Un prêtre marié (page 27)
L’abbé, absorbé dans le souvenir de la scène dont il venait d’être le témoin, ne lui répondit qu’en inclinant la tête. Lui ne souriait pas. Il était debout, les bras croisés. Il la regardait. Il concentrait toute une masse d’attention sur elle. Elle s’était assise sur le même canapé où elle avait fait asseoir Néel le soir qu’il avait mordu, de fureur, dans son verre et causé la crise d’où elle sortait.
— Vous ne vous rappelez donc pas, mademoiselle, — dit l’abbé gravement, — ce que vous avez enduré dans cette crise, pendant laquelle nous avons cru, nous, que vous aviez tant souffert ?…
Elle ne se rappelait absolument rien. Seulement elle était horriblement fatiguée, brisée aux jointures, comme toujours lorsqu’elle avait subi l’action de ce mal qui n’était pas un mal pour elle, mais pour les autres qu’il inquiétait et effrayait, — et avant tous, pour son père ! L’abbé Méautis remerciait intérieurement Dieu d’avoir permis que ce mal, qui était pour lui un avertissement et une lueur, ne fût pas pour elle un supplice.
Il songea aux profondes tortures de cette âme, s’il était resté en elle le moindre souvenir de la vision qu’elle venait d’avoir… Accoutumé à trouver la main de Dieu partout, il était épouvanté de l’avoir trouvée si terrible…
— J’ai donc été bien effrayante, Néel, — fit Calixte avec la gaieté d’une âme investie d’un calme divin, — puisque monsieur le curé et vous n’osez me dire ce que j’ai été durant cette crise ?…
Néel se taisait. Il était aussi accablé de ce qu’il avait vu. Il ne doutait pas, lui ! Il avait reçu le foudroyant aveu de Sombreval sur le chemin de la Sangsurière, — ce secret du père qu’il était obligé de garder… comme il avait gardé le secret de la fille. Il savait, lui, contre qui les croix avaient saigné !… Agité, malheureux, terrifié, il ne regardait plus Calixte ! Il regardait en lui, mais c’est elle qu’il voyait encore ! Heureusement, la nuit venait et allait cacher à la pénétrante jeune fille l’angoisse de sa physionomie. Les ombres commençaient d’entrer par les fenêtres restées ouvertes. Les tentures du salon, orangées un instant par le crépuscule, brunissaient… et bientôt elles disparurent, comme les lignes d’un dessin, sous le noir étendu de l’estompe. Ce soir-là, il n’y avait ni lune ni étoiles… Les visages seuls marquaient, de points blancs et vagues, les places du salon où ils se tenaient, mais où ils ne se voyaient plus…
Calixte en interrogeant Néel n’eût pas plus discerné sa physionomie que celle du prêtre, toujours immobile et debout contre le buffet d’ébène. Maladroits et vrais, ces deux hommes n’avaient pas la force de s’arracher à ce silence imprudent qui pesait sur leurs bouches et sur leurs cœurs et que Calixte aurait pu interpréter d’une manière blessante pour elle, si elle avait insisté…
Mais elle n’insista pas. Elle ne revint point à la question laissée par Néel sans réponse. L’adorable Sacrifiée, qu’elle était toujours, respecta ce silence qu’une autre femme aurait rompu. Elle ne pensa pas que sa maladie avait donc quelque chose de bien horrible ou de bien honteux, pour que Néel et l’abbé, — Néel surtout ! — les seuls amis qu’elle et son père eussent sur la terre — n’osassent pas lui parler de son mal et eussent l’air si accablé, quand elle revenait à la vie. Elle ne le pensa pas… ou si elle le pensa, elle accepta cette pensée comme elle acceptait tout, cet Ange de l’Acceptation volontaire ! Mais la soirée qui aurait dû, pour tous les trois, être si douce après les cinq jours affreux qu’ils venaient de passer, fut, au contraire, pour elle comme pour eux, de la plus morne mélancolie.
