Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 120)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On nous objecte, en troisième lieu, un exemple de saint Paul qui, bien que chef ecclésiastique, n’hésita pas à en appeler à César, et à confesser publiquement qu’il voulait être jugé par lui, comme saint Luc le rapporte aux Actes 25. Mais cette objection Covarruvias aurait du l’omettre complètement. Car, comme le montrent très bien les actes des apôtres, saint Paul fut contraint d’en appeler à César, pressé qu’il était par les calomnies des Juifs, et par l’injustice du procurateur romain qui ne reconnaissait que César comme juge suprême. Voilà pourquoi, de fait du moins si non de droit, il a dut accepter César comme juge, car ce n’est pas sans faire rire de lui que, devant des Gentils, il aurait reconnu saint Pierre comme juge suprême, ou qu’à des Juifs il en aurait même fait mention.

Ils nous objectent en quatrième lieu les témoignages des saints apôtres Pierre et Paul. Saint Pierre écrit dans sa première épitre, chapitre 2 : « Soyez soumis à toute créature humaine à cause de Dieu, soit au roi en tant que supérieur à tous, soit aux chefs en tant qu’envoyés par Dieu.. » Et saint Paul (Romains chapitre 13) : « Que toute âme soit soumise aux pouvoirs supérieurs. » En commentant ces textes, saint Jean Chrysostome affirme que « ces choses ne sont pas dites seulement pour les laïcs, mais pour les clercs et les moines, et même pour les apôtres et les évangélistes. » Je réponds que ces phrases des apôtres sont générales. Il était fait mention des rois, car, en ce temps-là. Il était tout à fait nécessaire de faire comprendre aux chrétiens qu’ils devaient obéir aux rois, pour ne pas empêcher la prédication de la foi. Mais ces mots de saint Pierre et de saint Paul ne signifient rien d’autre que l’obligation d’être soumis aux supérieurs légitimes, et de leur accorder l’obéissance qui leur est due. Voilà pourquoi on ne peut pas, à partir de ces textes, soutenir que les clercs doivent obéir aux princes séculiers et à leurs lois avant de prouver d’abord que les rois du siècle sont des supérieurs légitimes et des juges des clercs. Ce qu’on ne pourra pas prouver à moins de prouver que les pasteurs sont soumis aux brebis, les parents à leurs fils, et les choses spirituelles aux choses temporelles.

Nous ne contredisons pas non plus saint Jean Chrysostome. Car, bien que nous affirmions que le pontife est le seul juge approprié des clercs et des moines, nous reconnaissons quand même que les rois sont rois des prêtres et des moines autant que des laïcs. Ce n’est donc pas sains raison que, dans les prières publiques, nous prions pour notre roi ou notre empereur. Car les rois ne livrent pas la guerre seulement pour les laïcs, mais aussi pour les clercs et les moines, et ils veillent à assurer la paix et la tranquillité de tous, selon ce qu’écrit saint Pierre (1 épitre chapitre 2) : « Honorez le roi ! ». L’obéissance leur est due, quand leurs lois ne sont pas contraires aux canons sacrés, et quand les canons ecclésiastiques n’ont pas encore statué sur un sujet. Mais toujours dans le sens d’une direction, et non une coercition, comme nous avons dit plus haut.

En plus de ces arguments, Medina nous en oppose d’autres au lieu cité, que Covarruvias a jugé devoir omettre, les trouvant puérils. Nous allons quand même les réfuter en quelques mots. Médina dit que, dans la loi naturelle, tous les premiers-nés étaient des prêtres, mais qu’ils n’étaient pas pour cela exempts du pouvoir des plus puissants. De même, dans la loi écrite, les lévites auxquels succèdent maintenant les prêtres, n’étaient pas seulement soumis au pontife Aaron, mais aussi à Moïse, qui était le chef civil de tout le peuple des Juifs.

