Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 12)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il reste une troisième question, et la plus importante de toutes. Quelle est l’autorité de l’édition de la vulgate latine ? Les hérétiques de notre temps, bien qu’ils ne soient pas tous d’accord entre eux sur l’authenticité de la traduction latine, s’accordent admirablement bien entre eux dans leur opposition à l’église romaine. Les Luthériens, pour leur part, ne veulent reconnaître pour authentique que la seule traduction faite par Luther, comme il appert du décret de Lipsis, où l’on trouve les signatures de Mélanchton, de Poméranus, de Major, et de beaucoup d’autres. Au sujet de ce décret, voyez Staphilum dans la troisième partie de la théologie luthérienne.

Quant à Zwingli, avec lequel s’accordent les Anabaptistes et les Calvinistes, il ne reconnait aucune traduction pour authentique, comme on le voit dans sa préface à l’édition de Tigurin, où il déclare que l’Église ne doit pas se lier à une seule traduction. Néanmoins, les Luthériens autant que les Zwingliens s’entendent sur la non authenticité de la vulgate latine, car, selon eux, elle regorge d’erreurs. Du camp de Luther, le premier héraut qui est sorti des rangs pour défier l’armée ennemie est Martin Kemnitius; du camp des Zwingliens, Jean Calvin. Écrivant contre le concile de Trente, ils en veulent surtout à la quatrième session, au cours de laquelle la vulgate latine a été proclamée authentique. A écrit aussi sur ce sujet Georges Major dans sa préface aux psaumes, et Tilmann Heshushius dans son livre des soixante erreurs des pontifes, titr 1.

Mais ils ne furent quand même pas peu nombreux ceux qui écrivirent en faveur de la vulgate. Comme Jean Driedo, livre 2, chapitre 1 des dogmes ecclésiastiques et de l’Écriture, François Titelmann dans son prologue apologétique pour l’édition de la vulgate du nouveau testament, André Vega, livre 15, chap 9 du concile de Trente contre Kemnitium, Lindanus, livre 1 de la meilleure manière de traduire, Melchior Cano livre 2, chap 13 des lieux, Sixte de Sienne, livre 8 de sa sainte bibliothèque, dans sa réfutation de la dernière hérésie. Désirant imiter leur zèle, nous conforterons leur position par les arguments suivants.

Le premier argument est celui du concile. Car le concile de Trente dit que l’édition latine des livres sacrés a donné elle-même la preuve de son authenticité par l’usage que l’Église en a fait pendant tant de siècles. Toute l’Église latine n’a pas craint, en effet, de se servir de cette seule édition pendant presque mille ans, c’est-à-dire, en gros, depuis l’époque de saint Grégoire. Tous les prédicateurs l’ont proposée et l’ont expliquée aux peuples; tous les conciles ont tiré de cette traduction des passages pour confirmer des dogmes de foi. De plus, pendant quatre-vingt ou quatre-vingt-dix années, l’Église a été privée d’une traduction authentique. Et dans les choses qui se rapportent à la foi et à la religion, des erreurs de traduction pour je ne sais trop quelle parole de Dieu ont poussées. C’est quelque chose d’étonnant; plutôt absurde qu’étonnant, surtout parce qu’elle a appris de l’apôtre (Timoth 2) que c’est elle qui est la colonne et le fondement de la vérité.

Le deuxième argument se dire des témoignages des anciens. Car ou notre traduction est celle de saint Jérôme, ou de cette ancienne dite commune, que saint Augustin appelait italique. Si c’est l’italique, nous avons, en sa faveur, un témoignage éloquent en la personne de saint Augustin (livre 2, chapitre 15 de la doctrine chrétienne), où il dit qu’elle doit être préférée à toutes les autres. Si elle est de saint Jérôme, comme nous l’avons prouvé plus haut, elle a le témoignage de tous les anciens qui ont pu la voir. Car, d’abord, saint Augustin dans le livre 18, chapitre 43 de la cité de Dieu, dit : « N’a pas manqué à notre temps un homme tel que le prêtre Jérôme, homme très instruit, versé dans trois langues, qui ne traduisit pas la bible du grec au latin mais de l’hébreu au latin, traduction que même les Juifs jugent véridique ». Et dans sa lettre 10 à saint Jérôme, il dit que sa traduction ou plutôt que sa correction du nouveau testament « a été approuvée par tous ». Saint Grégoire dit la même chose dans son livre 20, chap 32 de ses morales : « Parce que cette nouvelle traduction à partir de l’hébreu a rendu toutes choses avec plus de vérité, on doit croire tout ce qui est dit en elle, et il faut que nos explications et nos commentaires de la bible s’en inspirent. »

