Un prêtre marié (page 29)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Un prêtre marié · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais c’était de la fierté qui se couvrait par cette parole. Monsieur de Lieusaint savait bien que Néel ne reviendrait pas. Néel voulait passer au Quesnay l’importune soirée qui l’attendait à Néhou avec Bernardine ; mais au Quesnay, il trouva Bernardine encore. Il la trouva… sur les lèvres de Calixte… à la place même où avec l’amour qu’il avait pour Calixte il devait le plus la détester !

— La tuerez-vous donc, Néel, lui dit Calixte, pour prix de vous avoir aimé ? la tuerez-vous sans profit pour vous et pour une autre, pour le plaisir aveugle et cruel de tuer une jeune fille qui vous a choisi et que vous avez choisie, qui a mis, sur votre parole, sa vie et son cœur, qui est presque votre femme, cher Néel, car le consentement des pères, c’est le mariage devant Dieu !

Mais Néel n’écoutait pas. Il était arrivé, en entendant Calixte lui parler de Bernardine, à ce degré d’agacement, de passion contrariée, de parti froid, d’égoïsme féroce, qui rend insensible à tout, à la générosité, à la justice et même à la caresse de la voix aimée !

— Calixte, répondit-il après un moment de silence, ne me parlez pas de Bernardine. Je ne l’aime plus… C’est vous qui l’avez chassée de mon âme. Vous ne voulez pas que je la haïsse ? Ne me la faites pas détester.

— Écoutez, Néel, — dit Calixte, — si je mourais, moi, et si en mourant je vous demandais de faire cela pour moi, vous le feriez, n’est-ce pas ?… Eh bien, mon ami, je suis morte. Dans quelques mois, au plus un an, le cloître m’aura prise comme une tombe…

— Non, interrompit violemment Néel, — vous morte, je mourrais ! Vous carmélite, c’est comme morte encore ! La Malgaigne l’a dit, — poursuivit-il exalté, — nous serons mariés dans la mort…

Elle se tut au ton qu’il avait pris. Elle en fut frappée. Un peu de rose en passa sur ses joues, quelque chose de moite dans ses yeux… Pour la première fois, elle sentait la résistance, la fermeture, l’endurcissement qui se levait contre elle dans cette âme dont elle était la souveraine, obéie jusque-là toujours ! Elle trouvait là un Néel qu’elle ne connaissait pas, un Néel sombre, contracté, colère, dont l’accent lui montrait que rien n’est fauve comme un homme qui défend son amour, même contre la femme aimée qui veut qu’on le lui sacrifie !… Et elle n’insista pas. Mais, ce jour-là, — ni plus tard, — car elle y revint, — Néel ne s’amollit sous le souffle qui était sa vie.

Quand elle lui parlait de Bernardine, quand elle lui faisait la moindre allusion aux douleurs de cette fille infortunée, Néel se révoltait à l’instant ! Ce n’étaient plus ni sa voix, ni son regard, ni son geste !

Il entrait alors contre Calixte, cette adoration de son âme, dans une fureur presque sauvage, et, ne voulant plus la rejeter dans les crises de son mal par le spectacle des furies qu’elle soulevait en lui, il s’ensauvait, comme un fou, dans les marais et dans les bois, y cherchant le vent des Ourals qui n’y était pas, pour éteindre le feu de sa tête de Slave incendiée !

XXIV

e fut la plus horrible époque de sa vie. On l’a vu, il n’avait jamais été heureux, puisqu’il n’avait jamais été aimé… comme, du moins, il eût voulu être aimé d’elle. Mais l’intimité fraternelle dans laquelle ils passaient leurs jours adoucissait pour lui ce grand malheur inconsolable de la vie ! Il avait trompé ses sens embrasés dans cette intimité qui les embrasait plus encore, en y étanchant au moins les soifs de son cœur.

Eh bien ! voilà que cette intimité, il la perdait ! Elle était faussée par l’image de Bernardine, évoquée incessamment par Calixte et prenant sa place entre eux deux. Ils n’étaient plus deux, ils étaient trois. Il perdait ce qui jusque-là l’avait aidé à vivre. Il descendait la dernière marche du malheur. Bernardine, — reproche ou prière sur les lèvres de Calixte, — l’éloignait de Calixte elle-même. Ah ! les faciles générosités des femmes qui ne nous aiment pas et qui veulent que nous renoncions à elles sont d’outrageantes dérisions ! Néel venait moins au Quesnay.

