Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 99)
Optatus (dans le livre 1 contre Parménien) dit, en parlant des schismatiques : « Après avoir déserté la mère catholique, comme vous avez fait, les fils impies sortent en courant et se séparent. Amputés, par l’envie, de la racine de la mère de l’Église, ils se transforment en rebelles errants. » Et, au livre 2, il compare les schismatiques à des branches séparées de l’arbre, à des ruisseaux séparés de la source, à des rayons séparés du soleil. Fulgence (sur la foi, à Pierre, chapitres 38 et 39) : « Tiens très fortement, ne doute en aucune façon que non seulement les païens, mais même les Juifs, les hérétiques et les schismatiques qui finiront la vie présente en dehors de l’église, iront au feu éternel. » Enseignent aussi la même doctrine Thomas Waldensis (tome 1, livre 2, chapitre 9), Jean Driedo (livre 4 sur les Écritures et les dogmes ecclésiastiques), et d’autres plus récents. On le prouve par cette dernière raison.
Car, c’est de la nature de l’église qu’elle soit une union des membres entre eux et avec leur tête. Cette union, le schisme l’enlève, quand quelqu’un se sépare de la tête et des autres membres. Que cette unité, essentielle à l’église, consiste dans l’union des membres entre eux et avec la tête, on le prouve ainsi. Car, on trouve diverses sortes d’unité dans l’Église, La première est l’unité en raison du principe, qui est le Dieu appelant (Jean 6 : « personne ne peut venir à moi si mon Père ne l’attire »). La seconde, en raison de la fin dernière, ce qui est signifiée en Matthieu 20, par ce denier unique promis à tous les ouvriers. La troisième, en raison des mêmes moyens, c’est-à-dire, la foi, les sacrements, les commandements, selon ce texte de saint Paul (Éphésiens 4) : « une foi, un baptême. » La quatrième, en raison du même Esprit Saint, par lequel l’Église universelle est gouvernée comme par un recteur externe séparé ( 1 Corn 12) : « Il y a une division des grâces, mais le même Esprit ». La cinquième, en raison de la tête, qui est un recteur conjoint interne. Car, toute l’église obéit au même Christ, et à son vicaire.
Éphésiens 1 : « Il a donné une tête à toute son église. »
Et saint Jean : pais mes brebis. La sixième, en raison de la connexion des membres entre eux, et surtout avec la tête, qui est le membre principal. Romains 12 : « Nous sommes un seuls corps, et nous sommes chacun membres les uns des autres. »
Or, entre ces unités, celles qui font tout particulièrement que l’Église est une, ce sont les deux dernières. Car, par la première, l’Église n’est pas une, mais d’un. Par la deuxième elle est plus vers un, qu’une. Par la troisième, elle n’est pas une, mais plutôt par un. Par la quatrième, elle est plutôt sous l’un qu’une. Mais par la cinquième et la sixième, elle est proprement une, c’est-à-dire un corps, un peuple, une société. Or, le schisme s’oppose à ces deux dernières unités. Car, il y a un schisme quand un membre ne veut plus être membre du corps, ni être sous sa tête. En agissant ainsi, il enlève l’unité essentielle, et l’église elle-même. Le schismatique n’est donc pas de l’Église. Mais on objecte à cela que l’Église est une congrégation de catholiques, comme le pape Nicolas l’a définit (dans la consécration, dist 1, canon de l’église) : « les schismatiques sont catholiques, ils sont donc de l’Église. » Je réponds d’abord que, même s’ils ont la foi catholique, les schismatiques ne peuvent pas être appelés catholiques, à moins que cette foi, ils la professent dans l’église catholique, comme le montrent saint Augustin, et Optatus, dans les citations déjà données. En second lieu, je dis que la définition donnée par le pape Nicolas, n’est pas complète; et que son intention n’était pas de définir l’église, mais seulement d’exclure de l’église les hérétiques. Comme le pape Innocent l’a fait aussi quand il dit que l’Église « est la congrégation des fidèles » (chapitre fermement, la sainte trinité et la foi catholique).
En second lieu, on objecte que les schismatiques, même s’ils ne veulent pas se soumettre au pape, veulent se soumettre au Christ, tête suprême de l’église; et que, même s’ils ne veulent pas communier avec cette église qui est sur terre, ils veulent quand même communier à l’église qui est dans le ciel, laquelle est la meilleure part de l’Église. Ils n’enlèvent donc pas l’unité de l’Église, et ne sont pas tout à fait en dehors de l’église. Et on confirme cet argument par un semblable. Car, même si quelqu’un ne voulait pas demeurer sous son évêque particulier, ni communiquer avec l’église particulière, qui est sous son évêque, il peut vouloir être sous le pontife romain, et communiquer avec l’église universelle. Comment pourrait-on dire qu’ un tel est en dehors de l’Église ?
Je réponds que personne ne peut, même s’il le voulait, se soumettre au Christ et communier avec l’église céleste, s’il n’est pas soumis au pontife, et ne communie pas avec toute l’église militante. Car, le Christ a dit (Luc 10) : « Celui qui vous écoute, m’écoute » Et de plus, comme le Christ est la tête suprême quant à l’influx intérieur, puisque c’est lui qui insuffle dans ses membres le sentiment et le mouvement, c’est-à-dire la foi et la charité; dans l’église militante, c’est le pape qui est la tête suprême quant à l’influx extérieur de la doctrine de la foi et des sacrements. L’église triomphante est donc unie avec l’église militante, ou plutôt elle ne forme qu’une seule église avec elle. Et, en conséquence, personne ne peut vouloir se séparer de l’une sans se séparer de l’autre.
