Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 102)
Troisièmement, nous sommes obligés sous peine d’anathème, de croire tout ce que l’Église enseigne, comme on le voit en Matth 18 : « S’il n’écoute pas l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen ou un publicain. » Tous les conciles disent anathème à ceux qui n’adhèrent pas aux décrets de l’Église. Ce serait une grande iniquité d’obliger, sous peine grave, de croire à des choses incertaines ou fausses. Calvin répond que la raison pour laquelle il a ordonné d’écouter l’église, c’est parce qu’il savait qu’elle n’enseignerait jamais rien qui se trouve en dehors de la parole de Dieu. Mais, au contraire, (en omettant les nombreuses choses que j’ai dites dans la dispute sur les traditions), la vraie église enseigne que l’épitre aux Romains est la parole de Dieu, que l’épitre aux Laodicéniens n’est pas la parole de Dieu. Et il en est de même des évangiles de Marc et de Nicodème. Et on peut dire la même chose d’enseignements qui n’ont jamais été écrits. Ce n’est donc pas vrai que l’église n’enseigne rien en dehors de la parole écrite. Quatrièmement. Que l’Église soit sainte, le symbole des apôtres l’enseigne. Or, cette sainteté consiste proprement dans la profession des dogmes. Donc, la profession chrétienne ne contient que ce qui est saint, c’est-à-dire vrai par rapport à la doctrine de la foi, et juste, par rapport aux préceptes moraux. C’est en cela surtout qu’elle excelle sur toutes les professions des philosophes, des païens, des Juifs et des hérétiques. Tous ont des dogmes faux mêlés aux vrais.
Cinquièmement. Si la sentence de Calvin était vraie, la plus grande partie des dogmes de foi pourrait être remise en doute. Car, il y a plusieurs choses de foi qui ne sont pas absolument nécessaires au salut. C’est une bonne chose de croire que les histoires de l’Ancien Testament et les évangiles du nouveau, comme ceux de Marc et de Luc, sont des écrits canoniques, et même des écritures divines. Mais, ce n’est pas absolument nécessaire au salut, car, sans cette foi, plusieurs ont été sauvés, avant que les Écritures n’aient été écrites, et même après, au temps du nouveau testament, plusieurs nations barbares, dont parle saint Irénée (livre 3, chapire 4). C’est une chose absurde, et que Calvin n’admettrait pas, qu’on puisse douter des Écritures. Ce n’est donc pas vrai que l’Église ne puisse errer que dans les choses qui sont nécessaires au salut.
On le prouve enfin avec les Pères de l’église, qui, comme nous l’avons démontré dans la question du juge des controverses, réfèrent tout le monde à l’église dans toutes les questions de foi, ce qu’ils ne feraient certainement pas, s’ils pensaient qu’elle peut se tromper. Tertullien (livre de la prescription) : « Toutes les églises qui ont erré, le Saint-Esprit n’a regardé aucune d’entre elles. »
Saint Augustin ( 1 contre Cresconium, c. 33) : « La vérité des Écritures est tenue par nous quand nous faisons ce qui a plu à l’église universelle, que l’autorité des Écritures recommande, de façon à ce que comme la sainte Écriture ne peut pas errer, tout homme qui craint de faillir à cause de l’obscurité d’une question, consulte l’église , que sans ambiguïté l’Écriture démontre. »
Et, dans l’épitre 118 : « Disputer contre ce que pense l’église universelle, c’est à ce qu’il dit, une infamie d’une grande insolence. » Et même que l’église, dans ses représentants, ne puisse pas errer, on le prouve ainsi. Si tous les évêques erraient, toute l’église errait, parce que le peuple est tenu de suivre ses pasteurs, comme l’a dit le Seigneur en Luc 10 : « Qui vous écoute m’écoute », et en matth 23 : « Faites ce qu’ils vous disent. » On le prouve aussi par l’épitre du concile d’Éphèse à Nestorius, où est forcé Nestorius, s’il veut satisfaire à l’Église, de confirmer par serment qu’il pense ce que pensent là-dessus les évêques d’Orient et d’Occident. Et même par saint Augustin qui, (dans le livre 1 du baptême, chapitre 18), donne à un décret d’un concile général le nom de consentement de l’église universelle. Et, avec raison, car l’Église n’enseigne ou ne décerne quelque chose que par des pasteurs, comme chaque corps par sa tête. Voilà pourquoi, même dans 3 Rois 8, toute l’église d’Israël est appelée congrégation de saints, et d’anciens. Et saint Jean Chrysostome explique ainsi ce passage de saint Matth : « Dis-le à l’église, c’est-à-dire au prélat. » Mais nous avons parlé de cela plus longuement dans les chapitres sur les conciles.
CHAPITRE 15
On réfute les arguments des promoteurs de l’église invisible
Il nous reste à détruire les arguments de nos adversaires. Voici par quels arguments ils prouvent que l’église est invisible. Saint Jérôme 31 : « Je donnerai ma loi dans leurs cœurs, je serai Dieu pour eux, et ils seront pour moi un peuple. » Dieu distingue là l’église de l’ancien testament de celle du nouveau, la première étant une congrégation externe, et ayant, pour cela, des lois écrites sur des tables de pierre externes. La seconde fut celle d’un peuple intérieur qui, à cause de cela, avait sa loi écrite dans son cœur. On voit la même chose en Luc 17 : « Le royaume de Dieu ne vient pas avec ostentation; et ils ne diront pas : le voici, ou voici l’église. Car, le royaume de Dieu est à l’intérieur de vous. » Et Jean 4 : « L’heure viendra, et elle est déjà là, quand les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. » L’église du nouveau testament ne consiste donc pas dans un signe extérieur, ni n’est liée par des lieux, et des cérémonies corporelles.