Dans la loi évangélique, le Christ lui-même, qui était le chef de tous les prêtres, fut soumis à Pilate, selon sa propre parole (Jean 19): « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut. » Voici comment raisonne Médina : « La loi évangélique, le baptême, l’ordre clérical ne libèrent pas, de droit divin, des dettes antérieurement contractées, comme de la dette de l’esclavage, de l’argent, du mariage. Elles ne libèrent donc pas non plus de la dette de la sujétion et de l’obéissance civile. Avant leur cléricature, les clercs étaient soumis au pouvoir et à la juridiction des princes et des tribunaux, des juges et des magistrats séculiers. Ils ne sont donc pas, après être devenus clercs, affranchis, de droit divin, de leur pourvoir et de leur juridiction. »

Mais il est facile de répondre à cela. Car au sujet des premiers-nés, Medina n’a pas prouvé que, selon la loi naturelle, ils étaient soumis aux autorités civiles. Nous pouvons prouver, nous, qu’ils ne l’étaient pas, car ces mêmes premiers-nés avaient coutume d’être prêtres et princes, comme l’enseigne saint Jérôme (dans les questions hébraïques, au chapitre 49 de la Genès). Il dit que c’est une sentence commune des Hébreux, et qu’elle est exprimée par la paraphrase chaldéenne, au même endroit, dans la bénédiction de Ruben. De plus, Moïse, auquel étaient soumis les lévites, n’était pas seulement le prince civil de tout le peuple, mais aussi grand prêtre, et plus grand qu’Aaron, par un pouvoir hors de l’ordinaire. Voilà pourquoi le psaume 98 range parmi les prêtres Moïse et Aaron. Nous savons également qu’Aaron a été consacré par Moïse. Voilà pourquoi Philo atteste, dans le dernier livre de la vie de Moïse, que Moïse a été pontife, roi et législateur des Hébreux. De quoi donc s’étonner si les lévites n’ont pas été moins soumis à Moïse qu’Aaron lui-même, puisque Moïse n’était pas moins prêtre qu’Aaron ?

Jésus a été soumis à Pilate de fait, non de droit. Cela est certain. Et le pouvoir que le Christ reconnait avoir été donné d’en haut à Pilate n’est pas un pouvoir judiciaire, mais une permission, comme l’enseignent saint Jean Chrysostome et saint Cyrille. C’est, en effet, ce que le Christ a dit lui-même : « c’est votre heure, l’heure des ténèbres. » Et il certain qu’il faudrait se boucher les oreilles si Medina avec Marilius Paduano voulait vraiment dire que le Christ, le Fils naturel de Dieu était soumis de droit aux pouvoirs civils.

Le raisonnement de Medina ou ne prouve rien, ou prouve plus qu’il ne le voudrait. Car si c’est la même chose exempter de la dette de l’esclavage ou de l’argent, et exempter de la dette de la sujétion et de l’obéissance civile, comme le souverain pontife ne peut pas exempter les chrétiens de la dette de l’esclavage ou de l’argent, ou du mariage sans le consentement des parties, pour ne pas paraitre commettre une injustice, de la même manière, le même souverain pontife ne pourrait pas exempter des clercs de la juridiction des princes séculiers sans leur consentement. Or, cela est contraire à ce qu’enseignent tous les théologiens, y compris Medina. Ce n’est donc pas la même chose, et c’est pour cela que cet argument de Medina ne prouve rien.

La différence consiste en ceci. Le lien qui relie le créancier et le débiteur, le maître et l’esclave, l’homme et la femme est beaucoup plus fort que celui qui relie le prince et le citoyen. Voilà pourquoi la cléricature n’exempte pas des dettes de la première catégorie; et voilà aussi pourquoi un esclave ne peut pas devenir un clerc sans avoir d’abord été affranchi par son maître, ni un époux sans le consentement de sa femme, et sans qu’elle fasse elle aussi un vœu de chasteté. De même un débiteur insolvable ne pourra devenir clerc que si le créancier lui remet sa dette. Mais la même cléricature exempte de la sujétion civile, et transfère le clerc dans la sujétion ecclésiale, même si le supérieur civil ne consent pas ou y répugne. Car, chacun est libre relativement à l’état de sa propre personne, et peur quitter le père et la mère pour vivre avec une épouse, selon la parole du Seigneur en Mattieu 19. De la même façon, chacun a la liberté de quitter son prince ou son roi terrestre et de passer dans le domaine du Seigneur, d’accéder à la servitude Dieu, de se livrer totalement à un évêque dans la cléricature, ou à un abbé dans la profession monastique.

