Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 100)
De plus, dans l’Apocalypse (2 et 3), saint Jean écrit aux sept églises d’Asie, et leur fait des reproches au sujet de choses qui ne sont pas légères. Comme le note saint Augustin (livre 2, chapitre 10 contre Parmentien), Ce ne sont pas seulement les églises qu’il blâme, mais aussi un préposé symbolisé par l’ange de l’église de Sardes : « Tu as le nom d’un vivant, mais tu es mort. Sois vigilant. » Ajoutons que, au temps de l’ancien testament, ne manquèrent jamais de grands péchés dans le peuple de Dieu. Et pourtant, nous ne lisons jamais que Moïse, ou Samuel ou les autres prophètes qui vécurent à diverses époques, comme Marie, Anne, Élisabeth, Siméon. Zacharie, Jean-Baptiste, et d’autres justes que le Seigneur rencontra dans le peuple des Juifs, nous ne lisons donc jamais qu’ils se soient séparés des autres méchants hommes pout ce qui est du temple, de l’autel, des sacrifices, etc,. C’est donc dans la même assemblée des fidèles que demeuraient les bons et les méchants. Saint Augustin s’est servi avantageusement de cet argument dans son débat. On le prouve, en second lieu, par le témoignage de l’Église catholique, qui vivait au temps de saint Augustin. Saint Augustin rapporte, dans son livre sur les colloques, un débat célèbre qui eut lieu à Carthage entre 306 évêques catholiques, dont lui-même, et 296 évêques donatistes. Et cela, dès le premier jour. Au troisième jour, les donatistes ont été forcés de reconnaître qu’il y avait dans l’Église des bons et des mauvais, après que les catholiques aient mis en preuve les paraboles d’un filet qui contient de bons et de mauvais poissons. Mais les donatistes répliquèrent qu’il n’y avait dans l’Église que des mauvais occultes, car, tant que le filet est dans la mer, on ne peut pas faire la distinction entre les bons et les mauvais, mais ce n’est que sur le littoral qu’on les voit et qu’on les sépare.
Le même saint Augustin dit que les catholiques ont répondu que c’est précisément à cause de cela que l’église est comparée à une aire dans laquelle on distingue la paille du froment, d’autant plus qu’on voit davantage la paille que le forment. Elle est aussi comparée à l’arche de Noé, dans laquelle, après la sortie du corbeau, qui représente les hérétiques, demeurèrent bien visibles les animaux purs et impurs.
Saint Augustin ajoute aussi que les donatistes calomniaient les catholiques en les accusant de faire deux églises, une sur la terre, qui contiendrait des bons et des mauvais, et une autre dans le ciel qui n’aurait que des bons. Les catholiques répondirent qu’ils ne faisaient pas deux églises, mais qu’ils distinguaient deux époques de l’Église. Ils dirent que la même unique et sainte église existe autrement aujourd’hui, et existera autrement dans le futur. Elle a dans son sein des mauvais qui sont associés aux bons. Plus tard, elle ne les aura plus. Il n’y a pas non plus deux Christ parce qu’il fut un temps où le Christ qui est immortel fut mortel. Cela vaut pour nos confessionistes et nos calvinistes qui imaginent deux églises.
On le prouve, en troisième lieu, par les témoignages des pères de l’Église. Saint Cyprien (livre 3 de l’épitre 3 à Maximin)
: « Notre foi ou notre charité ne doivent pas empêcher de les expulser de l’église, du fait que nous voyons qu’il y a de la zizanie dans l’Église. » Saint Grégoire de Naziance (dans son apologie, avant le milieu) compare l’église à un gros animal composé de diverses bêtes, c’est-à-dire de grandes, de petites, de sauvages, de domestiques, pour montrer la grandeur du travail d’un évêque qui doit guider toutes ces sortes d’hommes, les parfaits, les imparfaits, les bons et les mauvais. Saint Jean Chrysostome dit plusieurs choses semblables des péchés de ceux qui régissent l’Église, (livre 3 sur le sacerdoce). Il dit la même chose dans son commentaire de cette phrase du psaume 39 : « Ils se sont multipliés plus que les cheveux de ma tête. » « Ce n’est pas, non plus, de parfaits que l’église se compose, mais elle a aussi ceux qui prennent leurs aises et se livrent à la débauche, ceux qui mènent une vie relâchée et dissolue, qui se font les esclaves des voluptés. Les uns et les autres sont en elle, puisqu’elle est un seul corps, une seule personne. » Saint Jérôme (dans son dialogue contre les lucifériens, un peu passé le milieu) : « L’arche de Noé a été le type de l’Église, pour qu’en elle, soient les genres de tous les animaux, et dans l’église, des hommes de tous les pays et de toutes les mœurs. Et comme là cohabitaient les léopards et les chèvres, les loups et les brebis, ici les justes et les pécheurs, c’est-à-dire des vases en or, en argent, en bois et en terre.
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Et saint Augustin (traité 6 sur saint Jean) : « Nous admettons, nous, que, dans l’Église catholique il y a des bons et des mauvais, comme le froment et la paille de la parabole. Il dit la même chose dans rétractations (2, chapitre 18), dans sont récit d’un débat, (chapitres 7 et 20), dans son livre sur l’unité de l’Église (chapitre 13, livre 18), dans la cité de Dieu (chapitre 49), et ailleurs. Saint Fulgence (livre sur la foi, à Pierre, chapitre 43) écrit : « Tiens fermement, et ne doute en aucune façon que l’arche de Dieu est l’Église catholique, et qu’elle contiendra, jusqu’à la fin, du froment mêlé à la paille, c’est-à-dire que des bons et des mauvais communieront ensemble dans les sacrements. » Saint Grégoire (homélies 11 et 38) enseigne, et prouve par plusieurs arguments, qu’il y a des méchants dans l’Église.
