La Trinité (De Trinitate) (page 5)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — trad. abbaye de Port-Valais · 10 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2. Cette discussion est occasionnée par ces paroles : «

Le Christ est la vertu de Dieu et la « sagesse de Dieu ». C’est pourquoi, voulant traiter des choses insondables, nous sommes arrêtés, à cette difficulté: ou de dire que le Christ n’est pas la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu , ce qui serait la négation insolente et impie des paroles de l’Apôtre; — ou de reconnaître que le Christ est bien la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu, mais que son Père n’est point le Père de sa propre vertu et de sa propre sagesse, — impiété qui ne serait pas moindre, puisqu’il ne serait-pas le Père du Christ, vu que le Christ est la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu; ou que le Père n’est pas puissant par sa propre vertu, ni sage par sa propre sagesse — et qui oserait proférer ce blasphème?; ou que, dans le Père, autre chose est d’être, autre chose d’être sage, en sorte qu’il ne serait pas sage par le seul fait qu’il existe — ce qui est vrai de l’âme humaine, laquelle est tantôt insensée, tantôt sage, parce qu’elle est de nature changeante et ne possède pas la simplicité absolue et parfaite; ou que le Père n’est point par lui-même, et que non-seulement sa qualité de Père, mais son existence même, est relative à son Fils, — comment donc le Fils sera-t-il de la même essence que le Père, si le Père par lui-même n’est pas l’essence, qu’il n’existe point par lui-même, mais ne possède l’être que par rapport à son Fils? Mais, dira-t-on, il faut bien plutôt dire qu’il est d’une seule et même essence, puisque le Père et le Fils ne sont qu’une seule et même essence; vu que le Père n’est pas par lui-même, mais seulement par rapport au Fils qu’il a engendré comme essence, essence par laquelle il est tout ce qu’il est. Donc ni l’un ni l’autre n’est par soi, et tous les deux ne sont que relativement l’un à l’autre; ou bien, dira-t-on du Père seul que non-seulement il n’est Père, mais qu’il n’est rien que par rapport à son Fils, tandis qu’on dira du Fils qu’il est par lui-même? Si cela est, comment nommera-t-on le Fils en lui-même ? l’appellera-t-on essence? mais le Fils est l’essence du Père, comme il est la vertu et la sagesse du Père, comme il est le Verbe du Père et l’image du Père.

Ou si l’on dit que le Fils est essence par lui-même, tandis que le Père n’est point essence, mais qu’il a engendré l’essence; qu’il n’existe point par lui-même, mais par l’essence qu’il a engendrée, comme il est grand par la grandeur qu’il a engendrée: donc le Fils sera aussi par lui-même la grandeur, donc il sera aussi par lui-même la vertu, la sagesse, le Verbe et l’image. Or, quoi de plus absurde que de dire qu’une image est sa propre image? Ou bien si l’image et le Verbe ne sont pas la même chose que la vertu et la sagesse, que ces deux premiers termes s’entendent dans le sens relatif, et ces deux derniers dans le sens absolu: voilà que le Père ne sera plus sage de la sagesse qu’il a engendrée, puisqu’il ne peut pas être dit sagesse par rapport à elle, ni elle par rapport à lui. En effet, tout rapport suppose deux termes. Reste donc à dire que le Fils est essence par rapport au Père; d’où ce résultat bien inattendu : que l’essence n’est pas l’essence, ou du moins que quand on dit essence, on entend dire rapport. Donnons un exemple:

L’expression « maître » indique non une essence, mais un rapport vis-à-vis d’un serviteur: mais quand on dit «homme» ou quelque autre chose de ce genre, on indique une essence et non une relation. Ainsi quand on dit d’un homme qu’il est maître, le mot « homme » désigne l’essence, le mot « maître » la relation; car l’homme est homme en lui-même, et maître par rapport à son serviteur: et la raison de ce langage est que si l’essence est prise dans le sens relatif, elle n’est plus proprement essence. Ajoutons que toute essence prise dans le sens relatif est encore quelque chose en dehors de ce relatif; ainsi l’homme maître, l’homme serviteur, le cheval animal de somme, la pièce de monnaie arrhes, sont homme, cheval, pièce de monnaie en eux-mêmes, et sont des substances ou des essences; et ce n’est que dans le sens relatif qu’on les appelle maître, serviteur, animal de somme, arrhes. Mais si l’homme n’existait pas, c’est-à-dire n’était pas (443) une substance, on ne pourrait le nommer maître relativement; si le cheval n’était pas une essence, on ne pourrait lui donner la qualification relative d’animal de somme; et si la pièce de monnaie n’était pas une substance, on ne pourrait l’appeler relativement arrhes. Si donc le Père n’est pas quelque chose en lui-même, il est absolument impossible de lui attribuer un rapport. Il n’en est pas ici comme d’un objet coloré, auquel la couleur se rapporte, cette couleur n’existant point par elle-même, mais appartenant toujours à l’objet coloré, tandis que l’objet lui-même, bien qu’on ne l’appelle coloré que par rapport à sa couleur, est cependant corps en lui-même. Il ne faut donc pas s’imaginer que le Père n’est point dans un sens absolu, mais simplement par rapport à son Fils ; tandis que ce même Fils aurait tout à la fois une existence propre et une existence relative à son Père : étant appelé par lui-même grandeur vraie et vertu puissante, et de plus grandeur et vertu du Père grand-et puissant, par laquelle le Père est grand et puissant. Non, il n’en est pas ainsi: mais l’un et l’autre sont substance, et l’un et l’autre sont la même substance.

Or, comme il est absurde de dire que la blancheur n’est pas blanche, de même il est absurde de dire que la sagesse n’est pas sage; et comme la blancheur est dite blanche par elle-même, ainsi la sagesse est dite sage par elle-même. Mais la blancheur du corps n’est pas une essence, puisque c’est le corps lui-même qui est essence, et la blancheur sa qualité : qualité qui le fait nommer corps blanc, bien que pour lui exister et être blanc ne soient pas la même chose. Car là, autre chose est la forme, autre chose la couleur; et ni l’une ni l’autre n’existent par elles-mêmes, mais seulement dans un corps quelconque, lequel corps n’est ni forme, ni couleur, mais seulement formé et coloré. La vraie sagesse est sage et elle est sage par elle-même. Et comme toute âme devient sage par participation à la sagesse, si cette âme redevient insensée, la sagesse n’en subsiste pas moins en elle-même: elle ne change pas, parce que l’âme a changé en passant à la folie. Mais il n’en est pas de même de celui qui devient sage par elles comme le corps devient blanc par la blancheur. En effet, quand ce corps prend une autre couleur, la blancheur ne subsiste plus, elle a tout à fait cessé d’être. Que si le Père qui a engendré la sagesse est sage par elle, et que, pour lui, être ne soit pas être sage, dès lors son Fils est sa qualité et non plus son Fils; la simplicité a cessé d’être parfaite.

Mais loin de nous cette pensée ! car là l’essence est vraiment et souverainement simple, et l’existence et la sagesse y sont une même chose. Or, si être et être sage y sont une même chose, le Père n’est donc pas sage par la sagesse qu’il a engendrée; autrement il ne l’engendrerait pas, mais ce serait elle qui l’engendrerait lui-même. En effet, qu’entendons-nous quand nous disons que être et être sage sont pour lui la même chose, sinon qu’il existe par ce qui le fait sage? Donc, la raison pour laquelle il est sage, est aussi la raison pour laquelle il existe; et, par conséquent, si la sagesse qu’il a engendrée est la raison pour laquelle il est sage, elle est aussi la raison pour laquelle il existe : ce qui ne peut avoir lieu que si elle l’engendre ou le crée. Or, personne n’a jamais dit que la sagesse ait engendré ou créé le Père en aucune façon. Ne serait-ce pas là la plus grande des folies? Donc, le Père lui-même est aussi sagesse; et le Fils est appelé sagesse du Père, comme il est appelé lumière du Père;

c’est-à-dire que, comme il est lumière de lumière et que les deux ne sont qu’une même lumière, ainsi doit-on entendre qu’il est sagesse de sagesse et que tous les deux sont une même sagesse, et, par conséquent, une seule essence, puisque là, être et être sage c’est la même chose. En effet, s’il est de la sagesse d’être sage, de la puissance de pouvoir, de l’éternité d’être éternelle, de la justice d’être juste, de la grandeur d’être grande, il est de l’essence d’exister. Et comme, dans cette simplicité, la sagesse n’est pas autre chose que l’être, la sagesse n’est pas non plus autre chose que l’essence.

CHAPITRE II.

LE PèRE ET LE FILS SONT ENSEMBLE UNE SEULE SAGESSE, COMME UNE SEULE ESSENCE, BIEN QU’ILS NE SOIENT PAS ENSEMBLE UN SEUL VERBE.

3. Le Père et le Fils sont donc ensemble une seule essence, une seule grandeur, une seule vérité, une seule sagesse;

mais le Père et le Fils ne sont pas ensemble un seul Verbe, parce qu’ils ne sont pas tous les deux un seul Fils. En effet, comme le Fils est Fils relativement au Père, et non relativement à (444)

lui-même; ainsi le Verbe, quand on le nomme ainsi, se rapporte à celui dont il est le Verbe. Car il est Fils par là même qu’il est Verbe, et il est Verbe par là même qu’il est Fils. Donc, puisque le Père et le Fils ensemble ne sont évidemment pas un seul Fils, il s’ensuit que le Père et le Fils ensemble ne sont pas un seul Verbe des deux. Voilà pourquoi le Verbe n’est pas Verbe parce qu’il est sagesse, puisqu’il est nommé Verbe, non par rapport à lui-même, mais seulement par rapport à celui dont il est le Verbe, comme il est nommé Fils par rapport à son Père, tandis qu’il est sagesse parce qu’il est essence. Et comme l’essence est une, la sagesse est une. Or, comme le Verbe est sagesse, mais n’est pas Verbe parce qu’il est sagesse — car il est Verbe relativement, et sagesse essentiellement— entendons, quand on dit Verbe, qu’on parle de la sagesse née pour être Fils et image. Et quand on prononce ces deux mots « sagesse née », entendons, dans l’un, « née », et le Verbe, et l’image, et le Fils; toutefois, dans ces trois expressions, ne cherchons pas l’essence, parce qu’elles sont relatives. Mais dans l’autre, « sagesse », qui est une expression absolue, puisque la sagesse est sage par elle-même , entendons l’essence même, pour qui être et être sage sont une même chose. Par conséquent, le Père et le Fils sont ensemble une seule sagesse, parce qu’ils sont une seule essence, et, en particulier, sagesse de sagesse, comme essence d’essence. Ainsi, quoique le Père ne soit pas le Fils, ni le Fils le Père, quoique l’un ne soit pas engendré et que l’autre le soit, ils n’en sont pas moins une seule essence : car les noms de Père et de Fils ne sont que relatifs. Mais l’un et l’autre sont ensemble une seule sagesse et une seule essence, pour laquelle être et être sage sont une même chose;

mais ils ne sont pas- tous les deux ensemble Verbe ou Fils, parce que être et être Verbe ou Fils ne sont pas la même chose : ces expressions n’étant que relatives, comme nous l’avons déjà suffisamment démontré.

CHAPITRE III.

POURQUOI LES éCRITURES ATTRIBUENT PARTICULIèREMENT AU FILS LA SAGESSE, BIEN QUE LE PèRE ET LE SAINT-ESPRIT SOIENT AUSSI SAGESSE.

4. Pourquoi donc les Ecritures ne parlent-elles presque jamais de la sagesse que pour la montrer engendrée ou créée de Dieu? Sagesse engendrée par qui tout a été fait; sagesse créée ou faite dans les hommes, par exemple, quand ils se tournent vers la sagesse qui n’a pas été créée ou faite, mais engendrée, et qu’ils en reçoivent la lumière; car alors il se forme en eux quelque chose qui s’appelle leur sagesse: ce que les Ecritures elles-mêmes prédisent ou racontent quand elles disent que « le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous ( Jean, I, 14)», le Christ étant devenu sagesse en devenant homme. Et si la sagesse ne parle pas dans ces livres, ou si on n’y parle d’elle que pour montrer qu’elle est née ou créée de Dieu, quoique le Père lui-même soit sagesse, ne serait-ce pas pour nous recommander et proposer à notre imitation cette sagesse même, sur le modèle de laquelle nous sommes formés?

Car le Père la nomme pour qu’elle soit son Verbe, non ce verbe qui sort de la bouche, s’exprime par un son et demande de la réflexion avant d’être prononcé , verbe qui appartient à l’espace et au temps, tandis que l’autre est éternel, et, en nous éclairant, nous dit, et de lui-même et de son Père, ce qu’il faut dire aux hommes. Aussi le Christ a-t-il dit : « Et nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler (Matt., XI, 27 ) »; parce que le Père révèle par son Fils, c’est-à-dire par son Verbe. Si en effet la parole temporelle et transitoire que nous prononçons, tout à la fois se manifeste elle-même et fait connaître l’objet dont nous parlons, à combien plus forte raison le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait ! Il révèle le Père en tant que Père, parce qu’il est la même chose, qu’il est ce qu’est le Père, eu tant qu’il est sagesse et essence. Car, en tant que Verbe, il n’est point ce qu’est le Père, parce que le Père n’est pas Verbe, parce qu’il n’est lui-même appelé Verbe ou Fils que dans le sens relatif, ce que le Père n’est certainement point. Et le Christ est appelé vertu et sagesse de Dieu, parce qu’il est lui-même vertu et sagesse du Père, qui est vertu et sagesse ; comme il est lumière du Père qui est lumière, et source de vie en Dieu le Père qui est certainement source de vie. Il est écrit : « Parce que la source de vie est en vous, et que nous verrons la lumière dans votre lumière (Ps., XXXV,

10 ) » ; et encore : « Car comme le Père a la vie en

(445) lui-même, ainsi il a donné au Fils d’avoir en lui-même la vie ( Jean, V, 26 ) » ; et ailleurs : « Il était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant au monde » : et « le Verbe, cette lumière, était en Dieu» ; de plus : « le Verbe était Dieu ( Id., I, 9, 1 )». Or «Dieu est lumière et il n’y a point de ténèbres en lui ( I Jean, I, 5 )»; mais c’est une lumière spirituelle et non corporelle; spirituelle, non dans le sens d’illumination, comme quand le Christ dit aux apôtres : « Vous êtes la lumière du monde ( Matt., V, 14 ) »; mais « la lumière qui éclaire tout homme », la sagesse essentielle et souveraine qui est Dieu et par laquelle nous agissons ici-bas. Le Fils est donc sagesse du Père qui est sagesse, comme il est lumière de lumière et Dieu de Dieu, en sorte que le Père est lumière en lui-même, et le Fils lumière en lui-même; que le Père est Dieu en lui-même et le Fils Dieu en lui-même; par conséquent le Père est en lui-même sagesse, et le Fils en lui-même sagesse. Et comme les deux ensemble sont une seule lumière et un seul Dieu, ainsi les deux ne sont qu’une seule sagesse. Mais « Dieu a fait le Fils notre sagesse, notre justice et notre sanctification ( I Cor., I, 30 ) », parce que nous nous tournons vers lui temporellement , c’est-à-dire pendant quelque temps, afin de demeurer avec lui dans l’éternité. Et « le Verbe » lui-même, aussi dans le temps, « a été fait chair et a habité parmi nous ( Jean, I, 14 ) ».

5.Voilà pourquoi, lorsque les Ecritures disent ou racontent quelque chose de la sagesse, soit qu’elle parle elle-même ou qu’on parle d’elle, c’est surtout du Fils qu’il s’agit. A l’exemple de cette image, ne nous éloignons pas de Dieu, puisque nous sommes aussi l’image de Dieu, non une image égale et née du Père comme celle-là, mais créée du Père par le Fils.

De plias, nous sommes éclairés par la lumière, tandis qu’elle est la lumière qui éclaire; voilà pourquoi elle nous sert de modèle, sans en avoir elle-même. En effet, elle n’est point formée sur quelque autre image antérieure du Père, de qui elle est absolument inséparable, étant la même chose que celui de qui elle est. Pour nous, nous nous efforçons d’imiter celui qui est permanent, de suivre celui qui est immuable, et de marcher en lui pour tendre à lui; parce que, par son abaissement, il est devenu notre voie dans le temps, pour être, par sa divinité, notre demeure éternelle. Etant dans la forme de Dieu égal à Dieu et Dieu lui-même, il offre un modèle aux esprits purs, qui ne sont point tombés par orgueil; puis pour procurer encore dans son exemple une voie de retour à l’homme déchu qui, à raison de la tache du péché et des châtiments infligés à sa condition mortelle, ne pouvait plus voir Dieu, « il s’est anéanti lui-même », non en changeant rien à sa divinité, mais en revêtant notre nature changeante, « et prenant la forme d’esclave (Philipp., II, 7 ), il est venu » à nous « en ce monde ( I Tim., I, 15 ) , et il était dans ce monde, parce que « le monde a été fait par lui »; il est venu, dis-je, pour donner l’exemple à ceux qui voient en haut sa divinité, à ceux qui admirent en bas son humanité, à ceux qui se portent bien, pour conserver leur santé, aux malades, pour les guérir, aux mourants pour bannir la crainte, aux morts pour leur donner le gage de la résurrection, « gardant en tout, lui-même, la primauté ( Col., I, 18 )»; afin que l’homme qui ne devait chercher le bonheur qu’en Dieu et ne pouvait sentir Dieu, pût, sur les pas du Dieu fait homme, suivre celui qu’il pouvait sentir et qu’il devait suivre. Aimons-le donc et attachons-nous à lui, au moyen de la charité répandue en nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné ( Rom., V,

15 ). Ainsi il n’est pas étonnant, après que l’image égale au Père s’est donnée à nous pour modèle afin de nous réformer à l’image de Dieu, il n’est pas étonnant, dis-je, que quand l’Ecriture parle de la sagesse, elle parle du Fils que nous suivons en vivant sagement, bien que le Père aussi soit sagesse, comme il est lumière et Dieu.

6. Et l’Esprit-Saint aussi, soit qu’on voie en lui la souveraine charité qui unit le Père et le Fils et nous unit à eux, — sentiment qui n’est point indigne de lui, puisqu’il est écrit: « Dieu « est amour (I Jean, IV, 8 ) », et comment ne serait-il pas aussi sagesse, puisqu’il est lumière, « Dieu « étant lumière? » — soit qu’on désigne son essence d’une autre manière et par un mot spécial, l’Esprit-Saint, dis-je, est aussi lumière, puisqu’il est Dieu, et, étant lumière, il est évidemment sagesse. Or, que l’Esprit-Saint existe, c’est ce que l’Ecriture nous crie par la bouche de l’Apôtre, qui nous dit: « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de « Dieu?