Je réponds à sa confirmation que celui qui se sépare de l’église et d’un évêque particulier, se sépare nécessairement de l’église et de l’évêque universel, à moins qu’il ne se sépare d’une église ou d’un évêque hérétiques ou schismatiques. Saint Cyprien a donc raison de dire (livre 4, lettre 9) : « C’est en vain que ceux qui n’étant pas en paix avec leurs évêques, se vantent d’être en communion avec l’église, qui est une et catholique, qui ni n’est ni morcelée, ni divisée, mais qui est un tout organique, unifié par la colle des prêtres agencés ensemble. »
CHAPITRE 6
Les excommuniés
Que les excommuniés ne sont pas dans l’église, l’enseignent le catéchisme romain, dans l’explication du symbole, Thomas Waldensis (l livre 2, chapitre 9 de la doctrine de foi antique), Jean de Turrecremata (livre 1, chapitre 3, sommes de l’église), Jean Driedo (livre 4, chapitre 2, par 2 sur l’écriture et les dogmes ecclésiastiques), et quelques autres. On le prouve d’abord par ce passage de Matth 18 : «S’il n’écoute pas l’église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain. » Selon les commentaires de tous, le Seigneur parle là des excommuniés. » Or, les païens ne sont pas de l’église. De même ce passage de saint Paul (1 Cor, 5) : « Pourquoi ne vous êtes-vous pas affligés au point d’enlever de votre assemblée celui qui a fait cela ? » Et plus bas : « Ne savez-vous pas qu’un petit peu de ferment corrompt toute la masse ? » De même « Enlevez le mal de chez vous ! » Par toutes ces paroles, saint Paul explique ce qu’est l’excommunication. Car il a obligé d’excommunier celui qui avait couché avec la femme de son père. Deuxièmement. On le prouve avec l’aide du droit canon. Le canon canonica , 11, q. 3) : « Suivant les canons institués, et les exemples des saints pères, par l’autorité de Dieu et le jugement du Saint-Esprit, nous éliminons les violateurs des églises de Dieu du sein de la sainte mère de l’église et de la compagnie de toute la chrétienté. »
En troisième lieu, à l’aide des pères de l’église. Eusèbe (livre 5, chapitre 24 de son histoire de l’église), racontant comment le pape Victor avait excommunié tous les asiatiques, écrit : « Il envoie des lettres par lesquelles il les sépare tous ensemble de l’alliance ecclésiastique. » Et, plus bas, il ajoute : « Irénée dit à Victor, par manière de reproche, qu’il ne faisait pas bien de couper de l’unité du corps de si nombreuses et de si grandes églises de Dieu. » Épiphane (hérésie 42, qui est celle de Marcion), parlant de Marcion qui, avant d’avoir été hérétique, avait été un promoteur de la virginité, et qui avait quand même corrompu une femme qui avait voué la virginité perpétuelle, et qui fut, pour cela, excommunié par son père, écrit : « Il a été éjecté de l’église par son propre père. Car son père était illustre par son excellente piété, et il persévérait dans la foi en vivant honnêtement dans le ministère épiscopal. » Saint Hilaire (chapitre 18) dans son commentaire de : « qu’il soit pour toi comme un païen », dit que Dieu a agi envers son peuple comme le Christ nous enjoint d’agir. Car, d’abord il a resserré les rangs de son peuple, et de lui seul, quand il apparut aux Juifs avec majesté sur le mont Sinaï. Ensuite, il s’adjoignit deux témoins, c’est-à-dire la loi et les prophètes. De plus, il l’a dit à l’église, c’est-à-dire il a envoyé le Christ, le chef suprême de l’Église, qui prêcherait aux Juifs. Enfin, comme ils n’écoutaient pas le chef de l’église, il les a négligés et abandonnés comme des païens et des publicains ». Par ces paroles, il montre que devenir un païen et un publicain, --ce qui se fait par l’excommunication—c’es être rejeté du peuple de Dieu, ne plus être gouverné par une providence divine toute particulière, par laquelle il gouverne l’église.
Saint Jean Chrysostome et Theophylactus, dans leurs commentaires de ce passage, expliquent qu’être dit païen et publicain c’est être expulsé de l’église. Saint Jérôme (dans le chapitre 3 à Tite), écrit que les autres pécheurs sont chassés de l’église par l’excommunication, mais que les hérétiques et les schismatiques sortent d’eux même de l’église. Saint Augustin (dans son livre sur l’unité de l’église, chapitre ultime) dit que par l’excommunication, on sépare la brebis malade des brebis saines, pour qu’elle ne contamine pas les autres. Saint Augustin cite aussi cette sentence (11 q,.3, canon omnis) : « Tout chrétien qui est excommunié par les prêtres, est livré à Satan. Comment ? Car le diable est en dehors de l’église comme le Christ est dans l’Église. » Saint Anselme (chapitre 5, 1 aux corinth) dit, lui aussi, qu’être livré à Satan c’est être expulsé de l’église par l’excommunication.
On le prouve, enfin, par la raison. D’abord, par l’excommunication, les hommes sont privés des rapports spirituels que les hommes d’église ont entre eux, comme l’enseigne Tertullien (apologie, chapitre 39); et ils ne sont donc plus dans l’assemblée des fidèles. Car, qu’est-ce que priver un citoyen de sa ville si ce n’est le priver de toutes les sortes de relations qui existent entre les hommes d’une même cité ? Ensuite, l’excommunication, tient, dans l’église, la place que la peine de mort tenait dans l’ancien testament, et dans les républiques temporelles. Saint Augustin enseigne que le « tu enlèveras le mal de chez toi », (Deutéronome 24) correspond au : « tu enlèveras le mal de chez vous », de saint Paul (1 Corinth 5). Troisièmement. Parmi les peines que l’Église peut infliger, il n’y en a pas de plus grande que l’excommunication. Car, être chassé de l’église est une peine plus lourde que toutes celles que peuvent subir ceux qui demeurent dans l’église. Quatrièmement. On ne peut lancer une excommunication que sur les contumaces et les incorrigibles, comme l’enseigne saint Augustin (dans la vraie religion, chapitre 6.) Et c’est ce que tous les théologiens déduisent de Matthieu 18 : « S’il n’écoute pas l’église, qu’il soit pour toi comme un païen ou un publicain. » L’excommunication est donc une éjection de l’église, Car, si l’excommunication était une peine qui n’allait pas jusqu’à l’éjection, on s’en servirait parfois contre les homicides, les adultères, et d’autres criminels, même non contumaces. Ajoutons que quand on absout les excommuniés, on dit : « Je te rends à l’unité de l’église et à la communion des membres. » Ce qui signifie clairement que l’excommunié est séparé de l’unité de l’Église.