XXIII
t l’impression de cette soirée, Néel et le curé ne la laissèrent pas avec Calixte dans le château solitaire. Ils l’emportèrent l’un à son presbytère, l’autre à la tourelle de Néhou ; mais celui des deux qui devait la garder le plus longtemps, celui pour lequel elle allait devenir féconde, ce n’était pas Néel, ce fut le curé. Néel était si jeune et il aimait tant !
Le lendemain, quand il vit Calixte plus belle que jamais et plus touchante, avec ses yeux meurtris de la crise de la veille, mais rayonnants de joie à la lumière chaude du matin, parce qu’elle avait reçu une lettre de son père, il oublia tout. Il ne vit plus qu’elle et son bonheur, quand elle vint à lui, presque resplendissante dans la grande allée du jardin où elle lisait cette lettre, et qu’elle la lui tendit toute grande ouverte, comme si elle avait voulu partager avec lui le meilleur de sa vie ! Il s’abîma, avec le souvenir de la veille et ses effrois de l’avenir, dans la sensation de Calixte heureuse, — comme on perd et comme on oublie les affres d’un cauchemar horrible dans la sensation d’un jour plein de soleil et les perceptions rassurantes de la réalité !
La lettre de Sombreval, datée du séminaire de Coutances, avait un accent d’ardeur religieuse qui fit passer comme un frisson à la racine des cheveux de Néel, car il savait que cette ardeur et cette profondeur d’accent n’étaient qu’un mensonge. Le converti semblait dominer le père dans la lettre de Sombreval. Ah ! que cet homme avait dû étreindre furieusement son cœur pour l’écrire, — pour s’y montrer, héroïque menteur, plus préoccupé du Dieu auquel il ne croyait pas, que de sa fille, — de sa fille qu’il adorait !
Mais ce mensonge était si grand aux yeux de Néel, mais Calixte, sa bien-aimée Calixte, en était si heureuse, que Néel dit enfin le mot brutal par lequel tous ceux qui se risquent finissent leurs luttes avec eux-mêmes : « Ma foi, tant pis ! » et qu’il accepta, dans l’égoïsme de la voir heureuse (même à ce prix !) l’imposture de Sombreval et tous les sacrilèges qui allaient s’ensuivre. Sombreval mandait dans sa lettre que l’autorité religieuse s’était montrée pour lui pleine de généreuse miséricorde et qu’il avait l’espoir de rentrer bientôt dans le saint Ministère. Cette espérance ravissait Calixte et donnait à sa beauté d’élue comme une réverbération des portes du Ciel.
Mais l’abbé Méautis, qui aimait, non pas, lui, une créature humaine, comme Néel, mais qui aimait Dieu, le Dieu que Sombreval allait outrager plus cruellement que jamais, ne perdit point, comme Néel, dans la contemplation du bonheur de Calixte, le souvenir des choses de la veille. Au contraire : ce souvenir s’enfonça un peu plus dans son âme, comme une brûlure s’enfonce dans les chairs… Peu d’esprits, si ce n’est ceux-là qui comprennent tout, comprendront bien ce caractère de l’abbé Méautis.
On ne comprend guère que les sentiments dont on est capable, et l’amour de Dieu est certainement le plus rare, parce qu’il est le plus élevé de tous les amours. Or, pour ce prêtre, ce prêtre toujours poète, quoiqu’il eût renoncé à ce que le monde appelle la poésie, comme si la poésie ne chantait pas en nous et dans nos silences les mieux gardés, jusqu’à la dernière palpitation de nos cœurs ! pour ce prêtre et pour ce mystique, il n’y avait en cause que Dieu dans le drame dont Calixte, Sombreval et Néel étaient les personnages.
Assurément il aimait d’une ferveur de charité divine sa fille spirituelle, cette martyre virginale pour laquelle il voyait dans le bleu du Paradis les Anges occupés à tresser des couronnes, immortellement vertes. Assurément il avait aussi pour Sombreval la pitié ardente, et qui voudrait tant être efficace, du prêtre de Celui qui a dit qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur repentant que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, mais ce n’étaient ni Calixte ni Sombreval qui étaient en premier dans son âme !