» Puis il ajoute aussitôt : « Et que (446) l’Esprit de Dieu habite en vous ( I Cor., III, 16 )?» En effet, Dieu habite dans son temple. Et ce n’est pas comme ministre que l’Esprit de Dieu habite dans le temple de Dieu : car ailleurs l’Apôtre nous dit en termes plus clairs: « Ne savez-vous pas que vos corps sont le temple de l’Esprit-Saint qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et qu’ainsi vous n’êtes plus à vous-mêmes? car vous avez été achetés à haut prix: glorifiez donc Dieu dans votre corps ( Id., VI, 19, 20 )». Or, qu’est-ce que la sagesse, sinon une lumière spirituelle et immuable? Sans doute le soleil aussi est une lumière, mais une lumière matérielle; la créature spirituelle est aussi une lumière, mais qui n’est point immuable. Donc le Père est lumière, le Fils est lumière, le Saint-Esprit est lumière; et cependant tous ensemble ne sont point trois lumières, mais une seule lumière. Voilà pourquoi le Père est sagesse, le Fils est sagesse, le Saint-Esprit est sagesse; et tous ensemble ne sont point trois sagesses, mais une seule sagesse. Et comme là, être et être sage sont une même chose, le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu’une seule essence. Là encore, être et être Dieu sont une même chose; donc le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu’un seul Dieu.

CHAPITRE IV.

POURQUOI LES GRECS ONT éTé OBLIGéS DE DIRE TROIS HYPOSTASES ET LES LATINS TROIS PERSONNES.

7. En traitant de ces ineffables mystères, et pour exprimer en quelque façon des choses qu’il n’est pas possible d’exprimer, les Grecs ont dit une essence et trois substances; les Latins une essence ou substance et trois personnes; vu que, dans notre langue latine, comme nous l’avons déjà dit, essence signifie substance ( Liv., V, ch. II, 8 ). On a adopté ce langage afin de se faire comprendre au moins en énigme, et pour répondre à ceux qui demandent ce que c’est que ces trois, que la vraie foi distingue au nombre de trois, puisqu’elle ne dit point que le Père soit le Fils, ni que le Saint-Esprit, qui est le don de Dieu, soit le Père ou le Fils. Quand donc on demande ce que c’est que ces trois tria vel tres, nous nous efforçons de trouver une expression particulière ou générale qui les renferme, et nous n’en rencontrons pas, parce que l’excellence infinie de la Divinité est au-dessus de tout langage connu. En effet, quand il s’agit de Dieu, la pensée approche plus de la réalité que le langage, et la réalité est bien au-dessus de la pensée.

Quand nous disons que Jacob n’est pas Abraham, et qu’Isaac n’est ni Abraham ni Jacob, nous reconnaissons qu’Abraham Isaac et Jacob sont trois êtres distincts. Et si on nous demande ce que c’est que ces trois, nous répondons que ce sont trois hommes, si nous voulons leur donner un nom spécial au pluriel; que ce sont trois êtres vivants, si nous voulons leur donner un nom général; car l’homme, selon la définition des anciens, est un être vivant doué de raison et sujet à la mort; ou,, si nous voulons employer le langage de nos Ecritures, nous dirons que ce sont trois âmes, en donnant à l’homme entier, composé d’un corps et d’une âme, le nom de l’âme, sa meilleure partie. C’est ainsi qu’on lit que Jacob descendit en Egypte avec soixante-quinze âmes, c’est-à-dire soixante-quinze personnes (Gen., XLVI ; Deut., X, 22 ). De même, quand nous disons : Ton cheval n’est pas le mien, et celui d’un tiers n’est ni le mien ni le tien, nous reconnaissons que ce sont trois êtres: et si on nous demande ce que c’est que ces trois êtres, nous répondrons, par le nom spécial, que ce sont trois chevaux, ou, par le nom général, que ce sont trois animaux. Et encore: quand nous disons qu’un bœuf n’est pas un cheval, et qu’un chien n’est ni un boeuf ni un cheval, nous parlons de trois choses; et si on nous demande ce que c’est que ces trois choses, nous ne répondons plus, par le nom spécial, que ce sont trois chevaux, ou trois boeufs, ou trois chiens; mais, par le nom général, que ce sont trois animaux, ou, par une expression plus étendue encore, que ce sont trois substances, ou trois créatures, ou trois natures. Or, tout ce qui peut s’énoncer au pluriel sous un seul mot spécial, peut aussi s’exprimer sous un seul mot général; mais tout ce qui peut s’exprimer sous un seul mot général, ne peut pas se désigner sous un seul mot spécial. En effet, ce qui s’appelle, du nom spécial, trois chevaux, peut aussi s’appeler trois animaux; mais le cheval, le boeuf et le chien ne peuvent se désigner que par un nom général, animaux, substances, ou tout autre de ce genre; l’on ne peut dire, par le mot spécial, que ce sont trois chevaux, trois bœufs (447) ou trois chiens. Car nous ne désignons sous un seul nom au pluriel que les objets auxquels le sens de ce nom peut s’appliquer en commun. Or, ce qu’Abraham, Isaac et Jacob ont de commun, c’est d’être homme; voilà pourquoi on les appelle trois hommes; ce que le cheval, le boeuf et le chien ont de commun, c’est d’être animal, voilà pourquoi on les appelle trois animaux. De même trois lauriers peuvent s’appeler trois lauriers ou trois arbres; mais le laurier, le myrte et l’olivier ne peuvent s’appeler que trois arbres, ou trois substances, ou trois natures. Ainsi trois pierres peuvent s’appeler trois pierres ou trois corps; mais la pierre, le bois et le fer ne peuvent se désigner que sous le nom de trois corps ou sous quelque autre expression plus générale encore.

Si donc le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont trois, cherchons ce que sont ces trois et ce qu’ils ont de commun. Ce qu’ils ont de commun n’est pas le titre de Père, tellement qu’ils soient pères les uns des autres, comme des amis par exemple dont on peut dire que ce sont trois amis, parce qu’ils le sont relativement et réciproquement. Ici cela n’a point lieu, puisque le Père seul y est Père;

et Père, non de deux fils, mais d’un Fils unique. Il n’y a pas non plus trois fils, puisque le Père n’y est point fils, non plus que le Saint-Esprit. Il n’y a pas davantage trois Esprits-Saints, puisque l’Esprit-Saint étant appelé proprement don de Dieu, n’est ni le Père ni le Fils. Qu’est-ce donc que ces trois? Si ce sont trois personnes, c’est que la qualité de personne leur est commune; ce sera donc, d’après le langage usité, leur nom spécial ou général.

Mais là où il n’y a pas de différence de nature, les êtres renfermés sous une dénomination générale peuvent aussi recevoir une dénomination spéciale. En effet, la différence de nature fait que le laurier, le myrte et l’olivier, ou le cheval, le boeuf et le chien ne peuvent être appelés d’un nom spécial; ceux-là, trois lauriers; ceux-ci, trois boeufs; mais seulement d’un nom général : trois arbres, trois animaux. Or, ici où il n’y a pas de différence d’essence, il faut que les trois aient un nom spécial et nous n’en trouvons pas: car le mot personne est général, à tel point qu’il peut s’appliquer même à l’homme, malgré la distance infinie qui sépare l’homme de Dieu.

8. De plus, à nous en tenir à une expression générale, si nous donnons le nom de personnes aux trois parce que la qualité de personne leur est commune — autrement on ne pourrait les appeler ainsi, pas plus qu’on ne peut les appeler trois fils, parce que la qualité de fils ne leur est pas commune, — pourquoi ne les appellerons-nous pas aussi trois dieux? Evidemment, puisque le Père est personne, le Fils personne, le Saint-Esprit personne, il y a trois personnes; par conséquent, puisque le Père est Dieu, le Fils Dieu, le Saint-Esprit Dieu, pourquoi n’y a-t-il pas trois dieux? Ou bien si, par leur ineffable union, les trois ne font qu’un Dieu, pourquoi ne font-ils pas aussi une seule personne, en sorte que nous ne puissions pas plus dire trois personnes — bien que nous donnions à chacun en particulier le nom de personne — que nous ne pouvons dire trois Dieux, quoique nous donnions en particulier le nom de Dieu au Père, au Fils et au Saint-Esprit? Est-ce parce que l’Ecriture ne parle pas de trois dieux? Mais nulle part, que nous sachions, cette même Ecriture ne parle de trois personnes. Serait-ce parce que, si l’Ecriture ne parle ni d’une ni de trois personnes —nous y voyons, en effet, la personne du Seigneur, nulle part le Seigneur nommé personne — on a dû, pour le langage et la discussion, parler de trois personnes, ce que l’Ecriture ne dit pas, mais ne contredit pas, tandis que si nous parlions de trois dieux elle s’élèverait contre nous, en disant: « Ecoute, Israël: le Seigneur ton Dieu est un Dieu un ( Deut., VI, 4 )? » Pourquoi alors ne serait-il pas permis de parler de trois essences, ce que l’Ecriture ne dit pas non plus, mais ne contredit pas davantage? Car si essence est le nom spécial commun aux trois, pourquoi ne dit-on pas trois essences, comme on dit d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, que ce sont trois hommes, parce que homme est le nom spécial commun à tous les hommes? Que si le mot essence n’est pas un nom spécial, mais général, vu que l’homme, l’animal, l’arbre, l’astre, l’ange sont appelés essence; pourquoi ne dit-on pas ici trois essences comme on dit que trois chevaux sont trois animaux, trois lauriers, trois arbres, et trois pierres trois corps? Ou si, à cause de l’unité de la Trinité, on ne dit pas trois essences, mais une essence, pourquoi, à raison de cette même unité, ne dit-on pas une substance ou une personne, au lieu de trois substances ou de trois personnes? Car si le nom d’essence (448) leur est commun, tellement que chacun en particulier puisse être appelé essence, celui de substance ou personne leur est également commun. En effet, il faut comprendre que ce que nous avons dit des personnes d’après le génie de notre langue, les Grecs l’entendent des substances, d’après le génie de la leur. Ils disent donc trois substances et une essence, comme nous disons trois personnes et une essence ou une substance.

9. Que nous reste-t-il donc, sinon à avouer que ces expressions nous ont été imposées par la nécessité de parler, de soutenir de nombreuses discussions contre les piéges ou les erreurs des hérétiques? En effet, l’indigence humaine s’efforçant de mettre, par le langage, à la portée des hommes, ce que l’esprit perçoit, au fond de la pensée, du Seigneur Dieu son Créateur, a craint, soit par un pieux sentiment de foi, soit par une vue quelconque de l’intelligence, a craint de dire trois essences, de peur de laisser croire à quelque différence dans cette parfaite égalité. D’autre part, elle ne pouvait se dispenser de reconnaître trois choses, car c’est pour s’y être refusé que Sabellius est tombé dans l’hérésie.

En effet, l’Ecriture établit de la manière la plus certaine, et l’esprit perçoit par une vue indubitable, cette pieuse croyance que le Père, le Fils et le Saint-Esprit existent; que le Fils n’est point le même que le Père, ni le Saint-Esprit le même que le Père ou le Fils. Mais que sont ces trois? L’indigence humaine a cherché à l’exprimer, et elle s’est servie de ces mots hypostases ou personnes, entendant par là, non une diversité, mais une distinction, de manière à laisser subsister, non-seulement l’unité, puisqu’on ne parle que d’une seule essence, mais aussi la Trinité, puisqu’on distingue trois hypostases ou personnes. En effet, si être et subsister sont la même chose en Dieu, on ne pouvait dire trois substances, puisqu’on ne peut dire trois essences ; de même que, être et être sage étant la même chose en Dieu, on ne peut pas plus dire trois sagesses que trois essences. Et encore, puisque pour lui être et être Dieu sont une seule chose, il n’est pas plus permis de dire trois essences que trois dieux. Mais si être et subsister ne sont point pour Dieu la même chose, pas plus que être Dieu et être Père ou Seigneur — car être est un terme absolu,-tandis que Père est un terme relatif au Fils, et Seigneur un terme relatif au serviteur, — le mot subsister serait donc aussi relatif, comme l’acte d’engendrer ou de dominer. Alors la substance ne serait plus proprement substance, mais un rapport. Car comme le mot essence dérive de être (esse), ainsi le mot substance dé-rive de subsister. Or, il est absurde de donner au mot substance un sens relatif: car tout être subsiste en lui-même; à combien plus forte raison Dieu?

CHAPITRE V.

EN DIEU, SUBSTANCE EST UN TERME ABUSIF, ESSENCE EST LE MOT PROPRE.

10. Si tant est cependant que le mot subsister soit digne de Dieu, on comprend ce mot quand il s’applique à des choses qui servent de sujets à d’autres, comme par exemple à la couleur ou à la forme, s’il s’agit d’un corps. Car le corps subsiste, et c’est pour cela qu’on l’appelle substance; mais la couleur et la forme appliquées à ce corps qui subsiste ne sont pas substances, mais seulement dans une substance; de telle sorte que, si elles cessent d’être, elles n’empêchent pas le corps d’être corps, parce que, pour lui, être et avoir telle couleur et telle forme ne sont pas la même chose. Le mot substance s’applique donc proprement aux choses changeantes et qui ne sont pas simples. Mais si Dieu subsiste en ce sens qu’on puisse justement l’appeler substance, il y a donc en lui quelque chose dont il n’est que le sujet; il n’est donc pas simple; ce n’est donc pas pour lui la même chose d’être et d’être tout ce qu’on peut dire de lui, grand, par exemple, tout-puissant, bon, et le reste. Or, c’est une impiété de dire que Dieu subsiste , c’est-à-dire qu’il est simple sujet de sa bonté, que cette bonté n’est pas sa substance même ou plutôt son essence; qu’il n’est pas sa bonté même, mais que cette bonté est en lui comme en un sujet. Il est donc évident que le mot de substance est abusif pour désigner en Dieu ce qu’exprime le mot essence, qui est plus usité et proprement et justement employé, à tel point que Dieu seul doit être appelé essence. En effet, il existe vraiment seul, parce que seul il est immuable, et c’est en ce sens qu’il a révélé son nom à son serviteur Moïse, quand il lui a dit: « Je suis celui qui suis » ; et encore : « Tu leur diras : Celui qui est m’a envoyé vers (449) vous (Ex., III, 14 ) ». Cependant, soit qu’on l’appelle essence — ce qui est le mot propre, — soit qu’on le nomine substance — ce qui est le terme abusif; — en tout cas on parle dans le sens absolu, et non dans le sens relatif. Alors être et subsister seront la même chose en Dieu, et si la Trinité n’est qu’une essence, elle ne sera non plus qu’une substance. Il est donc peut-être plus juste de dire trois personnes que trois substances.

CHAPITRE VI.

POURQUOI DANS LA TRINITé NE DIT-ON PAS UNE PERSONNE ET TROIS ESSENCES. L’HOMME EST FAIT A L’IMAGE ET EST L’IMAGE DE DIEU.

11. Mais pour ne pas paraître partial, étudions encore ce point. Du reste, les Grecs pourraient, s’ils le voulaient, dire trois personnes, tr a pr sopa, comme ils disent trois substances, treis upostaseis. Mais ils ont peut-être cru cette dernière expression plus conforme au génie de leur langue. Car le raisonnement est le même pour les personnes : en Dieu être ou être personne est absolument la même chose. En effet, si le mot être est absolu et le mot personne relatif, il faudra donc dire des trois personnes, Père, Fils et Saint-Esprit, ce que nous disons de trois amis, de trois proches ou de trois voisins: qu’aucun d’eux ne l’est par rapport à lui-même, mais seulement par rapport aux autres. Ainsi, chacun d’eux est l’ami, le parent ou le voisin des deux autres, puisque ces expressions ont une signification relative. Quoi donc? dirons-nous que le Père est la personne du Fils et du Saint-Esprit, ou que le Fils est la personne du Père et du Saint-Esprit, ou que le Saint-Esprit est la personne du Père et du Fils? Mais nulle part le mot de personne ne s’emploie en ce sens; et quand, dans la Trinité, nous parlons de la personne du Père, nous n’entendons pas autre chose que la substance même du Père. C’est pourquoi, comme la substance du Père est le Père même, non en tant qu’il est Père, mais en tant qu’il est, ainsi la personne du Père n’est pas autre chose que le Père lui-même : car c’est en lui-même qu’il est dit personne, et non par rapport au Fils ou au Saint-Esprit, tout comme c’est en lui-même qu’il est dit Dieu, grand, bon, juste, etc. Et comme être et être Dieu, grand, bon, sont pour lui la même chose, ainsi être et être personne sont aussi pour lui la même chose. Pourquoi donc n’appelons-nous pas ces trois choses une seule personne, comme nous les appelons une seule essence et un seul Dieu, mais pourquoi disons-nous trois personnes, quand nous ne disons pas trois dieux ou trois essences, sinon parce que nous voulons avoir au moins un mot pour exprimer la Trinité, et ne pas rester muets quand on nous demande ce que c’est que ces trois, puisque nous confessons qu’ils sont trois? Que si essence est le mot du genre, et substance ou personne le nom de l’espèce, comme le pensent quelques-uns, je ne répéterai point ce que j’ai dit plus haut, qu’il faudra parler de trois essences comme on parle de trois substances ou de trois personnes, comme on parle de trois chevaux, qui sont trois animaux de la même espèce : cheval étant l’espèce, et animal, le genre. Car, là non plus, l’espèce n’est pas prise au pluriel et le genre au singulier, comme si on disait: trois chevaux sont un seul animal; mais comme on dit trois chevaux du nom de l’espèce, on dit trois animaux du nom du genre. Et si l’on dit que le mot substance ou personne ne désigne pas l’espèce, mais quelque chose de particulier et d’individuel, en sorte qu’il ne se prendrait pas dans le sens du mot homme, qui est commun à tous les hommes, mais dans le sens de tel ou tel homme, Abraham, Isaac, Jacob, ou tel individu qu’on peut indiquer du doigt; dans ce sens, dis-je, on n’échapperait point encore au même raisonnement. En effet, dire qu’Abraham, Isaac et Jacob sont trois individus, c’est dire aussi que ce sont trois hommes et trois âmes. Pourquoi alors, si nous nous en tenons à une notion sur le genre, l’espèce et l’individu, ne pas dire trois essences, aussi bien que trois substances ou trois personnes? Mais, comme je l’ai dit, je passe là-dessus, et me borne à dire que si essence est le genre, une seule essence n’a pas plusieurs espèces, par exemple, si animal est le genre, un seul animal n’a pas plusieurs espèces. Donc le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas trois espèces d’une seule essence. Mais si l’essence est espèce, comme l’homme est espèce; ainsi les trois choses que nous appelons substances ou personnes ont la même espèce, de même qu’Abraham, Isaac et Jacob ont en commun l’espèce qui s’appelle homme. (450) Cependant, si l’espèce homme se subdivise en Abraham, Isaac et Jacob, un seul homme ne peut pas se subdiviser en plusieurs hommes; cela est tout à fait impossible, puisqu’un seul homme est un homme indivisible.