Mais on objecte qu’un excommunié peut retenir le baptême, la profession de foi, et la soumission aux prélats légitimes, et être donc ami de Dieu. Et s’il a été injustement excommunié, il peut, tout excommunié qu’il est, faire pénitence, et avoir les trois choses (dont nous avons parlé plus haut) avant d’être absous. Il sera donc dans l’église tout en étant excommunié. Je réponds qu’un tel est dans l’église en esprit, ou en désir, ce qui suffit pour le salut, mais qu’il ne l’est pas corporellement, ou dans la communication externe, ce qui fait qu’un homme est proprement dans l’église visible, qui est sur la terre. Saint Augustin (dans son livre sur la vraie religion, chapitre 6), écrit : « La divine providence permet souvent que même des bons hommes soient expulsés de l’assemblée chrétienne. Quand ils supportent très patiemment ce déshonneur et cette injustice pour la paix de l’Église, sans rien innover qui soit hérétique ou schismatique, ils enseigneront aux hommes avec quelle affection, avec quelle sincérité de charité il faut servir Dieu. Le père qui voit ce qui est secret couronne ceux-là dans le secret. »
Ils objectent, en second lieu, que saint Augustin (dans son livre contre les donatistes, chapitre 20) dit : « Car, nous ne séparons pas du peuple de Dieu ceux que, en les dégradant ou en les excommuniant, nous réduisons à un lieu plus humble, pour les punir. » Je réponds que ce passage a été corrompu, et qu’on doit le lire ainsi : « Et quand le bien de la paix et de la tranquillité de l’église ne nous permet pas de faire cela nous ne négligeons pas pour autant l’église. Mais, nous tolérons ce que nous ne voulons pas, pour pouvoir parvenir à ce que nous voulons, en nous servant de la prudence du précepte du Seigneur, de peur que, si nous voulons avant le temps arracher la zizanie, nous arrachions en même temps le froment. » Mais, supposons que le texte n’a pas été corrompu. On pourrait répondre que, dans ce passage, par peuple de Dieu on n’entend pas la seule église militante, mais la multitude de tous ceux qui doivent être sauvés (les élus), qu’ils soient dans l’église, ou qu’ils puissent l’être. Car, par l’excommunication, les pasteurs n’entendent pas séparer les hommes du nombre des élus (de ceux qui doivent être sauvés), mais plutôt à chercher à assurer leur salut par la punition.
Troisièmement. L’excommunication est une médecine spirituelle instituée dans l’intérêt de ceux qui sont excommuniés. C’est ce qui fait dire à l’apôtre (2 thess) : « Si quelqu’un n’obéit pas à notre parole exprimée par la lettre, prenez-en note, et ne communiquez pas avec lui, pour sa plus grande confusion. Ne le considérez pas comme un ennemi, mais corrigez-le comme un frère. » Je réponds que même si l’excommunication sépare un homme de l’église, elle n’enlève pas à celui qui a été expulsé la capacité de revenir à l’église, s’il veut faire pénitence. L’église, par l’excommunication, sépare quelqu’un de son corps, mais pour son plus grand bien, parce qu’elle espère que la honte lui donnera l’humilité, et que l’ humilité l’ incorporera de nouveau à l’église.
CHAPITRE 7
Les prédestinés
Que non seulement les prédestinés, mais aussi les réprouvés peuvent appartenir à l’église, contrairement à ce qu’enseignent Wiclif, Hus et Calvin, on le prouve, d’abord, par des paroles très claires du Seigneur. Car, en Matthieu 3, il compare l’église à un terrain ; « Il nettoiera son aire, et engrangera le froment dans son fenil, et il brûlera la paille dans un feu inextinguible. » Par le nom d’aire, on ne peut entendre que l’église, dans laquelle, cependant, se trouve de la paille, qui ne représente surement pas les élus, puisqu’elle sera brulée dans un feu inextinguible. De même, dans Matthieu 13, on donne comme comparaison, des filets jetés dans la mer, remplis de poissons de toutes sortes, dont quelques-uns, qui n’étaient surement pas des prédestinés, sont jetés dans la fournaise ardente. De même, en Matthieu 12, on présente l’image d’un festin de noces, où entrèrent les bons et les mauvais, et où sont projetés dans les ténèbres extérieures ceux qui n’avaient pas la robe nuptiale. Et le Seigneur conclut par ces mots : « Il y a beaucoup d’appelés, et peu d’élus. » C’est-à-dire que beaucoup sont dans l’église, qui est une convocation ou l’assemblée des appelés, sans faire partie des élus. De même, en Matthieu 25, le Seigneur présente la comparaison de dix vierges, dont cinq étaient prudentes. Les vierges prudentes entreront au jour du jugement dans la salle des noces avec l’époux, mais les cinq écervelées seront exclues. Au même endroit, est présentée la comparaison d’un troupeau, dans lequel sont des brebis et des béliers. Selon l’explication même du Seigneur, les brebis représentent les élus, et les béliers les réprouvés. Saint Paul (1 Cor 5) ordonne de chasser de l’église un inceste, mais il ne pouvait ni ne voulait faire d’un élu un réprouvé.
Car, il l’a expulsé pour qu’après s’être humilié, il retourne, et soit sauvé au jour du Seigneur, comme il est dit au même endroit. De même (2 Timothée 2) : « Dans une grande maison, il y a des vases en or, en argent, en bois, et en terre, quelques-uns pour la gloire, d’autres pour le déshonneur. » Il n’y a aucune raison de douter que les vases faits pour la gloire ne soient les élus, et les autres les réprouvés, même s’ils sont dans la même maison.