La Malgaigne, l’étrange Inspirée, avait mis le bout de son doigt sur la fibre sensible, sur cette note fondamentale de la conscience du prêtre, quand elle avait parlé de l’honneur de Dieu ! Néel, pour voir le bonheur de Calixte, pour en suivre seulement le reflet sur le front de la pauvre crucifiée de naissance et dont la vie avait été une autre croix, Néel sacrifiait Sombreval. Il l’eût laissé accomplir tous les crimes. Il le laissait se damner, à cœur joie, et qui sait ?… peut-être se fût-il damné lui-même pour la faire heureuse ; mais l’abbé Méautis voyait la gloire de Dieu, comme Néel le bonheur de Calixte.
Sans cette idée de la gloire de Dieu, le rôle cruel que l’abbé Méautis, cette âme de jeune fille pour la pitié et cette âme de Saint pour l’amour, finit par jouer dans cette histoire, serait vraiment inexplicable. Mais aux yeux d’une âme qui avait une telle puissance d’adoration et de foi, demandez-vous ce que devait être la profanation du corps et du sang de Jésus-Christ par un hypocrite qui mépriserait intérieurement la singerie de ses mains et de ses paroles et n’en viendrait pas moins tous les matins jouer son infâme comédie sur l’autel ?…
Certes, quand l’abbé Méautis avait lu dans l’histoire les plus célèbres et les plus abominables profanations, il avait été pénétré d’horreur vraie : mais qu’était-ce que le cheval du Barbare, mangeant son avoine sur l’autel de saint Pierre ? qu’étaient les calices servant de verre aux soldats dans d’épouvantables orgies, et même les pains eucharistiques traînés dans la fange, en comparaison de cette hostie descendant, tous les jours, à point nommé, dans la poitrine d’un athée, devenu d’apostat un Tartuffe tranquille et monstrueux ?
L’outrage le plus sanglant fait à un père et qui recommencerait chaque jour ne donnerait pas une idée suffisante de cette volontaire et permanente injure faite à Dieu, le Père des pères. Eh bien ! cet inexprimable outrage, dont l’abbé Méautis avait repoussé la pensée quand la Malgaigne, cette créature aux avertissements mystérieux, la lui avait suggérée, il y croyait maintenant. Il y croyait ! Il n’avait plus besoin du docteur Marmion ni de personne pour faire lire Calixte dans l’âme de son père. Il y avait lu à la clarté de la formidable vision qu’elle lui avait pour ainsi dire répercutée. Imagination qui corporisait tout parce qu’il était poète et mystique, il n’aurait pas cru davantage à la croix saignante, quand il l’aurait vue, de ses yeux, saigner !
Il ne pouvait donc pas oublier, comme Néel, le rêve de Calixte en la voyant rentrer dans la vie, le bonheur, l’illusion sur son père. En la regardant, il ne pouvait pas s’enivrer. Seulement, tendre comme il était et s’expliquant tout par la bonté de Dieu, il disait que, si Calixte n’avait pas gardé la mémoire de la vision dont elle avait eu la conscience et le cabrement, sous ses yeux, c’est que Dieu voulait épargner la sainte enfant et lui donner à lui, son prêtre, l’occasion d’accomplir le devoir de la charité envers elle. « C’est à moi, se disait-il, d’empêcher le crime, à force de paternité, de ce père ; et pour cela, il n’est qu’un moyen, c’est de faire pénétrer tout doucement la fatale lumière dans les yeux de la fille aveugle, — puis, ses yeux dessillés, de la jeter entre son père et Dieu ! »
Seulement, comme elle pouvait mourir d’un coup à la première goutte de lumière, si prudemment qu’elle lui fût versée, il se mit à prier le divin Oculiste, qui opérait les aveugles pendant son passage sur la terre, de l’assister en ce besoin terrible, et le pria comme il savait prier. Croyant à la force absolue de la prière qui peut violer la toute-puissance divine, il se dévoua mentalement à cette œuvre d’avertissement et de salut…
Œuvre inouïe de difficulté, de précaution, de lenteur, de tendresse toujours alarmée, de tact à chaque instant épouvanté ! Pauvre grand cœur, pris entre ces deux pierres coupantes, — la collision de deux devoirs, — il crut pouvoir préserver la créature et empêcher l’outrage au Créateur ; concilier la charité qui épargne la souffrance et sauve la vie et le respect adorateur, qui ne saurait souffrir que Dieu soit si horriblement offensé ! C’était entreprendre là, — et il fallait l’entreprendre ! — une tâche ingrate, douloureuse, impossible, dans laquelle il serait obligé de s’interrompre et de se reprendre bien des fois, comme le chirurgien qui verrait le péril et qui resterait, son scalpel en l’air, n’osant l’abattre où il faut qu’il coupe sans pitié !…
