Un prêtre marié (page 30)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Un prêtre marié · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Lui, le pauvre abbé, — au désespoir de faire le mal qu’il allait faire à une enfant pour laquelle il ressentait cet amour divin qu’ont les grands confesseurs pour les âmes commises en leurs mains, — prit toutes les précautions humaines contre les conséquences, irrésistiblement fatales, de son devoir spirituel accompli. C’est à l’Église, en face du Dieu présent dans le Saint-Sacrement de l’autel, qu’il aurait voulu faire sa foudroyante confidence à Calixte, car il savait quelle force pouvait tomber sur l’âme de la jeune fille, de ces murs consacrés par la présence du Dieu caché sous les mystiques espèces… Mais il savait aussi le mal de Calixte. Elle pouvait d’émotion retomber dans une de ces crises ; et alors, que ferait-il, lui, aux approches de la nuit, dans une église solitaire, avec cette fille, comme il l’avait vue déjà, — devenue tout à coup un cadavre ?

Il résolut donc de la reconduire au Quesnay, et de ne lui parler que là… Du moins au Quesnay, si le mal devait la reprendre, tout était prêt contre son atteinte… Quand, après sa confession, elle eut fait son action de grâces :

— Je vous reconduirai, mademoiselle, — lui dit-il.

Elle ne lui objecta pas qu’elle avait avec elle le nègre Pépé, et qu’elle ne voulait pas lui donner cette peine. Elle accepta très naturellement… et ils s’en allèrent, descendant la butte Saint-Jean, l’un à côté de l’autre, — ignorante, elle, comme la victime du sacrifice qu’on y conduit, sans qu’elle le sache ; et lui, triste comme le sacrificateur qui va frapper.

Quand ils furent dans le grand salon du Quesnay, et quand elle eut ôté la pelisse à capuchon qu’elle avait prise contre le vent, la physionomie défaite de l’abbé Méautis fut pour elle comme une intuition.

— Ah ! monsieur le curé, — s’écria-t-elle, vous avez voulu me reconduire au Quesnay pour m’apprendre une mauvaise nouvelle…

— Votre père se porte bien, mademoiselle, interrompit l’abbé avec une adorable précipitation qui disait la peur de son âme…

— Alors, c’est donc Néel ! — dit-elle, devenant blanche, de pâle qu’elle était quand elle avait pensé à son père…

— Non, mademoiselle, — répondit le curé. Je ne sais rien de monsieur de Néhou. Mais n’y a-t-il donc que la santé de ceux que vous aimez qui vous intéresse ?… Est-ce que pour vous, la fille de Jésus-Christ, est-ce que pour vous, la Carmélite, — il ne savait qui invoquer, le malheureux prêtre, pour donner à Calixte un peu de force sur laquelle il ne comptait pas, — est-ce que l’âme et ses intérêts éternels ne doivent pas passer avant le corps et la vie et tous ses intérêts terrestres ?…

— Eh bien ? fit-elle, placide.

— Eh bien ! dit-il, ne vous rassurez pas trop, mademoiselle, car peut-être ai-je à vous apprendre une mauvaise nouvelle… Êtes-vous bien sûre que monsieur votre père soit sincèrement revenu à Dieu ?

— Oh ! fit-elle.

Elle ne dit que cela. Mais quel beau regard elle lui jeta en même temps que ce cri sublime !

Elle était debout. Elle marcha vivement vers sa chambre, restée ouverte, et, revenant une lettre à la main qu’elle avait trouvée dans l’obscurité :

— Tenez, monsieur ! dit-elle avec une triomphante certitude.

