Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 116)
CHAPITRE 23
De la bigamie
Il reste une dernière question. Est-ce que, par la loi apostolique, il interdit à celui qui s’est remarié après la mort de sa femme, d’être admis aux ordres sacrés ? Toute la controverse porte sur l’interprétation des paroles suivantes de saint Paul : « Il faut qu’un épiscope soit non répréhensible, un mari d’une seule femme. » Et de ces autres : « Que les diacres soient des maris d’une seule femme ! » On trouve trois explications principales de ces passages.
La première est celle de Luther (dans son livre se la captivité de Babylone, chapitre du sacrement de l’ordre, et plus longuement dans les propositions sur la bigamie des évêques). Il y enseigne que, par ces paroles, saint Paul n’a prohibé que la fornication et les adultères; et que le sens est : il faut qu’un évêque se contente de sa seule épouse légitime, qu’il n’en ait qu’une ou plusieurs, et ne pas être adultère. De sorte que le mot homme ne signifie pas mari, mais quelque chose qui est commun à un mari et à un adultère. Et il ajoute que non seulement saint Paul n’interdit pas la pluralité successive des épouses, mais même la simultanée, à moins peut-être que cela ne scandalise les Gentils. Comme les Juifs avaient la coutume d’épouser plusieurs femmes, Luther ne voit pas qu’il soit interdit à des évêques d’avoir simultanément plusieurs femmes.
L’autre opinion est de ceux qui pensent que c’est seulement la pluralité simultanée des femmes qui est interdite et non la pluralité successive. C’est ce qu’enseignent les magdebourgeois, même s’ils sont par ailleurs de rigides luthériens (centurie 1, livre 1, chapitre 4, col 451, et 452. Calvin enseigne la même chose au chapitre 3 de la première épitre à Timothée, et au début de la première lettre à Tite.
La troisième opinion est celle de l’église catholique, qui a toujours compris les paroles de saint Paul comme interdisant les saints ordres à ceux qui, d’une manière ou d’un autre, sont bigames. On peut prouver cette interprétation par trois arguments. Le premier. Nous lisons sur les veuves (chapitre 5 de la première épitre à Timothée) : « On ne choisit qu’ une veuve en haut de soixante ans, qui n’a été l’épouse que d’un seul homme. » Cette phrase de saint Paul réfute l’interprétation de Luther, car, on dit dans la même phrase épouse d’un seul homme et mari d’une seule femme. Il est certain que cette épouse d’un seul homme ne peut pas signifier que la veuve ne soit ni adultère ni putain. Car le mot employé par saint Paul ne se dit qu’au masculin, et ne peut pas valoir pour une femme. De plus, l’abstention de l’adultère et de la fornication n’est pas requise chez l femme uniquement tant que son mari est vivant, mais même après quand elle est devenue veuve. Et cependant, dans ce passage, saint Paul ne parle que du temps où le mari de la veuve était en vie, car on ne peut dire qu’elle a été la femme d’un seul homme que quand son mari était encore vivant. Donc, par ces paroles : qui a été la femme d’un seul homme, il ne peut pas vouloir dire qu’il faut choisir une veuve qui n’est ni une putain ni une adultère, mais qui n’a eu qu’un seul mari.
Et ce même passage réfute également l’interprétation des centuriates, de Calvin, de Pomérien et des autres qui veulent que saint Paul ait interdit aux évêques et aux diacres d’avoir simultanément deux épouses. Car, comme nous l’avons déjà dit, dans la même phrase, dans la même épitre, le même apôtre ordonne à un évêque d’être le mari d’une seule femme, et à une veuve de n’être l’épouse que d’un seul mari. Et rien ne nous permet de dire que l’apôtre ait voulu ordonner qu’on n’élise pas une femme qui a eu plusieurs maris simultanément. Car, cela saint Paul l’aurait interdit pour rien car jamais n’exista la coutume voulant qu’une femme soit l’épouse de plusieurs hommes. Les Juifs ont eu plusieurs épouses, comme aujourd’hui les Turcs, mais on n’a jamais entendu dire qu’une femme ait eu plusieurs maris. Car, comme le dit saint Augustin (dans la doctrine chrétienne, chapitre 12), la raison pour laquelle un homme avait plusieurs femmes c’est pour que naissent plusieurs fils. Mais il n’existait pas de raison qui expliquât pourquoi la femme aurait eu plusieurs maris, car la femme n’enfante qu’une fois l’an, qu’elle ait un seul époux ou qu’elle en ait cent. Les putains, elles, n’ont habituellement aucun enfant.
