Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 121)
Voici les paroles de l’abbé Serenus rapportées par Cassien dans sa conférence 7, chapitre 23 : « Pour les cénobites qui étaient au nombre de 8 ou 10, les assauts du démon étaient d’une telle violence et ses agressions physiques si atroces qu’ils n’osaient pas dormir tous ensemble pendant la nuit, les uns s’abandonnant au sommeil pendant que les autres veillaient en chantant des hymnes, en récitant des prières ou en lisant la sainte bible. Quand le besoin du sommeil se faisait sentir, ceux qui veillaient réveillaient les dormeurs, et ces derniers faisaient la garde pendant que leurs compagnons dormaient. Vous avez donc lu ce que les anciens et les nouveaux hérétiques ainsi que leur père commun pensent des moines. On attend maintenant de moi avec raison que je montre ce que les pères et le Christ en ont pensé. Comme je me réserve de présenter ces textes au moment opportun, je me contenterai pour l’instant de citer deux des plus grands pères de l’église, saint Jean Chrysostome et saint Augustin.
Saint Jean Chrysostome a consacré trois livres entiers à la défense du monachisme, et partout il a accordé aux moines les plus grandes louanges. Il estime tellement les monastères qu’il les préfère « aux palais et aux royaumes, et voit en eux des paradis terrestres et des cieux remplis d’étoiles lumineuses ». Enfin, dans son homélie sur Matthieu 8, il dit : « Si quelqu’un venait, maintenant, dans les solitudes de l’Égypte, il verrait des ermitages dignes du paradis, et d’innombrables choeurs d’anges dans des corps d’hommes. Dans toute cette région, est répandue une armée du Christ, un troupeau admirable de rois, qui, sur la terre, brillent de l’éclat de toutes les vertus célestes. Mais cette splendeur tu ne la verras pas seulement dans les hommes, mais aussi dans les femmes. Les chœurs variés des astres ne scintillent pas autant que les cellules de ces moines et vierges. » Quelle louange, et par quelle homme ! Mais écoutons maintenant saint Augustin, le plus célèbres des pères de l’Occident.
Dans son premier livre sur les mœurs de l’église, (chapitre 21), il oppose les moines, tant ermites que cénobites, aux manichéens qui se vantaient d’être parfaits : « Je n’ai encore rien dit de ceux qui, loin de la vue des hommes, se contentent de l’eau et du pain qu’on leur apporte à un moment déterminé, qui habitent des déserts inhospitaliers, conversant avec le Dieu auquel ils adhèrent dans la pureté de leur cœur, qui sont rendus lumineux par la contemplation de la beauté divine, que seule l’intelligence des saints peut appréhender. Je ne dirai rien d’eux, car ils semblent à quelques-uns avoir abandonné les choses humaines plus qu’il ne faudrait, à ceux, dis-je, qui ne comprennent pas à quel point leur intercession est profitable à notre prière, et leur exemple à notre vie, même si nous ne pouvons pas les contempler en chair et en os ». Mais il est inutile d’ergoter longuement là-dessus.
Ce modèle si sublime de sainteté, qu’on peut connaitre par la prière, à qui ne semblera-t-il pas honorable et admirable ? Même si une telle chose excède notre seuil de tolérance, qui n’admirera pas et ne préférera pas tous ceux qui, après avoir méprisé et déserté les plaisirs de ce monde, se sont réunis en une vie commune très chaste et très sainte, qui ont tous le même genre de vie, veillant dans les oraisons, les lectures et les échanges fraternels. Ils ne sont ni enflés d’orgueil, ni agités par la convoitise, ni livides de jalousie, mais modestes, humbles, calmes. Et ils offrent à Dieu, en devoir de reconnaissance, une vie de concorde fraternelle et d’amitié divine. Personne ne possède rien en propre, personne n’est à charge à personne. Des pères qui sont non seulement saints par leurs mœurs, mais qui sont éminents dans la connaissance de la divine doctrine, veillent sans aucune morgue sur ceux qu’ils appellent leurs fils, auxquels ils commandent avec autorité, et de qui ils sont spontanément obéis. »
Il ajoute ensuite : « Ces mœurs, cette vie, cet ordre, cette institution si je voulais les louer, je m’en sentirais tout à fait indigne, et je craindrais qu’on m’attribue la pensée que cet exposé ne suffise pas par lui-même pour plaire, mais que, à la simplicité du narrateur, il faille ajouter la pompe d’un rhéteur. » Quelles sont donc dissemblables ces paroles des pères catholiques et celles de Luther et de Calvin, que nous avons rapportées plus haut. D’un côté la foi, de l’autre la perfidie; d’un côté la sagesse, de l’autre la sottise. D’un côté le calme, de l’autre l’emportement. D’un côté Dieu, de l’autre le démon.