Mais Médina insiste. La loi évangélique et le baptême n’exemptent pas un chrétien de la juridiction civile, la cléricature ne le peut donc pas, elle non plus. Je réponds que la cléricature n’est pas du même ordre que la loi évangélique et le baptême. La loi évangélique et le baptême, en effet, n’excluent pas la principauté civile, ils la considèrent même comme nécessaire, comme nous l’avons prouvé en son lieu contre les anabaptistes. Mais la cléricature ou la vie monastique ne peuvent s’acquitter parfaitement de leurs obligations que s’ils sont libres et immunes de la juridiction civile. Et l’ordre de la nature serait renversé si les pasteurs étaient soumis aux brebis, les parents aux fils, les choses spirituelles aux corporelles.

Mais, tu diras qu’une injustice est commise envers les princes s’ils sont privés malgré eux du droit qu’ils avaient sur les clercs avant qu’ils le deviennent. Je réponds qu’il ne se commet aucune injustice, car celui qui use de son droit n’est injuste envers personne. Il ne fait qu’user de son droit celui qui choisit un état qui lui convient le mieux, même si cela entraîne qu’un maître soit privé d’un de ses sujets. Car, si, pour une juste cause, quelqu’un établit son domicile dans une autre ville ou une autre province, il cesse d’être soumis à son prince sans lui faire aucune injustice.

Voici quelle est la dernière objection de Medina. Il ne répugne pas à la raison que les hommes qui se sont consacrés au service de dieu et au saint ministère soient, dans les choses terrestres et civiles, soumis au roi ou au juge séculier. On doit donc en conclure que s’ils sont exempts, ce n’est pas de droit divin, mais en vertu d’une concession du prince. On pourrait ajouter uneconfirmation à cet argument pour que nous n’ayons pas l’air de chercher un subterfuge. Car, comme le prince séculier, est une brebis dans les choses spirituelles en tant que chrétien, et est même fils de prêtres, les prêtres, au contraire, dans les choses temporelles en tant que citoyens, peuvent être appelées brebis, et, en quelque sorte, fils des princes séculiers. De même, parce qu’il n’y a qu’une seule église contenant les clercs et les laïcs, et que le pontife suprême est la tête de l’Église, auquel sont soumis tous les laïcs et tous les clercs, de la même manière donc parce qu’il n‘y a qu’une seule cité contenant des laïcs et des clercs, et parce que la tête de cette cité est le prince séculier, tous les sujets doivent être soumis, tant les laïcs que les clercs, au prince séculier dans les choses qui se rapportent au bon gouvernement d’une cité.

Je réponds que cet argument prouve que l’exemption des clercs n’est pas du droit premier de la nature, que nous avons distingué plus haut en deux degrés, mais du droit secondaire de la nature, que l’on appelle le droit des gens, comme nous l’avons déjà dit. Car, comme saint Thomas l’enseigne très bien (2.2. question 57, article 3), le droit premier de nature regarde une chose considérée dans l’absolu; le droit secondaire de la nature, ou le droit des gens, regarde une chose dans son ordination à une fin, et c’est pour cela qu’il dépend du raisonnement.

Donc, bien qu’il ne répugne pas absolument à la raison qu’un clerc soit soumis à un prince séculier dans les choses civiles, cela répugne à la cause finale de la cléricature et à l’accomplissement parfait de ses devoirs. Car, pour ne parler des autres choses, ce serait une honte, comme l’a noté Sotus, si un juge corrigeait un évêque, ou pouvait le punir, alors que c’est lui qui doit être corrigé et puni par l’évêque. Et qui supporterait qu’un prêtre cite à son tribunal un juge, ou qu’un juge cite un prêtre à son tribunal ? Toute la révérence que les laïcs doivent porter aux prêtres ne périrait-elle pas, s’ils pouvaient être ainsi convoqués de force ?