On tire l’autre raison du temps où saint Paul a écrit cette lettre. Car, en ce temps, ce n’était la coutume ni chez les Juifs, ni chez les Gentils, encore moins chez les chrétiens, qu’un homme ait simultanément deux femmes. Ce qui ne se faisait pas ne pouvait donc pas avoir été interdit aussi sérieusement. Et, en ce qui a trait aux Gentils, il est assez connu que dans l’empire romain la polygamie a toujours été considérée comme infâme, et prohibée. Voir dans le code romain, première loi, les choses qui sont notées d’infamie. De même, dans les noces incestueuses, (L neminem, et Juliam, de adulteris, L, eum qui). Même si ces lois sont un peu postérieures aux temps apostoliques, elles indiquent cependant, que la prohibition de la polygamie est beaucoup plus ancienne. Le premier qui, par une loi publique, permit la polygamie, ou le mariage de plusieurs femmes simultanément, fut Valentinien senior, comme Socrate le rapporte (livre 4, chapitre 26). Mais, cette loi ne dura pas longtemps, parce que l’empereur n’eut pas d’autre raison pour porter cette loi que couvrir son intempérance d’un voile de légalité.
En ce qui a trait aux chrétiens, et même aux Juifs, il est facile de voir par le nouveau testament que n’exista pas, chez eux cette coutume d’avoir deux épouses, car c’est toujours au singulier qu’on parle d’un conjoint dans l’Écriture. Mathi 5 : « Celui qui renvoie son épouse » Chapitre 19 : « S’il est permis à un homme de renvoyer sa femme ». Et ailleurs : « Tous ceux qui abandonneront une maison, des champs, un père, une mère ou une épouse. » Luc 14. « Celui qui ne hait pas son père, sa mère, sa femme, et ses fils. » Corinth : « Que chacun ait son épouse. » De même : « Si tu es lié à une épouse, ne cherche pas à t’en dégager. Si ta femme meurt, ne cherche pas à en prendre une autre. » Éphésiens 5 : « Que chacun aime son épouse comme soi-même.» Nous lisons dans Luc 1, que Zacharie n’a pas cherché une autre épouse, bien que son épouse Élisabeth soit restée stérile jusqu’à sa vieillesse. C’est certainement ce qu’il aurait fait, si la chose avait été permise à l’époque. L’historien Joseph écrit (dans le livre 17, chapitre 2 des antiquités) qu’Hérode eut neuf femmes, alors qu’à cette époque, les Juifs avaient cessé d’avoir plusieurs femmes.
La troisième raison est l’autorité des pères. Ce texte sur la monogamie, ils l’ont toujours compris au sens suivant. Il n’est pas permis de créer épiscope ou diacre quiconque a deux femmes, même à des époques différentes. Tertullien ( à se femme) : « À quel point les secondes noces détournent de la foi, sont un obstacle à la sainteté, la discipline de l’église et la prohibition de l’apôtre le montrent, quand l’apôtre ne permet pas aux bigames de présider, quand il n’appelle à l’ordination que les veuves d’un seul mari. » On ne peut douter que par bigames il entende ceux qui ont eu deux épouses non ensemble, mais l’une après l’autre. Car il exhorte son épouse de ne pas entrer en secondes noces après son décès. Il dit la même chose dans le livre sur la monogamie, et dans son livre sur l’exhortation à la chasteté. IL ne faut pas nous objecter que le même Tertullien, dans son livre sur la monogamie, parle ainsi de la bigamie des prêtres : « Combien venant de la bigamie président chez vous ? » Car, ou certains bigames présidaient par dispense, ou d’autres qui avaient une autre épouse avant le baptême, lesquels, selon l’opinion de plusieurs, n’étaient pas bigames, même s’ils étaient considérés comme tels par ceux auprès de qui vivait Tertullien. Ou cela s’est produit pour cause de vice ou d’abus, car nous ne prétendons pas que n’est jamais arrivé ce qui ne devait pas arrivé.