On le prouve, enfin, par la raison. Car, s’il n’y avait que des bons dans l’Église, le sacrement de pénitence aurait été institué pour rien, puisqu’il n’est administré qu’à ceux qui sont dans l’église. De plus, personne ne saurait avec certitude quels sont ceux qui sont dans l’église, car on ne sait pas qui sont les vrais bons et les vrais méchants. De même, dès que des prélats tomberaient dans un péché, ils ne feraient plus partie de l’église, ils ne seraient donc plus prélats, et on ne serait plus obligés de leur obéir. On peut dire la même chose de ceux qui leur sont soumis : dès qu’ils pècheraient, ils ne feraient plus partie du troupeau, et il serait donc permis aux pasteurs de ne plus s’occuper d’eux. On peut facilement imaginer la confusion et l’anarchie qui en résulteraient.
Ils nous objectent d’abord un texte d’Isaïe 52 : « Il n’ira pas plus loin, et il ne passera pas au travers de toi l’incirconcis ou l’impur. » Et, ce qui est ajouté : « Reculez, sortez», doit s’entendre de la séparation qui se fait obligatoirement par l’âme, les mœurs, mais non d’une sortie corporelle du temple et d’un éloignement des sacrements. Saint Cyrille semble donner une meilleure explication, qui pourtant ne diffère pas tellement de celle de saint Jérôme. Il enseigne qu’il faut l’entendre de la persécution temporelle qu’ont subie les Juifs, de sorte que le sens serait celui-ci : quand tu reviendras de la captivité, il n’ajoutera pas d’autre chose, c’est-à-dire que pendant longtemps un persécuteur infidèle parcourra tes terres en les dévastant. Mais, au sens mystique, il s’agit de l’église, et de la prédiction d’Isaïe que les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. Car, les incirconcis et les hôtes immondes sont d’abord et avant tout des démons. Pour une raison semblable, le Reculez, sortez, on l’entend des Juifs, selon le sens historique, qu’Isaïe exhorte à sortir de Babylone quand sera fini le temps de leur captivité. Mais selon le sens mystique, on l’entend des chrétiens, qui, après le baptême, doivent se séparer des assemblées d’infidèles, des temples, des sacrifices, des mariages, et de tout ce qui se rapporte à la religion. C’est ainsi que saint Paul a compris ce passage, et qu’il l’a cité dans 2 Corinthiens 6, non de relations avec un pécheur quelconque, avec les seuls infidèles : « Ne vous mariez pas avec des infidèles. Car quelle par a un fidèle avec un infidèle ? Quelle entente y a-t-il entre le temps de Dieu et les idoles ? »
Et au sujet du seul pain qui n’est fait que du froment, je réponds que les comparaisons clochent. La ressemblance qu’il y a entre un pain et l’église, comme l’expliquent saint Cyprien (épitre 6, livre 1, à Magnum), et saint Irénée (livre 3, chapitre 19), consiste en ceci : comme de plusieurs grains est fait un pain par l’eau, de la même manière, de plusieurs hommes par l’eau du baptême, ou par l’Esprit Saint, qui est aussi appelé eau (Ezéchiel 36, et ailleurs) est fait un seul peuple de Dieu. Car, personne n’est dans l’église sans avoir été baptisé, et jusqu’à ce moment, nul ne participe aux dons internes et externes du Saint-Esprit. Il n’est pas vrai, toutefois, que le vrai pain soit toujours boulangé seulement avec du blé. Il arrive, de temps en temps, par la négligence ou par la malice de ceux qui font du pain, que le blé soit mélangé avec de la graine de nielle, comme la malice des vendeurs ajoute souvent de l’eau dans le vin. On montre la même chose des paroles de saint Paul : « Un seul pain, et nous qui participons à un seul pain, nous sommes un seul corps. » Or, de ce seul pain participent les bons et les mauvais, autrement saint Paul ne ferait pas de reproches à ceux qui communient indignement (1 Corinth 11).
Je dis, enfin, que les mauvais ne sont pas des membres vivants du corps du Christ, et que c’est ce que signifient ces textes de l’Écriture. Et à ce qui est ajouté « ils sont donc membres de façon équivoque », plusieurs semblent concéder que les méchants ne sont pas de vrais membres du corps du Christ, mais seulement d’une certaine manière, de façon équivoque. C’est ainsi que parle Jean de Turrecremata (livre 1, chapitre 57), où il le prouve avec des citations d’Alexandre Ales, de Hugues de Saint Victor, et de saint Thomas. Enseignent la même chose Pierre a Soto, Melchior Cano et d’autres. Même s’ils disent que les mauvais ne sont pas de vrais membres de l’église, ils enseignent quand même qu’ils sont dans l’église ou dans le corps de l’église, et qu’ils sont des fidèles et des chrétiens.
Car les membres ne sont pas les seuls à être dans le corps, les humeurs le sont aussi, les dents et les poils, et tout ce qui n’est pas membre. On ne les appelle pas fidèles ou chrétiens à cause de la charité, mais de la foi, ou de la profession de foi. Et s’il en ainsi, il s’ensuit qu’un mauvais pape n’est pas la tête de l’Église, et que les autres évêques, s’ils sont mauvais, ne sont pas les têtes de leurs diocèses respectifs. Car, la tête n’est pas un poil ou une humeur, mais un membre, et même le principal. Et cela est contraire au concile de Constance (session 15) dans lequel est condamnée l’erreur XX11 de Jean Hus qui voulait qu’un mauvais pasteur soit un pasteur équivoque, et qu’un mauvais prélat ne soit pas un vrai pasteur (erreur XXX).
Je réponds qu’on peut considérer un pasteur de deux façons.
Une première. Comme sont les choses en elles-mêmes, selon leur essence ou substance. Une deuxième. En tant qu’elles sont des instruments opératifs. Car, par exemple, l’œil d’un homme et celui d’un bœuf sont semblables quand à la substance, et différents quant à l’espèce, en raison de la diversité des âmes.