Voilà pourquoi, avant toutes les lois des princes, le genre humain, sous la dictée de la raison, a statué que les prêtres seraient partout exempts de la juridiction des princes laïcs. À la première confirmation je réponds que le prince est une brebis et le fils spirituel du prêtre, mais que le prêtre n’est en aucune façon la brebis ou le fils d’un prince. Parce que les prêtres et tous les clercs ont leur prince spirituel, qui les gouvernent non pas seulement dans les choses spirituelles, mais même dans les temporelles. Et il ne peut pas se faire qu’on reconnaisse deux princes dans les choses temporelles, puisque selon le Seigneur, nul ne peut servir deux maîtres.

À l’autre confirmation, je réponds que l’église est une, et qu’il ne peut pas y en avoir deux, mais que la cité, elle, est une matériellement, mais deux formellement. Car, l’église contient tous les chrétiens catholiques, clercs ou laïcs. Or, si quelqu’un considère l’assemblée des laïcs, non en tant qu’ils sont chrétiens, mais citoyens, cette assemblée ne peut pas être appelée une église, car on ne peut pas imaginer qu’il y ait deux églises, ou qu’elle soit moins qu’une. Mais l’assemblée des laïcs et celle des clercs peuvent être dites des assemblées formellement différentes, car en elles, même dans les choses temporelles, les lois, les princes, les tribunaux diffèrent, même si matériellement elles ne font qu’une seule cité.

Elles vivent, en effet, dans la même ville, jouissent de la protection d’un seul prince, qui, pour son labeur et sa sollicitude en vue du bien commun reçoit des tributs des laïcs, et des clercs, l’aide bien supérieure des prières publiques et des sacrifices offerts à Dieu.

Fichier placé sous le régime juridique du copyleft avec seulement l'obligation de mentionner l'auteur de la première édition de cette première traduction en français des Controverses de Saint Robert Bellarmin : JesusMarie.com, France, Paris, 18 mars 2019.

Saint Robert Bellarmin Les Controverses de la Foi Chretienne contre les Heretiques de ce Temps

JesusMarie.comSaint Robert Bellarmin

Saint Robert Bellarmin

Les Controverses de la Foi Chrétienne contre les Hérétiques de ce Temps

Disputationes de controversiis christiniæ fidei adversus hujus temporis hæreticos.

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LES MOINES

PRÉFACE

l- Le nom de moines

2- La nature et la définition de la religion

3- Les différents ordres religieux

4- La confirmation des religions

5- L’origine des religions

6- Les mensonges sont dévoilés et les calomnies réfutées

7- Qu’est-ce qu’un conseil de perfection?

8- On expose différentes conceptions des conseils

9- On confirme les conseils évangéliques avec des textes de l’Écriture

10-On les confirme par des exemples

11- On les confirme par les témoignages des pères

12- On les confirme par la raison naturelle

13- On réfute des objections

14- On explique le nom et la définition d’un vœu

15- Explication de l’état de la question

16- Tout ce qui vient d’un vœu est un culte de Dieu

17- Faire des vœux n’appartint par exclusivement aux Juifs, les Chrétiens en font aussi

18- On réfute des objections

19- La promesse faite au baptême n’est pas proprement un vœu

20- La pauvreté volontaire est correctement vouée à Dieu

21- Le vœu d’obéissance

22- On prouve le vœu de chasteté par ces paroles de l’évangile en Luc 1

23- Et également par Matthieu 19

24- Et également par 1 Timothée 5

Chapitre 25 : on prouve la même chose avec les conciles

26 : On prouve la même chose par les réponses des papes et des empereurs

Chapitre 27 : On prouve la même chose par les témoignages des pères

28- On prouve la même chose par la raison

29- On réfute la première objection des adversaires

30- On réfute la deuxième objection

31- On réfute la troisième objection

32- On réfute la quatrième objection avec la raison naturelle

33- On réfute la cinquième objection avec les conciles

34- On réfute la sixième objection avec les pères

35- Les jeunes peuvent faire des voeux

36- Il est permis à des fils d’entrer en religion malgré leurs parents

37- Il est permis à des conjoints, s’ils sont tous les deux d’accord, de vouer la continence

38- Un mariage non consommé est dissous par des vœux solennels

39- Les ermites

40- L’habit et la tonsure des moines

41- Il est permis aux moines de faire un travail manuel

42- Les moines ne sont pas tenus de faire un travail manuel

43- Il est licite à des moines de vivre en commun de biens patrimoniaux

44- Il est licite à des moines de vivre des choses offertes et données spontanément