Épiphane (hérésie 59 des Cathares) : « Les choses se rapportant au sacerdoce qui sont ont été transmises, sont considérées par tous, en raison de la sublimité de la célébration des saints mystères, comme équitablement statuées, à savoir qu’un épiscope doit être non répréhensible, homme d’une seule femme, et continent, ainsi que le diacre et le prêtre. En vérité, la sainte prédication de Dieu, après l’avènement du Christ, ne choisit pas ceux qui se sont remariés après la mort de leurs épouses, à cause du grand honneur et la dignité du sacerdoce. Et cette prescription la sainte Église de Dieu l’observe fidèlement. » On parle dans ce texte de bigamie successive. Ceux qu’il appelle bigames ce sont donc ceux qui se remarient après la mort de leur première épouse. Il reproche aussi aux Cathares d’interdire les deuxièmes noces aux laïcs, à cause de ce texte de saint Paul. Saint Ambroise (livre 10, épitre 82 à l’Église vercellens) commente ce texte ainsi : « Celui qui se marie une deuxième fois ne contracte pas de péché, mais perd son droit à la prêtrise. » Il rejette là clairement l’opinion de Luther et de Calvin qui veulent que l’apôtre ait prohibé ou deux épouses simultanées, ou des adultères. Car, ceux qui sont de cet avis, incriminent un second mariage au lieu de le voir comme un obstacle au sacerdoce. Saint Ambroise dit des choses semblables (livre 1, dernier chapitre, les devoirs, sur la dignité du sacerdoce, chapitre 4).
Saint Jérôme (dans sn commentaire du premier chapitre de l’épitre à Tite), voit dans un homme d’une seule femme un monogame. Que par ce mot on entende quelqu’un qui n’a pas eu deux femmes, ni simultanément ni successivement, les mots suivants le font comprendre : « Ce que l’apôtre a prescrit aux épiscopes et aux presbytes, il ne l’a pas interdit aux autres, non parce qu’il les encourage à se remarier, mais parce qu’il tient compte des besoins charnels.» Or, il est certain que l’apôtre n’encourage pas les laïcs à forniquer ou à avoir deux femmes en même temps. Ce qu’il leur permet, c’est de se remarier après la mort de leur première épouse. Le remariage, c’est donc cela qu’il interdit aux évêques et aux prêtres. Saint Augustin (livre du bien conjugal, chapitre 18) : « Il n’est pas absurde de penser que celui qui a eu plus d’une femme n’a pas commis de péché. Ce qu’il a perdu ne se rapporte pas au mérite d’une bonne vie, mais à ce qui est nécessaire à une ordination ecclésiastique. »
Quand il dit qu’avoir plus qu’une seule femme n’est pas un péché, mais un empêchement à l’ordination, il indique clairement qu’il parle de deux femmes possédées l’une après l’autre, et non en même temps. Car, il n’est permis à aucun chrétien d’avoir deux femmes en même temps. Voici ce que dit saint Augustin à ce sujet. Commentant « le mari d’une seule femme » (livre 20, chapitre 47, contre Faust) : « Quel crime y a-t-il à ce que vous ayez plusieurs femmes, comme le saint Jacob ? Si tu considères la nature, ce n’était pas pour satisfaire ses passions, mais pour engendrer des enfants qu’il usa des autres femmes. Si tu considères les mœurs de cette époque, tu verras que c’était alors une chose permise qui n’était interdite par aucune loi. Pourquoi est-ce maintenant un crime si quelqu’un le fait? C’est parce que ni les mœurs ni les lois ne le permettent». Il dit la même chose dans son livre sur le bien conjugal, chapitre 7, et dans son livre sur la doctrine chrétienne, chapitre douzième.
Saint Jean Chrysostome (homélie, épitre à Tite) : « Il châtie, par le fait même, les impudiques, en ne leur permettant pas de secondes noces, s’ils veulent le gouvernement de l’église ou la dignité de pasteur. Car celui qui est convaincu de n’avoir conservé aucune bienveillance à son épouse défunte, comment pourrait-il devenir un excellent précepteur de l’Église ? Vous savez tous très bien que même si les lois permettent les secondes noces, c’est un motif d’accusation pour beaucoup. Un évêque ne voudra certainement donner aucun sujet d’accusation à ses ouailles ». Il explique clairement que ce que saint Paul entend par un homme d’une seule femme, c’est un homme qui ne se remarie pas après la mort de sa femme. C’est ainsi d’ailleurs que l’expliquent les Grecs, comme Theophylactus et Oecumenuis, ainsi que les latins, comme Sedulius, Anselme, Primasius, Aymo, saint Thomas, et les autres commentateurs de ce passage.
C’est ainsi également qu’ont enseigné les anciens écrivains, les saints pontifes, Syricius (épitre 1, chapitre 11 à Héméricus, saint Léon 1 ( dans son épitre 85 aux évêques d’Afrique, chapitre 1, Gelasius (épitre 1, aux évêques de Lucanie, de Brutius et de Sicile, chapitre 5), saint Hilaire (dans le concile romain), saint Innocent( épitre 22). Parmi tous ceux que j’ai pu lire, il en est un, Theodoret, qui « par un homme d’une seule femme » entend quelqu’un qui n’a pas en même temps deux ou plusieurs femmes. C’est ainsi qu’il s’exprime dans son commentaire de l’épitre à Timothée, chapitre 3. Mais, son autorité n’est pas assez grande pour prévaloir sur l’enseignement unanime de tant de grands pères et saints pontifes.