Mais, en tant qu’instrument opératifs ils sont de la même espèce, ayant le même objectif. Je dis donc qu’un mauvais évêque ou un mauvais prêtre ou un mauvais docteur sont des membres morts, non de vrais membres du corps du Christ, en ce qui a trait à la notion de membre, ou une partie d’un corps vivant. Mais ils sont de vrais membres en tant qu’instruments, et le pape, l’évêque ou le prêtre sont de vraies têtes de l’église, les docteurs sont de vrais yeux, ou la vraie langue de ce corps. Et la raison en est que leurs membres demeurent vivants par la charité, que les impies ne possèdent pas. Ils sont des instruments opératifs par le pouvoir d’ordination, de juridiction qui peut exister sans la grâce. Car, même si, dans un corps naturel, un membre mort ne peut pas être un véritable instrument d’opération, dans le corps mystique, il le peut. Car, dans un corps naturel, les œuvres dépendent de la bonté de l’instrument, puisque l’âme ne peut bien opérer que par de bons instruments, ni produire des œuvres sans instruments vivants. Mais dans le corps mystique, les œuvres ne dépendent pas de la bonté ou de la vie de l’instrument, puisque l’âme de ce corps est le Saint-Esprit, qui est capable de bien opérer par des instruments bons, mauvais, vivants et morts.
La deuxième objection. Dans le symbole, on dit que l’église est sainte. Elle n’est donc formée que de saints. Ne suffit pas la réponse de ceux qui disent que l’église est sainte, parce qu’une partie est sainte, car on pourrait tout aussi bien dire qu’elle est scélérate, puisqu’une partie l’est. Je réponds que l’église est appelée sainte et qu’elle l’est vraiment, car tous les matériaux utilisés pour sa construction sont saints. Il faut trois choses pour instituer une église. D’abord, le baptême, que personne ne peut nier qu’il est saint. En deuxième lieu, la profession chrétienne, c’est à-dire les dogmes doctrinaux et moraux et les préceptes chrétiens. Il est certain que cette profession la rend sainte, et elle seule. Car, la profession de foi des Turcs, des Juifs, des païens, des hérétiques, n’est pas sainte. Seule la profession chrétienne l’est. Troisièmement, l’union des membres et entre eux et avec la tête, au moins externe, en ce qui se rapporte à la religion. Cette union, sans aucun doute possible, est sainte. Elle est dite sainte, aussi, à cause des saints qu’elle contient, sans être obligée pour autant d’être appelée aussi scélérate, car cette dénomination se fait à partir du meilleur. Et de plus, avoir des saints est quelque chose qui est propre à l’église, car elle est la seule à avoir de vrais saints. Or, contenir aussi des mauvais, ce n’est pas quelque chose qui est propre à l’église, puisque cela convient aussi à d’autres. On peut dire aussi qu’elle est sainte, parce qu’elle est entièrement consacrée à Dieu, et parce que sa tête, le Christ, est le Saint des saints.
Troisième objection. « N’a pas Dieu pour père celui qui n’a pas l’église pour mère », comme saint Cyprien l’enseigne dans son livre sur l’unité de l’église; et semblablement n’a pas l’église pour mère celui qui n’a pas Dieu pour père.
Mais les méchants n’ont pas Dieu pour père : « Car ceux qui sont mus par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu (Romains 8), et en Jean 8 : « Vous, c’est le diable qui est votre père ! » Et en saint Jean 1 : « C’est en cela que sont manifestés les fils de Dieu et les fils du diable, celui qui n’est pas juste n’est pas de Dieu ». Or, seuls les bons ont l’église pour mère, et donc seuls les bons sont dans l’église. » Je réponds avec saint Augustin (dans son livre contre Adimantus, chapitre 5) qu’on peut entendre le nom de fils de trois façons dans l’Écriture. Une première. En raison de la production, que ce soit proprement une production ou génération, ou régénération. Ainsi, le Christ Seigneur est dit proprement fils de Dieu parce qu’il a été engendré par son Père; et tous sont dits fils de Dieu en raison de la création. Deutéronome 32 : « N’est-il pas ton père celui qui t’a fait et créé ? » Et aussi, en raison de la nouvelle régénération, sont dits fils tous les justes, et seulement les justes, comme dans Romains 6. 1, et Jean 111. La deuxième. Certains sont fils en raison de l’imitation, comme en Galates 4, aux Romains 4. Car l’apôtre appelle ici fils d’Abraham ceux qui imitent la foi d’Abraham. Et Matthieu 5 : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, pour que vous puissiez être les fils du votre Père. » Et, de cette façon, seulement les bons sont fils de Dieu, et les mauvais sont fils du diable, comme il est dit dans saint Jean 8. 1, et 3, aux lieux cités. La troisième. Certains sont dits fils en raison de la doctrine, comme en 1 Cor 4, où l’apôtre appelle les Corinthiens mes fils, parce qu’il leur avait enseigné l’évangile. Et en Galates 4 : « Mes petits fils, que j’enfante de nouveau, jusqu’à ce que soit formé le Christ en vous. » Et, de cette façon, tous ceux qui sont dans l’église sont fils de Dieu et de l’église, parce qu’ils tiennent la vraie doctrine de Dieu et de l’Église. Mais, ils peuvent, cependant, être bons ou mauvais. D’où, Isaïe 1 : « J’ai nourri des fils, et je les ai exaltai. Mais eux m’ont opprimé. » Et cantiques 2 : « Comme le lys entre les épines, ainsi est mon amie entre les fleurs. » Les filles dont on parle ici sont des âmes chrétiennes, mais mauvaises.