Pourquoi donc une seule essence se subdivise-t-elle en trois substances ou personnes ? Car si l’essence est espèce, dans l’homme par exemple, il n’y a qu’une essence là où il n’y a qu’un seul homme.

Serait-ce que comme nous disons de trois hommes ayant le même sexe, le même tempérament, le même caractère, qu’ils n’ont qu’une seule nature; en effet, ce sont trois hommes, et leur nature est une; — de même nous disons ici que trois substances sont une seule essence, ou que trois personnes sont une seule substance ou essence? Sans doute il y a là une analogie quelconque: car les anciens auteurs latins, ne connaissant pas ces mots d’essence ou de substance, qui sont d’origine récente, y substituaient celui de nature. Nous ne parlons donc pas ici d’après le genre et les espèces, mais, pour ainsi dire, d’une matière commune et identique. C’est ainsi que nous dirions de trois statues faites du même or, que c’est le même or, sans exprimer que l’or est le genre, les statues les espèces, ni que l’or est espèce et les statues individus. Car aucune espèce ne sort des individus qui lui appartiennent, ni ne s’étend au delà. Quand j’ai défini la nature de l’homme, qui est un nom d’espèce , ma définition renferme tous les individus hommes et ne s’étend à rien qui ne soit pas homme. Mais quand je définis l’or, ce mot ne s’applique pas seulement aux statues d’or, mais aux anneaux et à tout objet fait de ce métal; ma définition subsiste, même si l’or n’est pas fabriqué, et les statues sont encore statues, même quand elles ne sont pas d’or. De même aucune espèce ne dépasse la définition du genre qui lui est propre. En effet, quand j’ai défini l’animal, le cheval étant une espèce de genre animal, tout cheval est animal; mais toute statue n’est pas or. Ainsi quand nous disons de trois statues d’or que c’est le même or, nous n’entendons pas dire que l’or est le genre et les statues des espèces. Donc, quand nous disons de la Trinité qu’elle consiste en trois personnes ou substances, qu’elle est une seule essence et un seul Dieu, nous n’entendons pas dire que ces trois personnes soient en quelque sorte d’une même matière, quelques explications qui aient pu être données d’ailleurs. Car, hors de cette Trinité, il n’y a rien qui soit de son essence; pourtant nous disons que ces trois personnes sont de la même essence ou qu’elles n’ont qu’une seule essence; mais nous ne disons pas cela en ce sens que l’essence soit autre chose que la personne, comme, par exemple, pour trois statues faites du même or, nous pouvons dire que c’est le même or, bien que autre chose soit d’être or, autre chose d’être statue. Egalement quand nous disons de trois hommes que c’est une seule nature, ou que ces trois hommes sont de la même nature, on peut dire aussi qu’ils sont faits de la même nature, puisque en vertu de cette même nature, trois autres hommes peuvent exister; mais il n’en est pas de même de l’essence de la Trinité, puisqu’aucune autre personne ne peut en être formée. De plus, un homme seul n’est pas autant que trois réunis, et deux sont plus qu’un; dans des statues d’or égales, il y a plus d’or dans trois réunies que dans chacune d’elles et moins d’or dans une que dans deux. Mais en Dieu il n’en est pas ainsi le Père, le Fils et le Saint-Esprit réunis ne sont pas une essence plus grande que le Père seul ou le Fils seul; mais ces trois substances ou personnes, comme on voudra les appeler, réunies ensemble sont égales à chacune d’elles : ce que l’homme animal ne saurait comprendre; car il ne peut imaginer que des substances matérielles et d~s espaces plus ou moins grands, à travers les fantômes qui voltigent dans sa tête sous des formes corporelles.

12. En attendant qu’il soit dégagé de ces immondices, qu’il croie au Père, au Fils et au Saint-Esprit, en un Dieu unique, grand, tout-puissant, bon, juste, miséricordieux, créateur de toutes les choses visibles et invisibles; qu’il croie tout ce que le langage humain peut exprimer de digne et de vrai. Et quand il entend dire que le Père est le seul Dieu, qu’il n’en sépare point le Fils ni le Saint-Esprit; car le seul Dieu est avec celui avec lequel il ne fait qu’un Dieu: puisque, quand nous entendons dire du Fils aussi qu’il est le seul Dieu, nous ne pouvons en aucune façon le séparer du Père ou du Saint-Esprit. Qu’il confesse donc une seule et même essence, et ne se figure point une personne plus grande ou meilleure qu’une autre, ni une différence (451) quelconque entre elles. Non cependant que le Père soit le Fils et le Saint-Esprit, ni que l’attribut relatif de l’un soit celui de l’autre; le nom de Verbe par exemple, ne se donnant qu’au Fils, et celui de Don qu’au Saint-Esprit. Et c’est pour cela qu’ils admettent le nombre pluriel, comme on le voit dans l’Evangile : « Moi et mon Père nous sommes un ( Jean, X, 30 ) ». Jésus dit tout à la fois: « Un», et: « Nous sommes;

» — « Un », quant à l’essence, parce que c’est le même Dieu : « Nous sommes », au point de vue relatif, l’un étant le Père et l’autre le Fils. Parfois l’unité d’essence n’est point exprimée, et on ne mentionne que les relatifs au pluriel : « Moi et mon Père, nous viendrons à lui, et nous ferons notre demeure en lui (Id., XIV, 23 ) » . « Nous viendrons et nous ferons notre demeure », au pluriel, parce qu’il a d’abord dit : « Moi et mon Père », c’est-à-dire le Fils et le Père, deux termes relatifs. D’autres fois le sens est entièrement couvert, comme dans ce passage de la Genèse : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance ( Gen., I, 26 ) ». — « Faisons, notre » : pluriels et qui ne peuvent s’entendre que dans le sens relatif. En effet, il ne s’agit pas de dieux se proposant de faire l’homme à leur image et à leur ressemblance; mais du Père, du Fils et du Saint-Esprit créant l’homme à l’image du Père, du Fils et du Saint-Esprit, afin que l’homme soit l’image de Dieu. Or, Dieu est Trinité. Mais comme cette image n’était nullement l’égale de Dieu, quelle n’était point née de lui, mais créée par lui, on a voulu exprimer cela en disant que c’était une image faite à l’image, c’est-à-dire non pareille, mais ressemblante jusqu’à un certain point. Car ce n’est point par la distance locale, mais par la ressemblance ou la dissemblance qu’on s’approche ou qu’on s’éloigne de Dieu.

Il en est qui établissent ici une distinction, et veulent que le Fils soit l’image, et l’homme, non l’image, mais fait à l’image. L’apôtre les réfute en disant : « L’homme ne doit pas voiler sa tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu (I Cor., XI, 7 ) ». Il ne dit pas : à l’image, mais « l’image ». Pourtant, quand ailleurs on dit « à l’image », il ne s’agit pas du Fils, qui est l’image égale au Père;

autrement on ne dirait pas: «à notre image ». Pourquoi « nôtre », quand le Fils est l’image du Père seul?

Mais, comme nous l’avons dit, à cause de l’imperfection de la ressemblance, l’homme est dit fait « à l’image », et on ajoute « notre » pour que l’homme soit l’image de la Trinité, non image égale à la Trinité, comme le Fils l’est au Père, mais ressemblante en certains points, ainsi que nous l’avons expliqué. C’est ainsi qu’entre des objets différents on signale un certain rapprochement , non de lieu, mais d’imitation. En ce sens l’Apôtre a dit: « Réformez-vous dans le renouvellement de votre esprit (Rom., XII, 2 ) »; et encore : « Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme enfants bien-aimés (Eph., V, 1 )». Ici en effet on s’adresse à l’homme nouveau : « qui se renouvelle à la connaissance, selon l’image de celui qui l’a créé (Col., III, 10 )». Que si les besoins de la discussion exigent, même en dehors des noms relatifs, l’emploi du nombre pluriel afin de pouvoir répondre par un seul mot à cette question : qu’est-ce que les trois? et que l’on soit obligé de dire trois substances eu trois personnes ; qu’au moins on écarte de son esprit toute idée de matière et d’espace, de différence quelconque ou d’infériorité de l’un vis-à-vis de l’autre, à quelque mince degré ou de quelque façon que ce soit : en sorte qu’il n’y ait aucune confusion dans les personnes, ni aucune distinction qui entraîne une inégalité. Et que la foi maintienne ce que l’intelligence ne peut comprendre, jusqu’à ce que les coeurs soient éclairés par celui qui a dit par son prophète « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas (Is., VII, 9 ). » (452)

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm

Saint Augustin d'Hippone

La Trinité - livre 8/15

LIVRE HUITIèME : DE LA NATURE DE DIEU.

Non-seulement le Père n’est pas plus grand que le Fils, mais les deux ensemble ne sont pas plus grands que le Saint-Esprit. — Quelle est la nature même de Dieu d’après l’idée de la vérité, la notion du souverain bien, et l’amour inné de la justice, qui fait aimer l’âme juste par l’âme qui n’est pas encore juste. — On doit chercher la connaissance de Dieu par l’amour, puisque, d’après les Ecritures, Dieu est amour, et que l’amour porte une certaine empreinte de la Trinité.

LIVRE HUITIèME : DE LA NATURE DE DIEU.

PROLOGUE.

RéSUMé DE CE QUI A éTé DIT PLUS HAUT. RèGLE A SUIVRE DANS LES QUESTIONS DE FOI TROP DIFFICILES.

CHAPITRE PREMIER.

LA RAISON DéMONTRE QU’EN DIEU LES TROIS PERSONNES NE SONT PAS PLUS GRANDES QU’UNE SEULE.

CHAPITRE II.

POUR COMPRENDRE COMMENT DIEU EST VéRITé, IL FAUT éCARTER DE SON ESPRIT TOUTE IMAGE MATéRIELLE.

CHAPITRE III.

DIEU EST LE SOUVERAIN BIEN. L’âME NE DEVIENT BONNE QU’EN SE TOURNANT VERS DIEU.

CHAPITRE IV.

POUR POUVOIR AIMER DIEU, IL FAUT LE CONNAITRE PAR LA VRAIE FOI.

CHAPITRE V.

COMMENT ON PEUT AIMER LA TRINITé SANS LA CONNAITRE.

CHAPITRE VI.

COMMENT L’HOMME QUI N’EST PAS ENCORE JUSTE CONNAIT LE JUSTE QU’IL AIME.

CHAPITRE VII.

DU VéRITABLE AMOUR PAR LE QUEL ON PARVIENT A LA CONNAISSANCE DE LA TRINITé. IL FAUT CHERCHER DIEU, EN IMITANT LA PIéTé DES BONS ANGES.

CHAPITRE VIII.

AIMER SON FRèRE, C’EST AIMER DIEU.

CHAPITRE IX.

L’AMOUR DU TYPE IMMUABLE DE LA JUSTICE EST LE PRINCIPE DE NOTRE AMOUR POUR LES JUSTES.

CHAPITRE X.

IL Y A, DANS LA CHARITé, TROIS CARACTéRES QUI SONT COMME

UNE EMPREINTE DE LA TRINITé.

PROLOGUE.

RéSUMé DE CE QUI A éTé DIT PLUS HAUT. RèGLE A SUIVRE DANS LES QUESTIONS DE FOI TROP DIFFICILES.

1. Nous avons dit ailleurs que les attributs qui déterminent les rapports des personnes entre elles, sont ceux qui distinguent ces personnes dans la Trinité et leur appartiennent en propre, comme la qualité de Père, de Fils et de présent des deux, qui est le Saint-Esprit car le Père n’est pas la Trinité, ni le Fils la Trinité, ni le Don la Trinité. Quant à ce qu’ils sont en eux-mêmes, on ne l’exprime point au pluriel, mais ils sont une seule chose, la Trinité elle-même. Ainsi comme le Père est Dieu, comme le Fils est Dieu, comme le Saint-Esprit est Dieu, de même le Père est bon, le Fils est bon, le Saint-Esprit est bon; le Père est tout-Puissant, le Fils est tout-puissant le Saint-Esprit est tout-puissant, et pourtant il n’y a pas trois dieux, trois bons, trois tout-puissants, mais un Dieu unique, bon, tout-puissant, la Trinité même; qui est tout ce que l’on peut dire de chaque personne en elle-même, et en dehors du sens relatif. Car tous ses attributs se rapportent à l’essence, puisque, là, c’est la même chose d’être et d’être grand, d’être bon, d’être sage, et que tout ce qu’on peut dire de chaque personne en elle-même, on peut le dire de la Trinité. Si donc on parle de trois personnes ou de trois substances, ce n’est pas pour introduire la moindre diversité dans l’essence, mais pour répondre d’un seul mot à cette question.

Qu’est-ce que les trois , tres vel tria? Du reste l’égalité est telle dans cette Trinité que non-seulement le Père, au point de vue de la divinité, n’est pas plus grand que le Fils, mais que le Père et le Fils ensemble ne sont pas plus grands que le Saint-Esprit et qu’aucune des personnes prises en particulier n’est en rien moindre que la Trinité elle-même.

Nous avons dit cela, et si nous le répétons si souvent, c’est pour en rendre la connaissance plus familière. Cependant il faut savoir se borner et prier Dieu, avec la plus grande ferveur, qu’il nous ouvre l’intelligence et éloigne de nous l’esprit de contention, afin de pouvoir saisir par la pensée l’essence de la vérité immatérielle et immuable. Maintenant donc, avec l’aide du Créateur, si merveilleux dans ses miséricordes , étudions ce même sujet, que nous approfondirons un peu plus que ci-dessus , sans nous départir de cette règle, que notre foi retiendra fermement ce que notre intelligence n’aura encore pu pénétrer.

CHAPITRE PREMIER.

LA RAISON DéMONTRE QU’EN DIEU LES TROIS PERSONNES NE SONT PAS PLUS GRANDES QU’UNE SEULE.

2. Nous disons donc que dans la Trinité, deux ou trois personnes ne sont pas plus grandes qu’une : vérité que le sens charnel ne comprend pas, parce qu’il ne saisit les réalités dans l’ordre de la création qu’autant qu’il le peut, et ne saurait voir la vérité elle-même par qui tout a été créé. Car s’il le pouvait, ce que nous venons de dire serait plus clair pour lui que la lumière du soleil. En effet dans la substance de la vérité, qui seule existe réellement, être plus grand ce serait être plus vrai. Or, dans tout ce qui est intelligible et immuable, une chose ne saurait être moins vraie qu’une autre, puisqu’elle est également immuable et éternelle; et ce qu’il y a là de grand, n’est grand que parce qu’il existe vraiment. Par conséquent, là où la grandeur est la vérité même, ce qui est plus grand doit nécessairement contenir plus de vérité, et tout ce qui ne contient pas plus de vérité, ne saurait être plus grand. Or évidemment, tout ce qui contient plus de vérité, est plus vrai, comme tout ce qui contient plus de grandeur est plus grand; donc ici tout ce qui est plus vrai est plus (453) grand. Mais le Père et le Fils ensemble ne sont rien de plus vrai que le Père seul ou le Fils seul. Donc les deux ensemble ne sont rien de plus grand que chacun d’eux. Et comme le Saint-Esprit est également vrai, le Père et le Fils ne sont rien de plus grand que lui, parce qu’ils ne sont rien de plus vrai. Et le Père et le Saint-Esprit ensemble, ne l’emportant point en vérité sur le Fils — car ils n’existent pas plus véritablement, — ne l’emportent point non plus en grandeur. De même le Fils et le Saint-Esprit ensemble sont aussi grands que le Père, parce qu’ils sont aussi réellement que lui. La Trinité elle-même est donc aussi grande que chacune des personnes qu’elle renferme. Car là où la vérité même est la grandeur, une personne qui n’est pas plus vraie ne peut être plus grande. Et la raison en est que dans l’essence de la vérité, être et être vrai sont la même chose; être et être grand sont aussi la même chose : par conséquent, être vrai, c’est être grand. Donc, là, ce qui est également vrai, est nécessairement également grand.

CHAPITRE II.

POUR COMPRENDRE COMMENT DIEU EST VéRITé, IL FAUT éCARTER DE SON ESPRIT TOUTE IMAGE MATéRIELLE.

3. Dans l’ordre matériel, il peut arriver que tel or soit aussi vrai que tel autre, mais non que l’un soit plus grand que l’autre, parce que, là, la vérité n’est pas la grandeur, et que être or et être grand ne sont point la même chose. De même, dans la nature de l’âme, la grandeur ne se mesure pas sur la vérité. En effet, l’homme qui n’est pas magnanime a cependant une âme vraie : car l’essence du corps et de l’âme n’est pas l’essence même de la vérité; comme dans la Trinité, où Dieu est un, unique, grand, vrai, vérace, vérité. Quand nous cherchons à le comprendre, autant qu’il le permet et l’accorde, écartons de notre esprit toute idée de contact ou de rapprochement dans l’espace, comme s’il s’agissait de trois corps; toute idée de structure corporelle, comme la fable nous en montre une dans Géryon, le géant à trois corps; rejetons sans hésiter toute image où trois seraient plus grands qu’un, où un serait moins que deux; car c’est ainsi qu’on repousse toute idée corporelle. Et dans l’ordre spirituel, que rien de ce qui est sujet à changement ne soit pris pour Dieu. Quand, de la profondeur de notre misère, nous nous portons vers ces hauteurs, une bonne partie de la tâche est déjà remplie si, avant de pouvoir parvenir à savoir ce que Dieu est, nous venons à bout de savoir ce qu’il n’est pas. Or, il n’est certainement ni la terre, ni le ciel, ni rien qui ressemble à la terre ou au ciel, ni rien de pareil à ce que nous voyons dans le ciel ou que nous n’y voyons pas et qui est peut-être. Quand vous augmenteriez en imagination la lumière du soleil, son volume, sa clarté, mille fois ou une multitude innombrable de fois, ce ne serait pas encore Dieu. Quand vous vous figureriez les anges, ces esprits purs qui animent les corps célestes, les changent ou les dirigent par leur volonté soumise à celle de Dieu, quand vous les réuniriez tous — et ils sont des milliers de milliers (Apoc., V, 11 ) — et que vous n’en formeriez qu’un seul être, ce ne serait pas encore Dieu; pas même si vous vous imaginiez ces mêmes esprits sans formes corporelles, ce qui est très-difficile à notre pensée charnelle.