Il n’y voulait pas apporter cette couvée de colères qui s’accumulaient en lui, empoisonnant, mais ne diminuant point son amour. Jusque-là ses désespoirs avaient été intermittents. Il connut alors le désespoir qui ne lâche plus son homme. Il ne sortit plus de cet étau. Son visage bouleversé finit par effrayer le vicomte Éphrem, et malgré la légèreté avec laquelle ce vieillard du dix-huitième siècle prenait tout, il le lui dit, un soir, avec un accent si vrai que Néel, qui débordait de douleur, eut toutes les peines du monde à ne pas tomber sur l’épaule de son père pour y pleurer comme un enfant… Isolement mortel d’un cœur jeune ! Néel sentait qu’il n’avait personne, pas un ami à qui il pût dire en se cachant le front dans sa poitrine : « Elle me fait tant de peine ! console-moi d’elle ! » Il pensait alors à cet ami noyé dans le Vey, à Gustave d’Orglande. Les douleurs sont des échos dans nos âmes. Une qui y tombe en peut réveiller cent ! Il n’avait personne à qui se jeter, quand Calixte ne voulait plus être Calixte, — la Calixte qui ne l’aimait pas, mais qui se laissait adorer ! et ne lui opposait pas, comme à présent, toujours, toujours cette Bernardine ! « Au moins, si tu vivais, Gustave, s’écriait-il, si je n’avais pas été la cause de ta mort, mon pauvre Gustave, tu me plaindrais, toi, je te parlerais d’elle ! Je me plaindrais d’elle à toi ! » car il avait soif de se plaindre d’elle ; il avait cet affreux besoin de se plaindre de la femme aimée, qui est encore une manière, la plus lâche manière de l’adorer !! Et dans cet isolement, et tout en se disant qu’il n’avait personne, il pensa tout à coup qu’il se trompait, qu’il avait Sombreval !… Sombreval, le père de Calixte ! qui voulait aussi être son père, à lui, et qui avait toujours été si bon pour son amour !… Et il se dit qu’il devait aller vers cet homme, et que cela lui ferait soulagement peut-être de verser son cœur plein d’amertume dans ce mâle cœur !

Il l’annonça un jour à Calixte.

— Avez-vous, lui dit-il, quelque chose à envoyer ou à mander à votre père ?… J’ai soif de le voir depuis quelques jours. Je ne retournerai pas à Néhou ce soir. En sortant d’ici, je pars pour Coutances.

Calixte se récria, mais elle était heureuse…

« Je n’ai rien à vous donner pour lui, — répondit-elle. — N’a-t-il pas tout de moi, excepté moi ? Je lui écris tous les jours, et lui, de son côté, tous les jours, me répond… Ah ! je sais sa vie heure par heure… Mais vous, Néel, vous le verrez… et c’est ainsi qu’en me revenant, vous me rapporterez un peu de mon père !

— Ah ! fit-il à ce mot si profond d’amour ; jaloux de tout, injuste et amer, parce qu’il souffrait des tortures, est-elle bien sûre de ne pas l’aimer mieux que son Dieu !… Et moi, insensé, j’ai pu croire, une seule minute, j’ai pu croire qu’il y avait peut-être place dans son âme pour un autre amour !

Elle le conduisit au perron, quand il prit congé d’elle. La nuit était laide. Le vent rechigné. La lune voilée. Un brouillard glacé se levait sur l’étang. Mais elle ne lui dit pas : « Attendez à demain ! » il allait voir son père ! Il faisait beau ! Néel était trop heureux ! — Tête nue à l’humidité qui tombait, elle appuyait, sans s’en apercevoir, son bras nu sur la balustrade du perron, qui pleurait, comme les pierres pleurent, des larmes glacées… pendant que lui montait à cheval, au bas des degrés. Le vent éteignit le flambeau qu’elle tenait… mais son âme n’était pas aux présages !

— V’là qu’il commence à bruiner, — dit le vieux Herpin en amenant de l’écurie son cheval à Néel. Tout écrasera, c’est sûr, de pluie, au matin, quand se couchera la lune !