On confirme cela par saint Cyprien (livre 3, épitre 3, et livre 4, épitre 2). Il enseigne ouvertement que dans la même église il y a du blé, et de la zizanie, et qu’il est certain que la zizanie sera brulée, et que les vases de bois seront déshonorés. On lit la même chose chez saint Augustin (traité 45 sur Jean) : « Selon la prescience et la prédestination, combien de brebis à l’extérieur, et combien de réprouvés à l’intérieur ! » Il dit là que beaucoup de prédestinés sont à l’extérieur de l’église, et beaucoup de réprouvés à l’intérieur. Il répète la même chose dans son livre 2 contre Cresconium (chapitre 34). Se présentent, en plus, des exemples de Paul et de Judas. Car, Jean Hus disait que Paul avait toujours été de l’église, et que Judas ne l’avait jamais été. Paul lui-même (1 Tim 1, Galates 11, Cor 15) affirme avoir persécuté l’église du Christ, et Luc affirme la même chose de lui (Actes 9). Je demande donc : cette église que Saul persécutait, était-elle, oui ou non, la vraie église de Dieu ? Si c’était la vraie, il fut donc un temps où saint Paul n’était pas membre de la vraie église. Car comment aurait-il pu être de l’église qu’il persécutait de toutes ses forces ? Si ce n’était pas la vraie, saint Paul et saint Luc mentent donc quand ils l’appellent l’église de Dieu tout court. Voilà pourquoi saint Augustin (sermon de la conversion de saint Paul) enseigne correctement que même s’il avait été prédestiné, saint Paul a été un loup avant d’être un agneau. Et saint Jean Chrysostome (homélie 6 sur Timothée 2) dit que saint Paul a été un vase de terre, qui a été transformé en or, et que Judas a été un vase d’or transformé en terre. Or, Judas était un réprouvé (actes des apôtres 1) qui a fait partie, pendant un certain temps, de la vraie église. Car, comme il est dit, au même endroit, Judas fut un des douze apôtres, et il a été appelé évêque par le prophète David (psaume 108), choses qui ne peuvent pas être vraies s’il n’était pas dans l’église. Voilà pourquoi saint Augustin (psaume 3) dit que Judas a été un fils du Christ qui a persécuté son parent, comme Absalon a persécuté David. Et, dans le livre de l’unité de l’église, chapitre 13, il dit : « Judas fut dans l’église où se trouvaient les autres apôtres. »
Se présente aussi un raisonnement. Si la prédestination à elle seule fait qu’un homme est dans l’église, il s’ensuit que, s’ils ont été prédestinés, les turcs, les juifs, les hérétiques et les autres impies sont de l’Église, et des membres vivants du Christ. Et que, au contraire, les saints et les pieux baptisés ne sont pas de l’Église, s’ils n’ont pas été prédestinés, ni ne sont des membres vivants du corps du Christ. L’une et l’autre affirmation sont archifausses, et contraires à l’Écriture. Car, que les non baptisés et les hérétiques ne sont pas dans l’église, nous l’avons montré plus haut. Que les impies ne sont pas des membres vivants de l’église, c’est saint Paul qui le dit (Rom 8) : « Celui qui n’a pas l’esprit du Christ, n’est pas à lui. », c’est-à-dire un de ses membres. Que les impies n’aient pas l’esprit du Christ, mais l’esprit du diable, on le voit par leurs œuvres, car ils ne sont pas patients et chastes (toutes les œuvres de l’esprit) etc, mais adultères, homicides, blasphémateurs, qui sont les œuvres de la chair (Galates 6). Au contraire, que tous les hommes baptisés pieux sont membres du Christ, saint Paul l’enseigne (1 Cor 12) : « Nous avons tous été baptisés par un seul Esprit en un seul corps. » Et Galates 3 : « Car vous êtes tous fils de Dieu par la foi dans le Christ Jésus. » Et pourtant, il n’est pas croyable que tous ces Galates et tous ces Corinthiens aient été prédestinés.
Ensuite, saint Augustin dans son épitre à Dardanum : « Dans le corps du Christ, comme dans la vigne fertile du temple de Dieu qu’est l’église, des hommes sont nés non par les oeuvres de la justice qu’ils ont faites, mais en renaissant par la grâce, ils sont transportés des grabats de la ruine au sommet de l’édifice. » Et, dans le livre 2 contre Cresconium : « Loin de nous l’idée qu’ils puissent franchir les limites du jardin fermé, dont le gardien ne peut pas erre. Mais s’ils avouent leurs péchés, et s’ils se corrigent, alors ils entrent, alors ils sont purifiés, alors ils sont comptés parmi les arbres du jardin fermé, et les membres de l’unique colombe. »
On le prouve enfin par les inconvénients. Car, si seuls les prédestinés étaient de l’église, toutes choses seraient incertaines, car personne ne connaitrait ses frères, et les pasteurs ne connaitraient pas leurs ouailles, ni ne seraient connus d’elles. Comme personne ne sait quels sont ceux qui sont prédestinés, personne non plus ne saurait quelles sont les véritables écritures, les vrais sacrements, la vraie foi. Car, toutes ces choses dépendent du témoignage de la vraie église. Mais, ils objectent à cela d’abord le cantique des cantiques (4) : « Jardin fermé, fontaine scellée, puits d’eau vivante. », choses, qui, sans aucun doute, sont dites de l’église. Mais, saint Augustin applique tout cela aux seuls élus (livre 5, chapitre 27, le baptême). Je réponds que l’Écriture, par une figure de style, attribue souvent au tout ce qui ne convient qu’à une partie. En Matthieu 27, on dit des larrons qui étaient crucifiés avec Jésus qu’ils avaient blasphémé contre lui, alors qu’un seul (Luc 13) avait blasphémé. Saint Paul (Philippiens 2) : « Tous recherchent leur propre intérêt. » Et pourtant plusieurs n’étaient pas tels parmi les nombreux saints qui vivaient alors, comme, par exemple, le diacre Philippe. Je dis, ensuite, que ce qui est dit dans le cantique des cantiques, ne se rapporte pas nécessairement à l’église. Certains textes se rapportent à la sainte vierge, d’autres à l’église, d’autres, et c’est ce qui est le plus probable, à une âme parfaite.
