il y a un poème à faire sur l’oiseau qui n’a qu’une aile

Nous l’enverrons en message téléphonique

Traumatisme géant

Il fait couler les yeux

Voilà une jolie jeune fille parmi les jeunes Turinaises

Le pauvre jeune homme se mouchait dans sa cravate blanche

Tu soulèveras le rideau

Et maintenant voilà que s’ouvre la fenêtre

Araignées quand les mains tissaient la lumière

Beauté pâleur insondables violets

Nous tenterons en vain de prendre du repos

On commencera à minuit

Quand on a le temps on a la liberté

Bigorneaux Lotte multiples Soleils et l’Oursin du couchant

Une vieille paire de chaussures jaunes devant la fenêtre

Tours

Les Tours ce sont les rues

Puits

Puits ce sont les places

Puits

Arbres creux qui abritent les Câpresses vagabondes

Les Chabins chantent des airs à mourir

Aux Chabines maronnes

Et l’oie oua-oua trompette au nord

Où les chasseurs de ratons

Raclent les pelleteries

Étincelant diamant

Vancouver

Où le train blanc de neige et de feux nocturnes fuit l’hiver

Ô Paris

Du rouge au vert tout le jaune se meurt

Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York et les Antilles

La fenêtre s’ouvre comme une orange

Le beau fruit de la lumière

LES FEUX DU BIVOUAC

Les feux mouvants du bivouac

Éclairent des formes de rêve

Et le songe dans l’entrelac

Des branches lentement s’élève

Voici les dédains du regret

Tout écorché comme une fraise

Le souvenir et le secret

Dont il ne reste que la braise

LES GRENADINES REPENTANTES

En est-il donc deux dans Grenade

Qui pleurent sur ton seul péché

Ici l’on jette la grenade

Qui se change en un œuf coché

Puisqu’il en naît des coqs Infante

Entends-les chanter leurs dédains

Et que la grenade est touchante

Dans nos effroyables jardins

LES SAISONS

C’était un temps béni nous étions sur les plages

Va-t’en de bon matin pieds nus et sans chapeau

Et vite comme va la langue d’un crapaud

L’amour blessait au cœur les fous comme les sages

As-tu connu Guy au galop

Du temps qu’il était militaire

As-tu connu Guy au galop

Du temps qu’il était artiflot

À la guerre

C’était un temps béni Le temps du vaguemestre

On est bien plus serré que dans les autobus

Et des astres passaient que singeaient les obus

Quand dans la nuit survint la batterie équestre

As-tu connu Guy au galop

Du temps qu’il était militaire

As-tu connu Guy au galop

Du temps qu’il était artiflot

À la guerre

C’était un temps béni Jours vagues et nuits vagues

Les marmites donnaient aux rondins des cagnats

Quelque aluminium où lu t’ingénias

À limer jusqu’au soir d’invraisemblables bagues

As-tu connu Guy au galop

Du temps qu’il était militaire

As-tu connu Guy au galop

Du temps qu’il était artiflot

À la guerre

C’était un temps béni La guerre continue

Les Servants ont limé la bague au long des mois

Le Conducteur écoute abrité dans les bois

La chanson que répète une étoile inconnue

As-tu connu Guy au galop

Du temps qu’il était militaire

As-tu connu Guy au galop

Du temps qu’il était artiflot

À la guerre

LES SOUPIRS DU SERVANT DE DAKAR

C’est dans la cagnat en rondins voilés d’osier

Auprès des canons gris tournés vers le nord

Que je songe au village africain

Où l’on dansait où l’on chantait où l’on faisait l’amour

Et de longs discours

Nobles et joyeux

Je revois mon père qui se battit

Contre les Achantis

Au service des Anglais

Je revois ma sœur au rire en folie

Aux seins durs comme des obus

Et je revois

Ma mère la sorcière qui seule du village

Méprisait le sel

Piler le millet dans un mortier

Je me souviens du si délicat si inquiétant

Fétiche dans l’arbre

Et du double fétiche de la fécondité

Plus tard une tête coupée

Au bord d’un marécage

Ô pâleur de mon ennemi

C’était une tête d’argent

Et dans le marais

C’était la lune qui luisait

C’était donc une tête d’argent

Là-haut c’était la lune qui dansait

C’était donc une tête d’argent

Et moi dans l’antre j’étais invisible

C’était donc une tête de nègre dans la nuit profonde

Similitudes Pâleurs

Et ma sœur

Suivit plus tard un tirailleur

Mort à Arras

Si je voulais savoir mon âge

Il faudrait le demander à l’évêque

Si doux si doux avec ma mère

De beurre de beurre avec ma sœur

C’était dans une petite cabane

Moins sauvage que notre cagnat de canonniers-servants

J’ai connu l’affût au bord des marécages

Où la girafe boit les jambes écartées

J’ai connu l’horreur de l’ennemi qui dévaste

Le Village

Viole les femmes

Emmène les filles

Et les garçons dont la croupe dure sursaute