2018 02 15 23h07 fin 2018 02 18 17h09 début
Hébreux 12 : « Car vous n’avez accédé ni à une montagne escaladable, ni à un feu accessible, mais au mont Sion, et à la cité du Dieu vivant. » Il compare ici à la synagogue du mont Sinaï, visible et tangible, à l’Église du mon Sinaï spirituel. De même 1 Pierre 2 : « Et ils sont, eux, comme des pierres vivantes d’une maison spirituelle, un sacerdoce saint, offrant des hosties spirituelles à Dieu. » Cette maison c’est l’église. Enfin, l’existence de l’église est un article de foi. On ne la voit donc pas, mais on y croit.
Je réponds à la première partie de l’objection. Jérémie ne compare pas l’église avec la synagogue, mais le nouveau testament avec l’ancien. Le nouveau testament est d’abord et avant tout la charité, qui est une loi écrite dans le cœur; l’ancien testament a été d’abord et avant tout une loi extérieure, ou une loi écrite sur la pierre. Cela est vrai. Mais, il ne s’ensuit pas que l’Église du nouveau testament soit invisible. Comme le corps de n’importe lequel animal est visible, mais a plusieurs organes à l’intérieur que nous ne voyons pas, comme le cœur, le foie, les esprits vitaux, de la même façon l’Église visible a plusieurs parties invisibles, comme la foi, l’espérance et la charité. Et bien que ces parties invisibles soient nécessaires à l’église, et seulement à elle, elles ne le sont pas dans toutes les parties. C’est comme pour le sens. Même s’il est nécessaire à l’animal, et seulement à l’animal, il n’est cependant pas présent dans toutes les parties.
À la deuxième je dis que par royaume de dieu (en Luc 17), il faut entendre ou la grâce, par laquelle Dieu règne maintenant dans le cœur des hommes, comme l’explique Theophylactus, ou le Christ lui-même, comme l’enseigne Bède le vénérable. Car, le Christ parle, en ce passage, de ses deux avènements. Les pharisiens lui avaient demandé : « Quand viendra le royaume de Dieu ? », c’est-à-dire le royaume du Messie. Le Seigneur leur a répondu que le Messie était déjà venu, et qu’il viendra de nouveau au jour du jugement. Au sujet du premier avènement, il dit : « Le royaume de Dieu ne vient pas avec ostentation, car le royaume de Dieu est à l’intérieur de vous. » Ce qui veut dire que le Messie est déjà venu, qu’il est présent. Au sujet du second, il ajoute : « Et on vous dira : il est ici, il est là. Ne sortez pas. Car comme un éclair dans le ciel sera l’avènement du fils de l’homme. »
À la troisième partie, je dis qu’on enseigne là que le culte principal de l’église sera intérieur. Mais on ne peut pas déduire de cela que l’église sera invisible, comme nous l’avons déjà dit. Il ne s’ensuit pas non plus qu’il faille rejeter tout culte extérieur, et détruire les temples externes. En ce passage, ce n’est pas tant du lieu de prière que parle le Seigneur que de la façon de prier, et du rite. Car, s’il avait voulu dire que les vrais adorateurs n’adoreront Dieu ni à Jérusalem ni sur le mont Garizim, il aurait dit une fausseté. Car, il est avéré que, après avoir reçu le Saint-Esprit, Pierre et Jean sont montés au temple de Jérusalem à l’heure neuvième de la prière, comme on le lit dans les actes des apôtres, 3. Il est avéré aussi qu’il y a toujours eu en Palestine des chrétiens qui ont adoré Dieu à Jérusalem et sur le mont Garizim, et partout où cela leur convenait. Le sens est donc que ce n’est ni sur ce mont, ni à Jérusalem que vous adorerez le Père, c’est-à-dire ni dans le rite des samaritains, ni dans le rite des Juifs, mais dans le rite des Chrétiens. Ce rite consiste à adorer le Père en esprit et en vérité. Ce qu’on peut entendre de deux façons.
Saint Jean Chrysostome, saint Cyrille et Euthymius opposent le « en esprit » aux cérémonies des Juifs, en tant qu’elles étaient corporelles. Et le « en vérité » aux mêmes cérémonies en tant que figures et ombres des choses futures. Théophylacte, saint Thomas et Cajetan opposent le « en esprit » au rituel des Juifs qui portait surtout sur des choses externes et corporelles; et le « en vérité » au rituel des samaritains, qui était faux et erroné. Ils adoraient, eux, simultanément le vrai Dieu et les faux Dieux. Voilà pourquoi le Seigneur dit que le rite du peuple chrétien sera principalement spirituel, et en même vrai et pur de toute erreur, même si un rite spirituel n’exclut pas des cérémonies corporelles, dans la mesure où elles servent à promouvoir un culte spirituel. À la quatrième, je dis avec saint Jean Chrysostome, saint Thomas, et Theophylactus et d’autres, que par le mont spirituel et la cité du Dieu vivant l’Apôtre n’entend pas l’église militante, mais triomphante, qui est composée d’esprits bienheureux. Car, il compare la synagogue avec l’Église, et il dit que les hommes de l’ancien testament ont accédé au mont Sinaï corporel, ont vu Dieu en quelque façon, par des images corporelles; mais que les hommes du nouveau testament ne sont pas montés réellement, mais dans l’espérance, vers le mont Sion spirituel, c’est-à-dire à la gloire des bienheureux, où l’on voit Dieu face à face.