C’était une lettre de l’évêque de Coutances, adressée à elle, Calixte Sombreval ! une lettre dans laquelle l’évêque heureux, le pasteur d’âmes qui a vu revenir au bercail la brebis rebelle, exprimait sa joie de ce retour inespéré. Toutes les mortifications dont le vieux sacristain Voyez-vous-ça avait parlé à Néel, le détail en était au long dans cette lettre. Pour que l’évêque de Coutances se fût décidé à l’écrire à la fille qui était le crime de son père, il fallait, certes, que Sombreval eût exercé une bien grande influence sur l’esprit de l’évêque. Il fallait qu’il eût parlé de la piété de Calixte avec une passion bien irrésistible, et qu’il eût donné les prières de sa fille comme la cause de son repentir.

L’abbé lut. Elle se tenait devant lui, victorieuse.

— Ah ! qui n’y serait trompé ? dit-il. Mais il n’y a que Dieu qu’on ne trompe point, et c’est Dieu qui m’a parlé, à moi ! Et c’est Dieu qui veut que je vous parle, à vous, fille de foi, qui n’avez jamais voulu que sa gloire !…

Alors, avec une impétuosité qu’elle ne lui avait jamais vue, à cet homme si doux, il lui raconta tout, et cette vision du crucifix saignant contre elle, cette vision dont elle n’avait pas eu conscience et qui avait été pour lui la première dénonciation du sacrilège ! — et les luttes poignantes, infinies, par lesquelles, depuis ce terrible moment-là, il avait passé, ces luttes entre sa conscience de prêtre averti et sa pitié d’homme et d’ami ! — et jusqu’aux incrédulités de la Malgaigne, qu’il avait d’abord méprisées, n’osant se fier à cette femme singulière dont pourtant il connaissait la foi, la foi effrayée, et qui accusait si obstinément Sombreval, malgré l’espèce d’amour maternel qu’elle lui portait !

Il n’omit rien. Il dit tout. Il dit que, s’il ne lui parlait plus à elle, Calixte, de son père, la raison de son silence était cela ! que si, comme les autres prêtres des paroisses voisines, dans leurs chaires, il ne glorifiait pas, dans la sienne, le retour à Dieu de Sombreval, c’est qu’il avait peur de faire tomber un mensonge du haut de la chaire de vérité ! Il dit comme, depuis qu’il doutait, il avait supplié Dieu de le délivrer de ses doutes, de ses intolérables anxiétés ; — qu’il avait prié à toute heure, tous les jours, avec larmes, sans répit, sans soulagement, sans interruption, et tant enfin que, craignant plus la folie qu’un autre, lui, le fils d’une folle ! et craignant encore plus que de devenir fou, d’être le complice par son silence du sacrilège qui se consommait, si vraiment il s’en consommait un, il avait demandé à Dieu avec de telles instances, au saint sacrifice de la messe, de lui envoyer un seul signe qui le tirât de cette torture ; que ce signe, Dieu, touché de la misère de son serviteur, le lui avait dernièrement envoyé, — par trois fois, — et à chaque fois plus visible, — et qu’à partir de ce moment il avait été tenu de tout lui dire à elle ! et quoi qu’il pût arriver ! Ah ! certes ! qu’il était désolé du mal qu’il allait lui faire, mais qu’il la connaissait ! qu’elle lui pardonnerait ! et préférerait l’affreux mal qu’elle souffrait déjà, sans doute, à l’ignorance où elle serait restée du sacrilège de Sombreval ! — de ce dernier crime, accompli par amour pour elle ! et que seule au monde, avec un homme comme Sombreval et un pareil amour de père, elle était capable d’empêcher !

Il dit tout cela, le précipitant d’une voix hachée par l’émotion ; pâle, tremblant dans ses nerfs, mais ferme de volonté, craignant, à tout instant, de la voir tomber à ses pieds, et prêt à la recevoir dans ses bras comme sa fille qu’elle était…

Mais elle ne tomba pas. Elle ne poussa pas son cri, l’annonce effrayante de ses crises ! ce cri qui perçait tout et que l’organisation, cette bête ! poussait à l’approche de son vautour.