J’ai porté l’administrateur des semaines

De village en village

En chantonnant

Et je fus domestique à Paris

Je ne sais pas mon âge

Mais au recrutement

On m’a donné vingt ans

Je suis soldat français on m’a blanchi du coup

Secteur 59 je ne peux pas dire où

Pourquoi donc être blanc est-ce mieux qu’être noir

Pourquoi ne pas danser et discourir

Manger et puis dormir

Et nous tirons sur les ravitaillements boches

Ou sur les fils de fer devant les bobosses

Sous la tempête métallique

Je me souviens d’un lac affreux

Et de couples enchaînés par un atroce amour

Une nuit folle

Une nuit de sorcellerie

Comme cette nuit-ci

Où tant d’affreux regards

Éclatent dans le ciel splendide

LETTRE-OCÉAN

Je traverse la villenez en avant

et je la coupe en 2

J’étais au bord du Rhin quand tu partis pour le Mexique

Ta voix me parvient malgré l’énorme distance

Gens de mauvaise mine sur le quai à la Vera Cruz

Juan Aldama

Les voyageurs de l’Espagne devant faire le voyage de Coatzacoalcos pour s’embarquer je t’envoie cette carte aujourd’hui au lieu

Correos

Mexico

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YPIRANGAREPUBLICA MEXICANA

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11 45 29-5 14

Rue des Batignolles

de profiter du courrier de Vera Cruz qui n’est pas sûr. Tout est calme ici et nous sommes dans l’attente des événements.

Vive

la Ar

Ré Zut ré

pu pour tez

bli M. co

que Zun cher

Sur la Royle veVi

Hou le croquant rive

Des clefs j’en ai vu mille et mille gauche Evviva il Papa

devant

le pont

d’Iéna la gueule mon vieux pad

telo cala bas À

Jac La non

ques Tu si

c’é ni vous

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dé tu une

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cieux un tache

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ANOMO

BONJOUR TU NE CONNAÎTRAS JAMAIS BIEN

ANORA

LES

Mayas

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S

F

LIENS

Cordes faites de cris

Sons de cloches à travers l’Europe

Siècles pendus

Rails qui ligotez les nations

Nous ne sommes que deux ou trois hommes

Libres de tous liens

Donnons-nous la main

Violente pluie qui peigne les fumées

Cordes

Cordes tissées

Câbles sous-marins

Tours de Babel changées en ponts

Araignées-Pontifes

Tous les amoureux qu’un seul lien a liés

D’autres liens plus ténus

Blancs rayons de lumière

Cordes et Concorde

J’écris seulement pour vous exalter

Ô sens ô sens chéris

Ennemis du souvenir

Ennemis du désir

Ennemis du regret

Ennemis des larmes

Ennemis de tout ce que j’aime encore

LUEURS DES TIRS

La Grâce exilée

117

La Boucle retrouvée

118

Refus de la colombe

119

Les Feux du bivouac

120

Les Grenadines repentantes

121

Tourbillon de mouches

122

L’Adieu du cavalier

123

Le Palais du tonnerre

124

Photographie

128

L’Inscription anglaise

129

Dans l’abri-caverne

131

Fusée

133

Désir

135

Chant de l’horizon en Champagne

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Océan de terre

142

LUNDI RUE CHRISTINE

La mère de la concierge et la concierge laisseront tout passer

Si tu es un homme tu m’accompagneras ce soir

Il suffirait qu’un type maintînt la porte cochère

Pendant que l’autre monterait

Trois bec de gaz allumés

La patronne est poitrinaire

Quand tu auras fini nous jouerons une partie de jacquet

Un chef d’orchestre qui a mal à la gorge

Quand tu viendras à Tunis je te ferai fumer du kief

Ça a l’air de rimer

Des piles de soucoupes des fleurs un calendrier

Pim pam pim

Je dois fiche près de 300 francs à ma probloque

Je préférerais me couper le parfaitement que de les lui donner

Je partirai à 20 h. 27

Six glaces s’y dévisagent toujours

Je crois que nous allons nous embrouiller encore davantage

Cher monsieur

Vous êtes un mec à la mie de pain

Cette dame a le nez comme un ver solitaire

Louise a oublié sa fourrure

Moi je n’ai pas de fourrure et je n’ai pas froid

Le Danois fume sa cigarette en consultant l’horaire

Le chat noir traverse la brasserie

Ces crêpes étaient exquises

La fontaine coule

Robe noire comme ses ongles

C’est complètement impossible

Voici monsieur

La bague en malachite

Le sol est semé de sciure

Alors c’est vrai

La serveuse rousse a été enlevée par un libraire

Un journaliste que je connais d’ailleurs très vaguement

Écoute Jacques c’est très sérieux ce que je vais te dire

Compagnie de navigation mixte

Il me dit monsieur voulez-vous voir ce que je peux faire d’eaux fortes et de tableaux