Après avoir précisé ces choses, on répond ainsi à l’argument. S’il s’agit de fils de la doctrine, fausse est la déduction. Car il n’est pas vrai que seuls les justes sont fils de Dieu, si on ne tient compte que de la doctrine. Si on parle de fils de Dieu par la régénération, ou l’imitation, mauvaise est la conclusion suivante : donc seuls les bons sont dans l’église. Car, dans l’Église il n’y a pas seulement des fils, mais des serviteurs, même si, à la différence des fils, ils ne demeurent pas dans la maison éternellement (Jean V111). Et c’est ce que pensait saint Cyprien. Car, il n’a jamais voulu dire qu’il n’y avait dans l’église que des fils, mais que, en dehors de l’église, il n’existe pas d’autres fils. Comme il n’y a aucun bon en dehors de l’église, même s’il y a des mauvais à l’intérieur. Car, il voulait terrifier les hérétiques et les schismatiques, et leur faire comprendre qu’il leur est impossible d’être bons ou fils à l’extérieur de l’église.
Le quatrième argument. « Dans l’église de Dieu (saint Cyprien, livre 1, épitre 6 à Magnum), n’habitent que ceux qui sont d’un même cœur et d’une même pensée, comme le dit l’Esprit Saint dans les psaumes : « Dieu qui les fait habiter dans sa maison d’un seul cœur et d’une seule âme. » Donc, les pécheurs qui suscitent des rixes, qui fomentent des rébellions, ne sont pas dans l’église. »
Je réponds que saint Cyprien ne parle pas de n’importe laquelle concorde ou unanimité, mais de celle qui s’oppose à un schisme. Car, il est question ici des schismatiques novatiens. Des dissensions, des rixes, des échaufourrées, il peut y en avoir dans l’église, et il s’en trouve souvent, comme l’atteste saint Cyprien dans son sermon sur ceux qui ont apostasié dans les persécutions, où, au nombre des autres péchés qui étaient dans l’église, il indique la méfiance réciproque nourrie par des haines invétérées. Le cinquième argument est tiré de saint Jean Chrysostome et de Theophylacte, dans leurs commentaires de 2 Tim 2 (dans une grande maison, il y a des vases en or etc…) Ils disent que cette grande maison ne signifie pas l’église, mais le monde, parce que dans l’église, il n’y a que des vases d’or et d’argent. Je réponds qu’ils ne nient pas que les mauvais puissent être dans l’église, mais ils disent qu’il n’est pas nécessaire qu’ils soient dans l’église; que c’est dans une grande maison que toutes ces choses son nécessaires. De peur que quelqu’un pense que l’Église ne peut pas subsister sans mauvais, ces pères disent que, par maison, ils n’entendent pas l’église, mais le monde. Car l’Église n’a pas un besoin essentiel de mauvais. En effet, quand elle sera dans son state le plus avancé, au ciel, elle n’aura plus de méchants dans son sein. Or, le monde est entaché par les mauvais, non par lui-même, mais par accident. Car, s’il n’y avait pas de méchants dans le monde, les justes n’auraient pas où exercer leur patience, et Dieu sa justice.
Le sixième argument vient de saint Jérôme qui dans son commentaire aux Éphésiens 5, dit ceci au sujet des mots : l’église est sujette au Christ : « C’est une chose glorieuse pour le Christ le fait de n’avoir ni tache, ni ride, ni rien de cette sorte. Donc, celui qui est pécheur, ou qui est entaché de quelque saleté, ne peut pas être dit de l’église du Christ, ou soumis au Christ ». Je réponds. Saint Jérôme veut dire qu’on ne peut appeler mauvais ceux qui sont dans la partie de l’Église qui ne contient que les parfaits. Car, (Galates, chapitre 1), en expliquant « Paul apôtre et Église de Galtatie », et voulant expliquer comment concordent entre elles les paroles de l’apôtre, qui tantôt loue toutes les églises, tantôt les critique vertement et les réprimande, saint Jérôme dit qu’on peut entende le mot église dans deux sens, plutôt qu’y voir deux églises : une seule église dont l’Écriture parle différemment. Car, c’est à toute l’église que l’Écriture attribue ce qui est propre aux parfaits : n’avoir ni tache ni ride; et ce qui est propre aux imparfaits : de pécher et d’avoir besoin de correction. Quand donc on loue l’église, il faut concentrer son attention sur cette partie qui contient les parfaits, et quand on la réprimande, il faut regarder celle qui contient les imparfaits.
Le septième argument. Pacianus, dans son épitre 3 à Sympronianum, dit que dans l’Église, il n’y a ni tache, ni ride, parce que, tant qu’ils ne se repentent pas de leur vie antérieure, les pécheurs ne sont pas dans l’église, car, quand ils s’en repentent, ils sont déjà saints. Je réponds qu’il ne parle pas de tous les pécheurs, mais seulement de ceux qui tombent dans l’hérésie, car, il avait dit auparavant que la raison pour laquelle l’église était sans tache et sans ride, c’est qu’elle ne contenait pas d’hérétiques. Le huitième argument est tiré de saint Augustin (livre 2, chapitre 21, contre Cresconium ) : « Et à cause de cela, même à l’insu de l’église, ceux qui sont condamnés par le Christ à cause de leur mauvaise conscience, ne sont plus dans le corps du Christ qui est l’Église, car le Christ ne peut avoir de membres damnés. » Il dit des choses semblables dans le livre 2, dernier chapitre de contre Pétilien, dans le livre 4 du baptême, chapitre trois, dans le livre 6, chapitre 3, livre 7, chapitres 49 et 50, 51, dans le livre de l’unité de l’église, dernier chapitre, dans le livre 3 de la doctrine chrétienne, chapitre 32, et ailleurs.
Je réponds que, à cause de ces textes, non seulement Brentius et Calvin, mais même quelques catholiques imaginent deux églises. Mais ce n’est que de l’imagination. Car ni les Écritures, ni saint Augustin n’ont gardé de souvenir de deux églises, mais d’une seule seulement. Il est certain que, dans le récit du troisième débat, quand les donatistes accusaient les catholiques de faire deux églises, une qui ne contient que les bons, et une autre qui contient des bons et des mauvais, les catholiques ont répondu qu’ils n’avaient jamais pensé à deux églises, mais pas en rêve. Mais ils distinguaient des parties et des époques. Des parties, parce que les bons et les mauvais appartiennent différemment à l’église, les bons étant la partie intérieure, et comme l’âme de l’église, et les pécheurs, comme la partie extérieure, et le corps de l’église. Et ils donnaient des exemples de l’homme intérieur et de l’homme extérieur, qui ne sont pas deux hommes, mais deux parties du même homme.