Car, dans le chapitre 6 il est dit : « Soixante sont les reines, quatre-vingt les concubines, et innombrables les adolescentes. Mais unique est ma colombe, ma parfaite, elle est la seule de sa mère, son élue. » En ce lieu, si, par l’unique épouse tu entends l’église, qu’entendras-tu par reines, concubines et adolescentes, qui sont toutes chéries et aimées par l’époux ? Par mère, donc, on entend l’église, par reines, concubines et adolescentes, les âmes imparfaites, mais fidèles et bonnes. Car, il est dit au chapitre 1 : « À cause de quoi les adolescentes t’ont aimé. » Et par la colombe unique, parfaite, l’épouse et la colombe, l’âme parfaite. C’est dans ce sens qu’il est dit aussi (chapitre 2) : « Comme le lys parmi les épines, ainsi est mon amie parmi les filles. » Si par amie tu entends l’église, qu’entendras-tu par les autres filles ? L’assemblée des infidèles ? Absolument pas. On parle donc de l’âme parfaite, qui demeure dans le même jardin de l’église, parmi des femmes pécheresses. Saint Augustin (dans son épitre 48), écrit : « On les appelle épines à cause de la méchanceté de leurs mœurs; on les appelle filles à cause de leur participation commune aux sacrements. »
Le deuxième argument. L’arche de Noé fut une image de l’Église, comme l’enseigne saint Augustin (livre 5 du baptême, chapitre ultime). Or, dans l’arche ne furent que ceux qui ont été sauvés du déluge. Dans l’église, il n’y a donc que les prédestinés. Je réponds que les comparaisons ne s’appliquent pas en tout point. Autrement, tout baptisé serait aussi prédestiné, parce que saint Pierre (1 Pierre 3) compare le baptême avec l’arche de Noé. Et non seulement les bons, mais les mauvais aussi seraient sauvés, parce que dans l’arche ont été sauvés les animaux purs et impurs. L’arche se rapporte à l’église en ce que, en dehors de l’arche nul ne pouvait être sauvé, comme en dehors de l’église nul ne peut être sauvé, comme saint Augustin l’explique au livre cité, saint Cyprien (dans son livre sur l’unité de l’Église), et saint Jérôme (dans son épitre à Damase sur les trois hypostases). Et il n’y a pas à chercher d’autre image.
Troisième argument. Le Christ n’est la tête que de l’église qu’il sauvera, et qu’il exhibera dans la gloire, au jour du jugement, n’ayant ni ride, ni tache, comme il est dit dans Ephésiens 5. Or, seul les prédestinés seront sauvés et glorifiés. Donc, seuls les prédestinés appartiennent à l’église du Christ. Je réponds que quand on dit que le Christ n’est la tête que de cette église qu’il sauvera, ce « son église » peut signifier cette partie de l’Église qu’il sauvera, et alors la proposition est fausse. Car, il est la tête de tout son corps, même si certains membres cesseront d’être membres, et périront éternellement. Ce « son église » peut aussi signifier toute l’église en tant qu’elle se distingue des autres assemblées d’infidèles, et alors la proposition est vraie. Car, parce que quelques membres de cette église ne se sauveront pas, il ne s’ensuit pas que le Christ ne sauve pas son église dont il est la tête.
Quatrième argument. Le corps mystique ressemble à un vrai corps. Or, le vrai corps entier du Christ, avec toutes ses parties, est sauvé et glorieux. Donc le corps mystique doit être sauvé dans tous ses membres et parties. Je réponds d’abord que toute comparaison cloche. J’ajoute que comme le vrai corps du Christ est sain et sauf, et glorieux dans toutes ses parties formelles, mais non dans toutes ses parties matérielles, car les parties matérielles changeaient, comme on le constante en nous; de la même façon le corps mystique sera sauvé dans ses parties principales, qui sont les prophètes, les apôtres, les pasteurs, les docteurs etc. Car, de toutes les sortes d’hommes quelques-uns seront sauvés, non cependant toutes les parties matérielles que sont les hommes individuels. Cinquième argument. L’Église est un seul troupeau (Jean 10). Les brebis ne sont que des prédestinés, comme saint Augustin l’enseigne (au traité 45), là où sont séparées les brebis des béliers. Et Jésus (Jean 10) : « Mes brebis écoutent ma voix. » Mais il arrive aussi de temps en temps que les brebis signifient autant les mauvais que les bons qui sont dans l’église, comme au dernier chapitre de l’évangile de saint Jean : « Pais mes brebis. » Et au psaume 73 : « Ta fureur s’est irritée sur tous tes pâturages. » Et Ézéchiel (34).
On y décrit toutes les brebis de Dieu. Les unes sont grasses, d’autre maigres. Il y en a qui sont saines et d’autres malades etc.
Si on prend le mot brebis dans ce sens, l’argument perd toute sa force. Et nous répondons à la seconde que dans un bercail il n’y a pas seulement des brebis, mais aussi des béliers, comme l’indique Matthieu (25). Car, en ce passage, on sépare les brebis des béliers, alors qu’auparavant ils étaient ensemble dans le même bercail. Le bercail (ovile) tire son nom du mot brebis (oves), car, même s’il ne contient pas que des brebis, la plus grande partie en est. Semblablement, on appelle Rome une cité, même s’il s’y trouve un grand nombre de non citoyens.