Ce n’est pas seulement par les paroles et les écrits des pères catholiques que Dieu a rendu témoignage à la prééminence et à la sainteté des ordres religieux, mais aussi par lui-même. Car, ce qu’il pense de ce genre de vie l’attestent les magnifiques promesses divines que nous trouvons dans les prophètes ou dans les évangiles : le centuple dans ce siècle, un siège d’honneur au jour du jugement, une place et un nom dans le royaume des cieux plus grand et plus prestigieux que ne peut donner le nombre d’enfants terrestres. L’attestent également de grands signes et d’éblouissants prodiges. Certes, après l’époque apostolique, ont toujours été, au jugement de toute la terre, célèbres par leurs miracles, des grands hommes comme saint Antoine, saint Macaire, saint Hilarion, saint Benoit, saint Patrice, saint Bernard, saint François, saint Dominique, sain Vincent Ferrier. Or, tous ces saints, sans controverse possible, étaient des produits du monachisme.
Quelle est donc la témérité et l’insolence de ces hérétiques qui méprisent, rejettent, dénaturent et démonisent ces instituts très saints qui ont été proclamés, approuvés et confirmés par Dieu au moyen de miracles nombreux et éclatants ? Car ce sont bien ces modes de vie,-- pour ne pas parler d’Élie et de saint Jean-Baptiste--, que le Christ a conseillés, que les apôtres ont mis en pratique, que presque tous les saints choisirent. Car, à l’exception des saints martyrs, rares sont ceux qu’on compte parmi les saints qui ne proviennent pas des monastères. Parmi les notes et les symboles qui distinguent l’Église catholique de tous les conventicules hérétiques, tient une première place et brille d’un grand éclat l’approbation de la vie monastique.
C’est ce qu’a compris saint Pierre, évêque d’Alexandrie, selon Theodoret (livre 4, chapitre 20 de son histoire), et il en a fait une excellent démonstration quand il a dit que « un certain Lucius n’était ni un évêque, ni même un catholique, mais un hérétique, un ennemi, un loup, un envahisseur, parce qu’aucun moine ne l’a conduit à son église épiscopale en chantant des hymnes, à la manière accoutumée. » Ce grand pontife estimait donc que l’ordre des moines était une partie de l’Église si importante qu’un évêque ne pouvait pas être considéré comme un vrai évêque sans avoir près de lui des moines qui prient pour lui.
Puisqu’il en est bien ainsi, il est facile de comprendre que la cause des moines est si étroitement liée à celle de l’Église, que personne ne peut être ennemi de l’Église sans déclarer une guerre ouverte aux moines. Voilà pourquoi notre mère l’Église nous supplie de n’épargner aucun effort pour ne pas être vaincu par l’acharnement et la fureur des hérétiques qui scrutent jour et nuit les livres pour trouver quelque reproche à faire à l’Église de Jésus-Christ. Nous devons au contraire faire front commun et déployer toute l’énergie nécessaire pour conserver cet héritage sacré. Surtout que c’est une couronne de foi et de sainteté auprès de Dieu qui nous attend, tandis que c’est la peine de leur perfidie et de leurs crimes qui les attend, eux. Venons-en maintenant à notre sujet.