Hélas ! en lisant les lettres de Sombreval qui venaient chaque jour donner à Calixte des joies nouvelles et à son sentiment pour son père des exaltations inconnues, l’abbé Méautis put mesurer de quelle hauteur il allait précipiter la jeune fille au premier mot qu’elle comprendrait, et il fallait que ce mot fût cruellement clair pour qu’elle pût le comprendre, dans l’immense illusion que son père, à chaque instant, grandissait en elle. Pour cette fille d’affliction, c’était le premier bonheur qui tombait sur son cœur consolé, la première respiration du soulagement, sous l’oppression de toute sa vie !
Ce bonheur tardif, créé par Sombreval, au prix de son âme, bonheur élevé par lui dans l’âme de son enfant comme un palais enchanté, comme un château de cartes magiques dont chacune était un mensonge et qu’il fallait, d’un seul mot, renverser, effrayait le prêtre compatissant, qui trouvait peut-être que Dieu devait bien ici-bas un peu de bonheur à Calixte pour tout ce qu’elle avait souffert.
Quand elle le lui révélait et le lui livrait, ce bonheur, avec cette confiance qui désarme parfois l’assassin, il ne se sentait pas le courage d’être la faux qui couperait, dans le cœur de cette habituée de l’infortune, la pauvre fleur poussée d’hier ! Il connut alors, l’abbé Méautis, les difficultés de son entreprise. Elles se traduisirent pour lui en transes et en angoisses. Ses hésitations, qui d’abord avaient été des douleurs, devinrent des remords. Le temps passa. Les jours s’accumulèrent, et Dieu cependant n’exauçait pas son prêtre. Il ne lui accordait pas le don du miracle qui ouvre les yeux à l’aveugle, sans qu’il meure de ce foudroyant Éphéta, et ce fut pour cet homme, qui comptait presque sur Dieu, un malheur affreux qu’il souffrit du reste, comme il souffrait tout, sans se révolter. Le prit-il pour un abandon ?… Ce fils désolé d’une mère folle, si malheureux déjà comme fils, devait souffrir aussi comme père, car, il l’avait dit à Sombreval : il était le père de Calixte par la grâce et par la vertu d’un sacrement, plus fort dans une âme comme la sienne que quelque sentiment humain que ce fût ! Le Dieu qui (dit-on) mesure le vent aux agneaux tondus envoie parfois aux écorchés la bise cruelle. Selon la mélancolique expression populaire, l’abbé Méautis en eut bientôt plus qu’il n’en pouvait porter. Sa santé s’altéra en ses luttes entre sa conscience et son cœur. Il maigrit, et changea comme s’il eût porté en lui le principe d’une maladie. L’ivoire de son teint, doucement ambré, passa au ton mat de la cire du cierge des morts. Ses yeux d’un bleu si pur se fanèrent. Ses cheveux d’Éliacin blanchirent sur les tempes, ces cheveux blonds qui, d’ordinaire, blanchissent si tard, et que l’âge ne ternit qu’en les brunissant ! Cet homme d’osier, pour la souplesse et la gracilité, allait-il se casser, séché par une flamme intérieure ? Quand il s’agissait de ses devoirs de prêtre, il était, malgré ce marasme dont ses traits fatigués portaient l’empreinte et qui affligeaient des yeux amis, aussi dispos, aussi allègre, aussi prompt et prêt à bien faire… Mais il n’avait plus cette sérénité qui touchait tant, quand on le voyait et qu’on pensait à ce qu’en rentrant chez lui le malheureux allait retrouver ! Le dimanche, la grand’messe lui donnait des forces. Le sentiment de l’auguste et immense fonction qu’il remplissait à l’autel lui redressait le front et illuminait son visage, mais les bonnes femmes qui venaient à l’église de Néhou, sur semaine, dans la longueur des après-midi, faire leur visite au Saint-Sacrement solitaire, l’y trouvaient, non plus comme autrefois, allant et venant, en surplis, d’un pied leste, dans cette fraîche et sonore maison du bon Dieu, aux portes éternellement ouvertes, et où les bruits vulgaires du dehors semblent se sanctifier par la manière dont ils expirent. Elles l’y voyaient morne, abattu, ne s’occupant plus des vases de fleurs de ses chapelles ; — et quand il méditait dans la stalle, derrière son pupitre à l’entrée du chœur, sa méditation semblait plus noire qu’aucune qu’il eût jamais faite à cette place…