45- Il est licite à des moines de vivre de la mendicité

46- On réfute les objections

PREFACE

Nous avons disserté dans le livre précédent des épiscopes et des clercs, c’est-à-dire de la partie qui est la principale et la plus noble du corps ecclésial. Il nous reste à parler de l’autre partie, c’est-à-dire de ces hommes qui, suivant les conseils évangéliques, instituent un genre de vie plus exigeant et plus sublime que ce que prescrit la loi divine ou humaine, ou que peut supporter l’infirmité de beaucoup de mortels. Avant d’entrer dans le vif du sujet, je dirai quelques mots sur l’utilité de cet exposé, et même sur sa nécessité.

Même si la vie monastique ne concerne pas tous les chrétiens, la défense d’une si grande et si excellente partie de notre patrimoine religieux appartient globalement à tous ceux qui ont à cœur la survie de la chrétienté. Quant les hérétiques traitent du monachisme, ils vitupèrent les moines, inventent à plaisir des mensonges ahurissants, et sautent sur toutes les occasions pour déblatérer contre les moines, les faire détester par le peuple, en les appelant « les premiers soldats de l’antichrist. » Ce faisant, ils ne cherchent pas seulement à abolir les ordres religieux, mais à troubler l’église, la blesser, et, si la chose était possible, en arracher les fondements. Ils ne comprennent que trop, hélas, que s’ils avaient gain de cause contre les moines, c’est-à-dire s’ils parvenaient à persuader au peuple chrétien que les instituts religieux n’ont pas été fondés par le Christ, mais par le démon lui-même, ils obtiendraient incontinent que l’église universelle qui, pendant tant de siècles a constamment approuvé le monachisme, soit perçue comme s’étant fourvoyée lamentablement, comme ayant rendu un culte à l’antichrist en pensant en rendre un au Christ, et comme s’étant, pendant des siècles, éloignée du chemin de la vraie doctrine.

Cette guerre des hérétiques contre les moines n’est pas nouvelle, et ce n’est pas un artifice récent du démon que de combattre l’Église en s’attaquant à la vie monastique. Car, comme il y a toujours eu un grand nombre d’auteurs qui, par leurs sermons et par leurs livres, ont porté aux nues ce genre de vie, il n’y a jamais eu d’hérétique capable d’écouter le nom de moine sans grincer des dents et blasphémer. Voici ce que dit à ce sujet saint Augustin (psaume 132) : « Quand vous avez commencé à insulter les hérétiques à cause des circonvallions, ils ont répliqué en vous insultant à cause des moines. Et pourtant, c’est à vous de voir s’il est possible de les comparer. Car comment comparer des ivrognes et des sobres, des écervelés et des sages, des exaltés et des simples, des gyrovagues et des résidants ? Ils ont la manie de dire à tout bout de champ : « Que peut bien vouloir dire le mot moine ? » Nous leur rétorquons alors, avec beaucoup plus d’à propos : « Que peut bien vouloir dire le mot circonvallion ? » Et, plus bas, il dit de Pétilien, le prince des hérétiques, (contre Pétilien, livre 3, chapitre 40) : « Il persiste à maudire les moines de sa bouche maudite, m’accusant même moi, d’être l’auteur de ce genre de vie. »

Les ariens avaient sévi contre les moines avec tant de fureur qu’ils s’étaient rendus dans les déserts les plus impraticables et les lieux les plus retirés pour aller trouver les moines, s’emparer d’eux et les mettre à mort. C’est bien ce que raconte Ruffin (livre 11, chapitre 3 de son histoire ecclésiastique) au sujet de l’évêque Lucius : « Il tourna ensuite les armes de sa fureur contre les monastères, saccagea les ermitages, et livra la guerre à des gens paisibles. Il agressa trois mille homme vivant dans le désert, dispersés ici et là. Il envoya une armée d’écuyers et de fantassins; choisit des tribuns, des préposés et des chefs militaires pour les combattre, comme s’ils étaient des barbares. Mais quand ils vinrent, ils découvrirent une nouvelle sorte de guerre : les moines ne faisaient que présenter leur tête au glaive de leurs ennemis en disant : « Ami, pourquoi es-tu venu ici ? » Et, au sujet de l’empereur Valence, il a noté qu’il détestait tellement les moines qu’il fit une loi obligeant tous les moines à s’enrôler et à devenir des soldats, sous peine d’être fouettés et torturés.