La quatrième et dernière preuve est la coutume de l’Église. Car, comme le pape saint Innocent 1 l’écrit (lettre 22, chapitre 1), l’orient et l’Occident ont toujours observé la règle de ne pas ordonner de bigames, loi qui vaut encore aujourd’hui. Que cela ait toujours été observé on peut le lire dans une lettre de saint Léon (88 aux africains) où il dit que cette coutume a toujours été en vigueur.. On peut aussi le voir dans la mention qui en est faite dans les canons des apôtres, canons 17 et 18, et dans les plus anciens conciles, comme celui de Néocésarée, de Nicée, 1, comme le témoigne saint Ambroise, dans son épitre 82. Que cela ait toujours été observé, nous le montre le décret de Gratien (dist 26, et les volumes des décrétales, au titre de bigames. On y donne là beaucoup de témoignages de pontifes et de pères de tous âges. Ce qui a été observé toujours et partout descend sans aucun doute possible d’une tradition apostolique.
CHAPITRE 24
On réfute les objections de Luther
Le premier. L’apôtre ordonne de choisir un épiscope non répréhensible, qui soit, comme il l’écrit à Tite, sans crime, ce qui se dit en grec anegèlètos. On appelle ainsi quelqu’un qui ne peut être convaincu d’aucun crime. L’apôtre explique ensuite quels sont les crimes qu’un épiscope doit se garder de commettre. Et il dit : homme d’une seule femme, ayant des fils fidèles. Donc l’homme d’une seule femme ne signifie pas la monogamie, qui s’oppose à la polygamie de plusieurs épouses successives, laquelle ne fut jamais un crime, mais une opposition à l‘adultère et à la fornication, qui sont de vrais crimes. Je réponds que par ce nom de crime on n’entend pas seulement le péché, mais tout ce que les hommes ont l’habitude de réprouver. Car, ce ne sont pas seulement les péchés qui sont condamnés, mais aussi les choses qui sont un signe d’incontinence ou d’un autre vice. Que la bigamie, quelle qu’elle puisse être, soit quelque chose de tel, cela est certain. Voilà pourquoi dans le concile de Néocésarée, canon 7, on interdit aux prêtres de participer aux noces des bigames.
Et mêmes chez les Gentils, les bigames ne pouvaient pas être prêtres, comme Tertullien le rapporte (livre 1 à son épouse) et Servius dans le vers 3 des Anéides : « À cette seule faute j’ai peut-être pu succomber, la faute contre un rite antique qui interdisait aux prêtres de se remarier. » L’apôtre veut donc que l’épiscope ne puisse être accusé d’aucune chose qui est mal vue par les hommes, et c’est pour cela qu’il lui ordonne de n’avoir qu’une femme. Saint Jean Chrysostome explique ce passage ainsi. Nous pouvons, cependant, par le nom de crime, entendre un péché grave ou mortel, comme le veut saint Augustin (traité 41 à Jean, et livre 1 contre les deux épitres des pélagiens, chapitre 14). Mais si nous entendons ainsi le mot crime, nous ne devons pas entendre les paroles suivantes de saint Paul comme si elles expliquaient, par elles-mêmes ce que c’est qu’être non répréhensible, ou sans crime. Mais d’après ce que ces paroles signifient, à savoir que l’évêque non seulement ne doit pas être sans crime, mais doit être doté de plusieurs dons, comme la monogamie, la sobriété, la doctrine.
La seconde objection. Si l’évêque devait être monogame, la raison serait soit morale, comme pour une plus grande continence, ou spirituelle et mystique, pour signifier le mariage du Christ avec son église. Mais on ne peut dire ni l’une ni l’autre. Car, si la raison était d’ordre moral, on requerrait encore plus de lui, qu’il ne soit pas adultère, ou concubinaire, plutôt que bigame. Et pourtant, on voit que les adultères et les concubins ne sont pas rejetés du sacerdoce, et que les bigames le sont. Si la raison était d’ordre mystique, beaucoup d’absurdités s’ensuivraient. Car, d’abord les autres qualités des évêques énumérées par saint Paul, sont toutes morales, comme la sobriété, l’hospitalité, la doctrine et le reste. Pourquoi ne serait-elle pas morale aussi cette prescription : « un homme d »une seule femme. » Ensuite, si un évêque doit être monogame parce que son mariage signifie le mariage du Christ avec son église, les laïcs doivent eux aussi être monogames, car leur mariage signifie aussi le mariage du Christ avec son église. Troisièmement. Si c’est cela la raison, les évêques doivent donc épouser une vierge, et la conserver toujours vierge. Car, c’est ce que fait le Christ. Quatrièmement. L’évêque devra répudier la première pour adhérer à la postérieure. Car, après avoir répudié la Synagogue, le Christ a adhéré à son Église, en tant qu’évêque. Pour imiter le Christ, il ne doit donc pas être monogame, mais bigame. Cinquièmement. L’épiscope doit toujours avoir une épouse, et il ne peut jamais en aucun temps en être privé, car le Christ n’est jamais privé de son église.