Mais la réflexion du vieux faiseur d’almanachs fut perdue. Néel, cette nuit-là, à la place de pluie, aurait voulu qu’il tombât des piques, et Calixte ne l’aurait pas empêché de partir, quand elles fussent tombées, la pointe en bas !

Hélas ! ce voyage dont ils espéraient tant de bien tous les deux fut inutile. Néel de Néhou ne put voir comme il aurait voulu Sombreval, renfermé qu’il était dans le séminaire de cette ville que l’évêque du diocèse lui avait assigné pour lieu de retraite et de pénitence. À cette époque, la Trappe de Briquebec n’était pas fondée encore. Sombreval avait demandé avec beaucoup d’instance à être interné dans celle de Mortagne, mais l’évêque de Coutances, flatté d’avoir un pénitent qui faisait honneur au diocèse, n’avait pas voulu qu’il quittât son Grand Séminaire. L’abbé Sombreval y vivait dans la plus impénétrable solitude.

Les détails que Néel recueillit sur ce grand coupable, devenu un aussi grand pénitent qu’il avait été un grand pécheur, et qui continuait d’occuper l’opinion et, comme on disait à Coutances, de « faire jouer les langues du monde », lui furent donnés par un vieux sacristain boiteux, au crâne jaune et chauve comme une boule de buis, qu’il trouva randonnant dans l’église du Grand Séminaire, une lanterne allumée à la main, car il venait de balayer la crypte. « L’abbé Sombreval, — lui conta ce bonhomme, — était l’édification de la Communauté. » Pour expier les crimes de sa vie, il se livrait à des macérations extraordinaires. Il jeûnait au pain et à l’eau, portait le cilice et même sous le cilice, à ce qu’on prétendait, — une ceinture de fer, armée d’un dard, qui, sous la pression d’un ressort, entrait dans le flanc et y restait.

« Toutes les nuits, ajouta le vieux bavard qu’on appelait dans le séminaire le vieux : Voyez-vous-ça ! d’un tic de langage qu’il avait, — toutes les nuits, reprit-il, enchanté de l’effet qu’il produisait sur Néel avec ses récits, — quand j’ai fait la ronde des dortoirs et que je m’en reviens par le long corridor de l’Ouest, où est sise la cellule de cet abbé Sombreval, j’ouïs des bruits de coups qui font trembler… voyez-vous ça ! et qui viennent de la terrible discipline qu’il se donne. Ah ! par le bienheureux Thomas de Biville ! il n’y va pas de main morte, voyez-vous ça ! Timothée Lambinet, qui fait la chambre à tous nos messieurs, m’a bien des fois conté qu’on voyait sur les murs de la sienne, blanchie à la chaux, comme une espèce de croûte faite par les gouttes de sang qui y ont rejailli et séché… Oui, monsieur, comme une croûte, voyez-vous ça ! Oh ! le voilà redevenu un rude chrétien, en marche peut-être pour plus tard devenir un grand saint ! Qui sait les grâces de Dieu et ses miséricordes ?

« Tenez, monsieur, le zèle de son repentir était tel quand il arriva, qu’il demanda à Notre Seigneur Évêque de faire la pénitence publique des premiers chrétiens à la porte de notre église. Voyez-vous ça ! Mais la prudence du Seigneur Évêque s’est opposée à une chose qui aurait fait crier les impies comme des paons sur les toits, et il l’a seulement obligé à se tenir debout ou à genoux à la grille du chœur sans y entrer pendant nos offices et à y venir lire la nuit son office de nuit, comme il aurait pu faire à la Trappe, dont il suit présentement la stricte observance. C’est donc là… oui, là, à cette place, sous la perche du crucifix, que vous pouvez le voir, mon jeune monsieur, mais bien entendu sans lui parler, — si vous êtes curieux de voir ce grand homme, ce grand coupable, ce grand pénitent, qui nous attire du monde, ici, — depuis qu’il y est, — de tous les points de la presqu’île, — car il y a des curiosités bien permises, voyez-vous ça, — des curiosités édifiantes !… »

Et cela dit, il souffla un bout de cire blanche, qu’il avait tiré de sa lanterne pour le souffler, et qu’il y replaça, éteint. Puis il ôta à Néel sa calotte, gaufrée et luisante, cette ancienne calotte gallicane, qu’on saisissait délicatement, quand on voulait saluer, par un petit anneau placé au centre et au sommet, et il rentra, clopinant, dans la sacristie, — laissant le jeune homme qu’il ne connaissait pas tout en rêveries sur les choses qu’il lui avait dites du fameux abbé Sombreval.