L’abbé surpris crut au miracle…

Elle était toujours debout… Mais aux premières paroles de l’abbé elle avait plongé son visage dans ses mains, comme on ferait au premier éclair qui brûle les yeux dans un orage. Et pendant qu’il parlait, elle avait continué de plonger plus avant, dans le creux de ses mains, de presser un peu plus, de ses deux mains, sa tête épouvantée, comme si elle eût vu la vérité, l’accablante vérité se lever pour elle dans les tendres et pathétiques paroles du prêtre !

Et quand il eut fini :

— Ô mon bien-aimé père ! — s’écria-t-elle d’une voix comprimée, du fond de ses mains qui pressaient frénétiquement son visage… Au mouvement convulsif des épaules, l’abbé Méautis crut qu’elle pleurait et qu’elle voulait cacher ses larmes, et il se dit qu’il était bon qu’elle pleurât… que la crise ne viendrait point… ni la contraction, ni l’horrible rigidité… ni les autres symptômes… Mais la peur le prit avec une main bien autrement froide que s’il l’avait vue tomber roide morte à ses pieds, quand elle releva son front et qu’elle lui montra son visage en feu.

C’était un incendie ! Elle étouffait.

— Je ne puis pas pleurer ! fit-elle d’une voix rauque, strangulée par le sanglot, cette crampe du cœur dont elle avait le sein gonflé… prêt à se rompre… mais qui n’éclatait pas !

— Priez Dieu pour que je pleure ! reprit-elle, car je vais mourir… et il me faut le temps, le temps seulement de lui écrire : « Je me meurs. Reviens ! »

Et elle tomba affaissée sur le canapé, mais elle ne s’y renversa pas. Elle était droite encore. Elle se retenait à la vie. L’idée de sauver son père la faisait s’attacher au bord du gouffre ! Cependant elle sentait qu’elle mourait, et parce qu’elle le sentait et qu’elle avait dans le cerveau le tournoiement suprême, elle fit signe avec un geste fou de se hâter.

Il sonna les deux noirs, comme il eût sonné le tocsin. Ils accoururent.

— De l’eau bouillante pour mes pieds ! — fit-elle. Il me semble que je n’ai plus de pieds.

La tête commandait, la tête qu’elle allait perdre tout à l’heure ! L’abbé comprit… et qu’il fallait à tout prix rappeler aux pieds le sang de cette tête où il immergeait avec tant de furie.

— Oh ! mon pauvre ami en Dieu, lui dit-elle, hâtez-vous ! hâtez-vous ! donnez-moi tout ce qu’il faut pour lui écrire !

L’abbé, éperdu, roula devant elle une petite table qui se trouvait là. Il plaça dessus deux bougies qui éclairaient à peine ce vaste salon, dont les angles, trempés dans l’ombre, paraissaient plus grands à la lueur de ces deux maigres bougies solitaires.

— Je ne vois pas ce que j’écris ! — fit-elle avec effroi. Ô monsieur le curé, vous aussi, je ne vous vois plus ! Vous m’avez dessillé les yeux de l’âme. Dieu vient de m’ôter ceux du corps. Je suis aveugle…

Ce fut le curé qui s’écria. Il la regarda aux yeux, effaré ; à ces yeux tout grands qui avaient cette espèce de démence des yeux ouverts qui n’y voient plus !

— Oh ! donnez ! donnez ! fit-elle en agitant les mains dans les ténèbres… J’écrirai sans y voir… Il m’aime tant qu’il reconnaîtra bien ma main !

Mais, les mains étendues vers lui, elle roula la tête la première sur le canapé, sans connaissance ; — et cinq minutes après, les phénomènes cérébraux prenaient le plus alarmant des caractères.

L’eau bouillante qu’elle avait demandée ne rappela pas le sang des hautes régions où il était monté. Le curé Méautis partit à pied pour la bourgade voisine. Il alla lui-même chercher le médecin. Hors de lui de douleur, il s’en allait, par la nuit sombre, le long des chemins, en pleurant. Il pleurait sur la jeune fille qu’il avait peut-être tuée inutilement, car elle n’avait pas eu le temps d’écrire à son père ; et cet aveuglement subit, et cette perte de connaissance, et ce délire si promptement envahisseur, tout semblait faire pressentir au prêtre que la coupe de la colère divine était pleine, et qu’au tribunal de la Justice céleste Sombreval était condamné !

