Un prêtre marié (page 28)
Pour subir un pareil empire, il faut le dévouement d’un premier amour, et pour n’en pas périr, les ressources qu’à dix-huit ans on porte en soi. Plus tard, ce serait impossible. Quand la passion a goûté une fois à ce qu’elle désire, c’est comme le tigre qui a mis sa langue au sang : il faut qu’il en boive ! Il faut qu’il en fasse couler des torrents, à travers son vaste gosier, allumé comme un four.
Heureusement pour Calixte, Néel était à ce moment unique de la jeunesse où l’amour, que la sensation n’a pas encore dégradé, a la grandeur des sentiments absolus et des héroïques obéissances. Il ne se plaignait même plus. Il se rappelait que par une de ces violences il avait cru tuer Calixte, et qu’il l’avait précipitée dans sa dernière crise. Pour cette raison il étouffait son cœur. Il étouffait ses sens dans des silences qui le dévoraient.
On voyait bien qu’il était dévoré… La passion inassouvie qui creuse l’œil comme la faim et y allume sa flamme avide commençait de dessécher son beau visage. Le feu couvait sous la peau amincie des pommettes. La douleur de n’être pas aimé qui nous fait nous haïr nous-même, cette douleur dont la honte est le fond, attachait à ce front impérieux, taillé pour dominer la vie, le masque sombre qu’on n’arrache pas quand on le veut, et dans lequel elle cadenasse les têtes les plus fières. Néel perdait sa beauté.
Calixte, au contraire, Calixte, heureuse, devenait plus belle ! Sa pâleur qui eût fait mal à voir, si la radieuse pureté de ses traits n’avait fait oublier qu’ils manquaient de la couleur de la vie, se teignait maintenant des reflets timides de l’opale rose. Son front de crucifiée dilaté par la joie se gonflait sous le bandeau rouge qui l’encadrait comme une couronne d’épines ensanglantées. On sentait, à travers le bandeau, la voûte élargie de ce front qui avait pris l’ampleur qu’il faut à une pensée heureuse, et à sa manière de le porter, on aurait dit qu’elle s’élançait du sommet de quelque Calvaire et que, d’Ange résigné passée Archange triomphant, elle montait d’un degré de plus dans l’éther de la vie et dans les hiérarchies du ciel.
— Ah ! pensait Néel un soir, après une de ces contemplations muettes auxquelles il avait condamné son fougueux amour désespéré, que dirait son père, s’il pouvait, en ce moment, la voir ! Comme il adorerait son mensonge ! Le remède qu’il cherchait pour la guérir, ce grand chimiste, peut-être l’a-t-il trouvé, simplement en la rendant heureuse. La vie lui vient : c’est la vie qu’elle n’avait pas, et qu’elle a maintenant, qui la rend si belle !… Et jamais, ajoutait-il avec rage, un jour de cette vie ne sera pour moi !
Puis revenant aux idées qui pesaient toujours sur sa pensée et l’enveloppaient de ces crêpes funèbres qui, du reste, ne l’attristaient pas :
— Nous ne mourrons donc pas ensemble, comme elle l’a dit, la grande Malgaigne ! — pensait-il encore. C’est moi qui mourrai et qui mourrai seul !
Il s’était fait une poésie de mourir avec elle, et il regrettait cette poésie. C’était là le seul égoïsme qui fût resté à son amour. C’était la seule résistance de l’ancien Néel qu’elle n’avait pu vaincre, dans le nouveau qu’elle avait créé, cette fille qui recommençait, en l’approfondissant, l’histoire de Sargines et que le vieux Herpin, dans son langage de bouvier, appelait « une apprivoiseuse de taureaux sauvages ! »
… Or, le soir qu’il pensait ainsi, avec amertume, ils étaient allés se promener autour du Quesnay, un peu plus loin qu’à l’ordinaire, profitant de cette santé qui montait dans Calixte, comme la sève dans la fleur ; profitant aussi de ces derniers beaux jours d’automne qui versent également dans les cœurs l’ivresse et la mélancolie… Néel ne savait plus distinguer l’une de l’autre dans le sien, rempli de toutes les deux.