Toute cette dispute sur les moines est présentée en sept principaux chapitres, ou questions. On y expliquera les noms, l’origine, la nature, les parties, les propriétés et les actions de la vie religieuse. Et nous répondrons, au fur et à mesure, aux objections que soulèveront nos adversaires.
La première question portera sur l’origine, la raison et la variété des ordres religieux. Car, nos adversaires ne rougissent pas de soutenir que les ordres religieux sont une invention récente, et que c’est la même chose de dire : « je suis pour saint Augustin, je suis pour saint Benoit, je suis pour saint François ou pour saint Dominique » que de dire : « je suis pour Paul, pour Apollon ou pour Céphas ». Or, ces gens-là saint Paul les a rabroués, en les accusant de sédition, de schisme et d’hérésie.
La deuxième question porte sur les conseils évangéliques, qui sont la base et le fondement de tout l’édifice monastique. Les hérétiques ont en horreur les mots conseils et œuvres surérogatoires, et n’y voient qu’un énorme blasphème. Comment pourraient-ils faire autrement, puisqu’ils jugent que les préceptes ne peuvent être observés par personne, même pas par le plus saint. Ils ne peuvent pas ne pas tomber des nues quand ils nous entendent dire que les vrais religieux observent non seulement les préceptes prescrits par Dieu, mais même les conseils évangéliques; quand ils constatent, en somme, que nous faisons plus que ce qui a été commandé.
La troisième question portera sur les vœux monastiques. Puisque les adversaires estiment que rien ne peut plaire à Dieu que ce qu’il a commandé, ils considèrent comme des superstitions les vœux et toutes les choses que Dieu n’a pas rendues obligatoires. Ils veulent donc que le vœu de continence soit un sacrifice à l’idole Moloch, que le vœu de pauvreté soit une sottise, que le vœu d’obéissance soit une suprême témérité. La quatrième question porte sur les vœux que font les fils malgré leurs parents, et les époux sans le consentement de l’autre époux. Car, comme Dieu a ordonné d’honorer ses parents et de ne pas séparer ce qu’il a uni, ils nous reprochent sévèrement de permettre que des fils deviennent moines sans le consentement de leurs parents, et de dissoudre, en vue de la profession religieuse, des mariages valides et consommés.
La cinquième question est la solitude et l’austérité de la vie des ermites. Nos adversaires appellent les ermites des ours ou des misanthropes à cause de leur solitude et de leur ascèse. Quelques-uns, en effet, portent un cilice, ne se nourrissent que de racines, couchent sur la dure ou ne dorment que quelques heures. D’autres restent une semaine entière sans manger, s’enrourent de chaines de fer, ou établissent leur demeure au sommet d’une colonne. Tous ces ascètes ils les exècrent comme des meurtriers d’eux-mêmes, et comme des transgresseurs du précepte apostolique : «Honore ton corps ! » Or, ce précepte qui l’honore plus saintement que les moines ?
La sixième porte sur l’habit et la tonsure. Ils pensent que c’est le signe d’une grande superstition de porter toujours des habits du même genre, de la même forme, de la même couleur, et la même tonsure. La septième question. L’œuvre des moines. Nos adversaires prétendent que c’est de la nature et de la raison d’être de la profession monastique de se procurer sa nourriture par le travail de ses mains; et que, en conséquence, tous ceux qui ne le font pas sont des corrupteurs de la profession religieuse, des moines faux et dégénérés. Ils enseignent aussi que c’est aussi mauvais et illicite de se réduire volontairement à la mendicité que de quêter comme un mendiant pour assurer sa subsistance.