C’est que ces choses avaient un sens pour Néel qu’elles ne pouvaient avoir pour personne. De quelle lueur ne lui éclairaient-elles pas Sombreval ? Quoi ! Sombreval, dont il savait seul le secret poussait la perfection de l’hypocrisie jusqu’à la sincérité d’une pénitence qui aurait effrayé bien des âmes croyantes et fidèles et qui à la sainteté même eût paru redoutable ? Oui ! c’était lui, Sombreval, qui avait voulu toutes les rigueurs d’un châtiment que l’évêque, plus indulgent, ne lui aurait peut-être pas infligées, car devant l’humiliation de l’aveu et le désir de la réconciliation, l’Église est habituellement miséricordieuse. C’était lui qui l’avait voulue, cette pénitence, et demandée plus publique encore et si dure que l’évêque avait refusé de condescendre à son désir, le temps n’étant plus aux sévérités des premiers âges !

« Et encore — pensait Néel — je conçois la pénitence publique, puisqu’il veut redevenir prêtre pour faire la joie de son enfant, cet homme qui n’est plus que père. C’est un moyen. Qui veut la fin veut les moyens. Mais pourquoi les macérations solitaires ?… Quoi ! Sombreval, l’athée Sombreval, rentré une fois dans les quatre murs de sa cellule, ne déboucle pas cette chape de plomb de l’hypocrisie que Dante fait porter aux hypocrites dans l’enfer et qu’ils portent aussi sur la terre, et, au lieu de s’endormir sur son sommier de chartreux, en pensant à sa Calixte pour laquelle il joue cette effroyable comédie à laquelle il s’est ravalé, il se lève, sans témoins, dans la solitude et dans la nuit, et d’une main libre et qu’il rend acharnée, il se flagelle comme un moine fervent et certain que Dieu le regarde et fait couler le sang de sa chair aux pieds du Dieu auquel il ne croit pas ? Oh ! cela, à quoi bon ? Et pourquoi ? »

Néel se perdait dans cet abîme.

« Est-ce qu’il aurait fini par être touché et par croire ?… — reprenait-il, l’œil brillant de joie et d’espérance, car l’hypocrisie de Sombreval, si sublime qu’elle fût d’amour paternel, faisait horreur à l’âme droite et religieuse de Néel… Est-ce qu’à force de jouer avec la pénitence, la pénitence l’aurait saisi et pénétré ?… Les menteurs finissent par croire à leurs mensonges, et c’est leur punition !… Mais cette idée, qui implique une faiblesse, n’était pas admissible pour un homme de la force de tête de Sombreval. Néel regardait d’un œil fixe dans cette profondeur, et, à force d’y regarder, il finit par voir dans les ténèbres.

Il perça en cette profondeur. Il comprit tout. Il comprit la croûte de sang sur la muraille du vieux sacristain Voyez-vous-ça. Il comprit que pour Sombreval il n’y avait pas de solitude. Il se dit que dans les maisons religieuses l’œil des supérieurs est partout comme l’œil de Dieu même, et que Sombreval le savait, et qu’en exaltant, en exaspérant sa pénitence, il était sûr d’en abréger la durée ! Purifié et sanctifié par cette pénitence, il rentrerait plus vite dans ses fonctions de prêtre et ferait plus tôt Calixte heureuse ! Ainsi il achetait le bonheur de sa fille avec le sang dont il éclaboussait sa cellule. Il le lui donnait par gouttes, au lieu de le lui donner d’une versée. Mais ce sang, il l’eût, sous toutes les formes, fait couler pour elle tout entier !