En ces derniers beaux jours, beaux comme tout ce que l’on va perdre, — la nature, qui convie à toutes les vendanges, présente aux lèvres altérées la grappe dorée, soit par le soleil, soit par le désir. Ce soir-là, il semblait qu’elle l’offrît à Néel… C’était un de ces jours marqués profondément du caractère de l’automne, où tout, dans les choses et dans les aspects, paraît mûr, gonflé, juteux, prêt à couler sous on ne sait quel pressoir invisible dont on sent le poids sur les cœurs. Les airs détiédis, mais non froids encore, étaient saturés de parfums, à travers lesquels dominait l’arôme acidulé et pénétrant des pommes gaulées, relevées, en tas coniques, sous les pommiers, et que les premières pluies avaient meurtries. Le ciel sans nuages, tout uni, était du gris le plus reposé et le plus tendre. On aurait dit une coupole immense faite d’une seule perle, à travers laquelle le jour tamisé fût tombé plus doux.
De la place où Néel et Calixte se trouvaient, on voyait la campagne s’étendre et fuir au loin, rouge de ses sarrasins coupés qui lui donnent cette belle nuance de laque carminée, en harmonie avec la feuille rousse de ses chênes, les branches pourpres de ses tilleuls défeuillés et les tons d’ocre hâve de ses ciels au soir, en cette saison qui est elle-même un soir, — le soir de l’année !
Des pièces de terre qu’ils embrassaient du regard et qui faisaient damier dans la perspective, montait vers eux, velouté par la distance, le bruit des flêts des batteurs de sarrasin, car c’était le temps des batteries… On en voyait les fumées bleues, à dix points divers, à l’horizon : spirales grêles qui s’élevaient de ces amas de tuyaux de sarrasin battu que l’on brûle sur place, à trois pas des nappes blanches étendues dans lesquelles on en a recueilli la fleur, elles se tordaient un moment, comme des âmes en peine, dans ce calme ciel gris ; puis, dispersées par la brise dans l’étendue, donnaient de la profondeur et de la rêverie au paysage.
Néel et Calixte étaient assis dans les landelles, sur des arbres coupés et équarris, comme on en rencontre souvent dans les campagnes. On les y laisse pour qu’ils durcissent à l’air du temps et qu’ils y noircissent à la pluie. Ce sont des bancs pour ceux qui passent ! Tout à coup un bruit de charrette, aux essieux sifflants, s’entendit, et le fils Herpin déboucha d’un de ces chemins qui aboutissaient aux landelles. Il conduisait une charrette basse attelée seulement de deux bœufs trapus, et il dut passer près des deux jeunes gens, puisqu’il avait à traverser cette petite lande qui de sa petitesse tirait son nom.
— Fier temps pour la chasse ! monsieur Néel, — dit-il en les saluant, — mais le goût n’y est plus, à ce qu’il paraît, pour le fils de votre père ! Sans ch’a queu massacre de perdrix et de bécassines vous auriez pu faire aujourd’hui ! Monsieur de Lieusaint, qui va toujours, maugré l’âge, ne se gourdit pas, lui, auprès des demoiselles, car il est en bas de la côte avec la sienne, et ils chassent depuis à matin que je les ai rencontrés avec ma querette ! Vère, elle chasse comme un homme, m’amzelle Bernardine ! C’est la deuxième fois que j’aurons veu dans le pays chasser une demoiselle, depuis feu la demoiselle de Gourbeville !
Et il donna un coup de fouet sur la croupe de ses bœufs et passa. Il s’enfonça dans un chemin creux, en descente, placé juste en face de celui d’où il sortait. Néel ne lui avait pas répondu, mais le fils de son père avait eu son petit coup de fouet comme les bœufs, et il avait rougi aux paroles de ce paysan qui, sous du respect, mettait du reproche et de l’ironie.