Ont écrit sur cet argument saint Jean Chrysostome en trois livres contre les contempteurs de la vie religieuse, Jean Cassien dans ses livres sur les instituts des cénobites, saint Albert le grand, dans sa défense des ordres mendiants, saint Thomas, dans son opuscule 19, contre ceux qui attaquent la vie religieuse, saint Bonaventure, dans son apologie des pauvres, et dans son livre sur la pauvreté du Christ, Thomas Waldensis (livres 3 et 4 sur la doctrine de la foi et sur les sacrementaux, tit 9), Albert Pighius (controverse 14), Alphonse Virvesius (philippiques), Alphonse a Castro (dans ses livres contre les hérésies, aux mots, mendicité, moine et vœu), Jean Bunderius (dans son rapport des conférences, titre 34), Conrad Coellim (dans sa traduction de l’épithalame de Luther), Jean a Daventria ( dans l’enchiridium, et dans les conclusions sur les vœux), François Orantius (livre 5 des lieux catholiques), Gaspard Sahatzgerus, livre 1, dernier chapitre, et livre 2 chapitre 1 de ses controverses), Jean Hoffmeisterus (contre l’article 27 de la confession augustinienne), Jacques Latomus (livre sur les vœux, et discussion de l’article 27 de la confession augustinienne), Jodocus Clictaeus (livre 3 de l’anti Luther), Alanus Copus (dialogue 2), Matthaeus Galenus (de l’origine des monastères), Richard Caenomannus (antidote à la censure d’Érasme sur la règle de saint Augustin), François Turrianus (deux livres sur les votes monastiques), Gulielmus Liudanus (livre 4, chapitre 98, panoplie).
CHAPITRE PREMIER
du nom « moines »
Nous allons expliquer d’abord la nature, la diversité, et l’origine des ordres religieux, et nous réfuterons en même temps les mensonges et les calomnies des hérétiques. Commençons donc par le nom.
On trouve cinq noms chez les Grecs. Ils appellent, en effet, celui qui fait profession de cette vie, un thérapeute (thérapeutès), un ascète (askètès), un suppliant (ikéstès), un philosophe (philosophos), ou un moine (monakos). Les latins ont retenu le dernier mot grec, et lui ont ajouté religieux ou régulier. Thérapeutès signifie religieux. Saint Denys l’aréopagite se sert de ce mot dans chapitre 6 de la hiérarchie ecclésiastique. Il dit là que les apôtres ont appelé les moines des religieux, (thérapeutès), parce qu’ils rendent un culte à Dieu plus purement que tous les autres. Philo emploie le même mot au début de son livre sur la vie contemplative, à supplice, où il dit qu’on les appelle des religieux (thépakeutès) ou parce qu’ils rendent un culte à Dieu avec une grande perfection, ou parce qu’ils soignent et guérissent les vices des âmes. Car le mot thérapeutès signifie en même temps un religieux et un médecin.
Le mot ascète (askètès) signifie un pugiliste ou un gladiateur, nom qu’utilise souvent saint Basile, qui donne même le nom d’ascétiques à ses sermons sur la vie monastique. On appelle aussi les moines des pugilistes ou des gymnastes, parce que tout leur temps et leurs efforts doivent être consacrés aux exercices de la sainte palestre, comme le font les autres pour la guerre ou le négoce. Le mot iskétès signifie un suppliant, mot dont s’est servi Philo dans le livre qu’il a écrit sur la vie des moines de son temps, à la vie contemplative au mot iskétès, suppliant. Le mot suppliant provient de leur principal devoir qui est de prier et louer Dieu.
Saint Jean Chrysostome a souvent appelé les moines des philosophes dans les trois livres qu’il a écrits contre les contempteurs de la vie monastique, ainsi que Nil, qui donna à son livre sur la vie monastique le titre de « philosophie chrétienne ». On appelle aussi les moines des philosophes, comme Nil l’indique, parce qu’ils tiennent, chez les chrétiens, le même rôle que tenaient les philosophes chez les païens. Les païens, en effet, appelaient philosophes des hommes d’une grande sévérité qui faisaient peu de cas des choses temporelles, et s’adonnaient totalement à l’étude la sagesse. On trouve souvent le mot moines chez les pères grecs et latins. Quelle est sa signification ? Tous ne l’expliquent pas de la même façon.