Voilà pourquoi on a ajouté : « Et le nombre de milliers d’anges, et les esprits des justes et des parfaits. »
À la cinquième, je réponds qu’on peut dire, de deux façons, que quelque chose est spirituel. Une première, selon la substance, quand on parle (Éphèse 6) d’esprits mauvais dans le ciel. Une deuxième, selon l’ordination à l’Esprit, car on oriente quelque chose en direction de l’Esprit, ou l’esprit est dominé par cette chose. C’est ainsi que Paul (1 Cor 2) parle d’homme spirituel, et (1 Cor 15), de corps spirituel. Et, en 1 Pierre 2, sont appelées hosties spirituelles toutes les bonnes œuvres, les aumônes et les jeûnes. Quand Pierre dit que l’église est une maison spirituelle, il entend le mot dans le deuxième sens. Car, il veut que l’église ne soit pas seulement une maison formée de bois et de pierres, mais d’hommes consacrés à Dieu. À la sixième, on peut dire que dans le symbole, on ne trouve pas seulement je crois dans l’église, mais « dans la sainte église. » Or, sans doute possible, la sainteté de l’Église est invisible. Mais on s’exprimerait mieux en disant que, dans l’Église, il y a quelque chose que l’on voit, et quelque chose qui n’est perçu que par la foi. Car, nous voyons l’assemblée des hommes qui est l’église, mais que cette assemblée soit la vraie église du Christ, nous ne le voyons pas, mais nous le croyons. Car la vraie église du Christ est celle qui professe la foi du Christ. Nous le croyons cela, d’une foi ferme et très certaine. Mais autre est croire, autre est voir. Bien plus, ce « croire » est défini par l’Apôtre un argument de choses non apparentes.
Pour mieux nous faire comprendre, il faut noter que toute sentence sur la foi nait soit de deux propositions de foi, et alors la conclusion est évidente, ou de l’une qui est de foi et d’une autre qui n’est qu’ évidente, et la conclusion est alors en partie évidente, et en partie non évidente. Comme la conclusion suivante : Les hommes qui professent maintenant la foi, sous le pontife romain, sont l’église du Christ. Car, cette conclusion provient du syllogisme : l’église du Christ est une assemblée d’hommes professant la foi du Christ, sous la conduite des pasteurs légitimes. Or, ceux qui, maintenant, sont soumis au souverain pontife, sont cette assemblée. Donc, ils sont l’église du Christ. Dans ce syllogisme, la majeure est de foi, et donc non évidente; et la mineure est évidente, car nous n’avons rien mis dans la mineure qui ne soit pas perceptible par les yeux ou par les oreilles. On est donc en droit de conclure que la conclusion est en partie évidente, et en partie non évidente. Ensuite, la chose elle-même ou (pour parler comme les logiciens), ce « non complexe » duquel est prédiquée la raison ou la définition, est quelque chose de visible. Et le « complexe », ou la connexion du prédicat avec son sujet, n’est tenu que par la seule foi. Il ne manque pas d’exemples qui illustrent cela. Cet homme qui est le Christ, Fils de Dieu, les apôtres le voyaient, mais qu’il était le Christ, le Fils de Dieu, ils ne le voyaient pas, ils le croyaient. Voilà pourquoi il a été dit à Thomas, en Jean 20 : « Tu crois parce que tu m’as vu. » Et, dans le symbole, nous disons : « Je crois en un seul baptême », c’est-à-dire dans l’aspersion de l’eau, et l’expression des paroles. Car, nous ne voyons pas, mais nous croyons que cette aspersion et que cette formule sont le baptême du Christ, un sacrement.
CHAPITRE 16
On réfute les arguments dont se servent les adversaires pour prouver que l’église peut faire défaut.
Que l’Église peut faire défaut et qu’elle a déjà fait défaut, ils le prouvent par les arguments suivants. D’abord, au commencement du monde, toute l’Église ne consistait que dans Adam et Ève. Or, l’un et l’autre perdirent la foi, et renièrent Dieu, comme l’attestent la Genèse (3) et les pères de l’église, comme saint Ambroise (livre sur le paradis, chapitre 6), saint Augustin (enchiridion, chapitre 45), et Prospère (au livre de la grâce de Dieu, avant le milieu). Deuxièmement. Au temps de Moïse, toute l’église a apostasié. Car, c’est le grand prêtre Aaron qui a proposé qu’on adore un veau; et c’est tout le peuple qui a crié : « Voici ton Dieu, Israël. » (Exode 32). Troisièmement. Au temps d’Élie, toute l’église visible est disparue. Car (3 Rois 19), Élie a dit : « Je suis resté seul. Et le Seigneur lui a répondu : je m’en suis réservé sept mille en Israël qui n’ont pas fléchi le genou devant Baal » Il ne fait aucun doute qu’ils étaient occultes puisque Élie ne les connaissait pas. Quatrièmement, par Isaïe :
« Le bœuf connait son maître, et l’âne la crèche de son Seigneur. Mais Israël ne me connait pas. De la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, il n’y a rien en eux de sain. » Et Jérémie 2 : « Ils sont confus les hommes de la maison d’Israël, leurs rois, leurs princes, leurs prêtres, et leurs prophètes. Ils disent au bois : tu es mon père. Pourquoi voulez-vous entrer avec moi en procès ? Tous, vous m’avez abandonné, dit le Seigneur. » Et en paral 15 : « Ils passeront plusieurs jours, en Israël, sans le Dieu vrai, sans prêtre, sans docteur et sans loi. »
Cinquièmement, il a été prédit que cette église visible cessera (Daniel 9) : « Manqueront l’hostie et le sacrifice. » Saint Luc 18 : « Quand le Fils de l’homme viendra, penses-tu qu’il trouvera de la foi sur la terre ? » Et (2 Thess 2) : « À moins que ne vienne l’apostasie d’abord, et ne soit révélé l’homme du péché. » Voilà pourquoi Calvin pense qu’il a été dit ce que nous lisons dans Jérémie 7 : « Ne vous confiez pas dans les paroles des menteurs qui disent : le temple du Seigneur, le temple du Seigneur ». Comme les anciens Juifs ne crurent pas aux prophètes qui prêchaient la désolation, parce qu’ils avaient le temple de Dieu et les cérémonies externes, de la même façon nous nous glorifions d’avoir des temples anciens, les successions d’évêques, la foi apostolique, et, pendant ce temps là, nous ne faisons pas attention aux Écritures qui nous prédisent ouvertement la désolation.