Je réponds que la raison pour laquelle les évêques, les prêtres et les diacres doivent être monogames, est en partie morale, et en partie mystique. Même si les pères ont fourni un grand nombre de raisons, elles se ramènent toutes aux deux qui sont présentes dans l’argument des adversaires. Une est morale, un moindre soupçon d’incontinence, on une continence plus grande. C’est cette raison que donne Tertullien dans les textes cités, et saint Jean Chrysostome dans son commentaire de saint Paul. Ainsi qu’Épiphane ( hérésie 59), quand il dit qu’un « évêque doit être un monogame en raison de la sublimité du sacerdoce ». Et même celle d’Ambroise (livre 1, dernier chapitre, des devoirs) où il dit « qu’un évêque doit être monogame pour qu’il puisse plus facilement exhorter les hommes à la continence. » L’autre cause est mystique, c’est-à-dire le signe parfait du mariage du Christ avec son église, qu’il considère comme son épouse, mais non parfaite autant que celle de celui qui n’a eu qu’une épouse. Car cela ne signifie pas que Le christ est l’époux d’une seule église au point qu’il n’en a pas eu d’autre.
Tu diras alors, il pèche donc celui qui prend une seconde femme, parce qu’il signifie par là que le Christ est l’époux de plusieurs églises ? Je réponds que cette conclusion ne s’impose pas. Car les secondes noces n’ont pas été instituées pour signifier que le Christ a été deux fois mari. Elles ne signifient donc pas cela, bien qu’elles ne signifient pas non plus qu’il est le mari d’une épouse au point de ne pas pouvoir en avoir d’autre. Mais tout simplement l’union avec celle qui est présente, quoi qu’il en ait été du passé. Les noces de bigames ne signifient donc rien de faux, mais leur fait défaut la perfection de la signification qu’ont les noces des monogames. C’est cette raison que donne saint Augustin (dans son livre sur le bien conjugal, chapitre 18, et saint Léon (dans son épitre 88 aux Africains), et Épiphane.
Répondons, maintenant, à chacune des parties de l’objection. Si la raison est morale, disent-ils, on devrait interdire l’adultère et le concubinage bien avant la bigamie. Je réponds que ces choses sont déjà prohibées, car il n’a pas voulu que soient élus des adultères et des concubins celui qui a ordonné d’élire des hommes sans crime, irrépréhensibles, sobres, chastes etc. Car c’est pour une seule raison que ces choses sont interdites, tandis que c’est pour deux raison que la bigamie est prohibée. Il appert clairement que la première raison n’est pas d’ordre moral (signe d’incontinence) mais mystique, du fait qu’étaient considérés comme bigames ceux qui n’avaient eu qu’une seule femme, mais veuve, ou corrompue d’une autre façon, comme nous le montrent les canons des apôtres, le concile de Néocésarée, saint Innocent, saint Léon et les autres. On peut aussi ajouter que le concubinage était plus honteux que la bigamie, mais que la bigamie, de par sa nature, est un signe d’incontinence plus prolongée, et plus profondément incrustée.
Je réponds à l’autre partie que c’est avec raison que la monogamie est énumérée avec les autres dons moraux, et parce qu’elle est elle-même une dote morale, et parce que rien n’empêche de compter une dote mystique avec les morales, puisqu’elles sont toutes nécessaires à l’évêque..À la deuxième. Nous nions que s’ensuive nécessairement que les laïcs doivent eux aussi être monogames, car il n’est pas nécessaire que les laïcs soient investis de la perfection que doivent posséder les évêques. Il suffit donc au mariage des laïcs de signifier le mariage du Christ avec son église, même s’il ne signifie pas le mariage de l’un avec une. À la troisième, nous nions qu’il s’ensuive nécessairement qu’un évêque doive conserver toujours vierge son épouse. Car l’épouse du Christ, l’église, a deux privilèges. Elle est vierge (2 Corinthiens 11) : « Je vous ai marié à un seul époux, le Christ, comme une vierge chaste ». Mais elle est en même temps féconde, et elle enfante chaque jour plusieurs enfants par le bain de la régénération. Ces deux privilèges, aucun mariage humaine ne peut les représenter les deux à la fois, à l’exception de celui de Marie et de Joseph. Il suffit donc que le mariage de l’évêque signifie l’un des deux, ou la fécondité de l’église, s’il a des enfants d’une épouse, ou la virginité, s’il conserve son épouse vierge, comme l’ont fait quelques saints.