Saint Jérôme (dans son épitre à Héliodore) semble indiquer que ce mot s’applique proprement aux ermites, à ceux donc qui vivaient seuls. « Interprète le mot moine, ce mot qui est le tien. Que fais-tu dans la foule toi qui es seul ? » Mais qu’il n’en est pas ainsi, on peut l’apprendre du fait que même si le premier ermite connu a été Paul, au témoignage de saint Jérôme qui a écrit sa vie, on trouve le mot moine chez Denis l’aréopagite, qui a précédé Paul l’ermite d’environ trois cents ans. Et tous les anciens, y compris saint Jérôme lui-même (dans son épitre à Eustochius, sur la conservation de la virginité) donnent communément le nom de moines tant aux ermites qu’aux cénobites.
Saint Augustin, en commentant le psaume 132 : « Comme il est bon et agréable de vire ensemble comme des frères ! », explique que ce suave cantique a fait des séculiers, des moines. Il ajoute qu’un moine ne signifie rien d’autre qu’un « homme qui, vivant dans l’union et la fraternité avec des hommes d’un même institut, n’a avec les autres qu’un seul corps, et forme avec tous un seul homme ». Selon cette définition, le mot moine ne conviendrait qu’aux cénobites. Mais plus juste semble être l’explication donnée par Cassien et Dyonisius. Cassien écrit dans sa conférence 18 sur l’abbé Pyamon (chapitre 5) qu’on les appelle moines parce qu’ils s’abstiennent de conjointes, et de la compagnie de leurs parents; qu’ils renoncent aux relations légitimes avec leurs semblables, pour n’adhérer qu’à Dieu par la contemplation. Denys enseigne la même chose (au chapitre 6 de sa hiérarchie ecclésiastique). Il dit, là, qu’on les appelle moines parce que, « après avoir abandonné toutes les choses corruptibles, ils s’efforcent, dans la solitude, à ne plaire qu’à la seule divinité ».
Il suit de cela que sont proprement des moines ces religieux qui consacrent toute leur vie à la contemplation, comme les cassiniens, les chartreux, les camaldules et les cisterciens. Ce que comprenant, saint Thomas, saint Bonaventure et les autres docteurs qui ont suivi, ne donnèrent plus le nom de moines aux franciscains et aux dominicains qui ne font pas que prier, mais qui s’adonnent aussi au ministère, en aidant les évêques et les prêtres pour la prédication, et l’administration des sacrements. Ils préférèrent employer le mot religieux ou réguliers, nom souvent utilité par les conciles, car ils se sont soumis à une règle de vie. Ce sont des religieux, à la vérité, car ils se sont mis totalement au service de Dieu, comme l’explique saint Thomas (2 2, question 186, article 1).
Car, la religion est une vertu par laquelle nous présentons à Dieu le culte qui lui est du. Si tous les chrétiens peuvent être appelés religieux parce qu’ils servent Dieu comme leur religion le requiert, à plus forte raison seront dits religieux, et comme par antonomase, ceux qui ne servent rien d’autre que Dieu. Et même si ce nom parait nouveau, il est, en fait, le plus ancien de tous, car il correspond au mot grec thérapeute (therapeutès), qu’ont souvent employé Denis l’aréopagite et Philo. En voilà assez pour le nom.
CHAPITRE SECOND
La nature et la définition de la religion
Le mot religion, comme nous l’entendons ici, peut être défini comme suit : l’état d’hommes qui tendent à la perfection chrétienne par les vœux de continence, de pauvreté et d’obéissance.