L’abbé ramena le docteur d’Ayre et ne se contenta pas de ce médecin sceptique. Il ramena aussi le docteur Hérault, qui avait déjà soigné Néel au Quesnay. La maladie de Calixte, très grave en elle-même, l’était d’autant plus que la jeune fille était déjà souffrante de la névrose de toute sa vie. Elle offrit bientôt le spectacle des symptômes les plus alarmants et les plus compliqués. Les médecins se trouvèrent placés dans l’entre-deux de deux médications contraires ; et cependant le mal marchait et le péril était si grand qu’il fallait agir et jouer cette dernière carte qu’à une certaine heure on joue au lit des malades, comme à la guerre. Calixte n’avait pas repris connaissance… L’abbé Méautis, dès qu’il avait dit sa messe et fini ses confessions à son église de Néhou, revenait s’établir au pied du lit de Calixte, guettant un moment de connaissance dans la jeune fille, pendant lequel elle pourrait écrire le mot qui devait arracher Sombreval à sa vie nouvelle et le rappeler au Quesnay, — et, si le péril s’accroissait, pensant lui-même à écrire à Sombreval pour le prévenir du mal et du danger de son enfant.

Une nuit qu’il y était, — car il passait la nuit, et il ne regagnait son presbytère que quand le jour commençait à poindre, — à ce mystérieux moment où les malades s’assoupissent, — une nuit, — c’était la troisième qu’il passait, — il vit paraître Néel devant lui, tout à coup…

Parti le matin de Coutances, Néel avait, — comme nous l’avons vu, — voyagé tout le jour sous ce vent du sud-ouest, familier à la presqu’île et qui avait retardé sa marche. Avant de rentrer à Néhou, il avait passé devant la façade du Quesnay. L’heure était trop avancée pour qu’il songeât à y entrer, mais, quand il eut dépassé la tête de l’étang et qu’il se fut retourné, comme il faisait toujours, la main sur la croupe de son cheval, pour voir la maison où dormait sa vie, — celle-là qui ne dormait jamais dans son âme ! — il aperçut aux fenêtres du salon qui donnait sur l’étang une lueur… qui lui coula au cœur une inquiétude. Une chouette, agacée peut-être par le sifflement des girouettes, virant sur leurs tringles de cuivre à ce vent qui soufflait, poussa son cri entre les hautes cheminées, et sembla avertir Néel qu’un malheur était là, sous ce toit morne qu’il regardait… On est si superstitieux quand on aime ! Il ramena la tête de son cheval et redescendit la pente qu’il avait commencé de monter… Il poussa la barrière de la grande cour avec précaution, et, ne voulant réveiller personne au Quesnay, si son pressentiment le trompait, il alla à la porte de l’étable, où les fils Herpin, qu’il hêla, couchaient pêle-mêle avec leurs bœufs. Il apprit d’eux que Mademoiselle était à la mort, et que monsieur le curé la veillait… Pris d’une palpitation de cœur furieuse, il se précipita de cheval, attacha Foudre au vase de géraniums où il l’attachait d’ordinaire et monta le perron, comme un homme vacillant du coup qui vient de le frapper…

La porte de cette maison, gardée par des superstitions plus fortes que des dogues, était ouverte, comme dans le jour, et il y pénétra jusqu’au salon, silencieux sous ses portières tombées, où il trouva l’abbé Méautis, veillant la malade, avec les deux noirs Ismène et Pépé. Du feu dans la grande cheminée, des lampes sous leurs abat-jour, des fioles débouchées, des linges étendus au dos des meubles, un bougeoir allumé derrière une porte, une cuvette où séchaient quelques palettes d’un sang noir, voilà tout d’abord ce qu’on apercevait dans ce salon où pesait cet air fiévreux, très perceptible pour Néel, qui avait, tout le jour, respiré l’air salin du voisinage de la mer.