Saint Isidore au livre 6, chapitre 4 de ses Étymologies, dit : « Le prêtre Jérôme, qui connait bien trois langues, a traduit les Écritures de l’hébreu au latin, et les a transposées éloquemment. Sa traduction mérite de passer avant les autres ». Et dans le livre 1 de l’office divin, il dit : « Saint Jérôme a traduit de l’hébreu en latin les écritures sacrées. Sa traduction est utilisée généralement dans toutes les églises, parce que les phrases sont plus vraies, et les mots plus clairs ». Raban est du même avis dans le livre 2, chapitre 54 de l’éducation cléricale. Ensuite, ceux qui sont venus après, saint Anselme, saint Bernard, Rupert, Haymo, Hugo, Richard, et tous les autres montrent suffisamment que cette traduction a été approuvée par tous, puisqu’elle est la seule qu’ils cherchèrent à expliquer. On peut ajouter que ce ne sont pas seulement les Latins qui ont approuvé cette version, mais même les Grecs, qui traduisirent du latin au grec certains volumes divins que saint Jérôme avait traduits de l’hébreu en latin. Saint Jérôme lui-même l’atteste dans son livre des hommes illustres, à Sophrone, et sans son livre 2 contre Ruffin.

Le troisième argument. Les Hébreux eurent une Écriture authentique dans leur langue. Les Grecs aussi eurent en grec une écriture authentique, c’est-à-dire l’ancien testament dans la traduction des septante; et les premières sources elles-mêmes du nouveau testament. Il fut donc légitime pour l’Église latine, dans laquelle se trouve le siège de Pierre, et où la mesure de la foi chrétienne doit perpétuellement exister, d’avoir sa langue authentique des Écritures. Or, pendant mille ans, elle n’en a pas eu d’autre. C’est donc celle-là qu’on doit reconnaître comme authentique.

Le quatrième argument. Dans les conciles généraux de l’Église, on ne trouve aucun, ou très peu d’experts en langue hébraïque. L’Église serait mal en point si, dans les choses graves, elle ne pouvait se fier à une traduction latine, mais devait avoir constamment besoin de recourir à l’hébreu, et de mendier la vérité auprès de ses ennemis, les rabbins. Nous pouvons dire la même chose de la langue grecque, car si maintenant, beaucoup connaissent le grec, il n’en a pas toujours été ainsi. Car, si nous en croyons Ruffin, dans le livre 10, chapitre 21 de son livre d’histoire, parmi les six cents évêques qui assistèrent au concile d’Ariminum, personne ne savait ce que voulait dire le mot omoousios. Et voilà pourquoi, quand des hérétiques ariens retors demandèrent aux pères du concile s’ils voulaient adorer le Christ ou l’omoousios, tous crièrent en chœur qu’ils ne voulaient pas adorer un omoousios, mais le Christ.

De plus, on prouve la même chose par l’expérience. Car, nous voyons ce qui se passe maintenant chez les hérétiques. Après avoir méprisé l’ancienne traduction, ils en produisent de nouvelles qui sont si divergentes qu’on ne peut tirer d’elles rien de certain. C’est pourquoi Martin Luther dans son livre contre Zwingli sur la vérité du corps du Christ dans l’eucharistie, dit : « Si le monde dure plus longtemps, il sera de nouveau nécessaire, pour éviter les traductions différentes de l’Écriture que nous avons présentement, et pour conserver l’unité de la foi, de recevoir les décrets des conciles, et de nous y réfugier ». Il reste à résoudre les arguments des adversaires. Mais, auparavant, il nous plait de relever les mensonges que Kemnitius et Jean Calvin ont mêlé à leurs arguments.

Premier mensonge de Calvin. Ce n’est ni par un choix judicieux, ni par un discernement éclairé que des ignorants ont accordé à cette traduction le premier rang. Je réponds. Comme toutes les autres traductions ont été abolies, et que la vulgate est la seule à être demeurée dans l’Église catholique pendant tant de siècles, ou il n’y a eu aucun docte dans l’Église pendant mille ans, ou Calvin ment impudemment. Sophrone, saint Augustin, saint Grégoire, Isidore de Séville, Bède le vénérable, Anselme, Rupert, Bernard et tant d’autres, tous ces grands hommes ont donc été de grands ignorants ? Et pourtant ils ont loué cette édition entre toutes les autres, comme nous l’avons montré.