Comprends donc, situ le peux, ô âme accablée par un corps sujet à la corruption, et obscurcie par une innombrable variété de pensées terrestres; comprends cela si tu le peux : Dieu est vérité (Sag., IX, 15 ). Car il est écrit, « que Dieu est lumière (I Jean, I, 5 ) »; non une lumière comme celle que nous voyons des yeux du corps, mais comme ton coeur la voit, quand tu entends dire : C’est la vérité. Ne cherche pas à savoir ce que c’est que la vérité; car aussitôt les ombres des images corporelles et les nuages des vains fantômes s’élèveront et. troubleront la lueur sereine qui t’a d’abord frappée, quand j’ai prononcé ce mot : vérité. Reste donc, si tu le peux, sous l’impression de ce rapide éclair qui luit à tes yeux, quand on dit: vérité. Mais tu ne le peux pas; tu retombes dans les pensées terrestres qui te sont habituelles. Et quel est, je te le demande, le poids qui t’entraîne, sinon celui des souillures contractées par l’attrait de la cupidité et les égarements du pèlerinage?

CHAPITRE III.

DIEU EST LE SOUVERAIN BIEN. L’âME NE DEVIENT BONNE QU’EN SE TOURNANT VERS DIEU.

4. Encore une fois, vois, situ peux. Certainement tu n’aimes que ce qui est bon : car (454) c’est bon, cette terre qui s’élève en montagnes, ou s’abaisse en collines et en plaines; ce domaine agréable et fertile; cette maison construite en ailes régulières, vaste, inondée de lumière; ces animaux, corps vivants; cette atmosphère tempérée et salubre; cette nourriture savoureuse et saine; cette santé exempte de douleur et de fatigue; cette face humaine régulière dans ses traits, portant l’empreinte de la gaieté et animée de vives couleurs; ce coeur d’ami aussi aimable dans sa condescendance que fidèle dans son attachement; c’est bon, cet homme probe et juste; ces richesses qui procurent tant d’aisance; ce ciel orné de soleil, de lune et d’étoiles; ces anges avec leur sainte docilité; ce langage plein d’une douce instruction et de sages avertissements; cette poésie au rythme si harmonieux, aux pensées si sérieuses. Que dire de plus? Oui, ceci est bon et cela encore; mais ôte ceci et cela et vois-le bien en lui-même, si tu peux, et alors tu verras Dieu, bon, non par emprunt, mais bien de tout bien. Et dans tous ces biens que j’ai énumérés, ou qui peuvent s’offrir à la vue et à la pensée, nous ne pourrions, en jugeant sainement, dire l’un supérieur à l’autre si nous n’avions, imprimée au-dedans de nous, la notion du bien lui-même, d’après lequel nous déclarons une chose bonne et préférons un bien à un autre. C’est ainsi qu’il faut aimer Dieu; non pas tel ou tel bien, mais le bien lui-même. Car il faut chercher le bien de l’âme, non un bien qu’elle effleure en passant, mais auquel elle s’attache avec amour; et quel est ce bien, sinon Dieu? L’âme n’est pas bonne, l’ange n’est pas bon, le ciel n’est pas bon; mais le bien seul est bon. Un exemple fera peut-être mieux comprendre ce que je veux dire. Quand j’entends parler d’une âme bonne, il y a là deux expressions, et à ces expressions se rattachent pour moi deux idées : elle est âme, elle est bonne. Pour être âme, l’âme elle-même n’a rien fait; car il n’y avait rien en elle qui pût faire qu’elle existât. Mais pour être âme bonne, je vois que sa volonté a dû agir. Non que le seul fait d’être âme ne soit déjà quelque chose de bon : — autrement pourquoi la dirait-on, et avec toute raison, meilleure que le corps? — mais cela ne suffit pas pour qu’on la dise âme bonne, parce qu’il lui reste à agir par la volonté, pour se rendre meilleure. Si elle n’en tire point partie, on la blâme à juste titre, et on a raison de dire qu’elle n’est point une âme bonne: car elle diffère de celle qui agit ainsi, et si celle-ci est digne d’éloges, celle qui fait autrement est nécessairement digne de blâme. Mais quand elle agit dans l’intention de devenir bonne, elle ne peut atteindre son but qu’en se dirigeant vers un objet autre qu’elle-même. Or, où se tournera-t-elle pour devenir bonne, sinon vers le bien, en l’aimant, en le désirant, en l’obtenant? Si donc elle s’en détourne de nouveau et cesse d’être bonne, par le seul fait qu’elle se détourne du bien, à moins de conserver en elle-même le bien dont elle se détourne, elle ne sait plus où se tourner, si elle veut s’amender.

5. Il n’y aurait donc pas de biens changeants, s’il n’y avait un bien immuable. Ainsi, quand vous entendez parler de telle et telle chose qui sont bonnes, et pourraient d’ailleurs ne l’être pas; si vous pouvez, en dehors de ces choses qui ne sont bonnes que par participation au bien, entrevoir le bien même dont la participation les rend bonnes — et vous en avez l’idée, dès qu’on vous parle de telle ou telle chose bonne — si, dis-je, vous pouvez, en faisant abstraction de ces objets, entrevoir le bien en lui-même, vous aurez entrevu Dieu. Et si vous vous attachez à lui par l’amour, vous goûterez aussitôt le bonheur. Mais quelle honte de s’attacher à des objets qu’on n’aime que parce qu’ils sont bons et de ne pas aimer le bien même qui les rend bons ! Et l’âme elle-même, qui, en tant qu’âme et avant de devenir bonne en se tournant vers le bien immuable, mais simplement parce qu’elle est âme, nous plait tellement que nous la préférons même à la lumière matérielle, si nous avons le sens droit : l’âme, dis-je, ne nous plait pas en elle-même, mais dans la puissance qui l’a créée. Nous puisons notre amour pour elle dans la source même dont nous voyons qu’elle est sortie. Voilà la vérité et le bien simple, qui n’est pas autre chose que le bien même et, par conséquent, le souverain bien. Car un bien ne peut diminuer ou grandir, que quand il n’est bien que par un autre bien. Pour être bonne, l’âme se tourne donc vers ce qui l’a faite âme. C’est alors que la volonté s’unit à la nature pour perfectionner l’âme dans le bien, quand cette volonté se tourne par amour vers le bien, d’où vient le bien qui ne se perd pas même quand la volonté se détourne.

En effet, en se détournant (455) du souverain bien, l’âme cesse d’être bonne, mais elle ne cesse pas d’être âme : ce qui lui donne déjà l’avantage sur le corps; la volonté perd donc ce que la volonté peut gagner. Pour vouloir se tourner vers ce qui l’a fait être, l’âme devait déjà exister; mais avant d’exister, elle n’était pas là pour le vouloir. Et voilà notre bien : celui où nous voyons s’il a dû ou doit être tout ce que nous comprenons qu’il a dû ou doit être, et où nous voyons également qu’il n’eût pas pu, s’il ne l’eût dû, être tout ce que nous comprenons qu’il doit être, bien que nous ne sachions pas comment il l’est. Or, ce bien n’est pas loin de chacun de nous : car c’est en lui que nous ‘vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes (Act., XVII, 27, 28 ).

CHAPITRE IV.

POUR POUVOIR AIMER DIEU, IL FAUT LE CONNAITRE PAR LA VRAIE FOI.

6. Mais il faut se tenir en lui et s’attacher à lui par l’amour, afin de jouir de la présence de celui par qui nous sommes et en dehors duquel nous ne pourrions pas même exister. Car comme « c’est par la foi que nous marchons et non par une claire vue (II Cor., V, 7 )», nous ne voyons pas encore Dieu, comme dit le même Apôtre, « face à face (I Cor., XIII, 12. ) »;

et pourtant, si nous ne l’aimons pas maintenant, nous ne le verrons jamais. Mais peut-on aimer ce qu’on ignore? On peut connaître quelque chose et ne pas l’aimer; mais je demande si l’on peut aimer ce que l’on ne connaît pas; car, si on ne le peut pas, personne n’aimera Dieu avant de le connaître. Et qu’est-ce que connaître Dieu, sinon le voir des yeux de l’esprit et en avoir la ferme perception? Car ce n’est pas un corps qui puisse être cherché avec les yeux de la chair. Mais avant de pouvoir connaître et percevoir Dieu, autant qu’il peut être vu et perçu, avantage réservé aux coeurs purs, — car il est écrit « Heureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu’ils verront Dieu (Matt., V, 8 ) » — il faut que le coeur soit purifié, pour devenir capable et digne de le voir, et il ne peut être purifié qu’en aimant par la foi. Car où sont ces trois vertus, que tous les efforts des Livres divins tendent à produire dans notre âme, la Foi, l’Espérance et la Charité (I Cor., XIII, 13 ), sinon dans l’âme qui croit ce qu’elle ne voit pas, qui espère et aime ce qu’elle croit? On aime donc même ce qu’on ignore, mais qu’on croit pourtant. Toutefois il faut bien prendre garde que l’âme, en croyant ce qu’elle ne voit pas, ne se figure ce qui n’est pas, et n’espère et n’aime ce qui est faux. Dans ce cas, la charité ne viendrait plus d’un coeur pur, d’une bonne conscience et d’une foi non feinte, laquelle est la fin des préceptes, comme dit le même Apôtre (I Tim., I, 5 ).

7. Quand, dans la lecture ou la conversation, il est question d’objets matériels que nous n’avons pas vus et que nous croyons, l’esprit se les figure nécessairement sous des traits et des formes corporelles, au gré de l’imagination. Que l’on tombe à faux ou que l’on tombe juste, ce dernier cas est très-rare, cela importe peu; il ne s’agit pas ici de croire d’une foi ferme, mais de quelque but utile à atteindre par cette voie. En effet, parmi ceux qui lisent ou entendent lire ce qu’a écrit l’apôtre Paul ou ce qu’on a écrit de lui, qui ne se figure le visage de l’apôtre lui-même et de tous ceux dont il donne les noms? Et dans la multitude d’hommes à qui ces épîtres sont connues et qui tous imaginent des traits et des figures différentes, on ne sait certainement pas quel est celui qui s’approche le plus de la vérité. Or, les formes corporelles de ces personnages ne sont pas l’objet de notre foi; mais la vie qu’ils ont menée par la grâce de Dieu et les actions que l’Ecriture sainte rapporte de chacun d’eux, voilà ce qu’il est utile de croire, ce qu’il faut désirer et ne pas désespérer d’atteindre. La figure même de Notre-Seigneur est aussi l’objet de mille imaginations différentes : et pourtant , quelle qu’elle fût, il n’en avait qu’une. Et dans ce que nous croyons de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la notion saine n’est pas celle que l’esprit s’imagine, et qui est peut-être fort éloignée de la réalité, mais celle que nous en avons d’après l’espèce humaine; car nous portons l’idée de la nature humaine gravée dans notre âme, à tel point que nous reconnaissons l’homme ou la forme humaine aussitôt qu’elle frappe nos yeux. (456)

CHAPITRE V.

COMMENT ON PEUT AIMER LA TRINITé SANS LA CONNAITRE.

C’est sur cette notion que notre esprit se règle, quand nous croyons que Dieu s’est fait homme pour nous , afin de nous donner l’exemple de l’humilité et nous faire voir l’amour que Dieu nous porte. Car il nous est utile de croire et de tenir pour principe certain et inébranlable que l’humilité qui a fait naître un Dieu d’une femme et l’a conduit à la mort au milieu de tant d’outrages de la part des hommes, que cette humilité, dis-je, est le remède souverain à l’enflure de notre orgueil, et le profond mystère qui brise le lien du péché. Ainsi encore, sachant ce que c’est que la toute-puissance et convaincus que Dieu est tout-puissant, nous croyons à la vertu de ses miracles et de sa résurrection, et nous raisonnons des faits de cette nature d’après les notions, innées ou expérimentales, des espèces et des genres, en sorte que notre foi n’est pas feinte. Car nous ne connaissons pas non plus la figure de la vierge Marie, cette mère qui n’a point connu d’homme, qui est restée pure dans son enfantement et de laquelle le Christ est né miraculeusement. Nous n’avons pas davantage vu les traits de Lazare, ni Béthanie, ni le sépulcre, ni la pierre que le Christ fit écarter pour ressusciter le mort, ni le sépulcre nouvellement taillé dans le roc d’où il est ressuscité lui-même, ni la montagne des Oliviers d’où il est monté au ciel; et nous tous qui n’avons point vu ces choses, nous ne savons pas si elles sont comme nous nous les figurons, nous penchons même à croire le contraire.

En effet, quand il nous arrive de voir de nos yeux un lieu, un homme, un corps quelconque tels que nous nous les étions figurés en esprit, avant de les avoir vus, nous n’en sommes pas médiocrement surpris; cela arrive rarement ou presque jamais; et cependant nous croyons très-fermement à leur existence, parce que nous en jugeons d’après une notion particulière ou générale, qui est pour nous une certitude. Nous croyons, par exemple, que Notre Seigneur Jésus-Christ est né d’une Vierge qui s’appelait Marie. Ce que c’est qu’une vierge, ce que c’est que naître, ce que c’est qu’un nom propre, nous le savons parfaitement; ce n’est pas là un objet de foi. Mais la figure de Marie est-elle celle qui nous vient à l’esprit quand nous parlons ou que nous nous souvenons de ces faits? nous ne le savons et ne le croyons en aucune façon. Il est donc permis, sans blesser la foi, de dire: peut-être avait-elle cette figure, peut-être ne l’avait-elle pas; mais ce serait porter atteinte à la foi chrétienne que de dire : Peut-être le Christ est-il né d’une Vierge.

8. C’est pourquoi, désirant comprendre, autant que possible l’éternité, l’égalité et l’unité de la Trinité, nous devons d’abord croire avant de comprendre, et veiller à ce que notre foi ne soit pas feinte. Car il faut jouir de cette même Trinité, pour être heureux; or, si nous en croyons des choses fausses, notre espérance sera vaine, notre charité ne sera pas pure. Comment donc pouvons-nous aimer par la foi la Trinité que nous ne connaissons pas? Sera-ce comme nous aimons Paul l’apôtre, d’après une notion particulière ou générale? Si Paul n’a pas eu les traits que notre imagination lui prête — chose que nous ignorons absolument — nous savons du moins ce que c’est qu’un homme. Pour ne pas aller bien loin, nous sommes hommes, et il est clair que Paul l’a été, que son âme a vécu unie à un corps selon les lois de l’humanité. Nous croyons donc de lui ce que nous trouvons en nous-mêmes, selon l’espèce ou le genre qui renferme au même degré toute nature humaine. Mais que savons-nous de cette souveraine Trinité, soit d’après l’espèce, soit d’après le genre? Y a-t-il donc beaucoup d’autres trinités du même genre, dont quelques-unes nous soient connues par expérience, en sorte que nous puissions juger celle-ci par analogie, d’après une notion d’espèce ou de genre, de manière à l’aimer sans la connaître, comme nous en aunerions une autre à laquelle nous la supposerions semblable? Evidemment non.

Ou bien pouvons-nous aimer par la foi cette Trinité que nous ne voyons pas et dont le type ne nous apparaît nulle part, comme nous aimons, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa résurrection d’entre les morts, bien que nous n’ayons jamais vu personne ressusciter ainsi? Mais nous savons ce que c’est que mourir et ce que c’est que vivre: car nous vivons et nous avons vu parfois des morts et des mourants. Or, qu’est-ce que ressusciter, sinon revivre, c’est-à-dire revenir de la mort à la vie? Quand donc nous disons et nous croyons que la Trinité (457) existe, nous savons ce que c’est que la Trinité, parce que nous savons ce que c’est que trois choses, mais nous ne l’aimons pas pour autant. Car nous avons le nombre trois quand nous voulons, par exemple, pour n’en pas citer d’autres, en jouant à la mourre. Serait-ce que nous n’aimons pas toute trinité, mais seulement la Trinité qui est Dieu? Ce que nous aimons dans la Trinité, c’est donc qu’elle est Dieu. Mais nous n’avons pas vu d’autre Dieu et nous n’en connaissons point, parce qu’il n’y a qu’un Dieu : celui-là même que nous n’avons jamais vu et que nous aimons par la foi. Or, la question est de savoir d’après quelle analogie ou quelle comparaison avec des choses connues nous avons cette foi, par laquelle nous aimons Dieu que nous ne connaissons pas encore.

CHAPITRE VI.

COMMENT L’HOMME QUI N’EST PAS ENCORE JUSTE CONNAIT LE JUSTE QU’IL AIME.