Mais ce serait trop lassant de rapporter au long tout ce que les anciens hérétiques et surtout l’empereur Constantin Capronyme et les autres iconoclastes ont fait ou dit contre les moines. Descendons seulement de quelques siècles. Que pensait Wiclif des ordres religieux ? Ne disait-il pas « qu’ils ont tous été introduits dans l’Église par le diable; que saint Augustin, saint Bernard, et saint Benoit étaient condamnés à l’enfer, à moins d’avoir fait pénitence et de s’être repentis d’avoir été moines et pères de moines »? Voir le concile de Constance. Que dire de Martin Luther ? Dans les nombreux livres qu’il a écrits, ne fustige-t-il pas le monachisme à tous les trois mots ? Omettons pour l’instant les témoignages que je réserve pour plus tard. Dans son épithalame, livre obscène et sordide, qu’il a écrit au chapitre septième de la première épitre de saint Paul aux Corinthiens, il dit que « ceux qui mènent la vie de célibataire dans les monastères, ont immolé leurs corps sur l’autel de Moloch ». Et, dans le même livre, il prétend que « l’état religieux ne vaut rien, que c’est une invention païenne, terrestre, séculière, semblable à de la boue; tandis que, au contraire, l’état du mariage est spirituel, céleste, divin et semblable à de l’or ».

Jean Calvin (livre 4, chapitre 13 de ses institutions) règle son cas au monachisme en quelques mots brefs : « les monastères sont des lupanars, les moines sont des sophistes capuchonnés, qui ont fait scission avec l’Église, et se sont consacrés totalement au démon » Philippe Melanchton (dans son apologie pour la confession augustinienne, article des voeux) écrit que « les vœux et les exercices des moines sont des observances prétentieuses, des simulations hypocrites, et même des traditions pharisaïques et mahométanes. » Les centuriates magdebourgeois (chapitre 10, centurie 4) après avoir décrit les faits et gestes de plusieurs ermites anciens, concluent par ces mots : « Qui n’exècrera pas ces monstres d’hommes, comme ennemis de la société humaine, et comme péchant contre toute la seconde table ? » Dans le grand nombre de livres qu’ils écrivent pour vilipender la vie monastique, ils accusent constamment les moines « d’hypocrisie, de superstition et d’impiété. »

Mais, je le demande, qu’est-ce qui pousse les luthériens à livrer aux moines une guerre si implacable ? En quoi les moines leur ont-ils nui ? Qu’est-ce qu’ils leur ont dérobé ? Qu’est-ce qu’ils leur doivent ? S’ils avaient un peu de cervelle, ne rendraient-ils pas plutôt d’immenses actions de grâce à Dieu pour « le règne des moines », comme ils l’appellent ? D’où vint l’apôtre Germanicus, le troisième Élie, et tant d’autres prophètes et évangélistes, qui sortirent comme du cheval de Troie ? D’où vinrent aussi Luther, Pomeranus, Bucer, Pellicanus, Munster, Menius, Musculus, Miconius, Oecolampadius, le martyr, Oechinus? Ne viennent-ils pas tous des monastères ? Bien que, s’il faut dire toute la vérité, ce ne sont pas les monastères qui nous ont engendrés ces hérétiques, mais c’est la peste de l’hérésie qui en a fait des déserteurs de monastères.

Mais pourquoi nous étonner si les fils des ténèbres ne peuvent pas, de leurs yeux chassieux, voir la lumière de la religion; si les fugitifs et les perfides ont en horreur ceux qui se tiennent debout dans l’armée avec leurs camarades de guerre; si le premier déserteur et transfuge de la milice céleste, le prince des ténèbres trouve des fils qui l’imitent ? Car, comme le dit saint Antoine cité par saint Athanase : « Le démon hait tous les chrétiens, mais il ne peut en aucune façon supporter les moines éprouvés et les vierges du Christ. »

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