Un autre de ses mensonges. Les pères du concile de Trente auraient décrété qu’on ne doit point du tout prêter l’oreille à ceux qui puisent la pure liqueur à la fontaine elle-même, et qui réfutent le faux à l’aide de la vérité certaine. J’appelle cela un mensonge, car je ne lis rien de semblable dans le concile. Les pères, en effet, n’ont jamais fait mention d’une autre fontaine. La seule chose qu’ils ont faite c’est de choisir une version parmi toutes les traductions latines, et de la mettre avant toutes les autres. Et, il convenait à la gravité et à la permanence de l’Église, de choisir une traduction ancienne longtemps éprouvée, de préférence à des nouvelles. En somme, on en a choisi une parmi le grand nombre de celles qui diffèrent les unes des autres.

Le troisième mensonge de Calvin. Le texte est si pollué, selon lui, qu’il n’y aurait pas une seule page intègre, ni trois vers sans une erreur grave. S’il en est vraiment ainsi, pourquoi le même Calvin, quand il entreprit d’annoter les versets des psaumes, n’a-t-il décelé aucune erreur dans la traduction du premier ? Le premier psaume n’a peut-être donc pas trois versets consécutifs ? Mais j’estime qu’il ne vaut pas la peine de nous attarder à réfuter des mensonges aussi flagrants. Venons-en à Kemnitius.

Le premier mensonge de Kemnitius. Le concile de Trente a décrété que, à la place de ce qui a été écrit par le Saint Esprit dans les sources grecques et hébraïques, nous recevions ce qui a été mutilé, changé ou ajouté par les copistes. Car qui, je ne dis pas parmi les catholiques, mais parmi les hommes sensés, oserait jamais dire qu’il faille recevoir les paroles viciées de copistes plutôt que les paroles du Saint-Esprit ? De plus, le même concile, au même endroit, n’ordonne-t-il pas qu’on imprime les bibles sacrées sans le moindre nombre de fautes possible ?

Le second mensonge. Dans la liste des livres mis à l’index édité par le pape Paul 1V, se trouvent, au nom des livres condamnés, toutes les traductions de la bible, même les plus anciennes, dans lesquelles sont corrigées les erreurs les plus flagrantes de la vulgate latine. Cela, évidemment, est un mensonge parmi les plus crasses. Ne sont condamnées dans cette liste que les traductions faites par des hérétiques, ou entachées d’hérésies. Toutes les autres sont permises.

Le troisième mensonge de Kemnitius. Il cherche à prouver que l’Église a fait un usage abusif d’une veille traduction équivoque, afin de démontrer qu’elle a le pouvoir de dispenser de la substance des sacrements, contre l’institution du Christ. La vulgate, en effet, fait dire à 1 Corinth 4 : « les ministres du Christ seront appelés les dispensateurs des mystères du Christ ». Et de s’exclamer : « Dieu bon, quelle est grande l’impudence de l’Antichrist de s’amuser si puérilement dans une matière de cette importance, quand est si répandue la connaissance des langues ! Saint Paul les appelle des ministres du Christ ! » Et il nous est permis, à notre tour, de répondre : Dieu bon, quelle est grande l’impudence des hérétiques, elle qui ne craint pas d’obscurcir la vérité par les mensonges les plus grossiers ! Car le concile, au même endroit, explique longuement qu’on ne peut pas changer la substance des sacrements, mais seulement régler la manière et l’ordre dans lesquels les sacrements doivent être administrés. De plus, le concile n’abuse pas du mot « dispensateurs », comme l’imagine Kemnitius. Car, il ne dit pas que l’Église peut dispenser des sacrements comme elle peut dispenser des vœux et des lois ecclésiastiques, mais qu’elle peut « dispenser » les sacrements, c’est-à-dire les administrer, les présenter, les livrer aux fidèles. Et, à l’instar d’un dispensateur fidèle et prudent dans la gestion des affaires et dans l’alimentation de la famille, elle peut prescrire certaines règles, certains rites, pourvu qu’elle ne fasse rien contre les lois divines et civiles.