Sixièmement. Le concile de Bâle déposa Eugène comme hérétique, et tous ses adhérents, et élut Félix. Et, à la fin du concile, ce même Eugène retourna au siège apostolique sans élection canonique. Et c’est de lui que sont nés toux ceux qui, par après, furent papes, cardinaux et évêques. À partir de ce moment, au moins, l’église qui adhère au souverain pontife n’a pas été la vraie église. Comme il n’y avait plus d’église visible, il s’ensuit forcément que l’église avait péri. Dans son institution, Calvin place cet argument en dernier, comme étant très fort. Et il ajoute ces paroles : « Il est nécessaire qu’ils soient ici pris en faute. Qu’ils définissent donc une autre église, ou qu’ils soient tous considérés par nous comme schismatiques ! » Septièmement. Ils présentent des textes des pères de l’église, et d’abord, le livre de saint Hilaire contre Auxence, vers la fin : « L’amour des murs vous séduit vainement, vous vénérez l’église de Dieu dans des toits et dans des édifices, vous inscrivez y le mot paix. À moi sont plus surs les monts, et les cavernes. » Il dit là qu’en son temps, la vraie église a été obscurcie au point où on ne pouvait la trouver que dans les antres et les cavernes. Ensuite, saint Jérôme, dans son dialogue contre les lucifériens, dit, parlant de ce temps : « Toute la terre gémit, et s’est étonnée d’être devenue arienne. » De même saint Basile (épitres 69 et 70). Saint Bernard (sermon 3 sur les cantiques) déplore les vices des prélats de ce temps, montrant suffisamment que, à cette époque, chacun avait suivi sa propre voie, et qu’il n’y avait plus d’église visible. Ensuite, saint Jean Chrysostome (homélie 49 sur Matth) enseigne qu’il n’y a pas de signe visible qui fasse reconnaitre la véritable église, et qu’on ne peut que recourir à l’Écriture.
Je réponds à la première objection. Si le péché de nos premiers parents signifie la disparition de l’église, ce n’est pas seulement l’église visible qui a fait alors défaut, mais aussi l’église invisible, ce qui est contre nos adversaires. Je dis, ensuite, que l’église n’existait pas encore, que deux être humains ne formaient pas une église. Ils ne furent que le début de l’église, un commencement aussi matériel que formel. Car, Adam fut le principe de l’église matérielle, puisqu’ il fut le premier à en faire partie. Il fut aussi un principe formel, parce qu’il fut tête, ou docteur ou recteur du peuple de Dieu, tant qu’il vécut. Or, la tête ne peut pas errer en enseignant une fausse doctrine; mais, elle pouvait errer en vivant mal, et en pensant mal, en tant qu’homme privé. Et c’est cela seulement que nous voyons arrivé à Adam. Car, s’il a mal vécu, s’il a mal pensé de Dieu, il n’a pas mal enseigné.
À la seconde, au sujet du péché d’Aaron et de tout le peuple, je dis qu’à ce moment, ni la tête ni le corps de l’église n’ont fait défaut. Car, la tête n’était que Moïse, qui n’a surement pas erré. Aaron n’était pas encore prêtre, et c’est près cela qu’il l’est devenu, comme nous le montre Exode 40.
Le corps, non plus, n’a pas fait défaut, car tous les lévites furent immunes de ce péché, comme on le voit dans le chapitre 32, où Moïse dit : « Si quelqu’un est du Seigneur, qu’il se joigne à moi. Et tous les fils de Lévi se sont réunis à lui. » À la troisième, au temps d’Élie, je nie le conséquent et l’antécédent de cet argument. La conséquence qu’on en tire, parce que le peuple des Juifs et le peuple des chrétiens ne sont pas du même ordre. Le peuple des Juifs, en effet, n’était pas une église universelle, comme l’est le peuple des chrétiens, mais particulière, et, pour cette raison, même en dehors de ce peuple se trouvaient des fidèles et des justes, comme Melchisédech et Job, et ensuite le centurion Corneille, et l’eunuque de la reine de Candie, et d’autres. Donc, même si l’entière synagogue des Juifs avait cessé de vivre, l’église ne serait pas disparue pour autant sur toute la terre. Mais on nie aussi l’antécédent, car on ne peut démontrer que la synagogue des Juifs ait jamais fait défaut au complet jusqu’à la venue du Christ. Après quoi, elle n’est pas tant disparue, que changée en mieux.