— C’est vrai, — dit-il, — je n’aime plus la chasse. Je ne souhaite plus la guerre. Je ne pense plus à tout ce qui fut l’amour de ma vie et mon rêve. Ah ! Calixte, l’amour de ma vie et mon rêve, vous savez ce qu’ils sont à présent !
Elle ne répondit pas, mais elle le regarda. Il y avait dans ses beaux yeux navrés l’inutile pitié des êtres qui se sentent aimés et qui ne peuvent rien contre ce malheur irréparable. Néel, qui devinait pourquoi elle ne répondait pas, retint en lui cette plainte que le mot du fils Herpin avait fait jaillir de son âme, — et peut-être aussi l’influence attendrissante de ce jour-là, les marcescibles beautés de cette nature d’automne, qui agonise, et qui semblait à bout de vie, comme il était à bout d’amour !
… Ils se taisaient, en proie à des sentiments qui ne pouvaient, chez l’un comme chez l’autre, exprimer que le désespoir… Tout à coup, monsieur de Lieusaint et sa fille apparurent à l’orée du chemin par lequel le fils Herpin était entré dans les landelles. Pour ne pas passer auprès d’eux, il eût fallu que monsieur de Lieusaint tournât le dos et rentrât dans le chemin d’où il sortait, mais, par fierté pour lui-même et surtout pour sa fille, il ne pouvait pas reculer devant ce jeune homme, qui rejetait la main de son enfant après l’avoir obtenue.
Il se trouvait par hasard dans ce coin de lande, tête à tête avec celle qu’il savait la rivale de sa fille, mais il se rappelait que cette rivale, — peut-être involontaire, — l’avait reçu au Quesnay ; et d’ailleurs il avait avec les femmes la politesse, maintenant perdue, des gentilshommes d’autrefois.
Néel, de son côté, ne pouvait non plus sans faiblesse éviter l’ami de son père. Ç’aurait été avouer des torts qu’au fond de sa conscience il sentait bien qu’il n’avait pas. Position délicate pour lui, — pour monsieur de Lieusaint, — pour Bernardine, — pour Calixte elle-même, pour ces quatre personnes placées, comme elles l’étaient alors, les unes vis-à-vis des autres, dans cet angle de paysage et dans la vie ! Monsieur de Lieusaint, qui vit sa fille pâlir, lui prit le bras, l’appuya sur le sien :
— Remets-toi, lui dit-il, ma Bernardine. Sois courageuse ! Il n’y a pas moyen de les éviter.
Calixte, au même instant, disait à Néel : « C’est monsieur de Lieusaint et sa fille. Ils nous ont vus. C’est à vous d’aller au-devant d’eux. »
Il y alla. Il salua, non sans embarras, Bernardine et son père, qui l’accueillit avec sa familiarité accoutumée, mais qui ne lui prit pas la main. Il est vrai que cette main, couverte d’un gant de chamois, soutenait le poignet tremblant de sa fille dont le bras était passé sous le sien. De l’autre, il tenait horizontalement son fusil à deux coups, au niveau de son jarret, guêtré de cuir.
— C’est mademoiselle Sombreval avec qui vous vous promenez ? dit très naturellement monsieur de Lieusaint. Je me rappelle trop son hospitalité pendant que vous étiez blessé au Quesnay pour ne pas la saluer et lui demander de ses nouvelles. On dit qu’elle va mieux.
Et il s’avança vers Calixte, qui se leva et fit quelques pas vers leur groupe, — la seule d’entre tous qui fût calme comme l’Ange blanc de l’innocence, planant au-dessus des nuages de la vie, dans l’inaltérable outre-mer !