Le dernier mensonge de Kemnitius. La raison pour laquelle le concile de Trente a voulu que la traduction de la vulgate soit authentique est qu’elle avait été toute transformée par les dogmes pontificaux. Ce mensonge est non seulement celui d’un homme impudent, mais imprudent, parce qu’il milite grandement contre son auteur. Car, si les dogmes pontificaux se trouvent dans la traduction de la vulgate, il faut en conclure que ces dogmes pontificaux sont très anciens, car les hérétiques reconnaissent eux-mêmes que l’édition de la vulgate est très ancienne. De plus, si la traduction de la vulgate avait été faite après l’époque de Luther, on aurait eu quelque raison de penser qu’elle avait été volontairement ajustée aux dogmes pontificaux. Mais, elle a été faite il y a mille ans. Et toutes les choses qu’il blâme dans la vulgate latine, nous leur montrons qu’elles correspondent mot pour mot aux citations faites par les Pères de l’église; et que ces choses ont toujours fait partie de l’édition latine. Mais, ce que nos adversaires font ils pensent que les autres le font aussi, Et, parce que Martin Luther a traduit la bible de mauvaise foi, comme nous le montre Jean Cochlaeo dans la vie et les actes de Luther 1521, où nous lisons : « dans la nouvelle traduction du nouveau testament faite par Luther, on a noté mille choses ajoutées, ou enlevées, ou corrompues. », on pense que ce sont les catholiques qui ont fait cela. Mais ils se trompent certainement, car la foi catholique n’a pas besoin de l’aide des mensonges, comme en ont leurs inventions.

CHAPITRE 11 Réponses aux objections des hérétiques contre la vulgate latine

On peut réduire à trois les arguments des hérétiques contre la vulgate latine. Le premier. Saint Jérôme a traduit beaucoup de choses autrement, et a blâmé plusieurs choses que nous avons dans notre traduction. Mais, nous avons déjà répondu à cela au chapitre 8. Il faut croire davantage à la parole de Dieu qui se trouve dans les fontaines des codex hébraïques et grecs que dans les ruisseaux des traductions. Car les codex grecs et hébraïques ayant les apôtres et les prophètes pour auteurs, ils ne peuvent pas se tromper. Les codex latins, par contre, ont pour auteurs des traducteurs qui peuvent se tromper. Car autre est le traducteur, autre est le prophète, enseigne saint Jérôme, dans sa préface du pentateuque. Et le même Jérôme fait souvent des reproches aux traducteurs dans ses commentaires, et au livre 4 contre Jovinien. Et saint Augustin ne se contente pas d’affirmer en général qu’un traducteur peut se tromper (livre 2, chap 12 de la doctrine du Christ, dans les épitres 19 et 59), mais il dit à saint Jérôme lui-même, dans sa lettre 6, qu’il a pu se tromper dans sa traduction de la bible.

Il arrive que les Pères enseignent qu’il faille recourir aux sources hébraïques et grecques. Saint Jérôme (dans son livre contre Helvidius et dans son épitre à Marcella qui commence par « après la première lettre ») enseigne que la traduction latine des évangiles doit être ramenée aux sources grecques. Et il dit la même chose de l’édition latine de l’ancien testament corrigée d’après l’hébreu, dans son commentaire de Zacharie, chap 8. Saint Augustin dit la même chose dans le livre 2 de la doctrine chrétienne aux chapitres 11, 12 et 15, dans la lettre 59, et ailleurs. Et ce qui est encore plus admirable, on trouve la même chose dans le droit canonique lui-même, au canon 9 : « comme la foi des livres anciens doit être testée par les textes hébraïques, la vérité du nouveau testament requiert la norme du texte grec. »

Je réponds qu’il ne faut pas nier qu’il faille préférer les sources des Écritures aux ruisseaux des traductions, quand on est sûr que les fontaines n’ont pas été troublées. Or, nous avons montré auparavant que, en plusieurs endroits, les fontaines ont été effectivement troublées. Et on ne peut certainement pas nier que l’église latine ait montré plus de constance à conserver sa foi que la grecque. Elle fut donc plus vigilante à protéger ses codex contre la corruption. Car se réalise aujourd’hui ce que saint Jérôme écrivait au pape Damase dans son épitre sur le mot hypostase : leur patrimoine ayant été corrompu, c’est uniquement chez les latins que se conserve sans corruption l’héritage des Pères.