9. Revenons donc sur nos pas, et examinons pourquoi nous aimons l’Apôtre. Est-ce à cause de l’espèce humaine, qui nous est parfaitement connue, et parce que nous croyons qu’il a été homme? Non assurément: autrement nous ne pourrions plus l’aimer, puisqu’il n’est plus homme; car son âme a été séparée de son corps. Mais nous sommes persuadés que ce que nous aimons en lui vit encore: car nous aimons une âme juste. Et d’après quelle règle générale ou spéciale, sinon parce que nous savons ce que c’est qu’une âme et ce que c’est qu’un juste? Quant à la nature de l’âme, nous avons toute raison de dire que nous la connaissons, puisque nous en avons une. Ce n’est point sur le témoignage de nos yeux, — car nous ne l’avons jamais vue, — ni d’après une notion générale ou spéciale tirée de l’analogie ou de la comparaison, que nous avons cette foi, mais bien plutôt, comme je l’ai dit, parce que nous avons une âme, Et, en effet, y a-t-il rien qui soit aussi intimement senti et qui sente aussi bien sa propre existence, que le principe même par lequel tout le reste est senti, c’est-à-dire l’âme? Car c’est d’après notre propre expérience que nous reconnaissons les mouvements des corps, qui nous prouvent qu’il y a d’autres êtres vivants hors de nous; puisque vivant nous-mêmes, nous imprimons à notre corps les mouvements que nous remarquons chez les autres. En effet, quand un corps vivant se meurt, nos yeux n’ont aucun moyen de voir l’âme, qui est un objet invisible pour eux; mais nous sentons que cette matière est animée par un principe semblable à celui qui anime notre propre corps, c’est-à-dire havie de l’âme. Et ce n’est point ici quelque chose de propre à l’habileté humaine ou à la raison : car les bêtes aussi sentent la vie, non-seulement en elles-mêmes, mais chez leurs semblables et en nous. Ni elles non plus ne voient nos âmes, mais elles s’aperçoivent de la vie par les mouvements du corps, sur le champ, avec la plus grande facilité et comme par un instinct naturel. Nous con naissons donc toute âme d’après la nôtre, et d’après la nôtre encore, nous croyons à l’existence de celle que nous ne connaissons pas. Non-seulement nous nous apercevons de l’existence d’une âme, mais nous pouvons encore savoir ce qu’elle est par l’étude de la nôtre, puisque nous en avons une.

Mais comment savons-nous ce que c’est que le juste? Car nous avons dit que nous aimons l’Apôtre, uniquement parce que c’est une âme juste. Nous savons donc ce que c’est que d’être juste, aussi bien que nous savons ce que c’est qu’une âme. Or, comme nous l’avons dit, c’est d’après nous que nous savons ce que c’est qu’une âme, puisque nous en avons une; mais comment, sans être justes, savons-nous ce que c’est qu’un juste ? Et si personne ne sait ce que c’est qu’un juste, sans être juste, personne n’aimera ce juste sans l’être soi-même. En effet, on ne peut aimer celui qu’on croit juste, précisément parce qu’on le croit juste, quand on ne sait pas ce que c’est que d’être juste; et nous avons démontré plus haut que personne n’aime ce qu’il croit et ne voit pas, qu’en vertu de quelque notion générale ou particulière. Donc si le juste seul aime le juste, comment celui qui n’est pas juste désirera-t-il le devenir? Personne ne désire être ce qu’il n’aime pas. Mais pour devenir juste, celui qui ne l’est pas encore, voudra certainement le devenir ; et dès qu’il le veut, il aime le juste. Donc, même celui qui n’est pas encore juste, aime le juste. Or, celui qui ignore ce que c’est que le juste, ne peut pas aimer le juste. Donc celui même qui n’est pas encore juste, sait du moins ce que c’est que de l’être. Mais comment le sait-il? Est-ce par le témoignage de ses yeux? Y a-t-il un corps juste, comme il y a un corps blanc ou noir, (458) carré ou rond? Qui osera le dire ? Cependant les yeux ne voient que des corps. Et il n’y a de juste dans l’homme que l’âme; et quand on dit d’un homme qu’il est juste, c’est de son âme qu’on parle, et non de son corps. La justice est en effet une certaine beauté de l’âme, qui rend beaux les hommes, même la plupart de ceux dont le corps est tordu et difforme. Et comme les yeux ne voient pas l’âme, ils ne voient pas davantage sa beauté, comment donc celui qui n’est pas encore juste, connaît-il le juste, et l’aime-t-il pour le devenir lui-même? Y aurait-il, dans les mouvements du corps, certain indice qui ferait voir que tel ou tel homme est juste ? Mais s’il ignore absolument ce que c’est qu’un juste, comment devinera-t-il les signes qui trahissent l’âme juste? Il connaît donc le juste. Mais comment le connaissons-nous, même quand nous ne sommes pas justes? si nous puisons cette connaissance hors de nous, ce ne peut être que dans un corps. Or ce n’est point ici l’affaire d’un corps. Et quand je pose la question, je ne peux en trouver la réponse qu’en moi-même. Si je demande à un autre ce que c’est que le juste, il cherche également la réponse au dedans de lui, et quiconque peut donner une réponse vraie, ne la trouve pas ailleurs qu’en lui-même. Quand je veux parler de Carthage, je cherche en moi quelque chose à dire et j’y trouve une Carthage imaginaire; mais cette image, je l’ai perçue par le corps, c’est-à-dire par la sensation du corps, puisque j’ai été là corporellement, que j’ai vu la ville, que j’en ai éprouvé une impression qui m’est restée dans la mémoire, tellement que j’ai trouvé en moi le mot pour en parler, quand il m’a plu de le faire. Car cette forme imaginaire, fixée en ma mémoire, est le verbe même de Carthage, non pas en trois syllabes qu’on exprime quand on nomme Carthage, ou même le nom qui traverse sans bruit l’espace du temps mais ce que je vois dans mon âme, quand je prononce ces trois syllabes, ou même avant que je ne les prononce. Et si je veux parler d’Alexandrie, que je n’ai jamais vue, vite aussi une image se présente à mon esprit; ayant entendu beaucoup de personnes dire que c’est une grande ville et les ayant crues sur parole, je m’en suis fait une certaine idée, calquée, autant que possible, sur leurs récits, et c’est là le verbe que je trouve en moi avant de prononcer les cinq syllabes, si connues de tout le monde à peu près. Et pourtant si je pouvais tirer de mon âme cette image et la montrer à ceux qui connaissent Alexandrie, sans doute tous diraient : Ce n’est pas elle; ou s’ils disaient : C’est elle, j’en serais fort étonné; puis la considérant en moi-même, c’est-à-dire son image ou son portrait, je ne pourrais m’assurer que c’est elle, mais je m’en rapporterais à ceux qui l’ont vue.

Or, il n’en est pas ainsi, quand je cherche ce que c’est que le juste; je ne le trouve pas, je ne le vois pas de cette manière, quand j’en parie; on ne tombe pas ainsi d’accord sur ce que j’en puis dire, je n’approuve pas non plus tout ce que j’en entends dire, comme si j’avais vu de mes yeux ou perçu par quelqu’un de mes sens corporels quelque chose de ce genre, ou que j’en eusse entendu parler à d’autres qui l’avaient connu. En effet, quand je dis, et avec certitude de ce que j’avance : L’âme juste est celle qui, réglant sa vie et ses moeurs par la science et la raison, rend à chacun ce qui lui est dû; mon esprit ne se porte pas vers un objet absent, comme serait Carthage par exemple, ni il ne se forge pas une image arbitraire, qui peut être vraie ou fausse, comme serait celle d’Alexandrie; mais je vois quelque chose de présent, quelque chose qui est en moi, bien que ce ne soit pas moi, et beaucoup de ceux qui m’entendront seront-de mon avis. Et quiconque m’entend et m’approuve avec connaissance de cause, sciemment, en voit autant en lui-même, bien qu’il ne soit pas lui-même ce qu’il voit. Mais si c’est un juste qui parle, il voit et exprime ce qu’il est lui-même. Et où le voit-il, sinon en lui? En quoi il n’y a rien d’étonnant : car où le verrait-il, si ce n’était en lui-même?

Le merveilleux est que l’âme voie en elle ce qu’elle n’a vu nulle part ailleurs, qu’elle voie ce qui est vrai, qu’elle voie la véritable âme juste, qu’elle soit une âme elle-même et ne soit pas l’âme juste qu’elle voit en elle. Y a-t-il donc une autre âme juste dans l’âme qui n’est pas encore juste? Sinon, quelle âme voit-elle donc, quand elle voit et dit ce que c’est que l’âme juste, qu’elle n’en a point vu ailleurs qu’en elle-même, quoiqu’ elle-même ne soit pas âme juste? Ce qu’elle voit est-il donc une vérité intérieure, présente à l’âme qui peut la voir?

Car tous ne le peuvent pas, et ceux qui le peuvent ne sont pas tous ce qu’ils voient, c’est-à-dire ne sont pas eux-mêmes des âmes justes, bien qu’ils puissent (459) voir et dire ce que c’est qu’une âme juste.

Mais comment deviendront-ils justes, sinon en s’attachant au modèle qu’ils voient, pour le reproduire eux-mêmes et devenir des âmes justes: ne se contentant pas de voir et de dire que l’âme juste est celle qui réglant sa vie et ses moeurs par le science et la raison, rend à chacun ce qui lui est dû, mais réglant eux-mêmes leur vie et leurs moeurs sur la justice, en rendant à chacun ce qui lui est dû, de manière à ne devoir rien à personne, sinon de s’aimer mutuellement (Rom., XIII, 8 )? Et comment s’attache-t-on à ce modèle, sinon par l’amour? Pourquoi donc aimons-nous un homme que nous croyons juste et n’aimons-nous pas le type même par lequel nous voyons ce que c’est que l’âme juste, afin de devenir justes nous-mêmes ? Serait-ce que si nous n’aimions pas ce type, nous n’aimerions pas celui que nous aimons parce qu’il lui est conforme; et que tant que nous ne sommes pas justes, nous n’aimons pas assez ce type pour devenir justes nous-mêmes? L’homme que l’on croit juste est donc aimé d’après le type et la vérité que celui qui l’aime voit et retrouve en son propre fond; mais il n’est pas possible d’aimer ce type et cette vérité par un motif qui leur soit étranger. Hors d’eux, en effet, hors de leur connaissance, nous ne trouvons rien qui nous les fasse aimer par la foi et par analogie à quelque autre chose que nous connaissons. En effet, tout ce que nous verrons de semblable à ce type, c’est ce type même, et rien ne lui ressemble parce que, seul, il est tel qu’il est. Donc celui qui aime les hommes doit les aimer parce qu’ils sont justes, ou pour qu’ils le deviennent. Car il doit ainsi s’aimer lui-même de cette façon: ou parce qu’il est juste ou pour le devenir; alors seulement il pourra sans danger aimer son prochain comme lui-même. Celui qui s’aime autrement, s’aime injustement, puisqu’il s’aime pour devenir injuste, par conséquent pour être mauvais; et par là même il ne s’aime pas:

car « celui qui aime l’iniquité, hait son âme (Ps., X, 6 ) ».

CHAPITRE VII.

DU VéRITABLE AMOUR PAR LE QUEL ON PARVIENT A LA CONNAISSANCE DE LA TRINITé. IL FAUT CHERCHER DIEU, EN IMITANT LA PIéTé DES BONS ANGES.

10. Ainsi, dans la question de la Trinité et de la connaissance de Dieu, qui nous occupe, le point principal est de savoir ce que c’est que le véritable amour, ou même ce que c’est que l’amour.

On ne peut en effet donner le nom d’amour qu’au véritable amour, autrement c’est la passion. C’est donc par abus qu’on donne à la passion le nom d’amour, et à l’amour le nom de passion. Or, ce véritable amour consiste à s’attacher à la vérité pour vivre selon la justice, et par conséquent à dédaigner toutes les choses passagères par amour pour les hommes, par le désir de les voir vivre selon la justice. Nous pourrons alors être prêts à mourir utilement pour nos frères, suivant l’exemple que nous en a donné Notre-Seigneur Jésus-Christ. En effet comme toute la loi et les prophètes se rattachent aux deux préceptes de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain (Matt., XXII, 37-40 ), ce n’est pas sans raison que l’Ecriture met souvent l’un pour l’autre : tantôt elle ne mentionne que l’amour de Dieu, comme dans ce texte : « Nous savons que tout coopère au bien pour ceux qui aiment Dieu (Rom., VIII, 28 )»; et encore: « Si quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de lui (I Cor., VIII, 3. ) » ; et ailleurs : « Parce que la charité de Dieu est répandue en nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné (Rom., V, 5 ) », et dans une foule d’autres passages : la conséquence étant que celui qui aime Dieu fait ce que Dieu commande, et s’aime dans la proportion où il le fait, et par conséquent aime le prochain puisque Dieu en a donné l’ordre. Tantôt l’Ecriture ne parle que de l’amour du prochain, comme ici : « Portez les fardeaux les uns des autres, et c’est ainsi que vous accomplirez la loi du Christ (Gal., VI, 2 ) », et encore: « Car toute la loi est renfermée dans une seule parole: Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Id., V, 14 ) »; et dans l’Evangile : « Tout ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le-leur aussi; car c’est la loi et les prophètes (Matt., VII, 12. ) ». Dans beaucoup d’autres passages de ce genre, nous voyons que les saintes lettres semblent ne rattacher la perfection qu’à l’amour du prochain, en passant sous silence l’amour de Dieu, quoique la loi et les prophètes se rattachent à ces deux préceptes. Mais la raison en est que celui qui aime son prochain, aime avant tout l’amour lui-même. « Or, Dieu est amour, et qui demeure dans l’amour demeure en (460) Dieu et Dieu en lui (I Jean, IV, 16 ). Donc, en ce cas, c’est Dieu qu’on aime avant tout.

11. Par conséquent ceux qui cherchent Dieu par l’intermédiaire des puissances qui gouvernent le monde ou les parties du monde, s’en séparent et en sont jetés à une grande distance; distance, non de lieu, mais d’affection : car, ayant Dieu au dedans d’eux, ils le cherchent péniblement au dehors, en abandonnant leur intérieur. Ainsi quand même ils entendraient une puissance sainte et céleste , ou se la figureraient d’une manière quelconque, ce qu’ils ambitionnent, c’est plutôt le pouvoir de ces esprits, objet d’admiration pour la faiblesse humaine, que l’imitation de leur piété, principe du repos en Dieu. Ils aiment mieux, par orgueil, pouvoir ce que peut un ange, que d’être, par dévotion, ce qu’est un ange. Car ce n’est pas de lui-même qu’un saint tient son pouvoir, mais de celui de qui vient tout pouvoir légitime; et il sait qu’être uni au Tout-Puissant par une pieuse volonté est le signe d’une plus grande puissance, que de pouvoir, par sa volonté propre, produire des oeuvres redoutables à ceux qui ne jouissent pas d’une telle faculté. Aussi le Seigneur Jésus-Christ lui-même, tout en opérant de tels prodiges, mais voulant donner de plus hautes leçons à ceux qui l’admiraient et ramener aux choses éternelles et intérieures leurs esprits attentifs et comme suspendus à des miracles de l’ordre temporel, leur disait: « Venez à moi, vous tous qui prenez de la peine et qui êtes chargés, et je vous soulagerai; prenez mon joug sur vous ». Il ne leur dit pas : apprenez de moi que je ressuscite. les morts de quatre jours mais bien ; « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur». En effet une humilité inébranlable est plus puissante et plus sûre qu’une hauteur bouffie d’orgueil. Aussi ajoute-t-il: « Et vous trouverez du repos pour vos âmes (Matt., XI, 28, 29 ) ». Car : « La charité ne s’enfle pas (I Cor., XIII, 4 )»;

et: « Dieu est amour (Jean, IV, 8 ) » ; et: « Les fidèles lui obéiront avec amour (Sag., III, 9 ) », étant ramenés des bruits du dehors aux joies silencieuses. Voilà que « Dieu est amour » : pourquoi donc aller et recourir, dans les hauteurs des cieux et dans les profondeurs de la terre, à la recherche de celui qui est en nous, si nous voulons être en lui?

CHAPITRE VIII.

AIMER SON FRèRE, C’EST AIMER DIEU.

12. Que personne ne dise : Je ne sais quoi aimer. Qu’il aime son frère et il aimera l’amour même. En effet, il connaît mieux l’amour qui le fait aimer, que le frère qu’il aime. Il peut donc connaître Dieu mieux qu’il ne connaît son frère; beaucoup mieux, parce que Dieu est plus présent; beaucoup mieux, parce qu’il est plus intime; beaucoup mieux, parce qu’il est plus certain. Embrasse le Dieu amour, et tu embrasseras Dieu par l’amour. C’est cet amour qui unit tous les bons anges et tous les serviteurs de Dieu par le lien de la sainteté, nous unit à eux et entre nous, et nous rattache tous à lui. Donc plus nous sommes exempts de la bouffissure de l’orgueil, plus nous sommes remplis d’amour et de quoi, sinon de Dieu, est rempli celui qui est rempli d’amour? — Mais, diras-tu, je vois la charité, je la découvre autant que possible des yeux de l’esprit, et je crois à l’Ecriture qui me dit: « Dieu est charité, et qui demeure dans la charité demeure en Dieu (Jean IV, 16 ) »; mais si je vois la charité, je ne vois pas en elle la Trinité. — Eh bien! tu vois la Trinité, situ vois la charité. Je ferai mes efforts pour t’en convaincre; seulement qu’elle daigne elle-même nous assister, afin que la charité nous mène à quelque bon résultat.

Quand nous aimons la charité, nous l’aimons comme aimant quelque chose, précisément parce qu’elle aime quelque chose. Qu’aime donc la charité, pour pouvoir elle-même être aimée?

Car la charité qui n’aime rien, n’est plus la charité. Or, si elle s’aime elle-même, il faut qu’elle aime quelque chose, afin de s’aimer comme charité. De même que la parole s’indique elle-même en indiquant quelque chose, et ne s’indique pas comme parole, si elle n’indique pas qu’elle indique quelque chose : ainsi la charité s’aime sans doute elle-même, mais si elle ne s’aime pas comme aimant quelque chose, elle ne s’aime pas comme charité. Qu’aime donc la charité, sinon ce que nous aimons par elle? Or, ce quelque chose, à prendre le prochain pour point de départ, c’est notre frère. Et voyez avec quel soin l’apôtre Jean recommande la charité fraternelle: « Celui qui aime son frère (461) demeure dans la lumière, et le scandale n’est point en lui ( Jean, II, 19. )». Il est évident qu’il place la perfection dans l’amour du prochain car celui en qui le scandale n’existe pas est parfait. Néanmoins il semble passer l’amour de Dieu sous silence : ce qu’il ne ferait certainement pas, s’il ne renfermait Dieu lui-même dans l’amour fraternel. Et la preuve, c’est qu’un peu plus bas, dans la même épître, il nous dit en termes très-clairs : « Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, parce que la charité est de Dieu. Ainsi quiconque aime, est né de Dieu et connaît Dieu. Qui n’aime point, n’aime pas Dieu, parce que Dieu est charité ». Ce contexte fait voir assez clairement que, selon cette autorité d’un si grand poids, la charité fraternelle — car la charité fraternelle est l’amour que nous nous portons les uns aux autres — non-seulement est de Dieu, mais est Dieu même, Ainsi donc, si notre amour pour notre frère vient de la charité, il vient de Dieu; et il ne peut se faire que nous n’aimions avant tout l’amour même qui nous fait aimer un frère. D’où il faut conclure que ces deux préceptes sont inséparables. Car, puisque « Dieu est charité », celui qui aime la charité aime certainement Dieu; or, celui qui aime son frère aime nécessairement la charité.