Au sujet d’Élie, je dis qu’Élie ne parle pas de tout le peuple des Juifs, mais seulement de cette partie qui était soumise au roi de Samarie. Car, on lit dans 3 Rois qu’au temps d’Élie, ont régné à Jérusalem d’excellents rois, Asa et Josaphat. Il est évident que, sous ces rois, il y a eu à Jérusalem des prêtres et un peuple qui persévéraient dans la vraie religion. Voilà pourquoi quand Yahvé dit : je me suis laissé sept mille vivants, il ajouta : en Israël. On appelait alors Israël ceux qui étaient sous le roi de Samarie, comme on appelait Judas ceux qui étaient sous le roi de Jérusalem. Il est donc clair que Philippe s’est trompé quand il affirme, dans les lieux communs, au mot église, qu’au temps d’Élie, l’église n’était que dans Élie, Élisée, et quelques prêtres. Et c’est cette erreur qu’a suivie Calvin dans la préface de ses institutions, lui qui base son argumentation principalement sur cet exemple. À la quatrième, répond saint Augustin (dans le livre sur l’unité de l’église, chapitre 12, et dans son livre contre les donatistes, après le débat, chapitre 10). Il enseigne que les prophètes et les apôtres ont réprimandé tout le peuple, comme si tous étaient mauvais, alors que beaucoup étaient bons. Et, inversement, ils consolent tout le monde, comme si tous étaient bons, alors que beaucoup étaient mauvais. En Ézéchiel 3, il est dit : « Toute la maison d’Israël est effrontée et dure de cœur. » Et cependant, on lit au chapitre 9 : « Mets le signe du tau sur le front de ceux qui gémissent et s’attristent à cause de toutes les abominations qui se trouvent parmi eux. » Et, aux Galates 3 : « O Galates insensés, qui vous a fascinés pour vous faire désobéir à la vérité ? » Et, pourtant, au chapitre 6, il dit : « Frères, même si un homme est angoissé par un délit, vous qui êtes spirituels, instruisez-le dans un esprit de douceur. » Et au texte des Paralipomènes, je réponds d’abord qu’il n’est question là que du royaume d’Israël, non du royaume de Judas. Et ensuite, que l’Écriture parle peut-être de ce qui arrivera après la venue du Messie, car, maintenant ils passent les jours sans Dieu, sans prêtre, sans loi.
À la cinquième, je dis que nous ne nous glorifions pas dans les temples, dans la succession des apôtres et dans le siège apostolique à cause de qu’ils sont en eux-mêmes, mais à cause de la promesse du Christ : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église. » Cette promesse, les Juifs ne l’ont jamais eue. Ce n’est pas vrai, non plus, que, à quelque part dans les Écritures, ait été prédite la ruine de l’église, mais plutôt le contraire. Et, au sujet du texte de Daniel, même si saint Hilaire (canon 25 dans Matthieu), Hyppolite, et Apollinaire (selon saint Jérôme, chapitre 9 de Daniel) appliquent cette prophétie au temps de l’antichrist, il n’en est pas moins certain qu’ils se sont trompés. Car Daniel parle clairement de la destruction de Jérusalem, et de la cessation du sacrifice des Juifs. Et c’est ainsi que l’expliquent saint Jean Chrysostome, Theophylacte, saint Jérôme dans leurs commentaires du chapitre 24 de Matthieu. Saint Augustin (épitre 80 à Ésichius) et Eusèbe (livre 8 de la démonstration évangélique, chapitre 2), Clément d’Alexandrie, (livre 1 des Stromates), Tertullien (livre contre les Juifs, chapitre 5, et ailleurs,) et la commune opinion des Hébreux, ainsi que Julius Africanus, selon saint Jérôme, au chapitre 9 de Daniel. »
C’est cette solution que les hérétiques sont forcés d’admettre, car ne disent-ils pas que l’époque d’aujourd’hui est celle de l’antichrist, et qu’elle l’a été de plusieurs siècles, et que, cependant, n’ont pas cessés l’hostie et le sacrifice ? S’ils sont logiques avec eux-mêmes, ils doivent donc entendre ce passage de Daniel non du temps de l’antichrist, mais de la destruction de Jérusalem, ce qu’on peut facilement déduire de l’évangile. Car, on lit en Matth (chapitre 24) : « Quand vous verrez l’abomination de la désolation, prédite par le prophète Daniel, dans le saint des saints, que ceux qui sont en Judée fuient dans les montagnes. » Saint Luc le présente de la même façon au chapitre 21 : « Quand vous verrez Jérusalem investie par une armée, sachez, alors, qu’approche sa désolation. Alors, que ceux qui sont en Judée fuient dans les montagnes ! » Au sujet des paroles de Jésus en Luc 20 : « Penses-tu qu’il trouvera de la foi sur la terre ? » Je dis que le Seigneur ne parle pas de la foi en elle-même, mais de la faible qualité de la foi, que l’on trouvera en peu de personnes. C’est ainsi que l’expliquent saint Jérôme, dans son dialogue contre les lucifériens, et saint Augustin, dans son livre sur l’unité de l’église (chapitre 13). Et, si nous disons avec Theophylacte, que le Seigneur Jésus parle de la foi elle-même, et qu’il veut dire que peu de personnes seront fidèles aux temps de l’antichrist, il est question de peu de personnes et non d’aucune personne. Peu de personnes font quand même l’église. À la citation de saint Pau, je dis que, par le mot apostasie, il entend l’antichrist lui-même, comme l’expliquent saint Jean Chrysostome, Theodoret, Clément, Theophylactus, et saint Augustin (livre 20, chapitre 19 de la cité de Dieu). Cette dissension ou séparation est employée par métonymie, car elle sera la cause que beaucoup se sépareront du Christ.
Elle sera ou une dissolution de l’empire romain, comme l’expliquent saint Ambroise, Sedulius et Primasiius, c e qui est une sentence très probable. Ou une défection de l’église non générale, mais particulière; non de tous, mais de beaucoup, des hérétiques occultes. Car comme l’ont expliqué plusieurs anciens que cite saint Augustin dans la cité de Dieu (livre 20, chapitre 19) : plusieurs qui se trouvaient dans l’église en feignant la foi, en sortiront ouvertement pour professer publiquement l’hérésie. De la même façon, quand viendra l’antichrist, tous les hérétiques occultes qui se trouveront alors dans l’église, se sépareront de l’église, et rejoindront l’antichrist.