Au sujet de l’objection voulant que les traducteurs aient pu se tromper, il ne manque pas de gens qui répondent que l’ancien traducteur du nouveau testament et même le traducteur de l’ancien testament saint Jérôme n’ont pas pu se tromper parce qu’ils étaient éclairés par une lumière particulière du Saint Esprit. Mais il n’est pas nécessaire de recourir à ce genre d’argument. Car, nous admettons qu’un traducteur n’est pas un prophète, et qu’il peut se tromper. Mais ce que nous disons c’est qu’il ne s’est pas trompé dans cette traduction que l’Église a approuvée. Car la traduction latine de la vulgate n’est pas d’un seul auteur. Elle a des choses qui viennent de saint Jérôme, de Lucien, de Téodotion, et d’un autre traducteur au nom inconnu. Il serait idiot de prétendre que l’hérétique Théodotion ne pouvait pas se tromper, ou que saint Jérôme ne s’est jamais trompé, quand il avoue lui-même (dans le chap 19 d’Isaïe) qu’il s’est trompé, et que l’Église a reçu sa correction. L’Église n’a donc pas canonisé tous les traducteurs; elle n’a fait qu’approuver leur traduction. En l’ approuvant, elle n’a pas affirmé que leurs traductions ne comportaient aucune erreur. Mais elle a voulu que nous soyons certains que, en ce qui a trait à la foi et aux moeurs, aucune erreur ne s’y trouvait.

Je réponds autre chose au sujet de la correction des codex latins d’après les codex grecs et hébreux. De quatre façons, il nous est permis de recourir aux sources hébraïques et grecques, comme les pères l’enseignent. D’abord, dans nos codex, il semble y avoir une erreur de copistes. Voilà pourquoi nous voyons dans nos nouveaux missels ce passage 15 de l’Ecclésiastique corrigé ainsi : « Il lui donna en face des préceptes ». Nous lisions autrefois un texte corrompu : « le cœur vers les préceptes ». Car, dans le grec, nous avons kata prosôpon, mot qui ne laisse aucun doute. Il fut facile de faire cor ad avec coram. Autre exemple. Ce passage de l’Eccles. 24 : « Moi, comme le fleuve Diorix », il a fallu le corriger : « comme les fleuves de Diorix », comme le dit le grec, car il n’y a jamais eu de fleuve Diorix. Même si Raban Maure dit dans son commentaire de ce passage que certains auteurs ont parlé d’un fleuve d’Arménie qui s’appelait Dorix, aucun auteur connu n’en a soufflé mot. Adiorux est une fosse creusée par le fleuve pour irriguer la terre.

Autre exemple, Sagesse 12 : « Tu condamnes celui qui ne devait pas être puni, et tu le méprises comme étant loin de ta vertu ». Ce passage ne semble pas avoir été mal corrigé par les bibles de Louvain : « Celui qui ne doit pas être puni tu le penses étranger à ta vertu ». Car c’est ainsi qu’on le lit en grec. C’est manifestement une erreur des copistes. Et pourtant, saint Grégoire avait pieusement expliqué la première traduction dans le livre 3 chap 11 de ses morales. Autre exemple. Au psaume 41, on a pu, en toute sureté, changer : « vers Dieu, fontaine vivante » en « fort vivant », car c’est ce qu’on lit en hébreu, et même en grec. La correction s’imposait donc. On a pu facilement, dans notre codex changer le « fort » en « fontaine », surtout parce que venait juste avant : « Mon âme a eu soif ». De la même façon, nous voyons qu’il faut corriger le verset 19 de saint Jean : « il la reçut chez lui » (accusatif à la place d’un ablatif en latin), comme dans le grec.

En second lieu, quand les codex latins varient au point de ne pouvoir déterminer où se trouve le véritable texte de la vulgate latine, on peut recourir aux sources, et recevoir ainsi l’aide qui nous est nécessaire pour trouver le véritable sens. Ainsi, en Josué 5, les codex latins ont : « Auxquels il a juré de leur montrer la terre où coulent le lait et le miel ». D’autres ont : « de ne pas leur montrer ». La vraie traduction semblerait être la dernière, car en hébreu, on ajoute toujours le « non ». Au contraire, dans Josué 11 quelques codex ont : « Il n’y a pas eu de ville qui ne se livre pas ». D’autres ont : « qui se livre ». Et cette dernière est la véritable, parce que conforme à l’hébreu. Et les mots qui suivent exigent ce sens. Ainsi, en saint Luc, 1, quelques codex ont : « la rédemption de son peuple ». D’autres : « à son peuple ». Et cette dernière semble plus vraie, parce que plus conforme au grec.