Aussi l’Apôtre ajoute peu après : « Celui qui n’aime point son frère « qu’il voit, ne peut aimer Dieu qu’il ne voit point (Id., IV, 7, 8, 20. ) » et la raison pour laquelle il ne voit point Dieu, c’est qu’il n’aime pas son frère. Car celui qui n’aime pas son frère n’est pas dans l’amour, et celui qui n’est pas dans l’amour n’est pas en Dieu, puisque Dieu est amour. Or, celui qui n’est pas en Dieu n’est pas dans la lumière, puisque « Dieu est lumière et qu’il n’y a point en lui de ténèbres (Id., I, 5 ) ». Qu’y a-t-il donc d’étonnant à ce que celui qui n’est pas dans la lumière ne voie pas la lumière, c’est-à-dire ne voie pas Dieu, puisqu’il est dans les ténèbres? Seulement il voit son frère des yeux du corps avec lesquels on ne peut voir Dieu. Mais s’il aimait d’une charité spirituelle celui qu’il voit des yeux du corps, il verrait Dieu, qui est la charité même, de cet oeil intérieur par lequel ou. peut le voir. Comment donc celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, pourra-t-il aimer Dieu, qu’il ne voit pas, et qu’il ne voit pas précisément parce que Dieu est amour, l’amour que n’a pas celui qui n’aime pas son frère? Et qu’on ne demande pas combien d’amour nous devons à un frère et combien à Dieu; nous en devons incomparablement plus à Dieu qu’à nous, et autant à un frère qu’à nous-mêmes; mais nous nous aimons d’autant plus nous-mêmes, que nous aimons Dieu davantage. C’est donc par un seul et même amour que nous aimons Dieu et le prochain; mais nous aimons Dieu pour Dieu, et nous-mêmes et le prochain pour Dieu.

CHAPITRE IX.

L’AMOUR DU TYPE IMMUABLE DE LA JUSTICE EST LE PRINCIPE DE NOTRE AMOUR POUR LES JUSTES.

13. Qu’est-ce, je vous demande, que cette flamme qui brûle en nous quand nous entendons ou lisons les paroles suivantes? « Voici maintenant un temps favorable, voici maintenant un jour de salut. Ne donnant à personne aucun scandale, afin que notre ministère ne soit point décrié , montrons-nous, au contraire, en toutes choses, comme des ministres de Dieu, par une grande patience dans les tribulations, dans les nécessités, dans les angoisses, sous les coups, dans les prisons, dans les séditions, dans les travaux, dans les veilles, dans les jeûnes; par la pureté, par la science, par la longanimité, par la mansuétude, par l’Esprit-Saint, par une charité sincère, par la parole de vérité, par les armes de la justice à droite et à gauche; dans la gloire et l’ignominie, dans la mauvaise et la bonne réputation; comme séducteurs et cependant sincères; comme inconnus et toutefois très-connus; comme mourants, et voici que nous vivons; comme châtiés, mais non mis à mort; comme tristes, mais toujours dans la joie; comme pauvres, mais enrichissant beaucoup d’autres; comme n’ayant rien et possédant tout (II Cor., VI, 2-10. )». Pourquoi cette lecture nous enflamme-t-elle d’amour pour l’apôtre Paul, sinon parce que nous croyons qu’il a vécu selon le modèle qu’il trace? Or, que les ministres de Dieu doivent vivre de la sorte, ce n’est pas sur la parole des autres que nous le croyons; mais nous le voyons en nous, ou plutôt au-dessus de nous, dans la vérité même.

C’est donc d’après ce que nous voyons que (462) nous aimons celui que nous croyons avoir ainsi vécu. Et si nous n’aimions pas, avant tout, le type que nous savons permanent et immuable, nous n’aimerions point celui qui y a conformé sa vie pendant qu’il était sur la terre, ainsi que nous le croyons fermement. Mais, je ne sais comment, nous sommes plus vivement excités à aimer le type lui-même, précisément parce que nous croyons qu’un homme y a conformé sa vie; et nous ne perdons point du tout l’espérance, nous qui sommes hommes, d’y conformer aussi la nôtre, précisément parce que quelques hommes l’ont fait, en sorte que notre désir en devient plus ardent et notre prière plus fervente. Ainsi l’amour même du type nous fait aimer la vie que certains hommes ont menée, et la certitude qu’ils l’ont menée augmente encore notre amour pour le type; et, par là il arrive que plus notre amour pour Dieu est ardent, plus notre vue acquiert de certitude et de clarté; parce que nous voyons en Dieu même le type immuable de justice selon lequel nous pensons que l’homme doit vivre. La foi peut donc nous procurer la connaissance et l’amour de Dieu qui, dès lors, n’est plus tout à fait inconnu ni soustrait à notre amour; elle devient un moyen de le connaître plus clairement et de l’aimer plus solidement.

CHAPITRE X.

14. Or, qu’est-ce que la charité ou l’amour tant loué, tant préconisé par l’Ecriture, sinon l’amour du bien? Mais l’amour suppose quelqu’un qui aime, et quelque objet qui est aimé. Voilà donc trois choses: celui qui aime, celui qui est aimé, et l’amour. Qu’est-ce donc que l’amour, sinon une certaine vie qui unit deux objets ou tend à les unir: à savoir un objet aimant et un objet aimé? II en est ainsi même dans les amours extérieurs et charnels. Mais pour puiser à une source plus pure et plus limpide, foulons la chair aux pieds et montons jusqu’à l’âme. Qu’est-ce que l’âme aime dans l’être aimé, sinon une âme? Il y a donc là trois choses : le sujet de l’amour, l’objet de l’amour et l’amour. Il nous reste à monter encore et à retrouver tout cela dans un ordre plus élevé, autant que cela est donné à l’homme.

Mais que notre attention se repose ici un instant, non dans la pensée qu’elle a trouvé ce qu’elle cherche, mais comme il est d’usage de le faire quand on a trouvé le lieu où l’on a quelque chose à chercher. Rien n’est trouvé encore, mais nous savons où chercher. Que ceci suffise et serve comme d’exorde à ce que nous avons à dire ensuite. (463)

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm

Saint Augustin d'Hippone

La Trinité - livre 9/15

LIVRE NEUVIèME : LA TRINITé DANS L’HOMME.

Il y a dans l’homme, qui est l’image de Dieu, une espèce de trinité , à savoir : l’âme, la connaissance que l’âme a d’elle-même et l‘amour qu’elle a pour elle-même et pour sa propre connaissance ; et ces trois choses sont égales entre elles et de la même essence.

LIVRE NEUVIèME : LA TRINITé DANS L’HOMME.

CHAPITRE PREMIER.

COMMENT IL FAUT CHERCHER A CONNAITRE LA TRINITé.

CHAPITRE II.

EXAMEN DES TROIS éLéMENTS QUI CONSTITUENT LA CHARITé.

CHAPITRE III.

IMAGE DE LA TRINITé DANS L’AME DE L’HOMME QUI SE CONNAîT ET S’AIME. L’âME SE CONNAîT ELLE-MêME PAR ELLE-MêME.

CHAPITRE IV.

L’âME ELLE-MêME, L’AMOUR ET LA CONNAISSANCE DE SOI, SONT TROIS CHOSES éGALES ET QUI N’EN FONT QU’UNE; ELLES SONT A LA FOIS SUBSTANCE ET RELATIONS INSéPARABLES D’UNE MêME ESSENCE.

CHAPITRE V.

L’AME, L’AMOUR ET LA CONNAISSANCE DE SOI, SONT EN MêME TEMPS DISTINCTS ET TOUT ENTIERS L’UN DANS L’AUTRE.

CHAPITRE VI.

CONNAITRE UNE CHOSE EN ELLE-MêME ET LA CONNAITRE DANS L’éTERNELLE VéRITé. C’EST D’APRèS LES RèGLES DE L’éTERNELLE VéRITé QU’IL FAUT JUGER MêME DES CHOSES CORPORELLES.

CHAPITRE VII.

NOUS CONCEVONS ET ENGENDRONS LA PAROLE INTéRIEUREMENT D’APRèS DES TYPES VUS DANS LA VéRITé éTERNELLE. LA PAROLE EST CONçUE PAR L’AMOUR DU CRéATEUR OU DE LA CRéATURE.

CHAPITRE VIII.

DIFFéRENCE ENTRE LA CUPIDITé OU LA PASSION ET LA CHARITé.

CHAPITRE IX.

DANS L’AMOUR DES CHOSES SPIRITUELLES, LA PAROLE NAîT EN MêME TEMPS QU’ELLE EST CONçUE. IL N’EN EST PAS DE MêME DES CHOSES CHARNELLES.

CHAPITRE X.

LA CONNAISSANCE ACCOMPAGNéE D’AMOUR EST-ELLE SEULE LA PAROLE DE L’AME?

CHAPITRE XI.

L’IMAGE OU LA PAROLE ENGENDRéE DE L’AME QUI SE CONNAîT EST éGALE A L’âME ELLE-MêME.

CHAPITRE XII.

LA CONNAISSANCE EST ENGENDRéE PAR L’âME, L’AMOUR NE L’EST PAS. L’âME QUI SE CONNAîT ET S’AIME EST L’IMAGE DE LA TRINITé.

CHAPITRE PREMIER.

COMMENT IL FAUT CHERCHER A CONNAITRE LA TRINITé.

1. Nous cherchons évidemment la Trinité non une trinité quelconque, mais celle qu est Dieu, le vrai, le souverain et le seul Dieu Patience donc, qui que tu sois qui m’écoutes car nous cherchons encore, et personne m peut raisonnablement blâmer celui qui se livre à cette recherche, pourvu qu’il s’y livre avec une foi inébranlable, dans un sujet si difficile à pénétrer ou à exprimer. Celui qui voit le mieux ou s’explique le mieux, s’empresse, et avec raison, de blâmer celui qui affirme. « Cherchez Dieu », est-il écrit, « et votre âme vivra (Ps., LXVIII, 8 ).

Mais, pour réprimer la joie du téméraire qui croirait avoir atteint le Psalmiste ajoute : « Cherchez sans cesse sa face (Ps., CIV, 4 ) ». Et l’Apôtre : « Si quelqu’un se persuade savoir quelque chose, il ne sait pas encore comment il faut savoir. Mais si quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de lui (I Cor., VIII, 2, 3.) ». Il ne dit pas : celui-là le connaît, ce qui serait une dangereuse présomption mais « est connu de lui ». Ailleurs encore. après avoir dit: « Maintenant que vous connaissez Dieu », il se reprend aussitôt et dit : « Ou plutôt que vous êtes connus de Dieu (Gal., IV, 9 ). Il est exprès encore en ce passage: « Non, mes frères, je ne pense pas l’avoir atteint. Mais seulement, oubliant ce qui est en arrière, et m’avançant vers ce qui est devant, je tends au terme, au prix de la vocation céleste de Dieu dans le Christ Jésus. Ainsi, nous tous qui tant que nous sommes parfaits, ayons ce sentiment (Phil., III, 13-15 ) ». Selon lui, la perfection en cette vie consiste uniquement à oublier ce qui est en arrière cl à s’avancer par l’intention vers ce qui est devant : l’intention de celui qui cherche offre une sécurité parfaite, jusqu’à ce que le but vers lequel nous tendons et nous avançons soit atteint. Mais cette intention , pour être droite, doit partir de la foi. En effet, une foi solide est un commencement de connaissance; mais la connaissance ne sera certaine et parfaite qu’après cette vie, quand nous verrons face à face( Cor., XIII, 12 ). Ayons donc ces sentiments, pour bien comprendre qu’il y a plus de sécurité à désirer et à chercher la vérité qu’à prendre présomptueusement l’inconnu pour le connu.

Cherchons donc comme si nous devions trouver, et trouvons dans l’intention de toujours chercher. En effet, « quand l’homme a achevé, il commence seulement (Eccli., XVIII, 6 ). Evitons l’infidélité qui doute de ce qu’il faut croire, et la témérité qui affirme ce qu’il faut chercher; là il faut s’en tenir à l’autorité, et ici chercher la vérité. Pour ce qui regarde la question présente, croyons que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul Dieu qui a créé et gouverne l’univers; que le Père n’est pas le Fils, que le Saint-Esprit n’est ni le Père ni le Fils; mais que la Trinité consiste dans les rapports mutuels des personnes, et l’unité dans l’égalité d’essence. Demandons l’intelligence de ce mystère à Celui même que nous voulons comprendre; implorons son secours, dans le désir d’expliquer, autant qu’il le voudra bien, ce que nous comprenons, pleins d’attention et de pieuse sollicitude pour ne rien dire qui soit indigne de lui, dans le cas où nous commettrions une méprise. Ainsi, par exemple, si nous disons du Père quelque chose qui ne convienne pas au Père, que cela convienne au Fils ou au Saint-Esprit ou à la Trinité elle-même; que si nous disons du Fils quelque chose qui ne puisse proprement s’appliquer au Fils, cela s’applique du moins au Père, ou au Saint-Esprit ou à la Trinité;

et qu’enfin, si nous avançons, en parlant du Saint-Esprit, quelque chose qui ne se rapporte pas à sa personne, on puisse du moins le rapporter au Père, ou au Fils ou à la (464) Trinité, le Dieu unique. Ainsi nous désirons maintenant savoir si le Saint-Esprit est vraiment la souveraine charité; eh bien! s’il ne l’est pas, c’est le Père qui l’est, ou le Fils, ou la Trinité elle-même : car nous ne pouvons échapper à l’absolue certitude de la foi et à l’infaillible autorité de l’Ecriture qui nous dit: « Dieu est charité (I Jean, IV, 16 ) ». Mais nous ne pouvons commettre la sacrilège erreur d’attribuer à la Trinité ce qui ne conviendrait qu’à la créature et non au Créateur, ni lui appliquer les vains rêves de l’imagination.

CHAPITRE II.

EXAMEN DES TROIS éLéMENTS QUI CONSTITUENT LA CHARITé.

2. Cela posé, étudions les éléments que nous croyons avoir découverts. Nous ne sommes pas encore dans la sphère supérieure, nous ne parlons pas encore du Père, du Fils et du Saint-Esprit; il s’agit seulement de cette image imparfaite — image pourtant — qui est l’homme; ce sujet d’étude sera peut-être plus familier et plus facile pour notre raison infirme. Quand donc, moi qui me livre à cette étude, j’aime quelque chose, je découvre trois termes:

moi, la chose que j’aime et l’amour. En effet, je n’aime pas l’amour si je ne l’aime pas comme aimant; car il n’y a pas d’amour là où rien n’est aimé. Il y a donc trois choses : celui qui aime, l’objet aimé et l’amour. Mais si je n’aime que moi-même, les trois choses ne se réduisent-elles pas à deux : moi et l’amour? En effet, ce qui aime est la même chose que ce qui est aimé quand on s’aime soi-même, tout comme aimer et être aimé sont une chose unique quand on s’aime. C’est exprimer deux fois la même chose que de dire : Il s’aime et il est aimé de lui-même.. Alors aimer et être aimé se confondent, comme celui qui aime et celui qui est aimé ne font qu’un. Mais, même en ce cas, l’amour et ce qui est aimé sont choses différentes : car s’aimer soi-même, ce n’est pas l’amour, à moins que l’amour lui-même ne soit aimé. Or, autre chose est de s’aimer, autre chose d’aimer son amour. Car on n’aime l’amour qu’autant qu’il aime déjà quelque chose, puisqu’il n’y a pas d’amour là où rien n’est aimé. Ainsi donc, quand quelqu’un s’aime, il y a deux choses l’amour et ce qui est aimé; car alors ce qui aime et ce qui est aimé ne font qu’un. Il n’est donc pas absolument nécessaire de voir trois choses partout où il y a amour. Ecartons ici tous les autres éléments qui constituent l’homme; pour éclaircir, autant que possible, le sujet qui nous occupe, ne voyons que notre âme.

Donc, quand l’âme s’aime, elle met deux choses en évidence : l’âme et l’amour. Or, qu’est-ce que s’aimer, sinon vouloir être à sa propre disposition pour jouir de soi? Et quand ce vouloir est aussi étendu que l’être, la volonté est égale à l’âme, et l’amour égal à ce qui aime. Or, si l’amour est une substance, il est esprit et non corps, comme l’âme n’est pas corps, mais esprit. Et cependant l’amour et l’âme ne sont pas deux esprits, mais un seul esprit; ni deux essences, mais une seule; et toutefois ces deux choses : ce qui aime et l’amour, ou, si vous le voulez, ce qui est aimé et l’amour, sont une seule chose. Et ces deux expressions ont un sens relatif, car aimant se rapporte à amour, et amour à aimant. En effet, celui qui aime éprouve quelque amour, et l’amour appartient à quelqu’un qui aime. Or, les mots âme et esprit ne sont pas relatifs, mais indiquent une essence. Car l’âme et l’esprit ne sont pas âme et esprit parce qu’ils appartiennent à un homme. Abstraction faite de l’homme, — titre qui suppose l’adjonction d’un corps, — abstraction faite du corps, l’âme et l’esprit restent; mais abstraction faite de celui qui aime, l’amour disparaît, et en supprimant l’amour, on fait disparaître celui qui aime. Ainsi donc, au point de vue relatif, ce sont deux choses: mais, pris en eux-mêmes, ils sont, individuellement, esprit, et, réunis, un seul esprit; individuellement, âme, et réunis, une seule âme.

Où est donc la Trinité? Redoublons d’attention et invoquons la lumière éternelle, afin qu’elle éclaire nos ténèbres et que nous voyions en nous, autant que possible, l’image de Dieu.

CHAPITRE III.

IMAGE DE LA TRINITé DANS L’AME DE L’HOMME QUI SE CONNAîT ET S’AIME. L’âME SE CONNAîT ELLE-MêME PAR ELLE-MêME.