C’est qu’en effet, depuis qu’il était curé, jamais, non plus, charge d’âme ne lui avait paru si lourde à porter que celle qu’il se sentait sur la conscience, — cette charge de l’âme d’un aussi grand pécheur que Sombreval par-dessus laquelle Dieu avait encore mis, pour qu’elle pesât davantage, le poids de la vie d’une fille innocente ! Perdu dans des projets auxquels il renonçait au moment de les effectuer, et qui le laissaient impuissant devant ce bonheur fondé sur le mensonge et le sacrilège, et dont il n’avait pourtant pas le courage d’être le bourreau, il finit par avoir la pensée d’aller à Coutances se jeter aux pieds de Sombreval pour le détourner du dessein sataniquement magnanime que cet homme profond avait osé concevoir par amour pur de son enfant et qu’il était en train d’exécuter avec l’obstination d’un Lucifer ! Projet tout aussi vain que tous les autres !
Dans ces temps-là, les communications étaient difficiles. Coutances était trop loin par les grandes routes qui tournent comme de vastes spirales avant d’atteindre le point de leur destination, et la traverse, en ligne droite, était défoncée, fangeuse, et, pour les pieds d’un homme et d’un cheval, pleine de trahisons. On y coulait, et, si on n’y périssait pas, on s’y attardait. Pour aller de Néhou à Coutances et pour en revenir, il fallait plusieurs jours. Or, pendant ces jours-là, qui remplacerait l’abbé Méautis à Néhou ? Les prêtres n’étaient pas nombreux à cette époque. Il n’avait pas de vicaire. Qui pendant son absence veillerait sur la paroisse, ferait le catéchisme aux enfants des écoles, assisterait les malades, donnerait le viatique aux mourants ? Prêtre enchaîné à son autel, c’était la première fois qu’il avait à se plaindre du peu de longueur de sa chaîne ! Aussi, dans l’impossibilité d’aller vers Sombreval, il lui écrivit.
Il lui écrivit des lettres d’autant plus éloquentes qu’il savait amèrement qu’elles n’avaient rien de ce qui fait la vraie éloquence, la voix, le geste, l’émotion, les larmes, l’âme, enfin, passant, de furie, à travers cet obstacle qu’on appelle le corps, comme le feu à travers un mur. Sombreval répondit très exactement à ces lettres, et l’abbé Méautis vit tourner la terre autour de lui en pensant que ces réponses de Sombreval, dans lesquelles il attestait Dieu de la sincérité de sa foi, n’étaient que des impostures de plus, ajoutées à cette pyramide d’impostures sous laquelle il s’engloutissait…
Alors, l’abbé Méautis ne supplia plus. Il accusa. Il s’était traîné aux genoux de Sombreval autant qu’on pouvait s’y traîner dans des lettres. Il se releva. Il devint terrible à la manière de Joad, lui, le doux prêtre. Il se mit à raconter à Sombreval toute la vision de Calixte, qui pour lui faisait certitude ; et il crut l’avoir terrassé ! Mais Sombreval ne se démentit pas. Il répondit avec l’humilité d’un pénitent qu’il avait bien mérité qu’on le crût un hypocrite et qu’on pensât de lui tout ce qu’il y aurait de plus horrible et de plus honteux. Il dit enfin qu’on avait le droit d’expliquer contre lui-même l’inexplicable…
Ah ! l’abbé Méautis crut alors à la Malgaigne et à ses prophéties ! C’était bien là l’impénitence finale, l’obduration d’un front damné. Contre cet endurcissement tout devait se briser. Il n’y avait pas de ressource. Nul moyen d’empêcher la consommation du crime tramé contre Dieu, si ce n’est de dire à Calixte la vérité qui devait la tuer après l’horrible torture d’un moment, ou la faire vivre quelque temps dans d’insupportables tortures pour l’achever, immanquablement, plus tard…
Or, devant cette nécessité, l’abbé Méautis recommença d’hésiter et d’attendre. Ce fut long, haletant, caché, ce combat pour se tuer le cœur ! On se l’arrache, mais il est des poitrines où je crois qu’il repousse ! Ce fut long comme la lutte de l’Ange et de Jacob. L’Ange devait vaincre, mais l’Homme était presque égal en force avec l’Ange, dans cette âme de prêtre, où l’humanité débordait !