Troisièmement, quand le sens des paroles ou des phrases en latin est douteux, on peut recourir aux sources s’il ne s’y trouve pas d’ambiguïté. Ainsi, ce que nous lisons dans la Genèse 3 « la terre est maudite dans ton travail », peut s’entendre du travail futur, quand tu la cultiveras, ou du passé, c’est-à-dire du péché d’Adam, pour lequel la terre a été maudite. Mais, en hébreu, il n’y a pas d’ambiguïté. Le mot hébreu employé ne peut signifier que « à cause de toi », c’est-à-dire à cause de ton péché. C’est pourquoi saint Jérôme avertit, dans ses questions hébraïques qu’ont bien traduit ceux qui ont écrit : « la terre est maudite dans ta transgression ». Et pourtant, il n’est pas impossible que les copistes aient changé Daleth en Resch.

Ainsi, ce que nous lisons dans Luc 2 : « sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté ». Ce « de bonne volonté » est ambigu, car il peut être référé aux hommes ou à la paix. Mais on peut déduire du grec que ces mots se rapportent plus à la paix. Ce qui donne le sens suivant : « et dans la terre, paix aux hommes », « la paix, dis-je, de la bonne volonté de Dieu envers les hommes ». Car le mot eudoxia n’est généralement pas la bonne volonté de l’homme, mais la bonne volonté de Dieu envers les hommes. Ainsi le psaume 2 « De peur que, quand le Seigneur se fâche ». Ou « ou quand aura brûlé brièvement sa colère ». Et : « heureux ceux qui se fient en lui ». Chez les latins, on se demande si cela a été dit du Père ou du Fils, car le psaume fait mention de l’un et de l’autre. Mais le codex hébreu indique clairement qu’il s’agit du Fils. De plus, le psaume 138 : « ma bouche ne t’est pas cachée ». Le mot, en latin est ambigu, car on ne se pas ni os se rapporte à la bouche ou aux os. Mais en hébreu, c’est clair.

Quatrièmement, et ultimement, il est permis de recourir aux sources, pour comprendre la force et le sens propre des mots. Ainsi, dans Exode 1 : « il leur a construit des maisons ». La phrase hébraïque nous fait comprendre que ces mots signifient la fécondité et l’abondance des fils. De même, pour le psaume 112 : « qui fait habiter la stérile dans une maison ». Et c’est aussi la même chose pour le psaume 138 : « tes yeux ont vu mon imparfait ». Les mots grecs indiquent clairement qu’il s’agit d’un embryon. Et la même chose au même endroit : « ta science a été admirable plus que moi ». Cette phrase se comprend facilement en hébreu. Elle signifie que la science de Dieu est plus admirable que ce que l’homme peut en comprendre. Connaissent cet hébraïsme ceux qui savent bien l’hébreu. Dans les paroles suivantes de saint Paul (Eph 3) « connaître aussi la suréminente charité de la science du Christ ». Car le sens n’est pas que la charité du Christ est un don plus grand que la science, comme les mots semblent le dire, mais qu’elle est plus grande que ce que l’on peut en comprendre par la science.

Le troisième argument ils le tirent de plusieurs endroits qui semblent montrer que la vulgate latine est remplie d’erreurs. Et même si c’est sans aucun ordre qu’ils nous jettent ces textes à la tête, nous procéderons, nous, par ordre. D’abord, les passages qui sont tirés de plusieurs livres de l’ancien testament. Ensuite, ceux qui viennent des psaumes. Enfin, ceux qui se rapportent au nouveau testament.

CHAPITRE 12 On prend la défense des passages de la vulgate que Kemnitius déclare contaminés.