— Mademoiselle, — fit monsieur de Lieusaint en s’inclinant, — j’ai appris avec bonheur pour vous la grande résolution de monsieur votre père, dont il est tant parlé dans tout le pays… Je n’ai pas oublié non plus la grâce de votre hospitalité, — et ce vin de Tokay — ajouta-t-il gaiement — que vous nous avez versé à mon compère le vicomte Éphrem et à moi d’une main si charmante ! Eh bien ! mademoiselle, puisque je vous rencontre aujourd’hui, permettez qu’en souvenir de ce vin de Tokay qui valait mieux que tout ce que je puis vous offrir, je vous fasse hommage de notre chasse. Si vous ne retournez pas au Quesnay avec nous qui allons à Néhou, je viderai ma carnassière chez votre fermier Herpin en passant.
Calixte remercia avec cette noblesse qui tenait lieu de l’habitude du monde à cette jeune fille de la Solitude. Pendant qu’elle répondait à monsieur de Lieusaint, Néel regardait Bernardine qu’il n’avait pas vue depuis longtemps et qui, comme toujours, dévisageait Calixte, de ses yeux naïvement jaloux.
Ah ! ce n’était plus la rose et ambroisienne Bernardine ! Jean Bellet avait eu raison. Il semblait qu’elle eût les pâles couleurs. Son éclat de fraîcheur sans égale, dans ce pays où les femmes ont la fraîcheur de la fleur de leurs pommiers, s’était évanoui. Le visage, autrefois si bonnement souriant, était devenu cruellement sérieux.
Fille sans mère, élevée à la campagne par un père homme d’action dès sa jeunesse, cette grande et forte Bernardine, malgré sa fraîcheur de rose ouverte, avait toujours paru moins délicate et moins jeune fille que les autres jeunes filles des châteaux environnants, qui avaient grandi dans la robe de leurs mères, mais aujourd’hui un sentiment blessé la replaçait à leur niveau.
Dans l’ennui de ne pas avoir un fils à qui les apprendre, son père, ce vieux soldat de Lieusaint, lui avait enseigné ces exercices de corps inconnus aux femmes de ce temps-là, qui n’avait pas comme le nôtre de ces ridicules gymnases auxquels nous devrons prochainement la suppression totale de ces peureuses charmantes et de ces maladroites divines que la fierté de l’Amour protecteur regrettera toujours.
En développant la force du corps chez les jeunes filles, nos fausses éducations ne se doutent pas à quel point elles tuent la grâce, cette sœur de la force, et même la tendresse… C’est l’éternel meurtre d’Abel par Caïn qui se continue depuis le commencement du monde, dans tous les ordres de faits. Bernard de Lieusaint, qui n’avait pas cette âme de mère que les pères ont parfois, mais par exception, comme l’avait Sombreval, Bernard, qui n’était simplement que père, avait cherché l’illusion d’un fils dans la jeune fille qui parait sa solitude et animait son isolement.
De bonne heure, il avait fait monter à Bernardine les pouliches de ses herbages… Il l’avait emmenée à la chasse. Il lui avait mis un fusil, léger comme un jouet, dans ses mains rosées. Il lui avait appris à cligner un de ses beaux yeux bleus, pour lesquels il devait y avoir de bien plus délicieuses manières de se fermer, et à tirer, d’un doigt ferme, sur la languette, sans que le front, — son front d’enfant, — bougeât d’une ligne, si près qu’il fût de la détente, au coup de feu !… Les mères, jalouses de Bernardine, disaient : « Elle sera bien jolie, mademoiselle de Lieusaint, mais elle est par trop garçonnière. »
La garçonnière n’avait pas duré longtemps et il n’y avait eu de vrai que la moitié de l’oracle. Quand Bernardine fut grande tout à fait, le sexe, qui était venu avec ses instincts mystérieux et ses pudeurs, la fit renoncer à ce que monsieur de Lieusaint, dans son ancien langage de guerre, appelait, en riant, ses expéditions.