L’abbé, qui vint à Néel dès qu’il le vit lever la portière, lui conta à voix basse que Calixte n’était pas malade de ses crises, mais d’une maladie dont le siège était au cerveau, et sur l’essence de laquelle les médecins n’étaient pas d’accord. Connaissant l’amour de Néel pour Calixte et la fougue de son caractère, le prudent curé ne lui parla pas, cette nuit-là, de la cause du mal de Calixte : il ne la lui dit que le lendemain.

À cette nouvelle, Néel bondit comme un jaguar sur le prêtre.

— Bourreau de Calixte ! s’écria-t-il.

Et il eut l’idée de le jeter par la fenêtre dans l’étang qui était au-dessous.

— Vous pouvez faire de moi ce que vous voudrez, — dit l’abbé qui n’opposa aucune résistance, qui ne se débattit même pas sous l’étreinte forcenée du jeune insensé, devenu féroce ; — je suis entre vos mains, monsieur, et je comprends votre colère. Hélas ! oui, c’est moi qui suis la cause de tout le mal que vous voyez, et j’en souffre presque autant que vous, mais il m’est pourtant impossible de m’en repentir !

Le calme, quand il est auguste, a toujours cassé les bras à la violence. Néel fut dompté par la douceur du prêtre. Ses mains qui l’étreignaient, tombèrent…

Alors, l’abbé lui raconta de point en point ce qui s’était passé depuis son absence. Néel, le fougueux Néel, écouta dans le denier degré de la surprise et presque de l’effroi, de l’effroi qui tua en lui toute colère, le récit du curé, dont les révélations surnaturelles concordaient si bien avec ce qu’il savait, lui, Néel, et ce que dans le monde entier il savait seul !… Religieux comme il l’était, d’instinct et d’éducation maternelle, il admira comment, à l’heure même où il prenait l’engagement dans son cœur de partager le mensonge de Sombreval, Dieu, le maître des circonstances, rendait inutile cet engagement et le frappait de nullité. Il s’émerveilla de l’aspect providentiel qu’avaient subitement pris les choses… Il ne se crut plus obligé de garder avec ce prêtre, divinement informé, le secret de Sombreval, dont il était le dépositaire et qu’il avait gardé avec la Malgaigne. Il l’aurait gardé avec l’univers, mais il fut vaincu par cette main de Dieu, si visible.

— Monsieur, — répondit-il à l’abbé Méautis quand il eut reçu la confidence du prêtre, Dieu est certainement dans tout ceci. Même avec vous je me serais tu… et en me taisant j’aurais partagé le crime de cet homme, car, vous aviez raison, il ne croit ni à ce qu’il dit ni à ce qu’il fait dans ce moment. C’est un imposteur, et je le savais.

Et il rendit à l’abbé confidence pour confidence. Il se déchargea du poids qui l’accablait depuis si longtemps… Il sortit de cette sphère de mensonge qui l’étouffait. Il respira hors du masque dans lequel il était obligé de vivre, même auprès de Calixte… et qui sait ? car l’homme se mêle toujours à tout… qui sait s’il ne brisa pas d’autant mieux ce masque, que cela ne lui rapportait rien de le porter… et que de la compression à laquelle il s’était condamné par amour pour elle, Calixte, la carmélite Calixte, ne devait jamais être le prix !

Ce n’était pas, en effet, le danger nouveau de Calixte Sombreval, cette mort présentement suspendue sur sa tête, qui faisait pressentir à Néel de Néhou qu’elle était perdue pour lui, — irrémissiblement perdue ! Depuis longtemps il le savait.