Dieu, du reste, sous les yeux de qui eut lieu ce combat acharné et mystérieux, Dieu seul le vit distinctement ; mais Néel et Calixte le soupçonnèrent… Néel, qui avait assisté à la vision de Calixte, laquelle pour l’abbé avait été une révélation, et qui savait, — à n’en pouvoir douter, — combien cette révélation était vraie, entrevoyait l’état de l’âme du malheureux prêtre, et il s’en inquiétait d’autant plus que Calixte, tout exaltée qu’elle fût dans la joie que lui donnait son père, avait cependant remarqué le changement de l’abbé Méautis dans ses relations avec elle.
L’abbé, comme on le comprend bien, ne parlait jamais à Calixte de ce qui causait sa joie présente, à elle, et inondait sa vie et ses joues de pleurs aussi suaves que ceux qu’elle avait jusque-là versés étaient amers. Il ne lui tintait jamais un mot de son père ; et quand elle, sous l’impression des lettres qu’elle en recevait si souvent, lui parlait de cette grande foi revenue, de ce magnifique repentir, qui fait plus que de laver l’âme qui a péché, mais qui la glorifie, l’abbé restait dans un silence qu’elle ne pouvait croire incrédule, et qui était encore plus embarrassé que sévère.
Ailleurs qu’au Quesnay, l’abbé Méautis ne parlait jamais non plus de Sombreval, dont le nom était dans toutes les bouches, de ce Sombreval qui allait redevenir l’abbé Sombreval ! et que les prêtres des autres paroisses citaient dans leurs chaires comme un exemple de conversion inespérée et de repentance.
Depuis qu’il avait annoncé du haut de la sienne la grande nouvelle du départ pour Coutances du prêtre marié, devenu le maître au Quesnay, il n’avait plus dit une parole d’un événement sur lequel ses confrères ne tarissaient pas ; et Calixte, affligée de cette circonstance, mais humble pour elle et pour son père, ne lui demandait pas pourquoi… « N’avons-nous pas tout mérité ?… » disait-elle, s’associant, cette fille de lumière, au crime de son père, sentant bien qu’au fond du sang, que Dieu seul purifie, le crime du père passe toujours !
Ce silence incompréhensible de l’abbé Méautis était la feuille de houx dans les roses du bonheur de Calixte. Elle en sentait les pointes acérées, mais Néel, lui ! en tremblait. Il savait trop quelle vérité pouvait sortir de ce silence. Bourrée de ce secret terrible, comme une arme chargée jusqu’à la gueule, l’âme de ce prêtre un jour peut-être éclaterait !…
Néel tremblait quand l’abbé était au Quesnay, mais il tremblait bien davantage quand il voyait Calixte entrer dans le confessionnal, cette noire et terrifiante encoignure où le prêtre peut dire tout, à son tour, à qui lui a tout dit, et qu’il pensait (l’amoureux) que, caché sous son voile baissé, ce visage divin capable d’arrêter et d’attendrir la foudre, qu’il aurait charmée, n’arrêterait plus l’homme dans le prêtre, et qu’il frapperait dans les ténèbres, parce qu’il ne verrait pas le chef-d’œuvre qu’au grand jour il aurait respecté ! Il venait souvent conduire Calixte à l’église de Néhou et la reconduisait au Quesnay.