Elle laissa son père aller seul au bois de la Plaise et de Limore, et il ne fallut rien de moins que l’abandon de Néel, et la jalousie qui nous mange mieux sur place et qui se mit à la dévorer dans ce manoir de Lieusaint où l’infidèle ne venait plus, — et une altération si profonde de tout son être qu’elle effraya les médecins, lesquels prescrivirent des promenades au grand air, pour qu’elle reprît le genre de vie auquel elle avait renoncé. Monsieur de Lieusaint l’exigea, et elle obéit à son père. Pourquoi lui eût-elle résisté ?… Tout lui était égal. Elle disait comme Valentine de Milan : « Rien ne m’est plus. Plus ne m’est rien. »
En la rencontrant après un éloignement si long, Néel vit bien qu’elle était malade du même mal que lui, mais, dans son égoïsme atroce, l’amour qui souffre n’a pas plus de pitié pour qui souffre comme lui que les pestiférés n’ont de pitié les uns pour les autres. Ils étaient tous les deux changés ; tous les deux portaient dans tout leur être la marque effrayante d’une passion désespérée, et peut-être pensèrent-ils avec un tressaillement de joie sombre, quand ils se revirent et qu’ils se regardèrent, que c’était tant mieux !
Pâle presque autant que naguère l’était Calixte, sur les joues de qui semblaient se transposer ses roses, à elle, Bernardine, les yeux caves, la bouche ardente, n’avait plus cette luxuriance de forme, qui affirmait si splendidement combien elle était femme, cette fille à laquelle on avait osé appliquer un jour l’idée de garçon. Son corsage n’était plus maintenant en contradiction avec son costume, avec cette bandoulière de soie tressée qui suspendait à son épaule son fusil jeté comme un carquois, et qui ne trouvait plus, en passant par-dessus, de sein à couper sur cette poitrine d’amazone. Ses hanches avaient perdu de leur ampleur. Elle pouvait marcher et marcher vite, si le cœur ne lui avait pas tant pesé. Sa robe, très courte, du droguet du pays, laissait voir ses jambes d’Antiope, lacées dans des brodequins de couleur poussière, qui les défendaient contre les piquets du jan et la feuille de houx des halliers.
Elle avait sur ses cheveux, relevés tout droit et lui carrant le front, une toque écossaise noire et violette, dont elle avait ôté la plume, — trop triomphante (disait-elle) pour un front aussi triste que le sien. « Sois veuve comme moi ! avait-elle ajouté, l’ôtant de sa toque, cette pauvre plume. — Tu as bien dansé sur ma tête. Tu n’y danseras plus ! » Appuyée sur le bras de son père, les deux mains renouées sur ce bras, elle aurait ressemblé à la fille d’un chef de Clan, si elle avait été heureuse… Mais, contradiction de plus avec l’expression malade de sa physionomie et la langueur de sa pose, ce costume de la Force armée paraissait davantage une dérision de son destin !
Calixte, qui l’avait vue si fraîche, magnifique gerbe de fleurs humaines, et qui la retrouvait comme un bouquet de roses qu’une roue de charrette aurait écrasé, se sentit dans le cœur la pitié que ne sentait pas Néel. Rien n’est plus triste que la mélancolie des êtres qui ont été créés pour la joie, l’intensité des sensations et tous les bonheurs de la force.
C’est tout simple, en effet, que la mélancolie chez les êtres délicats qui portent le poids de leur vie et même de leur pensée avec peine ! mais, chez les forts, de la tristesse ! Mais des lions avec des abattements d’antilopes, voilà qui est navrant et horrible comme un désordre dans la création.
Calixte, l’éprouva en regardant Bernardine. L’amour de Dieu apprend vite l’amour de la terre. Calixte avait vu, dès la première visite faite par monsieur de Lieusaint et sa fille à Néel, malade au Quesnay, que l’amour et la jalousie avaient planté leur épine dans le cœur de Bernardine, et vous vous souvenez si elle en avait été touchée ! Mais l’éloignement, la préoccupation de son père, l’espoir toujours trompé, mais toujours vivant, que Néel cesserait de l’aimer, elle ! avaient énervé et endormi cette pitié de Calixte pour mademoiselle de Lieusaint. Le temps avait coulé sans qu’elle eût beaucoup pensé à la fiancée que délaissait Néel.