3. L’âme ne peut s’aimer, si elle ne se connaît pas; car comment aimer ce qu’on ignore? Et si on dit que l’âme se croit telle d’après une notion générale ou spéciale, ou parce qu’elle sait par expérience que d’autres âmes (465) sont telles et que c’est pour cela qu’elle s’aime elle-même, on tient un langage qui touche à la folie. Comment en effet connaîtrait-elle une autre âme, si elle ne se connaît pas elle-même? On ne saurait dire que, de même que l’oeil voit d’autres yeux et ne se voit pas lui-même, ainsi l’âme connaît d’autres âmes et ne se connaît pas elle-même. Car nous voyons des corps par les yeux du corps, parce que nous ne pouvons pas, sinon à l’aide du miroir, réfracter et ramener sur eux les rayons qui partent d’eux-mêmes et se portent sur les objets que nous voyons. Question, du reste, très-subtile et très-obscure, jusqu’à ce qu’il soit prouvé clairement que cela est ou que cela n’est pas. Mais quoi qu’il en soit de la puissance visuelle, que ce soit un rayon ou autre chose, il est certain que nous ne la voyons pas; nous la cherchons par l’âme et c’est par l’âme que nous la comprenons si elle peut se comprendre. Donc l’âme perçoit, par les sens du corps, les notions des objets corporels, et par elle-même l’idée des objets incorporels. Donc, puisqu’elle est incorporelle, elle se connaît par elle-même. Et si elle ne se connaît pas, elle ne s’aime pas.

CHAPITRE IV.

L’âME ELLE-MêME, L’AMOUR ET LA CONNAISSANCE DE SOI, SONT TROIS CHOSES éGALES ET QUI N’EN FONT QU’UNE; ELLES SONT A LA FOIS SUBSTANCE ET RELATIONS INSéPARABLES D’UNE MêME ESSENCE.

4. Comme l’âme et l’amour de l’âme, quand elle s’aime, sont deux choses différentes, ainsi l’âme et la connaissance de l’âme, quand elle se connaît, sont aussi deux choses distinctes. Donc l’âme, son amour, sa connaissance, sont trois choses, et ces trois choses n’en font qu’une, et quand elles sont parfaites, elles sont égales. En effet, si l’âme ne s’aime pas dans toute l’étendue de son être, par exemple, si l’âme de l’homme limite son amour à l’amour du corps, bien qu’elle soit elle-même plus que le corps, elle pèche et son amour n’est pas parfait. De même si elle s’aime au delà de l’étendue de son être, par exemple, si elle s’aime autant qu’il faut aimer Dieu, bien qu’elle soit incomparablement moins que Dieu, elle pèche aussi par excès et ne s’aime point d’un amour parfait. Mais la perversité et l’iniquité sont plus grandes encore, quand elle aime son corps autant qu’il faut aimer Dieu. De même si la connaissance est moins étendue que l’objet connu, et qui peut-être entièrement connu, cette connaissance n’est point parfaite. Mais si elle est plus grande, c’est que la nature qui connaît est supérieure à celle qui est connue, comme il arrive pour la connaissance du corps, laquelle est plus grande que le corps, objet de cette connaissance. En effet, il y a une certaine vie dans la raison de celui qui connaît, et le corps n’est pas vie. Et toute vie est supérieure à un corps quelconque, non en volume, mais en puissance. Mais quand l’âme se connaît elle-même, elle n’est point supérieure à elle-même par sa propre connaissance, puisque c’est elle-même qui connaît et elle-même qui est connue. Quand donc elle se connaît elle-même et rien du reste avec elle, sa connaissance est égale à elle-même:

puisque sa connaissance n’est pas d’une autre nature, vu que c’est elle-même qui se connaît. Et quand elle se connaît tout entière et rien de plus, sa connaissance est égale à elle-même;

car la connaissance qu’elle a d’elle-même n’est pas d’une autre nature que la sienne. Et quand elle se connaît tout entière, sa connaissance n’est ni plus petite ni plus grande qu’elle-même. Nous avons donc eu raison de dire que quand ces trois choses sont parfaites, elles sont nécessairement égales.

5. Nous avons en même temps les sentiment, si nous sommes capables de le voir, que ces choses existent dans l’âme, qu’elles y sont comme enveloppées, et qu’elles se développent de manière à être senties et spécifiées comme tenant à sa substance, ou, si je puis parler de la sorte, à son essence, et non comme accidents d’un sujet, ainsi qu’il en est de la couleur, de la figure d’un corps ou de toute autre qualité ou quantité. Car tout ce qui est de cette espèce ne sort pas du sujet qu’il affecte. En effet, la couleur ou la figure de tel corps ne peuvent être celles de tel autre. Mais l’âme peut aimer quelque autre chose qu’elle-même de l’amour même dont-elle s’aime. De plus elle ne se connaît pas seulement elle-même, mais elle connaît beaucoup d’autres choses encore. Par conséquent, l’amour et la connaissance ne sont pas dans l’âme comme accidents dans un sujet, mais ils sont substantiels comme l’âme, elle-même; et s’ils ont un sens relatif l’un vis-à-vis de l’autre, ils n’en sont pas moins substance, pris en eux-mêmes. Et ce (466) sens relatif n’est pas comme celui qui existe entre la couleur et le corps coloré, la couleur étant dans le corps coloré comme dans un sujet, sans avoir de substance propre à elle; puisque le corps coloré est lui-même substance, tandis que la couleur n’est que dans une substance. — Mais ce rapport est comme celui qui existe entre deux amis, lesquels

sont tous les deux hommes et par suite substances : hommes dans le sens absolu, amis dans le sens relatif.

6. Cependant quoique celui qui aime ou qui connaît soit substance, que la connaissance soit substance, que l’amour soit substance, et qu’il y ait entre celui qui aime et l’amour, cidre celui qui connaît et la connaissance, un rapport analogue à celui qui existe entre deux amis; quoique les mots âme ou esprit, pas plus que le mot homme, n’aient le sens relatif : néanmoins celui qui aime et l’amour, celui qui connaît et hc connaissance ne peuvent pas être séparés l’un de l’autre, comme deux hommes qui sont amis. Sans doute quand deux amis semblent séparés de corps, ils ne le sont point de coeur, en tant qu’ils sont amis. Toutefois il peut arriver qu’un ami commence à avoir de l’aversion pour son ami et cesse par là même d’être son ami, à l’insu de celui-ci qui continue à l’aimer. Mais si l’amour dont l’âme s’aime vient à cesser, l’âme elle-même cesse d’aimer. De même si la connaissance que. l’âme a d’elle-même cesse, l’âme cesse en même temps de se connaître. Ainsi la tête d’un corps qui a une tête est évidemment tête, et il existe entre eux un sens relatif, bien qu’ils soient tous les deux substances : car la tête est corps, et l’être qui a une tête est corps. Néanmoins la séparation peut avoir lieu ici, et là elle est impossible.

7. Que s’il y a des corps absolument indivisibles, ils sont cependant composés de parties, sans quoi ils cesseraient d’être corps.

Donc le mot de partie n’a de sens que relativement à un tout, puisque toute partie est partie d’un tout, et qu’un tout n’est tout que par toutes ses parties. Mais comme la partie est corps, et que le tout est corps, non-seulement ils ont un sens relatif, mais encore ils sont aussi substance. Serait-ce donc que l’âme est un tout, et que l’amour dont elle s’aime et la connaissance qu’elle a d’elle-même seraient comme ses deux parties, dont la réunion ferait d’elles un tout? Seraient-ce trois parties égales, qui, ensemble, formeraient un tout? Mais jamais partie ne renferme le tout dont elle est partie; or, quand l’âme se connaît tout entière, c’est-à-dire parfaitement, sa connaissance l’embrasse tout entière, et quand elle s’aime parfaitement elle s’aime tout entière, et son amour s’étend à tout son être. Serait-ce comme quand de vin, d’eau et de miel on forme une seule liqueur; que chacun de ces trois éléments se répand dans le bout, bien qu’il reste cependant trois choses? En effet il n’y a point de partie dans la potion qui ne renferme ces trois choses : car elles ne sont pas jointes comme le seraient de. l’eau et de l’huile, mais tout à fait mêlées; et toutes les trois sont des substances, et la liqueur entière n’est qu’une seule substance composée de trois éléments; serait-ce, dis-je, que l’âme, l’amour et la connaissance formeraient ensemble quelque chose d’analogue? Mais l’eau, le vin et le miel ne sont pas de même substance, quoique leur mélange ne forme qu’une seule substance de liqueur. Là, au contraire, - je ne vois pas comment les trois choses ne seraient pas de même substance, puisque l’âme s’aime elle-même et se connaît elle-même, et que ces trois choses existent de telle sorte que l’âme n’est aimée ni connue d’aucun être étranger.

Elles sont donc nécessairement toutes les trois d’une seule et même essence; tellement que si elles n’étaient unies que par mélange, elles ne seraient trois en aucune manière et n’auraient aucun rapport entre elles. Ainsi, par exemple, si du même or vous faites trois anneaux semblables, quoique unis ensemble, ils ont entre eux un rapport, celui de similitude, car tout semblable est semblable à quelque chose; il y a trinité d’anneaux et unité d’or. Mais si on les mêle ensemble, que la substance de chacun d’eux se confonde dans toute la masse, alors la trinité disparaît complètement : non-seulement on dira qu’il y a unité d’or, comme on le disait déjà des trois anneaux, mais on ne parlera plus de trois objets en or.

CHAPITRE V.

L’AME, L’AMOUR ET LA CONNAISSANCE DE SOI, SONT EN MêME TEMPS DISTINCTS ET TOUT ENTIERS L’UN DANS L’AUTRE.

8. Mais ici, quand l’âme se connaît et s’aime, la trinité reste : âme, amour, connaissance; il (467) n’y a ni mélange ni confusion; bien que chacune de ces choses soit distincte en elle-même, et que toutes soient réciproquement dans toutes, soit chacune en deux, soit deux dans chacune. Ainsi toutes sont dans toutes. En effet, d’une part, l’âme est certainement âme en elle-même, puisqu’elle est appelée âme d’une manière absolue, bien que dans le sens relatif, on la dise connaissant, connue, susceptible d’être connue par rapport à la connaissance qu’elle peut avoir d’elle-même; et aussi, aimant, aimée, aimable, au point de vue de l’amour dont elle s’aime. D’autre part, la connaissance quoique relative à l’âme connaissant ou connue, est aussi appelée en elle-même connue et connaissant : car la connaissance, par laquelle l’âme se connaît, ne s’ignore point elle-même. De même l’amour, bien que relatif à l’âme qui aime et dont il est l’amour, est cependant amour pour lui-même et en lui-même :

car l’amour est aimé, et ne peut être aimé d’un autre amour, c’est-à-dire que de lui-même. Ainsi chacune de ces choses sont en elles-mêmes. Elles sont aussi réciproquement les unes dans les autres, puisque l’âme qui aime est dans l’amour, que l’amour est dans la connaissance de l’âme qui aime, et la connaissance dans l’âme qui connaît. Chacune d’elles sont donc dans les deux autres, puisque l’âme qui se connaît et s’aime, est dans son amour et sa connaissance; que l’amour de l’âme qui s’aime et se connaît, est dans l’âme et dans la connaissance de l’âme;

et que la connaissance de l’âme qui se connaît et s’aime, est dans l’âme et dans l’amour de l’âme, puisqu’elle s’aime et se connaît s’aimant. Par conséquent encore, deux de ces choses sont en chacune d’elles, puisque l’âme qui se connaît et s’aime est avec sa connaissance dans son amour, et avec son amour dans sa connaissance; et que l’amour et la connaissance sont aussi ensemble dans l’âme qui s’aime et se connaît. Et comment toutes sont dans toutes, nous l’avons déjà montré plus haut, puisque l’âme s’aime tout entière, se connaît tout entière, connaît tout son amour, et aime toute sa connaissance, quand ces trois choses sont parfaites en elles-mêmes. Et par un merveilleux procédé, ces trois choses sont inséparables, et néanmoins chacune d’elles est substance, et toutes ensemble sont une seule et même substance ou essence, puisque leurs noms ne sont que l’indice de leurs rapports mutuels.

CHAPITRE VI.

CONNAITRE UNE CHOSE EN ELLE-MêME ET LA CONNAITRE DANS L’éTERNELLE VéRITé. C’EST D’APRèS LES RèGLES DE L’éTERNELLE VéRITé QU’IL FAUT JUGER MêME DES CHOSES CORPORELLES.

9. Cependant, en se connaissant et en s’aimant, l’âme humaine ne connaît et n’aime point une chose immuable; et autre est la manière dont un homme, attentif à ce qui se passe en lui, manifeste son âme, autre la manière dont il définit l’âme humaine d’après une notion spéciale ou générale. Ainsi quand il me parle de son âme propre, qu’il me dit comprendre oit ne pas comprendre ceci ou cela, vouloir ou ne pas vouloir ceci ou cela, je le crois sur parole; mais quand il dit la vérité sur l’âme humaine ou en particulier ou en général, je reconnais la justesse de son langage et je l’approuve. Il est donc clair qu’autre chose est ce qu’il voit en soi, qu’il peut exprimer et qu’un autre croira sur sa parole sans le voir, autre chose ce qu’il voit dans la vérité elle-même et qu’un autre peut voir aussi car l’un subira les changements que le temps amène et l’autre reste immuable dans l’éternité. Car ce n’est pas en voyant des yeux du corps une multitude d’esprits, que nous nous formons par analogie une notion générale ou spéciale, de l’âme humaine; mais nous voyons l’immuable vérité, d’après laquelle nous établissons, aussi parfaitement que cela nous est possible, non qu’elle est l’âme de chaque homme, mais qu’elle doit être par des raisons éternelles.

10. Quant aux images des choses matérielles introduites par l’entremise des sens corporels, infusées en quelque sorte dans notre mémoire, et d’après lesquelles nous nous figurons d’une manière arbitraire les objets que nous n’avons pas vus, ou autrement qu’ils ne sont, ou, par pur hasard, tels qu’ils sont: il est démontré que quand nous les approuvons en nous-mêmes ou les désapprouvons, si notre jugement est juste , il a lieu en vertu d’autres règles également immuables et supérieures à notre âme. En effet, quand je me rappelle les murs de Carthage que j’ai vus, ou que je me figure ceux d’Alexandrie que je n’ai pas vus, et que je donne raisonnablement la préférence à certaines formes imaginaires sur d’autres : le jugement de la vérité (468) apparaît et brille d’en haut, et appuie son droit sur les règles de l’impartialité la plus parfaite; et si les images corporelles essaient de soulever comme une espèce de brouillard, il s’en dégage et ne s’y confond point.

11. Mais la question est de savoir si je suis moi-même enveloppé de ce brouillard et privé de la vue du ciel pur; ou si, comme il arrive au sommet des plus hautes montagnes, suspendu entre ciel et terre, je jouis de l’air libre, ne voyant au-dessus de moi que la lumière sans nuages, et au-dessous de moi que les plus épaisses ténèbres. Par exemple, d’où vient en moi cette flamme d’amour fraternel, quand j’entends dire d’un homme qu’il a souffert les plus cruels tourments pour soutenir la beauté et la solidité de la foi? Et si on me l’indique du doigt, je désire m’unir à lui, le faire connaître, former avec lui des liens d’amitié. Si cela m’est possible, je m’en approche, je lui parle, je noue un entretien, je lui exprime mon affection le mieux possible, je souhaite vivement qu’il me paie de retour et me le dise; par la foi, j e m’efforce de l’embrasser en esprit, ne pouvant si vite pénétrer dans son intérieur et y lire à fond. J’aime donc d’un amour pur et fraternel un homme fidèle et courageux. Mais si, dans le cours de notre conversation, il m’avoue ou me laisse imprudemment entrevoir qu’il croit de Dieu des choses indignes, qu’il cherche en lui quelque avantage charnel, et qu’il n’a subi des tourments que pour soutenir telle ou telle erreur, ou dans l’espoir de gagner de l’argent, ou par la stérile ambition de la louange humaine aussitôt mon amour pour lui, blessé, refoulé pour ainsi dire, et retiré à un sujet indigne, se maintient pourtant dans le type d’après lequel j’aimais un homme que je lui croyais conforme; à moins peut-être que je ne l’aime encore pour qu’il devienne tel, quand j’ai découvert qu’il ne l’est pas. Néanmoins dans cet homme rien n’est changé; cependant il peut changer pour devenir ce que je le croyais d’abord. Mais dans mon âme, l’opinion est entièrement changée; elle n’est plus ce qu’elle était; la même affection est passée du désir de jouir au désir d’être utile, en vertu d’un ordre de la souveraine et immuable justice. Et ce type d’inébranlable et ferme vérité, d’après lequel j’aurais joui de cet homme en le croyant bon, et d’après lequel je travaille à le rendre boni ce type, dis-je, répand de son immuable éternité, la même lumière sur l’oeil de mon âme, de ma pure et incorruptible raison, et sur le brouillard de mon imagination, que je ne vois plus maintenant que de haut, quand le souvenir de ce même homme me revient à l’esprit. De même, quand je me rappelle un arc élégamment et régulièrement tendu, que j’ai vu, par exemple, à Carthage, mon imagination me retrace un objet qui est arrivé à mon âme par l’entremise des yeux, et s’est fixé dans ma mémoire. Mais ce que je vois et qui me plaît, est autre que l’objet même, et je le corrigerais, s’il me déplaisait. Nous jugeons donc de tout cela d’après ce même type éternel, et nous voyons- ce type par la lumière de la raison .Quant aux objets corporels, ou nous les voyons présentement des yeux du corps, ou nous nous rappelons leurs images gravées en notre mémoire, ou nous nous les figurons par analogie tels que nous les formerions nous-mêmes, si nous le voulions et le pouvions : d’une part, créant dans notre esprit des images matérielles, ou voyant des corps par l’intermédiaire de notre corps; d’autre part, saisissant, par le simple coup d’oeil de l’intelligence, les raisons et le type ineffablement beau de ces figures, lesquels dépassent le regard de notre âme.

CHAPITRE VII.

NOUS CONCEVONS ET ENGENDRONS LA PAROLE INTéRIEUREMENT D’APRèS DES TYPES VUS DANS LA VéRITé éTERNELLE. LA PAROLE EST CONçUE PAR L’AMOUR DU CRéATEUR OU DE LA CRéATURE.