Le premier est le passage de la Genèse 3 où nous lisons : « elle t’écrasera la tête ». Kemnitus prétend que ce verset a été corrompu pour établir l’intercession et le patronage de Marie. Car, il faudrait lire « il (au neutre en latin) t’écrasera la tête ». L’Écriture, en effet, parle de la semence, c’est-à-dire du Christ, comme l’enseignent les anciens. Je réponds que la vulgate a des variantes. Certains codex donnent « il », d’autres « elle ». Je réponds qu’il n’est pas improbable de lire « elle », et que cela n’est pas une corruption du texte faite par les papistes. Car si plusieurs codex hébraïques ont « il », il y en quand même un où l’on peut voir « elle ». Et personne qui connaisse suffisamment l’hébreu ne pourra penser qu’on puisse obtenir « elle » à la place de « lui », par un simple déplacement de points. On rencontre souvent dans les livres sacrés « lui » pour « elle ». Ainsi en est-il dans Genèse 3, verset 12, et dans Exode 3, verset 8. Ajoutons qu’ont lu « elle » Claudius Marius Victor au livre 1 de la Genèse, Alcimus Avitus au livre 3 de ses chants, chapt 6, saint Jean Chrysostome, homélie 17 sur la Genèse, saint Augustin au livre 2 de la Genèse, contre les Manichéens chap 18, au livre onze de la Genèse à la lettre, chap 36, saint Ambroise au livre de la fuite du siècle, chap 7, saint Grégoire au livre 1, chap 38 des morales, Eucherius, Rupertus, Bède, Rabanus et Strabus, et Lyre, ainsi que saint Bernard, sermon 2 sur la messe. C’est donc un mensonge que profère Kemnitius quand il dit que tous les anciens ont lu « il ».

Mais tu diras : le verbe « écrasera », en hébreu, est du genre masculin. Il se réfère donc à la semence qui est du genre masculin, et non au mot femme qui est féminin. Je répons que ce ne serait pas une nouveauté dans l’Écriture qu’à des noms féminins soient joints des pronoms ou des verbes de genre masculin. Ruth dit à ses brus (Ruth 1, verset 8) (phrases exclusivement en hébreu). Et Esther 1, verset 20 (texte hébreu), et Eccl. Verset 15 (hébreu). On en trouve plusieurs de ce genre.

Le deuxième passage est celui de la Genèse 6 où nous lisons : « toute la pensée de l’homme est tournée vers le mal ». Voulant affaiblir le péché originel, Kemnitius prétend que ce passage a été corrompu, puisque nous avons en hébreu «l’image du coeur seulement du mal pendant la journée ». Je réponds que le sens est le même, car l’image du cœur se rapporte à la pensée du cœur, parce que c’est par le cœur qu’elle est imaginée et formée, comme l’enseignent les Hébreux. Car, semblable est la phrase suivante : « toute la pensée de l’homme est tournée vers le mal, et son imagination, c’est-à-dire les pensée du cœur n’est que du mal. Il ne s’ensuit pas de ce verset, comme le pensent les Luthériens, que toutes les œuvres des hommes soient mauvaises. Car c’est une hyperbole scripturaire, souvent utilisée pour mettre en relief quelque chose. Comme on dit dans le même chapitre : « toute chair avait corrompu sa voie ». Et pourtant, dans le même chapitre, on lit : « Noé fut un homme juste et parfait, en son temps ».

Le troisième verset est celui de la Genèse où nous lisons : « Celui qui versera le sang humain, son sang sera répandu ». Ce texte a été mutilé, accuse Kemnitius, puisque le texte hébraïque dit : « Celui qui versera le sang humain, son sang sera répandu par un homme ». Je réponds que cette omission ne rend le sens ni faux ni imparfait. Elle est donc de peu d’importance. Car le sens est en latin comme en hébreu : celui qui tue un homme sera tué lui-même. Le quatrième verset est de la Genèse 14, où nous lisons : « Et Melchisedech, roi de Salem, présentant le pain et le vin, car il était le prêtre du Dieu très-haut ». Il dit que ce mot a été corrompu pour que nous puissions prouver le sacrifice de la messe, car, en hébreu, le mot « offrir » ne se trouve pas, ni le « car », comme dans la vulgate.

Je réponds que c’est faussement qu’il affirme que dans la vulgate se trouve le mot « offrir ». Car, nous ne lisons pas « il offrit », mais « il présenta » le pain et le vin. Le « car », la vulgate l’a, ainsi que le texte hébreu, même si Kemnitus n’a pas voulu le voir par ignorance ou par malice. Car, souvent en hébreu une telle lettre est prise pour telle autre lettre. Comme en Isaïe 64 : « tu t’es fâché, et nous avons péché », c’est-à-dire « parce que nous avons péché ». De même dans Genèse 20 : « Et tu mourras à cause de la femme que tu a prise, car elle a un homme ». Et en Genèse 20 encore : « J’ai appris par l’expérience parce que Dieu m’a béni ». On trouve souvent dans l’Écriture ce genre de choses.

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