Ils distinguaient aussi des époques, l’église étant autre maintenant qu’elle sera après la résurrection. Car, actuellement, elle a des bons et des mauvais, et alors elle n’aura que des bons. Et ils donnaient comme exemple le Christ lui-même qui, bien qu’il ait toujours été le même, était, avant la résurrection, mortel et passible, et ensuite, immortel et impassible. Cette doctrine saint Augustin la confirme en plusieurs endroits, et l’explique par plusieurs comparaisons. Car, dans le livre 7 contre les donatistes, chapitre 51, il dit que les bons sont dans la maison de Dieu qui est l’église de façon à être eux-mêmes la maison, qui est construite de pierres vivantes; et que les mauvais sont dans la même maison, mais cependant comme n’étant pas eux-mêmes la maison. Et, dans le livre sur l’unité de l’église, dernier chapitre, il dit que les mauvais sont séparés de l’âme de l’Église, mais non du corps, ce qui veut dire qu’ils appartiennent à « l’homme extérieur » de l’Église, mais non à « l’intérieur. » Et, dans le livre 3 de la doctrine chrétienne (chapitre 32), il explique ce passage du cantique des cantiques : « Je suis noire mais belle, comme les tentes de Cédar, comme la peau de Salomon. » Notons qu’on ne dit pas qu’elle a été noire et qu’elle est belle, mais je suis noire et belle, parce que c’est une seule et même église, qui est tantôt noire comme les tentes de Cédar, à cause des pécheurs qui sont en elle, et tantôt belle à cause des peaux de Salomon, c’est-à-dire des bons qu’elle a en elle.
Le même saint Augustin (dans le traité 3 sur l’épitre de saint Jean), enseigne que les mauvais sont dans le corps de l’Église, « non comme des membres, mais comme des humeurs fétides qui demeurent dans la poitrine, lesquelles sont vraiment dans le corps, mais qui sont vraiment séparées des membres du corps ». Ces paroles nous permettent de comprendre que quand saint Augustin dit que les mauvais ne sont pas dans l’église, il faut comprendre qu’ils ne le sont pas comme le sont les bons, c’est-à-dire qu’ils ne le sont pas comme des membres vivants du corps. Mais tu objecteras que (dans le livre 3 du baptême, chapitre 18, et dans le livre 1, chapitres 32 et 22, dans le livre 6, chapitre 3, et dans le livre 7, chapitre 51), il enseigne que seuls les saints sont dans l’Église qui est fondée sur la pierre, et à qui sont données les clefs du royaume, et de laquelle il est dit : s’il n’écoute pas l’église, qu’il soit pour toi comme un païen ou publicain. Je réponds que saint Augustin ne voulait dire rien d’autre que tous les privilèges, qui sont concédés par Dieu à l’église universelle, l’ont été à cause des seuls saints, c’est-à-dire pour l’utilité et l’avantage de ceux qui obtiennent le salut éternel. Car le même saint Augustin répète souvent que même les mauvais chrétiens administrent validement les sacrements, et régénèrent donc les hommes, les délient et les lient etc. C’est pourquoi, (dans le traité 5 sur saint Jean) il compare les mauvais ministres à un tuyeau par lequel circule l’eau, et il ajoute que même s’ils n’en tirent aucun profit, il est quand même la cause que des herbes et des fleurs poussent. Il enseigne la même chose dans le livre contre Marmenianus, chapitres 10 et 11.
La neuvième objection est celle des magdebourgeois (centurie 1, livre 1, chapitre 4, colonne 171), où, à l’aide de textes de l’Écriture, ils prouvent qu’il y a deux églises, une des bons, et une des mauvais. Car si, (dans Matth 5) on distingue la justice des disciples de celle des pharisiens, les pieux des hypocrites (Matth 6), la troupe de ceux qui marchent par la voie étroite, de ceux qui vont par la voie large, une maison fondée sur le sable, et une maison fondée sur le roc, il apparait clairement que l’église des mauvais n’est pas l’église du Christ sainte et unique, car la vraie église ne contient que des bons. Je réponds qu’en aucun de ces passages, on ne distingue deux églises, mais seulement des qualités différentes de ceux qui sont dans la seule et même église. Car, dans Matthieu 13, on distingue des bons et des mauvais poissons. Mais les uns et les autres étaient dans le même filet qui est l’Église. Dans la même église, qui est constituée par la profession de la même foi, la communion des mêmes sacrements, il y en a qui marchent par la voie large des vices, d’autres par la voie étroite des vertus. Il y en a qui sont très pieux, d’autres hypocrites. Certains ont la justice pharisaïque, d’autres l’apostolique.
Ensuite, quelques-uns sont comme une maison fondée sur le roc, d’autres, comme une maison fondée sur le sable. Ces deux maisons ne représentent donc pas deux églises, à moins que nous voulions faire autant d’églises qu’il y a d’hommes. Voici ce que dit le Seigneur : « Tout homme qui écoute ces miennes paroles et les met en pratique, sera semblable au sage qui a construit sa maison sur la pierre. »
Dixième objection. Si l’Église est le corps du Christ, ne peuvent être ni parties ni membres de ce corps ceux dans lesquels le Christ n’opère rien. Car, dans les impies et les hypocrites, il n’opère rien. Ceux qui sont de cette sorte ne peuvent donc pas appartenir à l’Église du Christ. De même. Il faut absolument distinguer le royaume du Christ de celui du démon. Or, comme tous les impies appartiennent au royaume du démon, seuls les pieux appartiennent au royaume du Christ, qui est l’église. Je réponds qu’il n’est pas nécessaire que le Christ opère quelque chose dans chacun de ses membres, car il y a quelques membres qui sont morts et arides, et qui n’adhèrent aux autres que par une union externe. Et même si le royaume du Christ est différent de celui du démon, les mêmes hommes peuvent appartenir aux deux. Car ceux parmi les pécheurs qui persévèrent dans la foi catholique et la communion avec les autres fidèles, appartiennent au royaume du Christ, par leur profession de foi, et au royaume du démon par la perversité de leurs mœurs. Voilà pourquoi saint Augustin dit (psaume 47) que les impies qui sont dans l’église, sont à la fois des fils et des étrangers. Des fils, à cause de leur profession de foi, des étrangers, à cause de leur carence de vertus.