À la sixième, je dis que le concile de Bâle fut légitime au commencement, car étaient présents le légat de l’évêque de Rome, et plusieurs évêques. Au moment où il déposa Eugène et élut Félix, il n’était plus un concile de l’Église, mais un conciliabule de schismatiques, de séditieux, et n’avait aucune autorité. C’est le nom qu’on lui donne dans le dernier concile du Latran (session 11). On peut donc affirmer qu’Eugène a toujours été le vrai pontife. Et Calvin ment effrontément quand il ose affirmer que ce concile a eu la même autorité et la même dignité jusqu’à la fin. Car, tout d’abord, au moment où le concile a osé porter un jugement sur le pape, le légat du pape n’était plus présent, et les principaux évêques étaient sortis. C’est un certain cardinal d’Arles qui s’est attribué à lui-même le pouvoir de présider, et qui, voyant que les évêques étaient trop peu nombreux, fit entrer dans le concile une multitude de prêtres, de sorte que, contrairement aux règles formelles des conciles anciens, ce pseudo concile en fut un de prêtres et non d’évêques.
Ensuite, au même moment, un autre concile se tenait à Florence, présidé par le souverain pontife, et où siégeaient des évêques latins et grecs incomparablement plus nombreux que ceux de Bâles. Avec tous ces évêques, étaient présenta aussi l’empereur des Grecs, et le légat de l’empire des latins. Il était donc impossible de douter où se trouvait le vrai concile. Troisièmement, voulant lui aussi prononcer sa sentence, Dieu infligea à Bâle une si horrible peste que la plus grande partie des pères qui s’y trouvaient moururent, ou furent forcés de fuir. C’est ce que rapporte Énée Sylvius dans son histoire du concile de Bâle, auquel il participa, et aussi les hérétiques de Bâle. Ils pensent en faire un récit qui leur est favorable, à cause de la condamnation du pape Eugène, mais il leur est plutôt nuisible. Ajoutons que le concile de Bâle continué à Lausanne, se soumit à Nicolas, comme le montre la lettre du pape Nicolas.
Passons, maintenant, aux citations des pères. Je réponds d’abord à saint Hilaire ce que saint Augustin a répondu aux donatistes (épitre 48). Les donatistes lui faisaient la même objection, à savoir que l’église s’était obscurcie par la multitude des scandales, mais tout en brillant dans ses membres plus fermes. En effet, au temps de Jule, brillaient comme des étoiles Athanase, Hilaire, Eusèbe Vercellensis, et au temps de Damase, saint Ambroise, saint Basile, saint Grégoire de Naziance, saint Grégoire de Nysse, et d’autres en petit nombre, mais qui furent de fermes et constantes colonnes de la foi. Je réponds que saint Ambroise ne parle, dans ce passage, que de l’église de Milan, dont beaucoup, parmi les simples, voyaient un catholique dans l’arien Auxence. Il connaissait si bien l’art de jouer sur les mots qu’il paraissait arien aux ariens, et catholique aux catholiques. Saint Hilaire veut donc dire qu’il ne faut pas croire Auxence, même s’il siège comme évêque, et prêche dans le temple. Car, dit-il, il est préférable d’être dans des antres et des cavernes avec la vraie foi, que dans un temple de Dieu avec des hérétiques. Et ce qui est dit d’une seule cité, d’une seule basilique, d’un seul évêque ne peut pas s’entendre de l’église universelle. Car, il peut arriver, qu’un évêque, dans une ville et dans un temple, enseigne une hérésie, mais pas que tous les évêques, dans toutes les villes et dans tous les temples du monde enseignent une hérésie.
Au sujet du texte de saint Jérôme, je dis que, dans ses paroles, il y a deux figures. Une d’intellection, quand il dit : « il gémit à cause de ces paroles », il appelle toute la terre une partie de la terre. Une autre figure : un abus de termes, quand il dit : « toute la terre fut surprise d’être devenue arienne. » Car, il appelle improprement ariens tous ceux qui, par ignorance, appuyaient les hérétiques. Il parle, en effet, de cette multitude d’évêques qui se réunirent de partout à Ariminium, qui, trompés par les ariens, ont décrété qu’il fallait enlever le mot omoousios (consubstantiel), ne comprenant pas ce qu’il signifiait vraiment. Ils ne furent surement pas des hérétiques, ils n’errèrent certainement pas dans la foi, sinon matériellement. C’est comme si quelqu’un d’entre nous proférait un blasphème dans une langue étrangère, en pensant exprimer une pieuse pensée. On ne pourrait pas dire qu’il a vraiment blasphémé. Quand on fit comprendre à ces mêmes évêques leur erreur, ils en ont reconnu la fausseté, ils rejetèrent immédiatement ce qu’ils avaient décrété, et, avec des larmes, demandèrent pardon pour leur blasphème. Toute la terre n’était donc pas arienne, mais semblait l’être. Au sujet du concile de Bâle, je dis qu’il n’a pas déploré dans ses épitres les vices des catholiques, mais la misère de l’église, causée par l’influence néfaste des hérétiques. Et ce qui est dit, au même endroit, contre les évêques, ne s’applique pas aux évêques catholiques, comme le pense Brentius, mais aux évêques ariens.