Le sixième argument. Jésus a dit en saint Jean 10 : « J’ai d’autre brebis qui ne sont pas de ce bercail ». Et en Jean 11 : « Jésus avait à mourir pour les Gentils. Mais, pas seulement pour la gentilité. Pour réunir en un seul corps les fils de Dieu qui étaient dispersés. » Dans ces passages, on donne le nom de prédestinés aux brebis et aux fils de Dieu, même quand ils étaient plongés dans les erreurs des païens, parce que les prédestinés sont toujours de l’église. De même 2 Timothée 2 : « Le Seigneur connait ceux qui sont siens. » Et en 1 Jean 2 : « Ils sont sortis de nous, mais ils n’étaient pas des nôtres, car s’ils avaient été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous. » Donc, même avant qu’ils sortent, ils n’étaient pas des nôtres, mais faisaient semblant de l’être. Et on le confirme par un texte de saint Augustin (livre sur la réprima de et la grâce, chapitre 9) où, en commentant ce passage, il dit : « Certains fils de Dieu, à cause d’une grâce reçue pour un temps, sont considérés comme étant de nous, mais ne sont cependant pas de Dieu. » Et plus bas : « Ils sont sortis de nous, mais ils n’étaient pas de nous, c’est-à-dire que quand ils vivaient parmi nous, ils n’étaient pas des nôtres. De même, ils n’étaient pas des fils, même quand ils paraissaient l’être par leur profession et leur nom de fils. » Et plus bas : « Parce qu’ils n’ont pas eu la persévérance, à la façon de ceux qui ne sont pas de vrais disciples du Christ, ils n’ont pas été non plus de vrais fils de Dieu, même quand ils semblaient l’être, et qu’ils étaient appelés ainsi. » De plus (dans le livre 3 de la doctrine chrétienne, chapitre 32), réfutant Triconius qui avait appelé le corps mystique du Christ, l’église, un corps bipartite, il dit : « Ce n’est pas ainsi qu’il doit être appelé, car il n’est pas vraiment le corps du Seigneur celui qui ne sera pas avec lui pendant toute l’éternité »
Je réponds que pour expliquer comme il faut ces textes, il faut faire deux distinctions. La première, un homme peut être appelé brebis du Christ, fils, membre de deux façons. Une, selon la prédestination; une autre selon la justice présente. Cette distinction, on la trouve chez saint Paul (Romains 8), où il dit : « Celui qui n’a pas l’esprit du Christ, n’est pas un des siens. » Et, cependant en 2 Timothée 2, il dit au sujet des prédestinés : « Le Seigneur connait ceux qui sont siens. » Le même peut donc être membre du Christ, et ne pas l’être. Il sera son membre s’il est prédestiné; et il ne le sera pas, si, à tel moment de sa vie, il n’a pas son esprit. Saint Augustin enseigne la même chose (livre 4, chapitre 3, sur le baptême) : « Selon la préscience, plusieurs qui sont ouvertement en dehors, et qu’on appelle hérétiques, sont meilleurs que plusieurs bons catholiques. » Et (au traité 45 sur saint Jean), il écrit : « Selon la préscience ou la prédestination, combien de brebis à l’extérieur ! Combien de loups à l’intérieur ! » Voyez des choses semblables dans le bien de la persévérance (chapitre de la réprimande et de la grâce, chapitre 9).
La différence qu’il y a entre brebis et brebis est que celles qui sont brebis, fils ou membres seulement selon la prédestination, ne le sont pas en acte, mais en puissance seulement. La prédestination, en effet, ne place rien dans l’homme, car elle est un acte qui demeure en Dieu seul. Or, ceux qui sont tels selon la justice présente, le sont actuellement et au sens fort du terme, car ils sont vraiment comme on les appelle. C’est ce qu’enseigne saint Augustin (traité 45 sur saint Jean) : « Qu’ai-je donc dit quand je me suis exclamé : comme elles sont nombreuses les brebis à l’extérieur ! Combien de luxurieux seront chastes ! Combien de blasphémateurs croiront dans le Christ ! Maintenant ils entendent une autre voix, ils suivent d’autres ! Semblablement, combien de ceux qui louent maintenant à l’intérieur deviendront des blasphémateurs ! Combien de chastes deviendront des adultères ! Combien tomberont parmi ceux qui se tiennent debout présentement ! Ils ne sont pas des brebis, si nous parlons de la prédestination ». Vois comment en disant que ceux qui sont luxurieux maintenant seront chastes demain, il dit aussi que ceux qui sont à l’extérieur seront dedans. Et cette distinction répond suffisamment aux textes allégués. Car, on dit là que certains sont des brebis et des fils, alors qu’ils n’étaient pas encore dans l’église, parce qu’ils étaient tels selon la prédestination, et qu’Ils l’étaient en puissance, et non acte ou au sens fort du terme.
Pour une raison semblable, quand saint Paul dit (2 Timothée 2) : « Le Seigneur connait les siens », on parle de ceux qui sont tels par la prédestination, non de toute l’église. Car, au même endroit, il ajoute : « dans une grande maison, il y a des vases d’or, d’argent, de bois et de terre. » Et semblablement, on dit qu’ils sont réprouvés ceux qui sont sortis de l’église, qu’ils n’ont pas été des nôtres, parce qu’ils ne l’ont pas été selon la prédestination, même s’ils l’ont été selon la participation aux sacrements avec la communauté. Comment doit-on entendre ce qu’a dit l’auteur d’un ouvrage imparfait (dans l’homélie 21 sur Matthieu), où il affirme que celui qui tombe ne fut jamais un chrétien ? Selon la prédestination.
L’autre distinction est la suivante. On peut dire de quelqu’un qu’il est vrai fils de Dieu ou un membre du corps du Chris de deux façons. La première, selon la vérité de l’essence ou de la forme.