12. C’est donc dans cette vérité éternelle, par qui tout a été fait dans le temps, que nous voyons, par les yeux de l’esprit, la forme d’après laquelle nous sommes, et d’après laquelle nous agissons, ou en nous ou dans les corps, selon la vraie et droite raison; et cette connaissance vraie des choses, elle est conçue en nous comme une parole que nous engendrons en parlant intérieurement, et qui, tout en naissant, ne se sépare point de nous. Mais quand nous parlons à d’autres, à la parole qui reste en nous nous ajoutons le ministère de la voix ou de quelque signe corporel, afin de produire par quelque moyen sensible, dans l’âme de l’auditeur, quelque chose de semblable à ce qui reste dans l’âme de celui qui parle. Nous ne faisons donc rien par les membres de notre corps ni en actions ni en (469) paroles, soit pour approuver, soit pour désapprouver la conduite des hommes, rien, dis-je, que nous n’ayons d’abord produit en nous par la parole intérieure. Car personne ne fait volontairement que ce qu’il a d’abord dit dans son propre coeur.

13. Or, cette parole est conçue ou par l’amour de la créature ou par l’amour du Créateur, c’est-à-dire de la nature changeante ou de l’immuable vérité.

CHAPITRE VIII.

DIFFéRENCE ENTRE LA CUPIDITé OU LA PASSION ET LA CHARITé.

On agit donc par passion ou par charité; non qu’il ne faille pas aimer la créature; muais si cet amour se rapporte au Créateur, ce n’est plus passion, mais charité. Ainsi il y a passion, quand on aime la créature pour soi. En ce cas elle n’est plus utile à celui qui en use, mais gâte celui qui en jouit. Ou la créature nous est égale, ou elle nous est inférieure; dans le second cas, il faut en user pour Dieu, dans le premier, en jouir en Dieu. En effet, de même que tu dois jouir de toi-même, non en toi-même, mais dans celui qui t’a fait; ainsi en doit-il être vis-à-vis de celui que tu aimes comme toi-même. Jouissons donc de nous et de nos frères dans le Seigneur, et ne soyons pas assez téméraires pour nous abandonner nous-mêmes à nous-mêmes, et nous pencher pour ainsi dire, en bas. Or, la parole réfléchie et agréée, naît .pour faire le bien ou le mal. L’amour est donc comme un intermédiaire entre notre parole et l’âme qui l’engendre, et il s’unit à elles deux, lui troisième, par un embrassement spirituel, sans aucune confusion.

CHAPITRE IX.

DANS L’AMOUR DES CHOSES SPIRITUELLES, LA PAROLE NAîT EN MêME TEMPS QU’ELLE EST CONçUE. IL N’EN EST PAS DE MêME DES CHOSES CHARNELLES.

14. Or la conception et la naissance de la parole sont la même chose, quand la volonté trouve son repos dans la connaissance, comme il arrive dans l’amour des choses spirituelles. Ainsi, par exemple, celui qui connaît et aime parfaitement la justice est déjà juste, même quand il n’y a pas nécessité d’agir selon la justice, par un acte extérieur du corps. Mais dans l’amour des choses charnelles et temporelles, il en est comme dans les enfantements des animaux : autre est la conception de la parole, autre son enfantement. En effet, ce qui se conçoit par le désir, naît par la réalisation. Ainsi il ne suffit pas à l’avarice de connaître et d’aimer l’or, il faut qu’elle le possède; ce n’est pas assez de connaître et d’aimer la nourriture et l’union charnelle, si l’acte ne s’ensuit; ni de connaître et d’aimer les honneurs et les charges, à moins qu’on ne les obtienne. Et quand tout cela est obtenu, cela ne suffit pas encore. « Celui qui boira de cette eau», dit Jésus-Christ, « aura encore soif (Jean, IV, 13 ) ».

Aussi le psalmiste disait : « Il a conçu la douleur et enfanté l’iniquité (Ps., VIII, 15 )». Il appelle concevoir la douleur ou le travail, quand on conçoit des choses qu’il ne suffit pas de connaître et de vouloir, vu que l’âme brûle d’ardeur et souffre d’indigence, jusqu’à ce qu’elle soit parvenue à son but et qu’elle ait comme enfanté l’objet de ses désirs. Ce qui rend si justes ces mots de la langue latine : « parta, reperta, comperta ( Acquis ( et aussi enfanté), trouvé, découvert.)

» qui semblent tous dériver du mot « partus (Enfantement ( et aussi acquis ) » .Car « la concupiscence, lorsqu’elle a conçu, enfante le péché ( Jac. I, 15 )». Aussi le Seigneur s’écrie-t-il « Venez à moi, vous tous qui prenez de la peine et qui êtes chargés ( Matt., XI, 28 )», et ailleurs : «Malheur aux femmes enceintes et à celles qui nourriront en ces jours-là (Id., XXIV, 19. ). Il dit encore,,en rapportant à l’enfantement de la parole toutes les actions bonnes ou mauvaises: « C’est par ta bouche que tu seras justifié et par ta bouche que tu seras condamné (Id., XII, 3 ) » entendons ici par bouche, non pas celle qui est visible, mais la bouche intérieure de la pensée et du coeur.

CHAPITRE X.

LA CONNAISSANCE ACCOMPAGNéE D’AMOUR EST-ELLE SEULE LA PAROLE DE L’AME?

15. On demande, et avec raison, si toute connaissance est parole, ou seulement la connaissance accompagnée d’amour. Car nous connaissons aussi ce que nous haïssons; mais on ne peut dire des choses qui nous déplaisent, qu’elles soient conçues ou enfantées par l’âme. En effet, tout ce qui nous touche d’une manière quelconque, n’est pas conçu pour autant; il est des choses qui sont simplement connues (470) et ne s’appellent point des paroles; telles sont celles 4ont il s’agit maintenant. Car qu’on appelle paroles les sons formés de syllabes dans l’espace et dans le temps, soit qu’ils sortent de la bouche, soit qu’ils restent dans l’esprit; qu’on donne encore ce nom à tout ce qui est connu et imprimé dans l’âme, tant qu’on peut l’extraire de la mémoire, bien qu’on le désapprouve; enfin :qu’on applique ce mot à un objet conçu et approuvé par l’âme : ce sont là trois sens différents. C’est dans ce dernier qu’il faut entendre ce passage de l’Apôtre: « Personne ne peut dire, Seigneur Jésus, que par l’Esprit-Saint (I Cor., XII, 3 ) »; tandis qu’il faut entendre dans un autre sens le langage de ceux dont parle le Seigneur :. « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux (Matt., VII, 21 )». Cependant quand les objets qui nous déplaisent nous inspirent une juste aversion et que cette aversion est justement approuvée, nous approuvons alors la désapprobation; elle nous plaît, c’est une parole d’ailleurs, ce n’est point la connaissance du vice, mais le vice même, qui nous déplaît. Par exemple; j’ai du plaisir à connaître et à définir l’intempérance;

voilà sa parole: c’est ainsi qu’il y a dans un art des défauts connus, et dont la connaissance est justement approuvée, quand le connaisseur distingue l’espèce et l’absence de qualité, comme on distingue le oui du non, l’être du néant; et pourtant manquer d’une qualité et tomber dans un défaut, est chose blâmable. Définir l’intempérance et en prononcer le nom, est i’affaire de la morale; mais être intempérant, voilà ce que la morale réprouve. De même savoir ce que c’est qu’un solécisme et le définir, c’est l’affaire de la grammaire; mais commettre un solécisme, c’est ce que la grammaire réprouve comme une faute. Ainsi donc, pour nous en tenir à notre sujet et au but que nous nous proposons, la parole est la connaissance accompagnée d’amour. Quand l’âme se connaît et s’aime, sa parole s’unit à elle par l’amour. Et comme elle aime sa connaissance et connaît son amour, la parole est dans l’amour et l’amour dans la parole, et tous les deux sont en elle qui aime et qui parle.

CHAPITRE XI.

L’IMAGE OU LA PAROLE ENGENDRéE DE L’AME QUI SE CONNAîT EST éGALE A L’âME ELLE-MêME.

16. Mais toute connaissance spéciale est semblable à la chose, objet de cette connaissance. Car il y a une autre connaissance au point de vue de la privation, que nous exprimions quand nous désapprouvons. Et cette désapprobation de la privation est un éloge de l’espèce, et c’est pour cela que nous l’approuvons. L’âme a donc une certaine ressemblance avec l’espèce qu’elle connaît, soit qu’elle approuve cette espèce, soit qu’elle en désapprouve la privation. Voilà pourquoi nous sommes semblables à Dieu dans la mesure où nous le connaissons; mais cette ressemblance ne va point jusqu’à l’égalité, parce que nous ne le connaissons point dans toute l’étendue de son être. Et de même que quand nous nommons les corps par le sens corporel, il s’en forme dans notre âme une certaine ressemblance, qui est un jeu de la mémoire; — car les corps eux-mêmes ne sont nullement dans l’âme, lorsque nous y pensons, mais seulement leurs ressemblances; tellement que l’erreur consiste à prendre leurs images pour eux, le propre de l’erreur étant d’approuver une chose pour une autre; et néanmoins la représentation d’un corps dans l’âme l’emporte sur le corps lui-même, puisqu’elle est dans une substance supérieure, c’est-à-dire dans une substance vivante, qui est l’âme; — ainsi, dis-je, quand nous connaissons Dieu, tout en devenant meilleurs que nous n’étions avant de le connaître, surtout quand cette connaissance agréée et dignement goûtée, devient parole et nous donne quelque ressemblance avec lui : cependant elle est inférieure à Dieu, parce qu’elle est dans une nature inférieure, vu que l’âme est créature et que Dieu est créateur. D’où il faut conclure que quand l’âme se connaît et s’approuve elle-même, sa connaissance devient sa parole, mais parole absolument pareille, égale et identique, puisqu’elle n’est pas la connaissance d’une nature inférieure, comme serait celle d’un corps, ni d’une nature supérieure, comme l’est celle de Dieu. Et la connaissance ayant une ressemblance avec la chose même qu’elle connaît, c’est-à-dire dont elle est la connaissance, elle l’a ici, parfaite et égale à (471) l’âme même, puisque par elle l’âme connaît et est connue, Elle est donc image et parole de l’âme, puisqu’elle en est l’expression, qu’en connaissant elle lui est coégale, et que ce qui est engendré est égal au principe qui engendre.

CHAPITRE XII.

LA CONNAISSANCE EST ENGENDRéE PAR L’âME, L’AMOUR NE L’EST PAS. L’âME QUI SE CONNAîT ET S’AIME EST L’IMAGE DE LA TRINITé.

17. Qu’est-ce donc que l’amour? N’est-il-point image? ni parole? ni engendré? Pourquoi, quand l’âme se connaît, engendre-t-elle sa connaissance, et quand elle s’aime, n’engendre-t-elle pas son amour? Si elle est le principe de sa connaissance, parce qu’elle est susceptible d’être connue, elle doit aussi être le principe de son amour, puisqu’elle est susceptible d’être aimée. Pourquoi donc n’engendre-t-elle pas l’un et l’autre ? Question difficile. Car on la soulève aussi à propos de la très-sainte Trinité, du Dieu tout puissant et créateur à l’image duquel l’homme a été fait. Des hommes, que la vérité divine appelle à la foi par le langage humain, demandent pourquoi le Saint-Esprit n’est pas cru, n’est pas dit engendré par Dieu le Père et nommé aussi son Fils? Ce problème, nous cherchons à le résoudre autant que possible, dans l’âme humaine; nous interrogeons en quelque sorte une image inférieure, où notre propre nature, plus familière pour nous , répond à notre question, afin d’exercer notre intelligence et de remonter d’une créature éclairée par emprunt, à la lumière qui ne change jamais. Et peut .être la vérité elle-même nous convaincra-t-elle que l’Esprit-Saint est charité, comme le Verbe de Dieu est Fils, selon la ferme croyance de tout chrétien. Revenons donc à l’image, qui est créature, c’est-à-dire à l’âme raisonnable, pour mieux l’interroger là-dessus et l’étudier avec plus d’attention. Là, certaine connaissance de choses temporelles qui n’existaient pas d’abord, certain amour de choses qui jusque-là n’étaient point aimées, nous éclaireront et nous dicteront une réponse; car le langage nous étant donné pour le cours du temps, une chose renfermée dans l’ordre du temps est plus facile à expliquer.

18. Tout d’abord il est clair qu’une chose peut être susceptible d’être connue et cependant n’être pas connue, mais qu’il est impossible de connaître ce qui n’est pas susceptible d’être connu. Il faut donc tirer cette conclusion évidente : que tout ce que nous connaissons engendre en nous et avec nous sa connaissance. En effet, la connaissance est engendrée tout à la fois par ce qui connaît et par ce qui est connu. Donc, quand l’âme se connaît elle-même, elle seule est le principe de sa connaissance : et elle en est tout à la fois objet et sujet. Or, même avant de se connaître, elle était susceptible d’être connue d’elle-même; mais, quand elle ne se connaissait pas, cette connaissance de soi-même n’existait pas. Donc, en se connaissant, elle engendre une connaissance d’elle-même égale à elle-même, car elle ne se connaît pas moindre qu’elle n’est, et sa connaissance n’est pas d’une autre essence qu’elle , non-seulement parce que c’est elle-même qui connaît, mais parce qu’elle se connaît elle-même, comme nous l’avons dit plus haut.

Alors, que dirons-nous de l’amour? Pourquoi l’âme en s’aimant elle-même n’engendrera-t-elle pas aussi son amour? Car elle était susceptible d’être aimée par elle-même et avant de R’aimer, elle pouvait s’aimer; tout comme elle était susceptible d’être connue d’elle-même, et pouvait se connaître, avant qu’elle ne se connaisse. En effet, si elle n’eût pas été susceptible d’être connue par elle-même, jamais elle n’eût pu se connaître; par conséquent, si elle n’eût pas été susceptible d’être aimée d’elle-même, jamais elle n’eût pu s’aimer. Pourquoi donc ne dit-on pas qu’elle a engendré son amour en s’aimant, comme elle a engendré sa connaissance en se connaissant? Serait-ce que par là le principe même de l’amour est indiqué, la source d’où il procède; — car il procède de l’âme même, qui est susceptible d’être aimée par elle-même, avant de s’aimer, et devient par conséquent le principe de l’amour dont elle s’aime; —mais qu’on aurait tort de dire cet amour engendré par elle, comme on le dit de la connaissance par laquelle elle se connaît, précisément parce que la connaissance a déjà trouvé l’objet qu’on appelle enfanté ou mis au jour, parsum, vel repertum (Voir ci-dessus, ch. IX, 470), et qui est souvent précédé de l’enquête qui doit aboutir à ce terme? En effet, une enquête est le désir de trouver, ou, si tu l’aimes mieux, de mettre au jour. Or, ce que l’on découvre est comme enfanté, il y (472) a là une espèce de fils, quœ repériuntur, quasi pariuntur;

et où sinon dans la connaissance elle-même ? Car c’est là qu’a lieu la formation, et, pour ainsi dire, l’expression des objets. En effet, bien que les choses que nous cherchons et que nous trouvons existent préalablement, cependant leur connaissance n’existe pas d’abord, et elle nous apparaît comme un enfant qui vient au monde.

Or, ce désir qui pousse à chercher, procède de l’être qui cherche, en dépend en une certaine manière, et ne se désiste du but auquel il tend, que quand l’objet cherché est trouvé et uni à celui qui le cherche. Ce désir, c’est-à-dire cette recherche, si elle ne paraît pas encore être l’amour par lequel on aime un objet connu — car il s’agit seulement ici de le connaître — est cependant quelque chose du même genre. En effet, on peut déjà l’appeler volonté, puisque celui qui cherche veut trouver; et si on cherche un objet à connaître, quiconque le cherche veut le connaître. Et si la volonté est ardente et persévérante, on l’appelle étude : terme souvent employé dans la poursuite et l’acquisition des sciences. Par conséquent l’enfantement de l’âme est précédé d’un certain désir, en vertu duquel, en cherchant et en trouvant ce que nous voulons connaître, nous donnons naissance à un enfant, à la connaissance même. Par conséquent, ce désir par lequel la connaissance est conçue et enfantée, ne peut être dit lui-même conçu et enfanté. Et ce même désir qui pousse vivement vers la chose à connaître, en devient l’amour dès qu’elle est connue ; il saisit, il embrasse cet enfant chéri, c’est-à-dire la connaissance, et l’unit au principe qui l’a engendré.

Ainsi, voilà une certaine image de la Trinité: l’âme, la connaissance qu’elle a d’elle-même et qui est comme son enfant, comme le verbe enfanté par elle; puis l’amour survenant en tiers; trois choses qui ne sont qu’une chose et une seule substance. Et la connaissance n’est pas moindre que l’âme, puisque l’âme se connaît dans toute son étendue; et l’amour non plus n’est pas moindre que l’âme, puisque l’âme s’aime autant qu’elle se connaît, et dans toute son étendue. (473)

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm

Saint Augustin d'Hippone

La Trinité - livre 10/15

LIVRE DIXIèME : AUTRE TRINITé DANS L’HOMME.

Il y a, dans l’âme de l’homme, une autre trinité qui se manifeste beaucoup plus sensiblement; elle est dans la mémoire, l’intelligence et la volonté.

LIVRE DIXIèME : AUTRE TRINITé DANS L’HOMME.

CHAPITRE PREMIER.

L’AMOUR DE L’âME QUI éTUDIE, C’EST-A-DIRE DéSIRE DE SAVOIR, N’EST POINT L’AMOUR DE CE QU’ELLE IGNORE.

CHAPITRE II.

PERSONNE NE PEUT AIMER CE QU’IL IGNORE.

CHAPITRE III.

L’âME NE S’AIME PAS SANS SE CONNAîTRE.

CHAPITRE IV.

L’âME HUMAINE NE SE CONNAîT PAS EN PARTIE, MAIS TOUT ENTIèRE.

CHAPITRE V.

POURQUOI IL EST ORDONNé DE SE CONNAîTRE. D’OU VIENNENT LES ERREURS DE L’âME SUR SA PROPRE SUBSTANCE.

CHAPITRE VI.

JUGEMENT ERRONé DE L’AME SUR ELLE-MêME.

CHAPITRE VII.

OPINION DES PHILOSOPHES SUR LA SUBSTANCE DE L’âME.

CHAPITRE VIII.

COMMENT L’âME DOIT SE CHERCHER ELLE-MêME. POURQUOI ELLE SE TROMPE SUR SON PROPRE COMPTE.

CHAPITRE IX.

L’âME SE CONNâIT PAR LE SEUL FAIT QU’ELLE CONNAîT L’ORDRE DE SE CONNAITRE.

CHAPITRE X.

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