On a de bonnes raisons de croire que Brentius n’a pas péché par ignorance, mais par malice. Car, au même endroit, là où il enseigne que les évêques catholiques ne sont pas de vrais évêques, il nous renvoie à l’histoire ecclésiastique de Ruffin (livre 11, chapitre 6) : un saint ermite, du mon de Moïse, n’a pas voulu être ordonné par l’évêque d’Alexandrie, car il était premier patriarche après le pontife romain. Or, dans le même livre et chapitre, Ruffin dit que cet évêque d’Alexandrie était arien et un persécuteur acharné de catholiques, et que c’est pour cette raison que Moïse n’a pas voulu être ordonné par lui, mais par un autre catholique. La fraude et l’impudence de Brentius ne sont donc pas excusables. Au sujet de saint Bernard, je dis qu’il réprouve les vices des mœurs, non les vices de doctrine; et qu’il n’a pas pensé qu’à cause de cela, ces mauvais évêques n’étaient pas évêques. A saint Jean Chrysostome, la réponse a déjà été donnée plus haut. Ces paroles sont tirées d’une œuvre imparfaite qui a été composée par un hérétique, ou qui a été corrompue par un hérétique. Voir l’homélie 48, où il appelle ouvertement hérétiques les consubstantialistes.
CHAPITRE 17
On réfute les arguments des adversaires avec lesquels ils prouvent que tous les pasteurs de l’église peuvent tous simultanément errer.
Que l’Église, ou que du moins tous les pasteurs de l’église peuvent errer tous ensemble, ils le prouvent d’abord, parce que, au temps de Michée, tous les prophètes qui étaient au nombre de 400, errèrent, à l’exception de Michée, comme on le lit dans 3 Rois, 12. En conséquence de quoi, l’église qui les suivait, comme elle le devait, fut donc par eux induite en erreur. Ensuite, Isaïe 56 : « Leurs guetteurs étaient aveugles, ils ne surent rien. » Troisièmement, dans la passion du Seigneur, le grand prêtre, avec tous les autres prêtres, ainsi que les anciens du peuple condamnèrent le Christ à la peine de mort (Marc 14.) Et, séduit par les prêtres, tout le peuple cria qu’il fallait le crucifier (Marc 15). Au même moment, les apôtres avaient perdu la foi, car le Seigneur, en Marc, fin, « leur reprocha leur incrédulité, et la dureté de leurs coeurs. » Et en Marc 26 : « Je serai pour vous tous un objet de scandale. » Ajoutons que ne manquent pas les catholiques qui disent que l’église n’a eu la vraie foi pendant la passion du Seigneur, que dans la seule sainte Vierge, ce qui signifie qu’ils croient dans la seule chandelle qui demeure allumée dans l’office nocturne, pendant le triduum d’avant Pâque. C’est ce que disent Alexandre Alensis, ( 3 p. q. ultime, art 2) et Jean de Turrecremata (livre 1, chapitre 30, et livre 3, chapitre 61 sur l’église). Mais ces arguments n’ont pas beaucoup de poids, et ne demandent pas de gros efforts pour être réfutés.
À la première affirmation, je dis d’abord que ces 400 prophètes étaient manifestement de faux prophètes, ce que n’ignorait pas le roi Achab, qui les avait consultés, car, quand le roi Josaphat lui demanda : « N’y a-t-il donc point ici de prophète du Seigneur, par qui nous pourrions interroger le Seigneur ? », le roi Achab répondit : « Il en reste un, mais je le hais, car il ne me prophétise que du mal. » Il est certain que si quelqu’un consultait, aujourd’hui, dans la Saxonie, 400 ministres luthériens sur la foi justifiante, et ensuite un seul catholique, il n’y aurait pas de quoi s’étonner si la plus grande partie errait. Et comme, aujourd’hui, il ne s’ensuivrait pas que toute l’église a erré, même si erraient 400 ministres luthériens, parce que, à part la Saxonie, il y a beaucoup d’endroits où la vraie foi est prêchée, de même, au temps d’Achaz, on ne peut conclure que tous les docteurs des Juifs ont erré, même si 400 d’entre eux ont erré. Il y avait aussi beaucoup de prophètes en Judée, et de prêtres à Jérusalem auxquels incombait le devoir de répondre aux consultations sur la loi du Seigneur.
À la seconde, je dis que les paroles des prophètes sont des images, et son destinées à tous. Ce qui ne veut pas dire qu’elles doivent être comprises par tous, mais par plusieurs, comme nous l’avons déjà dit. À la troisième, je réponds que les prêtres et les pontifes n’ont pas reçu le privilège de non errance pour l’enseignement du peuple, du moins jusqu’au temps du Christ, car, quand le Christ fut présent dans le temple et enseigna, leur erreur n’eut plus les mêmes conséquences. Cela semble même avoir été prédit par Jérémie (chapitre 18), quand il a dit : « La loi périra par le prêtre, la parole par le prophète, et le conseil par le savant. » Mais, à cause de l’honorabilité de la fonction de pontife, Dieu a pourvu à ce que la sentence du pontife Caïphe soit dans un certain sens, même si non voulu par lui, vraie et juste. Car, en Jean 11, il est dit qu’il a prophétisé parce qu’il était le grand-prêtre de cette année-là. Nous avons dit beaucoup plus de choses, là-dessus, plus haut, dans le livre sur les conciles.