L’autre, selon la vérité de la fin, ou de la permanence, comme disent certains. Selon la vérité de l’essence, est fils de Dieu celui qui a la charité (1 Jean 4) : « Tout homme qui aime est de Dieu ». Et, semblablement, par la vérité de l’essence, il est membre du Christ celui qui vit du même Esprit (1 Corinth 12) : « Par un même esprit, vous avez tous été baptisés dans un seul corps. » Mais, par la vérité de la fin est dit fils de Dieu celui qui obtient l’héritage. Celui qui n’obtient pas l’héritage semble être un fils, mais il n’en est pas un. Car, la fin de la filiation est l’héritage. « Car, s’il est fils il est héritier par Dieu. (Galates 4) » De même, est membre par la vérité de la fin celui qui sera sauvé, car c’est pour cela que le Christ s’est uni à son église, comme un corps à sa tête, pour la sauver, comme saint Paul le dit aux Éphésiens (4). En conséquence, celui qui est en état de grâce mais qui n’est pas prédestiné, est un vrai fils, et un membre selon la vérité de l’essence. Mais, selon la vérité de la fin, il n’est ni membre ni fils, Inversement, celui qui n’est pas en état de grâce, mais qui est prédestiné n’est ni membre ni fils, selon la vérité de l’essence, mais il est l’un et l’autre selon la vérité de la fin. À la première vérité se rapporte ce texte : « Celui qui conserve sa parole, c’est vraiment en lui que la charité de Dieu est parfaite. » À la deuxième se rapporte cet autre texte (Jean 8) : « Si vous demeurez dans ma parole, vous serez vraiment de mes disciples. »
Après ces précisions, il est facile de comprendre les paroles de saint Augustin qui disent que les justes non prédestinés ne sont ni de vrais fils, ni de vrais membres. Car, il parle de la vérité de l’essence, non de celle de la fin. Il s’explique lui-même en d’autres endroits. Par exemple, au livre de la réprimande et de la grâce (chapitre 9), après avoir dit que les gens honnêtes non prédestinés, ne sont pas de vrais fils, il ajoute : « Non parce qu’ils ont simulé la justice, mais parce qu’ils ne demeurèrent pas en elle. » Et (au livre 3 de la doctrine chrétienne, chapitre 32), expliquant pourquoi il a dit que n’appartenaient pas vraiment au corps du Christ ceux qui ne seront pas avec lui éternellement, il écrit : « Ils sont maintenant en un seul, mais ils ne le seront pas toujours. Car c’est ce serviteur que décrit l’évangile, dont se séparera le maître à son retour, et qu’il joindra aux hypocrites. »
CHAPITRE 8
Ceux qui ne sont pas parfaits
Que, contrairement à la sentence des pélagiens et des anabaptistes, les non parfaits peuvent être dans l’Église, il est facile de le prouver. Car, s’ils n’étaient pas dans l’Église ceux qui ont une imperfection quelconque, il n’y aurait jamais eu d’église, il n’y en aurait pas aujourd’hui, ni non plus dans le futur, sur cette terre. Car, à l’exception du Christ et de la sainte Vierge, qui, à eux seuls, ne font pas l’église, il n’y a jamais eu personne, si saint soit-il dans cette vie, qui n’ait pas commis de péché véniel, qui n’enlève pas la justice et qui ne fait pas de l’homme un ennemi de Dieu, comme les pélagiens le pensaient. C’est ce qu’attestent les divines Écritures. Le psaume 31 : « Tu as remis l’impiété de mon péché, à cause de quoi te priera tout saint en temps opportun. » Que signifie le « à cause de quoi » si ce n’est à cause de la rémission du péché. Il est donc saint, et il a quand même quelque chose à se faire pardonner. (3 Rois 8) « Il n’y a pas d’homme qui ne pèche pas. » Proverbe 24 : « Le juste tombe sept fois par jour, et se relève. » Ecclésiast 7 : « Il n’y a pas d’homme juste sur la terre, qui fasse le bien et qui ne pèche pas. » En Matth 6. Tous sont obligés de dire : « Pardonnez-nous offenses ». Jacques 3 : « Nous offensons Dieu, nous tous, en beaucoup de choses. » 1 Jean 1 : « Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous trompons, et la vérité n’est pas en nous. » Ces témoignages sont tellement clairs qu’ils n’ont besoin d’aucune explication.
Le concile de Milet l’atteste aussi (canons 7 et 8), où il est défini que les justes ne disent pas « pardonnez-nous nos péchés » seulement par humilité, mais en toute vérité, et non seulement pour les autres, mais aussi pour eux. Les anciens pères de l’Église disent la même chose. Saint Cyprien, dans son sermon sur l’aumône : « Celui qui dit qu’il n’a pas commis de faute est soit orgueilleux ou stupide. » Saint Grégoire de Naziance (discours 2 contre Julien) : « Être absolument sans péché c’est quelque chose qui est au-dessus de la nature humaine que Dieu a créée. » Saint Ambroise (sermon 16 sur le psaume 118) : « Un juste ne peut pas nier que personne n’est sans péché. » Saint Jean Chrysostome (sur le psaume39) : « L’Église universelle n’est pas composée de parfaits. Elle a aussi ceux qui s’adonnent à leurs aises et aux choses sordides. » Saint Jérôme (livre 2 contre les pélagiens) : « Je concède qu’ils soient justes, mais je n’accepte pas qu’ils soient sans aucun péché. » Et presque dans tout le livre 3, il prouve la même chose, même s’il admet qu’un homme peut, pendant un court laps de temps, être sans aucun péché, mais pas longtemps. Saint Augustin (au livre de l’esprit et de la lettre, dernier chapitre) enseigne qu’il est possible à un homme, par un privilège singulier de Dieu, de vivre sans aucun péché. Mais, en fait, il n’y a personne qui vive ainsi, ou qui a vécu ainsi, sauf Jésus-Christ. Il dit la même chose (dans le livre sur la nature et sur la grâce (chapitre 16), où il excepte, toutefois, la sainte Vierge. Et (dans les épitres 89 et 95, dans tout le livre de la justice parfaite, et dans le livre 1, chapitre 14, contre les deux épitres de Pélage) : « Aucun ministre ne pourrait être licitement ordonné dans l’église si l’apôtre avait dit : si quelqu’un est sans péché, là où il a dit : si quelqu’un est sans crime, ou s’il avait dit ceux qui n’ont pas de péchés, là où il a dit : ceux qui n’ont pas de crimes. Car, je dirais que, dans cette vie, personne ne peut être sans péché. » Saint Grégoire (livre 1 sur la morale de Job, chapitre 9) : « Dans cette vie il est permis à plusieurs d’être sans crime, mais sans péché, à personne. »