Puisque la rentrée de Sombreval dans le sacerdoce n’avait rien changé à la résolution qu’elle avait prise de ratifier publiquement les vœux qu’elle avait secrètement prononcés, Néel n’avait plus l’illusion de la plus chétive espérance. Il l’aimait, comme ils disent qu’on ne peut pas aimer longtemps, les moralistes raccourcis ! Il l’aimait sans espoir. Et il l’aimait tant, cependant, quoique sans espoir, que la maladie dont elle était la proie couvrit de la peur de la voir mourir tous les autres sentiments de son âme.

Oh ! trembler pour la vie de ce qu’on aime, inquiétude suprême, terreur inouïe ! Il savait, oui ! qu’elle était perdue pour lui ; que les murs d’un couvent allaient bientôt le séparer d’elle tout autant que la pierre d’une tombe… N’importe ! Il n’y a que la mort qui soit irrévocable ! Les murs du couvent, au fond duquel elle allait s’engloutir, seraient chauds à baiser, tandis que la pierre d’une tombe est si froide !

Voilà ce qui serrait le cœur de Néel pendant cette maladie de Calixte, dont les progrès rapides comme de la flamme sur de la poudre n’épouvantaient pas que l’amour, mais la science elle-même… Les médecins qui soignaient la jeune fille étaient arrivés en peu d’heures à cet instant fatal dans les maladies où l’homme, battu par l’incompréhensible, se croise les bras et fait appel à la nature.

Ils le dirent à Néel et à l’abbé. Néel ne retournait plus le soir à Néhou, chez son père, où se trouvaient alors, pour y passer quelques jours, monsieur de Lieusaint et Bernardine, cette insupportable Bernardine qu’il haïssait presque maintenant. Hâve de douleur et à moitié fou, il ne quittait plus le chevet de la malade. De son côté, l’abbé Méautis y revenait aussitôt que ses devoirs journaliers de curé étaient accomplis.

Frappés de l’attitude inerte des médecins, voyant que le délire continuait et que la malade pouvait mourir d’un instant à l’autre sans avoir repris connaissance, ils eurent tous deux la même pensée, qui était d’écrire à Sombreval. Néel lui apprit dans une lettre, courte et haletante, ce qui se passait au Quesnay, — et comme la poste de ce temps-là n’avait pas la rapidité de celle d’aujourd’hui, il fit monter à cheval son vieux Bellet et l’envoya par la traverse.

Mais le mal marcha plus vite au Quesnay que l’émissaire de Néel dans ces routes perdues… Le matin même que partit l’ancien postillon, le docteur Hérault avait constaté l’apparition de symptômes nouveaux, signes infaillibles d’une mort prochaine, — dit-il au curé. — Combien de temps encore la malade résisterait-elle ?… Il ne le savait pas, mais, selon lui, si une crise ne se déclarait pas toute-puissante, — de minute en minute l’épanchement au cerveau pouvait commencer !

XXVI

u cas où les prévisions du docteur se réaliseraient, Calixte mourrait sans reprendre connaissance, comme l’abbé et Néel le craignaient… et pour Néel, c’était là une douleur de plus ! Ah ! son cœur à lui, débordait ! Il était parti pour Coutances, irrité contre Calixte ; et quand il en revenait apaisé par l’absence qui lui avait prouvé à quel point son pauvre cœur avait besoin d’elle et de l’intimité avec elle, voilà qu’il ne la retrouvait plus, car cette tête en délire, ces yeux égarés par la fièvre, ces gestes incohérents, tout cet être terrassé et défiguré, gisant là, sur ce lit défait, ce n’était plus Calixte ; c’était une dérision de la Calixte qu’il aimait, une atroce dérision de la vie !

L’idée qu’il ne verrait plus le regard adoré s’arrêter sur lui, encore une fois, avec sa douceur infinie et son intelligent rayon ; qu’il n’entendrait pas de cette bouche sans sourire et que la mort allait fermer le dernier adieu, le dernier mot de tendresse sur lequel on peut vivre encore quand on l’a entendu ; que cette main qui n’était plus que le siège de mouvements involontaires ne presserait plus, avant de se glacer, sa main de l’étreinte fraternelle qui ne lui avait pas suffi pendant qu’elle vivait, cette idée était plus pour lui que la mort même de Calixte ! C’était l’inconsolable regret d’avoir vécu ces derniers jours de sa vie loin d’elle et de n’avoir pas eu, de n’avoir pas dévoré ces malheureux derniers jours !