En ce qui a trait au peuple qui a crié : crucifie-le, je dis que ce peuple ne fut pas composé uniquement de Juifs, mais de quelques-uns, seulement, et peut-être de la minorité d’entre eux. Car, dans cette même ville, se trouvait un Nicodème, et un Joseph d’Arimathie, et beaucoup d’autres, à qui cela déplaisait. Et en dehors de Jérusalem, dans tout le reste de la Judée, et dans tous les pays, il y avait un grand nombre de Juifs dispersés, qui ne savaient rien de la mort du Christ, et qui demeuraient donc, dans la vraie foi, et dans la religion. Et, au sujet des apôtres, je dis que les apôtres n’étaient ni des apôtres, ni des nominés, mais seulement des parties de l’église matérielle, qui peuvent errer; et qui n’étaient pas les seuls à constituer l’église. Car, le statut de l’église du Christ, avec l’obligation d’entrer en elle, commença le jour de la pentecôte quand, après l’accomplissement de tous les mystères de notre sainte religion, les apôtres commencèrent à prêcher publiquement la foi du Christ et le baptême. Voilà pourquoi même si, au temps de la passion du Christ, tous les apôtres avaient erré dans la foi, leur erreur n’aurait affecté en rien l’église universelle.
Je dis, en second lieu, qu’il n’est pas probable que les apôtres aient perdu la foi. Car on lit qu’on ne leur a reproché que la foi dans la résurrection. Cette foi, ils n’ont pas pu la perdre, puisqu’ils ne l’ont eue vraiment qu’ après la résurrection du Christ. Même s’il leur avait souvent prédit avant qu’il ressusciterait, ils pensaient qu’il parlait en figure; ils ne comprirent pas ce qu’il voulait dire, et ils n’y crurent donc pas. C’est bien ce que dit saint Luc. Après avoir rapporté les paroles du Seigneur : « Ils le tueront, et le troisième jour, il ressuscitera », il ajoute : « Mais ils ne comprirent pas ce qu’il voulait dire. » Et nous lisons dans Jean 20 que, après avoir entendu Marie- Madeleine raconter que le corps de Jésus avait été enlevé du sépulcre, Pierre et Jean ont couru vers le monument, et, en voyant les lignes et le suaire, ils crurent que le corps avait été enlevé par quelqu’un. Car, dit Jean, « ils ne connaissaient pas encore les écritures qui annonçaient qu’il devait ressusciter des morts. » Ce qui veut dire qu’ils crurent que quelqu’un l’avait enlevé, parce qu’ils ne savaient pas qu’il devait ressusciter. De plus, Jésus a dit à Pierre (Luc, 22) : « J’ai prié pour toi, pour que ta foi ne défaille pas. » Comment est-il donc crédible que la foi de Pierre ait, cette nuit-là, chaviré complètement, au point où il n’en serait plus rien resté dans le cœur ? De plus, Marie Madeleine brûlait d’une intense charité pendant ce triduum, (Jean 19, 20), et sans foi, il ne peut y avoir de charité. Elle n’avait donc pas perdu la foi dans le Christ qu’elle avait auparavant. Ce n’est donc pas dans la seule Vierge Marie qu’est demeurée la foi.
Ce qu’on lit dans Marc : « Il leur reprocha leur incrédulité », ne signifie pas qu’ils avaient perdu la foi qu’ils avaient, mais qu’ils ont été lents à comprendre. Le fait qu’ils n’aient pas cru, c’était certes, un certain péché, mais non celui de l’infidélité au sens strict. Et, cet autre passage (Matt 16) : « Je serai pour vous tous un objet de scandale, » signifie le péché que les apôtres ont commis en fuyant, et en hésitant au sujet de la foi, à l’occasion de la passion de Notre Seigneur. Or, toute hésitation n’est pas un péché d’infidélité. Seulement quand elle est délibérée. Turrecremata m’étonne. À cause d’un argument bien peu convaincant sur la chandelle, il dit que c’est contre la foi de l’Église universelle de ne pas croire que la foi soit demeurée dans la seule Vierge Marie. Car, Rupert (livre 5, chapitre 26 sur l’office divin), dit que la dernière chandelle s’éteignait elle aussi, en son temps. Et il ajoute (chapitre 28), que, pendant ces trois nuits, après que toutes les lumières aient été éteintes, on avait coutume d’allumer un nouveau feu d’un batte-feu. Et que, par toutes ces lumières qui s’éteignaient peu à peu, on signifiait les prophètes, que les Juifs ont tués en divers endroits; et que, en les tuant, ils faisaient des ténèbres pour leur esprit. Et par la dernière, ils signifiaient le Christ. Et en le tuant, ils amassé pour eux des ténèbres extrêmement épaisses. Par la nouvelle lumière que, à chacune de ces trois nuits, ils tiraient d’un batte-feu, ils signifiaient la nouvelle lumière des Chrétiens, qui, de la pierre Christ frappée par les Juifs, a jailli de nos esprits.
Si, sans tenir compte de la tradition de l’église antique, ils veulent tirer un argument en leur faveur de l’usage actuel de la chandelle qui ne s’éteint pas, on peut répondre comme Abulanse (question 14, prologue sur saint Matthieu) : par cette chandelle, on signifie la sainte Vierge Marie dans laquelle seule, comme on le croit pieusement, fut explicitement, pendant tout ce triduum, la foi dans la résurrection. Mais il ne s’ensuit pas que, dans les autres, il n’y ait eu qu’erreur et infidélité, car ils n’étaient tenus à croire explicitement à la résurrection qu’après sa promulgation et les preuves qui en furent données. Surtout ceux qui vivaient loin de Jérusalem, et qui n’avaient rien entendu du Christ. Il semble donc périlleux de dire que la vraie foi soit demeurée dans la seule Vierge Marie, parce que, alors, l’église aurait péri. Car, une seule personne ne peut pas faire l’église, puisque l’Église est un peuple et le royaume de Dieu. Et aussi, parce que ceux qui demeuraient loin de Jérusalem et qui avaient, jusqu’à ce moment, conservé la vraie foi, ne pouvaient pas la perdre si tôt, sans faute de leur part.