CHAPITRE 10
Les infidèles occultes
Il reste encore les infidèles occultes, c’est-à-dire qui n’ont ni vertu chrétienne, ni foi interne, mais qui, pendant un certain temps, professent extérieurement la foi chrétienne, et qui sont mêlés aux vrais fidèles dans la communion des sacrements. Ceux-là non seulement les confessionistes et les calvinistes enseignent qu’ils n’appartiennent en aucune façon à la vraie église, mais même quelques catholiques, comme Jean de Turrecramata (livre 4 sur l’église, p. 2, chapitre 20). Mais cet auteur semble n’ avoir dit rien d’autre que la foi est requise pour que quelqu’un soit uni d’une union interne avec le corps du Christ, qui est l’église, -- ce qui est vrai.
Mais nous, nous suivons la façon de parler du grand nombre des docteurs. Ils enseignent que ceux qui sont unis aux autres fidèles par la seule profession externe de foi, sont de vraies parties externes, et donc, des membres, même si ce sont des membres morts et arides du corps de l’Église. Voir Thomas Waldensem (tome 1, livre 2, chapitre 9, numéro 10, et chapitre 11, numéro 5), Jean Driedonem (livre 4 sur les écrits ecclésiastiques et les dogmes, chapitre 2, page 2), Pierre a Soto (dans la confession catholique qu’il opposa à la confession de Vittemberg, chapitre de l’église, et chapitre des conciles; et dans l’apologie pour la même confession, page chapitre 11.), le cardinal Hosius (lkvre 3, contre les prolélgomènes de Brentius), et Melchior Cano (livre 4 des lieux théologiques, chapitre ultime, à l’argument 12).
On peut d’abord démontrer cette sentence par les paroles suivantes de saint Jean (1 Jean 2) : « Et maintenant, plusieurs sont devenus des antichrist. Ils sont sortis de nous, mais ils n’étaient pas de nous, car s’ils avaient été de nous, ils seraient demeurés avec nous. » En ce passage, saint Jean parle des hérétiques qu’il appelle antichrist, et il dit que, avant de sortir, ils n’étaient pas vraiment de nous, c’est-à-dire qu’ils n’étaient pas catholiques par l’âme et la volonté, mais qu’ils étaient des hérétiques, des antichrist. Ils sont cependant sortis de nous, car même s’ils n’étaient parmi nous ni par l’âme ni par la volonté, ils étaient quand même parmi nous par la profession externe de la foi. Mais après qu’ils nous eurent quittés, et qu’ils s’établirent à part en un schisme ouvert, ils cessèrent d’être de nous de toutes les façons possibles. Et bien que saint Augustin applique parfois ces mots (pas de nous) à la prédestination, cependant, dans son commentaire de ce texte il y voit les hérétiques occultes : « Tous les hérétiques, tous les schismatiques sortirent de nous, c’est-à-dire sortent de l’Église. Mais ils ne seraient pas sortis s’ils avaient été des nôtres. Avant de sortir, ils n’étaient donc pas des nôtres, si avant qu’ils sortent ils n’étaient pas de nous. Car, plusieurs sont à l’intérieur qui ne sont pas sortis, et qui sont quand même des antichrist. »
Et plus bas : « Et ceux qui sont à l’intérieur sont surement dans le corps de notre seigneur Jésus-Christ, qui a encore besoin de soins, et dont la santé ne sera parfaite qu’à la résurrection des morts. Ils sont dans le corps du Christ comme des mauvaises humeurs. Quand elles sont vomies, le corps recouvre sa santé. De la même façon, quand les mauvais sortent, l’Église se relève. » Et il dit : » Quand il les vomit, et que le corps se redressa, c’est de moi que sont sorties ces humeurs, mais elles n’étaient pas de moi. Qu’est-ce donc : elles n’étaient pas de moi ? Elles n’ont pas été coupées de ma chair, mais elles oppressaient ma poitrine quand elles étaient à l’intérieur. » C’est de cette façon qu’il l’explique dans le livre 3 sur le baptême, chapitre 19, et dans le traité 61 sur saint Jean.