À la quatrième, nous nions que le Christ ait jamais répudié une épouse pour en prendre une autre, car le Christ, comme homme, n’a jamais eu qu’une seule épouse, l’église catholique,, qu’il a formée de son côté percé, comme Adam qui reçu une épouse qui avait été tirée de son côté. Le même Christ, en tant que Dieu, a répudié la synagogue, parce que les Juifs, en ce temps, sont sans Dieu, et parce que saint Paul (Galates 4) applique au nouveau testament ce qui est dit en Genèse 21 : « Chasse la servante et son fils. » Mais, pour dire la vérité, l’église de l’ancien testament le Christ ne l’a pas répudiée mais rénovée et embellie, et en a fait d’une servante une épouse. Et c’est de cette façon qu’ll a rejeté sa servante ou son esclave, en en rejetant l’état de servitude. C’est comme si quelqu’un épousait une servante ou une esclave, et la rendait libre après un certain temps. Voilà ce que saint Paul dit aux Romains : « Dieu a-t-il répudié son peuple ? Loin de moi cette pensée ! Car, je suis moi-même un Israélite. Car Dieu n’a pas répudié son peuple qu’il avait connu d’avance. C’est donc seulement une partie, celle des Juifs obstinés qui a été écartée de l’unité de la vraie synagogue. Les autres sont demeurés, et c’est par eux que s’est continué le mariage du Christ avec l’église.
À la cinquième, nous nions qu’un évêque doit nécessairement avoir toujours une épouse. Et nous disons même qu’il lui serait préférable de n’en avoir jamais. Car comme le Christ est vierge et mari, si l’évêque n’a pas d’épouse, il représente le Christ vierge. S il a une épouse, il représente le mariage du Christ. Donc, la monogamie est requise dans un évêque, s’il est marié, non absolument parlant.
La troisième objection. Saint Paul a dit (1 Timothée 3) : qu’un évêque doit être l’homme d’une seule femme. Cela ressemble à ce qu’il a dit à 1 Corinthiens 7 : «Que chacun ait son épouse. » Et dans les dernières paroles, il n’interdit pas les secondes noces, mais l’adultère et la fornication. Je réponds que la proposition de Luther doit être prouvée par un argument. Ces deux phrases ne sont pas du tout semblables. Car, dans la première est déterminé le nombre de mariages, quand on parle d’une seule femme; dans l’autre, on ne le détermine pas. Car, chacun aura une épouse légitime, même si ce n’est pas la première, mais une deuxième.
Luther insiste, et prouve que ces deux phrases sont semblables. Car saint Paul (dans 1 Timothée 3) dit : « que les diacres soient les hommes d’une seule femme. » Ce d’une seule ne peut pas ne peut pas déterminer un nombre, autrement le sens serait que tous les diacres auraient en commun la même femme. Le mot un est donc pris au sens de seul. Et le sens serait le suivant : que les diacres soient d’une seule femme, non de plusieurs femmes. Mais cette objection est indigne. Quel besoin y a-t-il d’y répondre ? Car qui ne comprend pas que cette phrase (hommes d’une seule femme) signifie qu’on doit les prendrer séparément, et non ensemble ? Le sens est donc « qu’un diacre soit le mari d’une seule femme ! »
La quatrième objection. L’apôtre Paul (1 Corinthiens 7) se place dans le groupe des veufs, et, cependant, aux 1 Corinthiens 9, il ajoute : « N’avons-nous pas le droit d’emmener avec nous une sœur épouse, comme les apôtres, les frères du Seigneur et Céphas ? Saint Paul pouvait donc, même s’il était veuf, prendre femme. Comment aurait-il pu emmener avec lui une sœur épouse s’il n’avait pas pu d’abord l’épouser » ? Je dis que cet argument cloche de plusieurs façons. D’abord, saint Paul ne se compte pas parmi les veufs, mais parmi ceux qui sont privés de femmes, soit qu’il en ait déjà eue une, soit qu’il l’ait perdue : « Je dis à ceux qui ne sont pas mariée et aux veufs qu’il est bon qu’ils demeurent ainsi » Ensuite, saint Paul parle d’une épouse sœur, comme nous l’avons expliqué plus haut.