Néel voulut le voir cependant, — le voir sans lui parler, puisqu’on ne pouvait autrement, — avant de repartir pour Néhou. Il voulut juger par lui-même de la dissimulation inouïe de cet homme qui était en train de duper tout un pays par la perfection de son attitude et le courage du mensonge le plus cruel. Néel resta donc à Coutances jusqu’au dimanche, qui était le jour où Sombreval faisait son apparition dans l’église du Grand Séminaire. Il l’y vit à la place que lui avait désignée le vieux Voyez-vous-ça… Et quoiqu’il fût prévenu par le récit du sacristain et sût à quoi s’en tenir, d’ailleurs, sur l’énergie de volonté de Sombreval, Néel ne put que s’étonner d’un spectacle sur lequel il ne comptait pas…

Sombreval avait revêtu une soutane d’étoffe assez grossière, mais il ne portait encore ni rabat, ni ceinture. Ses cheveux de Samson, pour lesquels il n’y avait jamais eu de Dalila et qu’il laissait croître avec l’indifférence du savant, étaient alors coupés en rond, comme ceux des jeunes séminaristes, en surplis et à la tonsure fraîche, qui chantaient dans les nombreuses stalles du chœur. Excepté à l’Évangile qu’il se leva et masqua l’entrée du chœur, de sa grande taille et de ses vastes épaules, aux personnes placées derrière lui, il resta durement à genoux, pendant toute la messe, sur la pierre, sans prie-Dieu pour soutenir ses bras, — et il ne s’assit pas une seule fois sur son escabeau. À l’Élévation il se prosterna et fut longtemps dans cette posture. Néel s’était placé de manière à pouvoir l’observer… et ce qu’il vit confirma les propos du vieux sacristain.

Sombreval avait pâli autant que le bronze peut pâlir et maigri autant que peut maigrir un entrelacement d’os, de nerfs et de muscles aussi formidable que l’était son corps… Son front, que ses cheveux, cléricalement coupés très-court sur les tempes, faisaient paraître plus grand encore, était toujours ce grand front de génie que connaissait Néel, et sur lequel la faux de la vie (qui a une faux comme la mort !) avait passé, mais en ce moment, ce front éclatait de l’exaltation qu’il aurait eue, si, à la lueur de ses fourneaux, l’obstiné chimiste avait enfin triomphé des gaz rebelles et réussi dans cette combinaison qu’il rêvait et qui devait sauver sa fille ! C’est qu’il faisait, — ici, — dans cette église — (pensa Néel), identiquement ce qu’il faisait sur ses fourneaux allumés dans les combles du Quesnay, et il voyait ici la réussite, qu’il n’avait jamais vue à la flamme de ses fourneaux impuissants !

Cette exaltation du front de Sombreval lui donnait une magnifique physionomie. Néel en savait la cause, mais toute cette foule qui emplissait la nef l’ignorait…, et pour elle, c’était l’exaltation de la pénitence, l’enthousiasme du repentir, la joie austère de la réconciliation avec Dieu ! Ce front de Sombreval était éloquent comme un front d’aveugle : il parlait comme deux yeux ! Comparaison d’autant plus vraie que Sombreval, aveugle volontaire pour tout ce qui l’entourait, garda ses yeux imperturbablement baissés sur son missel pendant tout le temps de la messe. Néel n’en vit pas une seule fois darder le feu de dessous les touffes grises de ces sourcils terribles qui les ombrageaient, le buisson d’Horeb de ce regard, caché là-dessous, comme Dieu ! Quand la messe fut dite, Néel se plaça sur le passage de Sombreval comme il sortait de l’église pour regagner sa cellule par la cour intérieure du Grand Séminaire, mais les yeux de Sombreval ne se relevèrent point, et le grand pénitent (on l’appelait déjà ainsi dans Coutances) passa absorbé en lui-même ou en Dieu, le long de la rangée des personnes qui se poussaient un peu pour le voir. Il semblait que cet homme, qui ne regardait que la terre, ne lui appartînt déjà plus.