On démontre la même chose avec les témoignages des pères de l’Église. Ils enseignent à l’unanimité que ceux qui sont à l’extérieur de l’Église n’ont aucune juridiction, aucune autorité dans l’Église. Voir Cyprien (livre 1, épitre 6). Optatus (livre 1 contre Parminianum), saint Ambroise (livre 1, chapitre 2, sur la pénitence), saint Jérôme dans son dialogue contre les lucifériens. Saint dans l’enchridion (chapitre 65), Célestin pape (dans son épitre aux clercs de Constantinople, et dans une autre à Jean d’Antioche, que l’on trouve dans le tome 1 de concile d’Éphèse, chapitres 18, et 19.) Elles sont citées aussi par Nicolas 1 à l’empereur Michel. Et ce fait bien attesté pose clairement la question suivante : comment peut-on penser ou imaginer que celui qui a la juridiction soit tête de l’église sans être membre de l’église ? Car ne fut jamais tête qui ne fut jamais membre. Il est certain aussi, quoi qu’en pense l’un ou l’autre, qu’un hérétique occulte, fut-il pape ou évêque, ne perd ni sa juridiction ni sa dignité, ni son nom de tête dans l’église, tant qu’il ne se sépare pas lui-même publiquement de l’église, ou qu’il n’en est pas séparé, après avoir été convaincu d’hérésie. Voilà pourquoi Célestin et Nicolas, aux lieux cités, disent qu’un évêque hérétique, dès qu’il commence à prêcher son hérésie, ne peut lier ni délier personne; mais qu’avant qu’il commence à prêcher son hérésie publiquement, même s’il couvait déjà l’hérésie dans son cœur, il pouvait encore lier et délier. Ce qui est confirmé par le canon audivimus, 24, qu 1, où nous lisons : « S’il tirait de son cœur une nouvelle hérésie, dès qu’il commence à la prêcher, il ne peut plus condamner personne. » Ajoutons que si les hérétiques occultes ne pouvaient avoir aucune juridiction, seraient rendus incertains tous les actes qui dépendent de la juridiction, ce qui perturberait grandement l’église universelle. Si donc celui qui n’est pas dans l’église ne peut pas avoir d’autorité dans l’église, et si un hérétique occulte peut en avoir, et si de fait il en a, un hérétique occulte peut certainement être dans l’église.
On prouve la même chose avec Origène, Augustin et Grégoire.
Origène (homélie sur Josué) : « Même ici, à Jérusalem, c’est-à-dire dans l’Église, il y a des Jébuséens, qui sont pervertis dans la foi et les actions. » Il n’y a aucun doute qui parlait des hérétiques occultes, car, il ajoute tout de suite après : « Car, nous ne disons pas cela de ceux qui sont manifestement et ouvertement des criminels.. » Saint Augustin (livre 3, chapitre 19 sur le baptême) : « Les ennemis de cette charité fraternelle, qu’ils soient ouvertement à l’extérieur, ou qu’ils semblent être à l’intérieur, sont des pseudos chrétiens, et des antichrist, car, une fois découvertes leurs actions, ils sortent à l’extérieur de l’église. Mais même si les occasions font défaut, quand ils semblent être à l’intérieur, ils sont séparés de cette compagnie invisible de charité. » En disant des hérétiques occultes qu’ils paraissent être dans l’église, il ne veut pas dire qu’ils ne le sont pas réellement, mais pas de la façon dont ils le paraissent. Car ils semblent être unis aux autres membres par une union externe et interne, alors qu’ils ne le sont que par une union purement externe. Car, s’ils n’étaient en aucune façon réellement à l’intérieur, mais ne l’étaient qu’en apparence, ils ne sortiraient pas vraiment quand ils s’en vont ouvertement, mais sembleraient sortir. Or, saint Augustin dit que, que quand ils trouvent une occasion, ils sortent à l’extérieur de l’église. Et il ajout que, même avant de sortir, ils étaient séparés de la charité invisible, non de la communion externe de l’Église. C’est ainsi qu’on doit entendre aussi ce que dit saint Augustin au livre 4, chapitre 16, où il enseigne qu’on doit juger que les hérétiques occultes sont séparés, même s’ils ne sortent pas. Il parle, évidemment, de la séparation interne, non externe. Et pour, Augustin, ce n’est pas une chose propre aux hérétiques occultes de ne pas être dans le corps du Christ, cela vaut aussi pour tous les pécheurs, comme on le voit dans les lieux cités au chapitre précédent. Saint Augustin continue, au lieu cité : « Voilà pourquoi saint Jean a dit qu’ils étaient sortis de nous, mais qu’ils n’étaient pas des nôtres. Ce n’est pas parce que, en sortant, ils sont devenus étrangers, mais c’est parce qu’ils étaient étrangers qu’il a déclaré qu’ils sont sortis. » L’apôtre Paul dit aussi de ceux qui ont erré dans foi qu’ils étaient dans une grande maison. J’ai donc de bonnes raisons de penser qu’ils n’étaient pas encore sortis.
Même chose aux chapitres 4 et 10 : « Or, on appelle zizanie seulement ceux qui ont persévéré dans leur erreur jusqu’à la fin. À l’extérieur, il y a beaucoup de froment, et à l’intérieur, beaucoup de zizanie. » Le sens de ces paroles semble être celui-ci : à l’extérieur de l’Église, il y a beaucoup d’hérétiques manifestes qui se convertiront à la vraie foi. Et dans l’église elle-même, il y a de nombreux hérétiques occultes qui ne se convertiront jamais. Il dit la même chose dans le livre 1, chapitre 35 de la cité de Dieu : « Qu’elle se souvienne toujours que dans ses ennemis se cachent des citoyens futurs, car, de leur nombre , la cité de Dieu en a aussi qui lui sont associés dans la communion des sacrements. » Il faut observer là que, des ennemis qui sont en dehors de l’Église, saint Augustin dit qu’ils sont des citoyens futurs, parce qu’ils ne sont pas encore citoyens. Mais ils le seront en leur temps. Or, des ennemis qui se cachent dans l’Église, il ne dit pas qu’ils sont des ennemis futurs, mais présents, car ils sont dans la sainte église, même s’ils appartiennent au groupe des ennemis.