La cinquième objection. Paul aurait pu s’il l’avait voulu, dire ouvertement qu’un évêque doit être monogame, Mais quand il dit : un homme d’une seule femme il veut obliger les lecteurs à comprendre qu’il parle non de la singularité des noces, comme le veut le mot monogamie, mais de la singularité de la femme : un homme d’une seule femme. Il n’interdit donc pas à l’évêque les secondes noces, mais des relations sexuelles avec d’autres femmes, en plus des relations avec la femme légitime. Je réponds que si ces arguties sont permises, on n’en finira plus jamais de poser des questions. L’apôtre a parlé pour se faire comprendre. Rien ne l’obligeait à employer les mots les plus recherchés. Ajoutons que le mot monogame n’était pas en usage chez les Grecs, que ce sont les mots latins qui l’ont lancé, même si c’est un mot grec. Il n’est donc pas surprenant que Paul qui écrivait en grec n’ait pas employé le mot monogame. Ajoutons aussi que ce mot, même s’il signifie d’abord les premières noces, peut être employé pour quelqu’un qui a une seule femme, qu’elle soit la première, ou la deuxième. Il s’ensuit que celui qui est monogame est le mari d’une seule femme.
Sixième objection. Saint Ambroise (de la dignité sacerdotale, chapitre 4) entend les mots « homme d’une seule femme » du mariage spirituel de l’évêque avec l’église. Et il dit que ce que prescrit saint Paul c’est qu’un évêque ne doit régir qu’une seule église, et non plusieurs. Si nous croyons saint Ambroise, la bigamie n’est donc pas interdite aux évêques. Et saint Jérôme, dans son épitre à l’océan, défend âprement l’évêque d’Espagne, Carterius, qui avait deux femmes, et, à la loi apostolique qui accusait cet évêque de péché, il répondit qu’on peut entendre de plusieurs façons le « mari d’une seule épouse » Car, d’abord, le sens peut être le suivant : qu’il ait une femme pendant un certain temps, et qu’il en ait une autre après la mort de sa première femme, mais qu’il n’en ait jamais deux ensemble. Ensuite, on peut par le mot épouse, entendre même l’église, pour que soit mari d’une seule femme celui qui est l’évêque d’un seul diocèse. Et de plus, on peut entendre femme par épouse. Mari le « d’une seule femme » n’interdisant pas tant des secondes noces que le commerce des femmes. On peut ajouter le témoignage de saint Augustin (livre sur le bien du mariage, chapitre 18) , où il oppose le prêtre de l’ancien testament qui pouvait avoir plusieurs femmes, au prêtre du nouveau qui peut n’en avoir qu’une. Comme le prêtre de l’ancien testament pouvait avoir plusieurs femmes simultanément, ce qui est interdit au prêtre du nouveau testament par la phrase de saint Paul (homme d’une seule femme) c’est d’avoir plusieurs épouses en même temps, non l’une après l’autre.
IL est facile de répondre au témoignage de saint Ambroise. Dans ce texte qu’on nous oppose il écrit que le sens littéral est que la bigamie soit interdite aux évêques, mais que le sens mystique parle de la bigamie des églises. Voilà pourquoi, le même saint Ambroise (dans la lettre 82, et le livre 1 des devoirs, dernier chapitre, et dans son commentaire sur saint Paul), ne se souvient plus de l’interprétation mystique, mais explique le texte au sens d’une vraie monogamie. Au sujet de saint Jérôme, pour répondre judicieusement, il faut observer qu’il y avait une controverse chez les anciens pères. Celui qui avait une épouse avant son baptême, et après le décès de son épouse, en épouse une autre après son baptême, doit-il être considéré comme un bigame ? Car, par le baptême, il est fait un autre homme, et rien de ce qu’il a fait avant le baptême ne peut lui nuire. Et il est certain que cette opinion n’a pas l’appui du canon 17 des apôtres, qui interdit explicitement de consacrer évêque quelqu’un qui s’est remarié après le baptême. La position contraire est soutenue par saint Augustin, saint Ambroise, et le pape Innocent 1, qui enseignent qu’on doit absolument considérer comme bigames ceux qui ont eu deux femmes, soit avant, soit après le baptême. Car, si le baptême efface les péchés, il ne dissout pas les mariages. Il renouvelle l’homme en ce qui a trait à la vétusté des vices, non à ce qui a trait aux choses correctement faites. C’est cette dernière opinion qui finit par l’emporter, et qui a été reçue par toute l’Église. Le canon apostolique ne nous contredit pas, car, peut-être, en ce temps, à cause du petit nombre d’hommes, les apôtres se servaient de ceux qui, avant le baptême, avaient eu une femme ou plusieurs, pourvu qu’ils n’en aient pas eu plusieurs après le baptême. Et ce précepte de l’apôtre n’est pas un précepte absolument non dispensable. Saint Jérôme ne défend donc pas la polygamie des évêques, et n’enseigne pas non plus qu’elle est permise aux prêtres, mais ne fait qu’affirmer que celui qui a eu une seule femme après le baptême n’est pas un polygame, même s’il en a eu une autre avant.