On les rencontrait par les chemins, se donnant le bras, comme un frère et une sœur. Et comme ils ne l’étaient pas, si de les voir tous les deux si jeunes et si beaux dans cette liberté et dans cette solitude faisait venir sur les lèvres du passant, qui se détournait, un mauvais rire, Calixte, à qui rien ne manquait en mérite, devant Dieu, était tellement déshonorée, que le mauvais rire n’était pas pour lui, mais pour elle.
Et il ne craignait pas seulement que l’abbé Méautis, ce Néel si peu fait pour la crainte ! Il craignait aussi la Malgaigne, cette vieille femme qu’il avait aimée, pour lui avoir annoncé qu’il mourrait comme Calixte et à cause de Calixte, et à qui, depuis cette prédiction, il parlait toujours quand il la rencontrait. Maintenant, il ne lui parlait plus. Il l’évitait quand il l’apercevait de loin sur les routes. Il se souvenait du soir où il l’avait trouvée, assise au perron du Quesnay, et où elle lui avait dit… ce qu’elle voulait qu’il dît à Calixte.
L’exaltation de la vieille sibylle, qui chaque jour s’exaltait davantage, portait sur les nerfs de Néel d’autant plus qu’il sentait qu’elle avait raison… Ce qu’il n’avait pas voulu dire à Calixte, elle pouvait le dire, elle ! si elle la rencontrait avec lui dans ces campagnes. C’était là un autre et incessant sujet d’inquiétude. Lorsqu’il passait avec Calixte le long des haies dépouillées par l’automne, — car l’automne était venu depuis le départ de Sombreval, — il regardait toujours par-dessus avec anxiété… et il n’arrivait jamais au tournant d’un sentier, à une brèche, sans avoir peur de voir, tout à coup, se dresser devant lui, comme un fantôme de jour — la taille droite de la grande fileuse !
En somme, il n’avait jamais été plus malheureux, le pauvre Néel ! L’espérance, conçue un moment, de voir Calixte renoncer à son vœu, était évanouie. Elle ne l’aimait pas plus qu’elle ne l’avait jamais aimé, quoiqu’elle n’eût plus au cœur le chagrin qu’y mettait son père ; et lui l’aimait toujours davantage et d’un amour qui semblait un contre-sens de sa nature ardente et emportée ! Hélas ! tous nos amours sont des contre-sens ! S’il entre, — a-t-on dit, — de l’absurdité dans le génie, il en entre encore bien plus dans l’amour. À juger Néel d’après ce qu’il était, il semblait, en effet, incroyable qu’il aimât une fille comme Calixte, mais c’est peut-être justement pour cela qu’il l’aimait.
Or, de ce qu’il aimait, sa nature n’était pas pour cela abolie, mais elle était domptée. Elle était domptée par cette fille de triomphante douceur, qui aurait fait accepter le désespoir à la colère… Elle l’avait lui-même rendu doux. Elle pouvait vivre, sans danger, de longues journées, à côté de cet homme, qui mangeait de fureur le cristal d’un verre, quand on lui résistait, et dont le sang de lave, vierge de passion, jusqu’à elle, flambait sous l’haleine de flamme de ses dix-huit ans !
Quand ce jeune sang, soulevé dans ces veines, qu’elle aurait pu faire ouvrir, si ç’avait été son caprice, commençait de gronder en Néel de Néhou, elle n’avait qu’à le regarder de ses puissants yeux purs irrésistibles, pour qu’aussitôt il résorbât la furie de sa colère ou de son désir. C’était là encore une manière de lui donner sa vie, non plus une fois et comme le jour où il s’était brisé dans son chariot à ses pieds, mais sans cesse, à chaque minute, et cela lui semblait bien plus douloureux !