Il la pleurait déjà dans le passé comme il la pleurait dans l’avenir, et il rugissait de sanglots. Toute grande douleur a toujours commencé par démoraliser l’homme qu’elle frappe. Saisi par l’idée religieuse, Néel avait fini par accepter sans récrimination et sans reproche la conduite de l’abbé Méautis, qui le délivrait d’un mensonge. Mais, quand le danger fut devenu imminent pour Calixte, la nature humaine se retourna, et Néel sentit pousser et grandir dans son cœur contre l’abbé une horrible fureur de haine qui tout à coup séchait ses larmes et qui le rendait impie et sauvage.

Lorsqu’il pensait qu’après tout c’était ce prêtre qui lui avait tué sa Calixte, il était tenté de se jeter sur lui comme la première fois et de le déchirer, et il n’était désarmé que par les larmes de l’abbé, presque aussi malheureux qu’il l’était lui-même, malgré la confiance qu’un prêtre si saint devait avoir en Dieu et dans la prière.

Hélas ! l’abbé Méautis avait eu recours à cette prière avec plus de flamme que d’apaisement. Il ne s’était pas contenté de prier lui-même : il avait voulu que sa chère pénitente Calixte pût profiter de cette grande communion de la prière, instituée par celui qui a dit : « Lorsque plusieurs d’entre vous seront rassemblés en mon nom, je serai au milieu d’eux. » Comme curé de Néhou, il avait recommandé au prône sa paroissienne, la mourante du Quesnay. Il avait pour elle prescrit les prières publiques des Quarante Heures, comme on fait dans les jours de fléau, pendant une inondation ou un incendie.

« Ce serait, en effet, chrétiens, un fléau pour vous, dit-il en chaire, si elle mourait, cette sœur que vous avez si longtemps calomniée et qui nourrissait tous les pauvres de la contrée par ces mains que voilà, — par les mains du pasteur qui savait seul le secret sublime de l’humilité de ses vertus ! Vous ne saurez que quand elle ne sera plus, mes frères, jusqu’où allait sa charité pour vous, si durs et si injustes pour elle !… »

De telles paroles, dites avec un visage abîmé de larmes, par ce curé révéré auquel on croyait comme à Dieu, faisaient leur trouée dans le cœur électrique de ces foules et l’église ne désemplissait pas. Des gens de Néhou et de Monroc, qui, sans cela, n’eussent jamais pensé à entrer dans la cour du Quesnay, de cette maison de l’ancien maudit (ils disaient déjà l’ancien maudit !) qui ne l’avait pas si bien été qu’il ne fût revenu à repentance, vinrent en grand nombre frapper à cette porte abandonnée, où l’on ne voyait plus même les pauvres, et demander avec intérêt aux deux sinistres faces de crêpe : comment la Demoiselle allait ?…

Mais les réponses étaient funèbres… Le danger croissait à chaque instant. Les docteurs d’Ayre et Hérault se relayaient au Quesnay, mais ils étaient à bout d’expériences et de remèdes. Ils étaient vaincus par le mal. Dès sa première invasion, ils avaient pratiqué à diverses reprises, et toujours sans succès, des saignées profondes où le sang avait peu coulé, et ils interrogeaient vainement ce pouls en désordre qui ne leur répondait plus rien dont ils pussent tirer une prévision.

Ils regardaient d’un œil stupéfié ce visage noir sous l’afflux du sang qui y était monté et qui avait produit cette cécité subite dont l’abbé Méautis avait eu l’épouvante ; et près d’eux, Néel et l’abbé, qui pensaient au père, en contemplant l’état désespéré de l’enfant, se disaient : « Quand le père arrivera, il sera trop tard ! » et la croyaient à l’agonie.

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