Il faut ici faire quelques réflexions préalables. La première. La vraie perfection consiste dans la charité, car la perfection de chaque chose est placée dans ce qui est le plus étroitement uni à sa fin ultime. Or la fin de l’homme est la charité, et c’est la charité qui unit le plus étroitement avec Dieu, selon 1 saint Jean 4 : « Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui. » Et selon saint Paul (Coloss 3) : « La charité est le lien de la perfection. » C’est-à-dire le lien qui, liant l’homme, le rend parfait, ou, comme l’explique saint Jean Chrysostome, un lien qui liant et contenant toutes les vertus, rend l’homme parfait. Car, comme l’esprit humain unit et contient toutes les humeurs et toutes les parties périssables, de la même façon l’Esprit Saint, qui habite dans nos cœurs par la charité, contient toutes les vertus qui pourraient facilement se dissiper. Ce que montre le même apôtre en disant (1 Cor 3) : « La charité est patiente, elle est douce », et le reste.
C’est pourquoi saint Irénée (livre 5, avant le milieu), en commentant ce passage de saint Paul (1 Thessal fin) : « Pour que votre esprit soit conservé intègre en entier, corps et âme », dit que l’homme parfait est formé de trois parties : le corps, l’âme et l’Esprit Saint habitant par la charité. Si le corps ou l’âme lui manque, il sera imparfait dans le genre de sa nature; mais s’il lui manque la charité, il sera imparfait dans le genre de la morale. C’est de cette façon qu’ont entendu ce passage les autres pères Grecs comme saint Jean Chrysostome, Theodoret, Oecumenius, Theophylactus, ainsi que saint Jérôme dans son épitre à Ébidias, question ultime. Que la charité soit la perfection chrétienne, il est facile de le comprendre, car toutes choses se réfèrent à elle : « Dans ces deux commandements est contenue toute la loi » (Matt 22). Et : « La fin du précepte est la charité » (1 Timothée 1).
Notons ensuite que, selon l’opuscule de saint Thomas sur la perfection, il existe quatre degrés de charité, et donc quatre degrés de perfection. Car on dit qu’est parfait celui à qui rien ne manque dans l’ordre de sa fin. Il ne répugne donc pas qu’une chose soit parfaite et imparfaite en même temps, si on la compare à des degrés différents ou à des fins différentes. Le premier degré de la charité consiste à aimer Dieu autant qu’il est aimable, c’est-à-dire, d’un amour infini. Et ce degré ne convient qu’à Dieu seul. Voilà pourquoi Dieu seul est parfait relativement à ce degré; les anges et les saints sont imparfaits. Oe, cette imperfection n’est pas à proprement parler une privation ou un vice, mais simplement une négation. Le second degré consiste à aimer Dieu non autant qu’il est aimable, mais autant qu’une créature peut aimer, de façon à ce qu’elle pense toujours à Dieu en acte, et dirige constamment les battements de son cœur vers Dieu seul, sans jamais ressentir les premiers mouvements de désirs contraires à Dieu. C’est ce degré qu’ont atteint les saints, en comparaison desquels les autres sont imparfaits. Voilà pourquoi saint Paul dit (Phil 3) : « Nous qui sommes parfaits, pensons à cela. » Le même dit : « Non pas parce que je l’aie atteint, ou que je sois parfait. »
Le troisième degré consiste à aimer Dieu non autant qu’il est aimable, ni autant qu’une créature peut l’aimer, mais autant que le peut une créature mortelle qui a éloigné loin d’elle tous les empêchements à l’amour divin, et qui se consacre totalement au service de Dieu. Ceux qui ont atteint ce degré sont imparfaits par rapport aux saints, mais saints par rapport aux autres hommes, même les justes et les pieux. Et c’est de cette perfection dont parlent les théologiens quand ils disent que l’état des évêques est un état de perfection acquise, et l’état des religieux l’état d’une perfection à acquérir. Car, il y a cette différence entres les évêques et les religieux que les religieux ne sont pas tenus d’être toujours parfaits, mais d’aspirer à la perfection. Car leur devoir consiste à pratiquer les vertus et à écarter les obstacles à la vertu. Les évêques, eux, doivent être parfaits, c’est-à-dire ils doivent être parvenus au degré de charité vers lequel tendent les religieux par leurs exercices. Voilà pourquoi nous définissons la religion comme un état d’hommes qui tendent à la perfection.