De plus, dans le traité 61, sur Jean, où nous lisons que, quand Judas sortit, Jésus fut troublé, il dit : « Par son trouble, le Seigneur a daigné nous faire comprendre qu’il est nécessaire de tolérer les faux frères, la zizanie du champ du Seigneur, jusqu’au temps de la moisson, pour que, quand une cause urgente exige une séparation avant la moisson, cela se fasse sans perturbation de l’église. Annonçant d’avance ce trouble des saints causé par les schismatiques et les hérétiques, quand un homme mauvais sortira de la masse du froment, dans laquelle il a été longtemps toléré, et qu’il sera abandonné par une séparation ouverte. Le seigneur s’est troublé non dans sa chair, mais dans son esprit. » Et, plus bas, il déclare comment Judas, qui était un des disciples du Seigneur, est le type des hérétiques : « Un par le nombre, non le mérite; un par l’espèce, non par la vertu. Par une association corporelle, non par un lien spirituel. Un compagnon par la proximité de la chair, non par l’unité du cœur. » Et plus bas : « Est-il vrai qu’il est de nous et qu’il n’est pas de nous ? Qu’il est de nous selon un aspect, et qu’il n’est pas de nous selon un autre. Selon la communion aux sacrements, il est de nous, mais selon la nature des crimes qui lui sont propres, il n’est pas de nous. » De même, dans le livre sur les choses faites avec Emericus, chapitre 1 : « Quelques-uns qui sont toujours donatistes de cœur, exhibent une présence toute corporelle. Ils sont à l’intérieur par la chair, et à l’extérieur par l’esprit. »
Ensuite, dans le livre sur l’enseignement aux illettrés, chapitre 17, il distingue trois genres de chrétiens, les hérétiques occultes, les mauvais catholiques et les bons catholiques. « Il y en a qui veulent être chrétiens pour plaire aux hommes de qui ils attendent de grands avantages, ou parce qu’ils ne veulent pas offenser ceux qu’ils craignent. Mais ceux-là sont réprouvés, même si l’église les porte pendant un certain temps, comme un champ la zizanie, jusqu’au temps de la moisson. S’ils ne se corrigent pas, et ne commencent pas à être chrétiens pour obtenir le repos éternel, ils seront séparés à la fin. Et qu’ils n’aillent pas s’imaginer qu’ils peuvent être dans l’arche avec le peuple de Dieu, car ils ne seront pas engrangés avec le blé, mais ils sont destinés au feu futur. Il y en a d’autres qui sont meilleurs par l’espérance, mais qui n’ont pas un péril moins grand, ceux qui craignent déjà Dieu, ne se moquent pas du nom chrétien, et n’entrent pas dans la maison de Dieu en hypocrites, mais attendent dans cette vie la félicité. » Tu vois que les premiers de ces deux sortes d’hommes ne craignent pas Dieu, se moquent du nom chrétien, entrent en hypocrites dans l’église, mais sont pourtant à l’intérieur et y demeurent, et sont comptés parmi les chrétiens, jusqu’à ce qu’ils soient séparés de l’église par une dissension publique. Saint Grégoire (livre 13, morale, chapitre 4), expliquant ces versets de Job 16 : « mes rides témoignent contre moi » : « Que faut-il entendre par rides, si ce n’est la duplicité. Dans la sainte église, ces rides sont ceux qui vivent une double vie, qui proclament ouvertement leur foi, mais la renient par leurs œuvres. En temps de paix, se rendant compte que cette foi est honorée par les puissants de ce monde. Ils font semblant d’être croyants. Mais quand une tempête soudaine d’adversités frappe la sainte église, ils montrent tout de suite ce qu’ils cachaient dans leur âme perfide. » Et plus bas : « Mais parce qu’elle garde dans le sein de la foi plusieurs réprouvés, quand éclatera le temps de la persécution, elle aura à supporter comme ennemis ceux qu’elle semblait nourrir auparavant des paroles de la prédication. Qu’il dise donc que mes rides témoignent contre moi, c’est-à-dire ceux qui m’accusent en me suivant, eux qui placés dans mon corps par leur duplicité, n’enlèvent pas la malice qui est en eux. » Et plus bas : « Même en temps de paix, l’église souffre des fausses paroles, du fait qu’il y en a en elle beaucoup qui n’ont pas foi dans les promesses de la vie éternelle, et qui ont le front de se dire fidèles. Mais quand le temps de la malice sévira, celui qui, par crainte, se refuse à contredire, se montrera au grand jour, et s’opposera ouvertement et publiquement aux paroles de la vraie foi. »
Quatrièmement. On le prouve par la raison. Une comparaison avec le corps humain nous persuadera peut-être. Car, l’église est semblable à un corps humain, comme l’enseigne saint Paul aux Romains (12), et 1 Cor 12. Dans le corps humain, nous voyons des genres nombreux et variés de parties, de façon à ce que certaines vivent et sentent, d’autres vivent mais ne sentent pas, d’autres ne vivent ni ne sentent, come tout chacun le sait. Il n’y a rien donc qui empêche que, dans l’église, il y en ait qui aient la foi et la charité, d’autres la foi seulement, et d’autres qui n’ont même pas la foi, mais seulement l’union externe. Ensuite, si ceux qui sont privés de la foi ne sont pas dans l’église, et ne peuvent pas y être, il n’y aura plus, entre nous et les hérétiques, de question sur la visibilité de l’église; vaines donc tant de débats célèbres d’érudits, qui continuent encore à se produire. Car tous ceux qui ont écrit jusqu’ici reprochent aux luthériens et aux calvinistes de faire une église invisible. On n’aura plus d’autre question à se poser. Les luthériens et les calvinistes admettent certains signes visibles, comme la prédication de la parole de Dieu, l’administration des sacrements, et enseignent constamment que là où on aperçoit ces signes, là se trouve la véritable église du Christ. Mais parce qu’ils veulent que seuls les justes et les pieux appartiennent à la vraie église, personne ne peut savoir avec certitude quels sont les vrais justes et les vrais pieux, parmi les si nombreux qui paraissent justes et pieux à l’extérieur, alors qu’il est certain qu’un bon nombre ne sont que des hypocrites et des faux frères. Voilà pourquoi les nôtres ont raison de conclure que c’est une église invisible qu’ils font. De plus, pour les luthériens et les calvinistes, la justice consiste dans la seule foi. C’est comme s’ils disaient que l’église est une assemblée de justes et de pieux, qu’elle est la congrégation des vrais croyants. Qui donc ne voit pas que nous sommes tout à fait d’accord avec eux quand nous excluons de l’église ceux qui n’ont pas la vraie foi dans leur cœur?