Il y a beaucoup d’arguments pour prouver le contraire. Mais tous n’ont pas à être réfutés. Or, que quelqu’un puisse traverser cette vie sans péché, c’est une chose impossible. Ceux qu’on met de l’avant pour démontrer que par n’importe lequel péché on per la justice, ou que l’homme peut vivre sans commettre aucun péché d’aucune sorte, n’ont pas besoin maintenant de réfutation, puisque plus tard nous montrerons que, dans l’église, il y a les meilleurs et les pires. Un exemple tiré des cantiques : « Tu es toute belle mon amie, et il n’y a pas de tache en toi », et un autre des Éphésiens (5) : « Pour qu’il se présente à lui-même une église glorieuse sans tache ni ride. » Ce passage le concile de Tolède 6 l’a appliqué à l’église catholique de ce temps, expliquant que c’est par la confession de la foi qu’elle est sans tache ni ride. Je réponds à la première objection que cela s’applique soit à l’église par rapport à une partie seulement, c’est-à-dire les âmes justes, soit à l’âme parfaite, (ce qui me plait davantage). On dit, en effet, que l’âme juste est toute belle, ou par hyperbole, parce qu’elle est familière aux amants, ou parce qu’une âme juste et parfaite n’est pas entachée de péchés mortels, qu’elle évite les véniels, en autant que le peut la fragilité humaine. Surtout si elle met tout son soin à effacer tout de suite les péchés qu’elle commet. Même si ce n’est pas être totalement immaculé, ça l’est quand même selon la condition humaine, comme l’explique saint Augustin dans la perfection de la justice. Personne, dans cette vie, n’est totalement parfait, et pourtant l’Écriture donne à beaucoup le nom de parfaits, qui étaient tels en tenant compte de la condition humaine (Genèse 6) : « Noé fut un homme juste et parfait. » Saint Paul (Philippiens 3) : « Nous tous qui sommes parfaits, mettons-nous bien cela dans la tête. » On appelle même immaculés ceux qui ont surement commis des péchés véniels : « Et je serai immaculé avec lui » (psaume 118). « Heureux les immaculés dans la voie » (Ephésiens 1) : « Il nous a élus en lui-même pour que nous soyons saints et immaculés dans la vérité. »
À la deuxième je réponds qu’on peut entendre ce passage de l’Église, non pas telle qu’elle est maintenant, mais comme elle sera après la résurrection, comme l’expliquent saint Jérôme (chapitre 31 de Jérémie, vers la fin), saint Augustin (livre de la perfection de la justice, et ailleurs), sain Bernard (sermon 3 sur la fête de tous les saints). Le concile de Tolède n’enseigne rien de contraire. Car même si le concile a appliqué ce texte à l’église de son temps, il n’a pas défini qu’il fallait l’entendre dans ce sens. Je dis ensuite qu’il est probable que l’Apôtre parle de l’église de ce temps, mais que, par synecdoque, il applique à toute l’Église ce qui ne convient vraiment qu’à une partie. Car, ceux qui, maintenant, sont justes dans l’église, sont glorieux par la beauté de la grâce, qui est la gloire par anticipation et préparation, comme saint Paul l’avait expliqué avant. Ils sont sans rides parce qu’ils ont été renouvelés par le baptême, et qu’après avoir rejeté le vieil homme, ils ont revêtu l’homme nouveau. Car les rides sont des signes de vieillesse. En plus du concile de Tolède, saint Jean Chrysostome, saint Jérôme, et Théophylactus commentent ce texte dans ce sens.
CHAPITRE 9
Les grands pécheurs
Dans l’unique et vraie église de Jésus Christ, on trouve non seulement des imparfaits, mais aussi de grands pécheurs, non seulement occultes, mais manifestes, contre l’erreur des novatiens, des donatistes, et des confessionistes. On le prouve d’abord par les paraboles de l’aire, du filet, du banquet de noces, des dix vierges, et du bercail, déjà citées. C’est par ces paraboles que les catholiques confondirent autrefois les donatistes, qui demeurèrent bouche bée, comme le rapporte saint Augustin. De plus, il y a d’autres passages aussi convaincants, comme celui de Matthieu 18 : « Si ton frère pèche contre toi, reprends-le…..Dis-le à l’église, et s’il n’écoute pas l’Église qu’il soit pour toi comme un païen ou un publicain. » On ne peut pas nier que c’est à la vraie église que cette sentence s’applique, car, c’est de son église que parle le Christ. Et il s’avère, que, dans cette église, se trouvent des pécheurs, et des pécheurs tels que la correction fraternelle ne les convertit pas, même avec le témoignage de deux témoins. Mais ils demeurent quand même dans cette église tant qu’ils n’en ont pas été chassés par la sentence d’un prélat. De même Matthieu
23. Au sujet des mauvais supérieurs, le Seigneur nous ordonne de faire ce qu’ils disent, mais non ce qu’ils font. Et, au chapitre 24, il décrit un mauvais serviteur qui frappe les autres serviteurs, qui s’empiffre et qui s’enivre avec les ivrognes, et il dit : « Son maître viendra à un jour qu’il n’aura pas prévu. Il le congédiera, et le placera avec les hypocrites. » C’est des préposés de l’Église du Christ qu’il s’agit ici, comme l’enseignent saint Hilaire, saint Jérôme, saint Jean Chrysostome, et d’autres commentateurs de ce passage. De même (dans l’épitre 1 aux Corinthiens, chapitre 1), saint Paul dit qu’il écrit à l’église de Dieu qui est à Corinthe. Et, il ajoute un peu après : « On m’a fait connaitre qu’il y a des dissensions parmi vous. » Et, au chapitre 5 : « On entend dire que parmi vous on trouve de la fornication, et une fornication telle qu’on ne la trouve pas parmi les païens : quelqu’un a pour épouse la femme de son père. » Que diront-ils de ce passage ? Que ce n’est pas la vraie église? Que celle que l’apôtre appelle l’église de Dieu ne l’est pas vraiment ? Que ce ne fut pas un grand pécheur, ou pas un pécheur public ? L’apôtre lui-même le dit. Qu’il n’était pas dans l’Église ? Or, l’apôtre ordonne qu’on expulse de tels hommes par l’excommunication : « Qu’il soit enlevé de parmi vous. »