Le quatrième degré consiste à aimer Dieu non autant que le peut une créature dans l’absolu, ou dans cette vie, mais de ne rien aimer autant ou plus que Dieu, c’est-à-dire de ne rien admettre qui soit contraire à l’amour divin. C’est ce degré qui est un précepte pour tous. Il possède une certaine perfection, même si par rapport aux autres degrés, il est imparfait. Voilà pourquoi saint 1 Jean 2 dit : « Celui qui observe sa parole, la charité de Dieu est vraiment parfaite en lui. » Et pourtant, en Matthieu 19, le Seigneur a dit à celui qui avait observé tous les commandements : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que as… » Jean parlait du quatrième degré, et Jésus du troisième. C’est de lui que nous parlons dans notre définition de la religion et dans toute notre dispute.
La troisième remarque. Les instruments les plus aptes et les plus utiles pour obtenir cette perfection sont les trois vertus de continence, de pauvreté et d’obéissance. Car, pour que quelqu’un aime Dieu parfaitement, il doit se livrer totalement à Dieu, et écarter tous les obstacles. Ces deux choses, ce sont ces trois vertus qui l’obtiennent. Car, nous nous livrons totalement à Dieu, quand nous lui livrons notre corps, notre âme, et les choses externes, puisque que nous n’avons rien d’autre. Nous lui livrons notre âme par l’obéissance, notre corps par la continence, et les choses externes par la pauvreté. Par ces trois vertus, nous enlevons aussi tous les empêchements à l’amour divin. Car, selon saint Paul (1 Tim 6) : « La racine de tous les maux est la cupidité. » Et selon saint Augustin (sermon 12 sur les paroles de notre seigneur) : « La racine de tous les biens est la charité. »
Toute la mauvaise cupidité se réduit à trois items : la luxure, l’avarice et l’orgueil. Car, en 1 Jean 2, il est dit : « Tout ce qu’il y a dans le monde est soit concupiscence de la chair, soit concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. » Parce que dans l’homme, il y a deux appétits : le concupiscible et l’irascible, l’un désirant le bien en général, et l’autre, le bien ardu. Le premier est aussi double : le naturel et l’animal. L’appétit naturel convoite les choses qui sont nécessaires à la conservation de la vie dans l’individu, comme le boire et le manger, et dans l’espèce, comme l’acte de génération. Quand cet appétit est désordonné, on l’appelle incontinence, et Jean, concupiscence de la chair. On appelle animal l’appétit par lequel on convoite les choses qui sont bonnes selon notre estimation, comme l’argent, les vêtements, les bijoux et autres choses semblables, choses que les bêtes ne désirent pas, parce qu’elles n’ont besoin que des choses naturelles. Cet appétit, quand il est désordonné, s’appelle avarice ou curiosité malsaine, ou concupiscence des yeux, selon saint Jean.
Ensuite, l’appétit irascible est celui qui mobilise toutes les énergies pour réaliser des choses difficiles. Et, quand il est désordonné, on l’appelle, comme saint Jean, orgueil de la vie. Ce sont trois sources d’empêchements qu’obstruent les trois vertus, la concupiscence de la chair par la continence, la concupiscence des yeux par la pauvreté, et l’orgueil de la vie par l’obéissance.
La quatrième remarque. Ne suffisent pas à la religion ces trois vertus si on n’y ajoute pas un vœu, c’est-à-dire une promesse faite à Dieu par laquelle quelqu’un s’engage à vivre ainsi perpétuellement. La religion en effet est un état, et un état signifie quelque chose de stable et de permanent. Voilà pourquoi il est possible que soit parfait quelqu’un qui n’est pas dans le degré de perfection, et que ne soient pas parfaits, comme il arrive souvent, les évêques ou les religieux qui sont dans l’état de perfection. Je pense en avoir suffisamment dit sur la définition.