Et même si saint Jérôme présente ces trois explications de la phrase de saint Paul, sous forme d’objection, il ne les considère pas comme vraies et approuvées. Car la première explication qu’il présente, celle de plusieurs femmes à la fois, (polygamie) il dit ne la présenter que pour dénouer un mauvais nœud avec un mauvais coin. L’autre explication, celle de la polygamie des églises, il dit que c’est une explication forcée et tirée par les cheveux. : « Quelques-uns se sentent contraints de voir dans les épouses des églises, des évêques dans les hommes. » Et enfin, la troisième celle d’un mari avec deux femmes simultanément, il la rejette d’un revers de main, en disant : « Nous avons présenté toutes ces explications non comme résistant à une compréhension vraie et simple, mais pour enseigner, qu’il faut comprendre les Écritures saintes comme elles ont été écrites, sans évacuer le baptême du Seigneur, et rendre nul tout le mystère de la croix. » Qu’est-ce qu’il entend par une explication vraie et simple ? On peut le voir dans son commentaire du chapitre 1 de l’épitre à Tite, où il explique simplement que l’homme d’une seule femme est « celui qui ne s’est pas remarié après le décès de sa femme ».
Au témoignage de saint Augustin, nous répondrons que la différence qu’il établit entre les prêtres de l’ancien testament et ceux du nouveau est que les premiers eurent plusieurs femmes et les autres une seule, et non que les premiers eurent simultanément plusieurs femmes et que les autres en ont plusieurs successivement. Et cela, on peut le prouver de deux façons. Car saint Augustin dit que la raison pour laquelle les prêtres du nouveau testament ne peuvent pas avoir plusieurs femmes est qu’ils signifient le mariage du Christ avec son église. Or, l’église est continuellement une, non une après l’autre. Ensuite, le même saint Augustin dit au même endroit que ce n’est pas un péché, maintenant, d’avoir deux femmes, mais que c’est un empêchement à l’ordination. Que ce soit un péché, dans le nouveau testament, d’avoir deux femmes en même temps, saint Augustin l’enseigne dans le bien du mariage (chapitre 70). Donc, quand il dit que les prêtres du nouveau testament ne peuvent avoir qu’une seule femme, il veut dire ni simultanément ni successivement.
La septième objection vient de nous, pour mieux faire comprendre la chose. Si la bigamie était interdite aux prêtres en raison d’un défaut de signification, serait certes bigame celui qui a eu plusieurs épouses légitimes, mais n’a consommé le mariage qu’avec une. Car le mariage est intègre et parfait même sans l’acte conjugal. Or, le droit canon définit le contraire, au chapitre debitum, de bigamis. Selon cette conception, seules seraient prohibées les bigamies provenant de vrais mariages. Mais, il n’en est pas ainsi. Car, au chapitre nuper, de bigamis, on range parmi les bigames même ceux qui ont eu une épouse légitime, et une illégitime, même si le deuxième mariage ne fut pas un vrai mariage. Bien plus, même ceux qui se marient après un vœu solennel sont considérés comme des bigames, et ceux qui épousent une adultère, même si c’est leur seule épouse. Il ne faut pas s’imaginer qu’il y a eu deux mariages même si la fornication est appelée mariage. Car, si un homme chaste épouse une adultère, il est un bigame. Le fondement de la bigamie n’est donc pas le défaut de signification, car sont semblables en tout les mariages dans lesquels la femme ou l’homme admet une fornication.
Je réponds qu’il y a trois espèces de bigamie, comme les interprètes du droit canon l’enseignent à juste titre, à bigamie. La première est la bigamie proprement dite, celle qui vient de deux vrais mariages. Cette bigamie existe sous trois formes. La première. De la part de l’homme seul, quand l’homme a deux vraies femmes. La deuxième. De la part de la femme seulement, quand la femme a eu deux vrais maris. La troisième, De la part de l’un et de l’autre, quand un veuf épouse une veuve. Au sujet de cette bigamie, aucun doute n’est possible. Car, il est clair qu’il y a toujours en elle un défaut de signification, et quand l’homme n’est pas l’époux d’une seule femme, et quand l’épouse n’est pas la femme d’un seul homme.