XXV

insi trompé dans son espoir, Néel s’en revint à Néhou sans pouvoir joindre Sombreval et survider dans son sein un cœur chargé. Il revint, comme il était allé, par la traverse, par des chemins de perdition, gouffre de fange et de cailloux, où les charrettes entraient jusqu’au moyeu, quand elles n’y restaient pas abîmées, et où, sur les berges étroites et glissantes, il fallait être un hardi casse-cou pour pouvoir maintenir les pieds d’un cheval. Néel ne haïssait pas ces chemins barbares que l’âpre indifférence de nos ancêtres à tout ce qui était danger ou peine laissait se creuser sous l’action du temps, de la pluie et de leurs lourdes charrettes, entre des champs parfaitement cultivés. Il en avait tant de fois affronté les périls et la sauvagerie solitaire ! Mais, aujourd’hui, il ne les prenait que parce qu’ils étaient le plus court pour revenir à Néhou, et surtout à Calixte, qu’il avait quittée avec un empressement si amer et si sombre, et qu’aujourd’hui, après six jours d’absence à peine, il avait fureur de revoir !

Qui ne les connaît pas, ces inconséquences de l’amour, ces soudains revirements du cœur, ces dérisoires escarpolettes de la passion qui nous lance et qui nous rejette, presque au même moment, aux deux extrémités des sentiments les plus contraires ? Parti avec la rapidité fauve d’un homme qui se délivre par la fuite de la persécution de son ennemi (et, grand Dieu ! l’ennemi, c’était elle !), Néel revenait aussi rapidement vers cet ennemi, incommutablement adoré, et il y revenait avec la nostalgie brûlante de cette misérable absence de six jours ! Mauvais déjà, quand il y avait passé, les chemins, en ces quelques jours, étaient devenus pires encore.

L’hiver commençait. Il était tombé de ces noyantes pluies d’abat, comme on les nomme dans le pays, qui font de cette partie basse de la Normandie un marais l’hiver, mais au printemps le plus gras et le plus verdoyant des herbages. Le vent, il est vrai, — un fort vent qui venait de la côte, — car la côte est partout par là, et nous sommes presque des insulaires — séchait les chemins et ridait fougueusement, à mille plis, les mares qu’il n’avait pu sécher… Or, ce vent, qui prenait Néel en plein visage, s’engouffrait dans son manteau et tordait la crinière de son cheval, était, avec le défoncement et le glissant des chemins, une résistance de plus qu’il avait à vaincre. Il n’avançait pas comme il l’aurait voulu, et c’étaient les flancs du pauvre Foudre qui payaient tout cela.

Ah ! c’est sur le flanc de nos chevaux que nous écrivons, en caractères de sang, l’empressement que nous avons de vous revoir, ô vous que nous aimons et dont le destin est de faire saigner toujours quelque chose ! La rafale continue était un obstacle qui retardait Néel. En marchant contre elle, il sentait la résistance d’un mur qu’il fallait percer. Cette ventée qui n’emportait ni poussière ni feuillage, car il n’en restait ni aux chemins ni aux haies, et qui faisait fermer les portes, d’ordinaire ouvertes, aux rares maisons accroupies au bord de la route, avec leurs murs d’argile effondrés et leurs toits de paille, verts de mousse ; ce ciel bas, d’un gris de plomb sillonné de grandes nuées noires, que l’ouragan pelotonnait et emportait de ce ciel immobile, qui restait gris comme l’âme reste triste, lorsque les malheurs sont passés ; ce hurlement monotone du vent qui ressemblait à celui des chiens, quand ils pleurent, et quelquefois, vous le savez, ce hurlement des chiens, de ces bêtes de la fidélité, a la douceur et la tendresse aux abois du roucoulement des tourterelles… tout cela infligeait sa tristesse au cœur de Néel de Néhou.

Il marcha tout le jour et ne descendit pas de la selle. Il ne rencontra personne dans ces routes que les gens pressés prenaient encore l’été, mais où l’hiver ils ne se risquaient plus… Les seuls êtres vivants qui fussent en ces solitudes mornes, c’étaient quelques poulains à moitié sauvages qui s’abritaient contre le vent, sous les haies des prairies où ils pâturaient, et qui, le voyant et l’entendant par les trous de ces haies rompues, regagnaient l’intérieur de leurs pâturages au plus effaré de leurs galops, envoyant seulement de loin à Foudre ces hennissements tremblants et ricaneusement clairs qui sont un langage et auxquels le bel animal répondait par les siens, plus fiers et plus pleinement retentissants.