Cette image de Bernardine s’était effacée… Mais, quand elle la revit tout à coup, au retour du chemin des Landelles, traînant de sa secrète blessure, comme une biche frappée en plein flanc ; quand elle aperçut sur ce beau visage, que Corrège aurait peint et dont il eût fait celui de l’Aurore, ces deux effroyables ornières que creusent les larmes, quand c’est à torrents qu’on en a versé, et qui sillonnaient des yeux à la bouche ces joues pâlies que le sentiment réprimé de la vue de sa rivale faisait trembler, Calixte sentit sa pitié la reprendre avec la force de la flamme que la cendre a couverte, et qui se réveille ! Elle se promit en ce moment qu’elle n’oublierait plus Bernardine. Elle se reprocha de l’avoir oubliée, de n’en avoir pas assez parlé à Néel… Elle jura de se dévouer au bonheur de la malheureuse. Elle se promit de lui faire épouser ce fiancé, qui la tuait en l’abandonnant…
« Moi, je suis morte pour lui. Je suis mariée à Dieu, — se disait-elle. Lui, il l’a déjà aimée. Il l’épousera et il l’aimera encore… » C’est là ce qu’elle pensait tout en marchant et en causant de choses indifférentes, de la route et du temps, avec ce père qui la croyait la rivale heureuse de sa fille ! qui pouvait la croire son ennemie !
Bernardine, la tête basse, l’œil aiguisé par une haineuse jalousie et fixé aux cailloux du chemin, se taisait, et Calixte n’osait parler à Bernardine, devenue si farouche. Que n’aurait-elle pas donné pour lui dire ce qu’elle pensait et ce qu’elle voulait faire pour elle ? Mais les situations sont souvent plus fortes que nos meilleurs sentiments. La situation était alors plus forte que l’âme de Calixte.
Victimes du hasard de cette rencontre, ils en ressentaient tous les quatre l’écrasant embarras… Ils marchaient, les uns auprès des autres, dans cette campagne tranquille, se disant, avec des voix troublées, des choses polies et vulgaires, coupées par de petits silences, désirant tous voir surgir le Quesnay et l’endroit de la route où ils devaient se séparer… À grand’peine contenaient-ils, sous cette écorce de la courtoisie et du monde, des sentiments qui se trahissaient jusque dans les attitudes qu’ils avaient, tout en marchant, coude à coude, ainsi réunis.
Monsieur de Lieusaint qui, dans toute autre circonstance, aurait offert son bras à Calixte, était resté sa fille au bras, précisément parce que Néel ne pouvait offrir le sien à Bernardine. D’un autre côté, devant le vieil ami de son père qui l’avait cru si longtemps le mari certain de son enfant et envers qui il se sentait l’embarras de ne plus vouloir de sa fille, Néel n’osait faire ce qu’il eût fait, s’ils avaient été seuls, Calixte et lui. Il n’osait donner le bras à Calixte qui allait, — isolée, — appuyée sur son ombrelle blanche, — inutile, — puisque le soleil de cette après-midi d’automne n’avait pas la force de traverser la nappe grise du ciel qu’à peine il tiédissait.
Elle, Calixte, avait gardé son voile baissé sur son visage, astre de paix, dont ils sentaient peut-être l’influence, ces cœurs blessés qui pouvaient se toucher trop fort dans quelque mot et qui se contenaient, et, sous ce voile baissé, elle cachait mieux sa compassion pour Bernardine, — pour cette malheureuse qu’à tout prix elle voulait sauver !
Dès le soir même, elle en parla à Néel. Néel avait laissé partir pour Néhou monsieur de Lieusaint et sa fille. Quand on était arrivé à la grille du Quesnay, Néel était allé chercher l’un des Herpin, qui vint prendre la carnassière du vieux chasseur, et il n’avait pas reparu. Monsieur de Lieusaint ne l’attendait pas. « Il nous rattrapera, dit-il légèrement en saluant Calixte. Nous irons doucement. »