Je n’ai qu’une petite bonne

Après déjeuner café du Luxembourg

Une fois là il me présente un gros bonhomme

Qui me dit

Écoutez c’est charmant

À Smyrne à Naples en Tunisie

Mais nom de Dieu où est-ce

La dernière fois que j’ai été en Chine

C’est il y a huit ou neuf ans

L’Honneur tient souvent à l’heure que marque la pendule

La quinte major

MERVEILLE DE LA GUERRE

Que c’est beau ces fusées qui illuminent la nuit

Elles montent sur leur propre cime et se penchent pour regarder

Ce sont des dames qui dansent avec leurs regards pour yeux bras et cœurs

J’ai reconnu ton sourire et ta vivacité

C’est aussi l’apothéose quotidienne de toutes mes Bérénices dont les chevelures sont devenues des comètes

Ces danseuses surdorées appartiennent à tous les temps et à toutes les races

Elles accouchent brusquement d’enfants qui n’ont que le temps de mourir

Comme c’est beau toutes ces fusées

Mais ce serait bien plus beau s’il y en avait plus encore

S’il y en avait des millions qui auraient un sens complet et relatif comme les lettres d’un livre

Pourtant c’est aussi beau que si la vie même sortait des mourants

Mais ce serait plus beau encore s’il y en avait plus encore

Cependant je les regarde comme une beauté qui s’offre et s’évanouit aussitôt

Il me semble assister à un grand festin éclairé à giorno

C’est un banquet que s’offre la terre

Elle a faim et ouvre de longues bouches pâles

La terre a faim et voici son festin de Balthasar cannibale

Qui aurait dit qu’on pût être à ce point anthropophage

Et qu’il fallût tant de feu pour rôtir le corps humain

C’est pourquoi l’air a un petit goût empyreumatique qui n’est ma foi pas désagréable

Mais le festin serait plus beau encore si le ciel y mangeait avec la terre

il n’avale que les âmes

Ce qui est une façon de ne pas se nourrir

Et se contente de jongler avec des feux versicolores

Mais j’ai coulé dans la douceur de cette guerre avec toute ma compagnie au long des longs boyaux

Quelques cris de flamme annoncent sans cesse ma présence

J’ai creusé le lit ou je coule en me ramifiant en mille petits fleuves qui vont partout

Je suis dans la tranchée de première ligne et cependant je suis partout ou plutôt je commence à être partout

C’est moi qui commence cette chose des siècles à venir

Ce sera plus long à réaliser que non la fable d’Icare volant

Je lègue à l’avenir l’histoire de Guillaume Apollinaire

Qui fut à la guerre et sut être partout

Dans les villes heureuses de l’arrière

Dans tout le reste de l’univers

Dans ceux qui meurent en piétinant dans le barbelé

Dans les femmes dans les canons dans les chevaux

Au zénith au nadir aux 4 points cardinaux

Et dans l’unique ardeur de cette veillée d’armes

Et ce serait sans doute bien plus beau

Si je pouvais supposer que toutes ces choses dans lesquelles je suis partout

Pouvaient m’occuper aussi

Mais dans ce sens il n’y a rien de fait

Car si je suis partout à cette heure il n’y a cependant que moi qui suis en moi

MUTATION

Une femme qui pleurait

Une Eh ! Oh ! Ha !

Des soldats qui passaient

Une Eh ! Oh ! Ha !

Un éclusier qui pêchait

Une Eh ! Oh ! Ha !

Les tranchées qui blanchissaient

Une Eh ! Oh ! Ha !

Des obus qui pétaient

Une Eh ! Oh ! Ha !

Des allumettes qui ne prenaient pas

DeEt tout

Et touA tant changé

A tant chanEn moi

EtTout

Tout Sauf mon Amour

Sauf mon Eh ! Oh ! Ha !

OBUS COULEUR DE LUNE

Merveille de la guerre

147

Exercice

150

À l’Italie

152

La Traversée

158

Il y a

159

L’Espionne

162

Le Chant d’amour

163

Aussi bien que les cigales

164

Simultanéités

165

Du coton dans les oreilles

167

OCÉAN DE TERRE

À G. de Chirico

J’ai bâti une maison au milieu de l’Océan

Ses fenêtres sont les fleuves qui s’écoulent de mes yeux

Des poulpes grouillent partout où se tiennent les murailles

Entendez battre leur triple cœur et leur bec cogner aux vitres

Maison humide

Maison ardente

Saison rapide

Saison qui chante

Les avions pondent des œufs

Attention on va jeter l’ancre

Attention à l’encre que l’on jette

Il serait bon que vous vinssiez du ciel

Le chèvrefeuille du ciel grimpe

Les poulpes terrestres palpitent

Et puis nous sommes tant et tant à être nos propres fossoyeurs

Pâles poulpes des vagues crayeuses ô poulpes aux becs pâles

Autour de la maison il y a cet océan que tu connais

Et qui ne se repose jamais

OMBRE

Vous voilà de nouveau près de moi

Souvenirs de mes compagnons morts à la guerre

L’olive du temps

Souvenirs qui n’en faites plus qu’un

Comme cent fourrures ne font qu’un manteau

Comme ces milliers de blessures ne font qu’un article de journal

Apparence impalpable et sombre qui avez pris

La forme changeante de mon ombre

Un indien à l’affût pendant l’éternité

Ombre vous rampez près de moi

Mais vous ne m’entendez plus

Vous ne connaîtrez plus les poèmes divins que je chante

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