Quand le jour baissa, et ce fut de bonne heure, le vent ne cessa pas, mais il devint plus froid et plus rauque ; l’horizon, au couchant, se tacheta de jaune et de noir, comme un tigre… Puis les ténèbres commencèrent à tomber peu à peu et à filtrer dans les airs assombris, comme de l’encre qu’on verserait, goutte à goutte, dans un verre d’eau… Néel éperonna plus fort sa monture… Il était loin du bourg de S… et il voulait, avant de rentrer à Néhou, passer par le Quesnay, la revoir, la reine de ses rêves, sa désirée, celle-là qui lui mettait un si cruel ennui au cœur ! Il voulait lui raconter ce qu’il avait appris de son père… et mentir aussi pour qu’elle fût heureuse !! car il sentait bien que, s’il parlait, lui qui savait le fond de l’âme de Sombreval, il prendrait à sa charge la moitié de son imposture.

Jusque-là il avait pu se taire ; à présent, il ne le pouvait plus. Le mot de la Malgaigne à son premier retour au Quesnay, quand il avait conduit Sombreval à la Sangsurière, lui remontait à la pensée : « Mentirez-vous, monsieur Néel, vous qui êtes d’une race qui n’a jamais menti ? » Les mots persécuteurs, les mots acharnés qui nous tuent, on les voit mieux la nuit. Ils nous poursuivent mieux dans le noir de la nuit. Ils y brillent comme d’infernales pierreries, comme les étoiles de l’enfer. Les joues de Néel brûlaient de honte sous ce vent glacé, à la pensée du mensonge volontaire qu’il allait partager, mais il n’hésitait pas. Et c’était cela, bien plus que l’heure, bien plus que le mauvais temps, qui avait fait pour lui le crépuscule si hâve et la nuit si sombre, quand elle était tombée.

C’était cela bien plus que l’équinoxe et sa furie qui rendait le hurlement du vent si désespéré !… Il pressait son cheval. Il le surmenait, comme un homme qui va à son destin. Et il y allait ! mais comme tous les malheureux qui y vont, — alors il ne s’en doutait pas. Il ne pensait pas alors au genre de glaive qui lui pendait sur la tête, en ces ténèbres toujours croissantes, à travers lesquelles il poussait son cheval, toujours un peu plus… Et ce vent qui lui flagellait la figure et qui, avant de l’atteindre, avait soufflé sur le toit du Quesnay, ne disait rien de cette maison frappée, sur laquelle il avait passé !

Oui ! Elle avait été frappée ! Pendant ces quelques jours de l’absence de Néel, l’abbé Méautis avait enfin parlé. La lutte déchirante qui durait, dans sa conscience, depuis la vision de Calixte, cette scène effrayante dont il avait été témoin, avait fini par le triomphe du prêtre sur les sensibilités de l’homme, par la préférence de l’intérêt surnaturel d’une jeune fille qu’il aimait en Dieu, à son intérêt sur la terre. Un soir qu’elle était venue à l’église de Néhou et qu’il l’avait confessée pour sa communion du lendemain, il vit sans doute, dans l’âme de sa jeune pénitente, la disposition, la force secrète qu’il attendait pour lui dire la terrible chose dont il avait douté avec transe, mais dont à présent il ne doutait plus.

Il était arrivé, en effet, à la certitude. Il y était arrivé par les moyens qu’ont toujours employés les Saints et les Mystiques dans les ténèbres de la vie. Il avait prié. Il s’était fié à la prière… Il avait appuyé contre le ciel ce levier irrésistible de la prière, qui l’ouvre de force, — et, sûr de la bonté de Dieu, auquel il avait demandé un signe qui l’empêchât de se tromper sur la voie qu’il avait à suivre, il l’avait obtenu, ce signe. Mais quel était-il ?… Il ne le dit point, et Calixte ne le lui demanda pas ! Elle connaissait la sainteté de l’abbé Méautis. Avancée comme elle l’était dans la voie spirituelle, elle savait par l’histoire des grands Mystiques que Dieu, sommé de s’expliquer par ceux qu’il aime, se révèle sur les choses cachées par des signes visibles pour eux seuls. L’histoire des grands Mystiques est pleine de ces faits. Elle y croyait et elle crut l’abbé Méautis.

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