Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 122)
CHAPITRE TROIS
les différents ordres religieux
Les anciens ne reconnaissaient que deux genres de religieux, les anachorètes ou ermites, et les cénobites. C’est ce qu’enseigne saint Jérôme dans son épitre à Eustochium sur la virginité, et saint Augustin (livre 1, chapitre 31, les mœurs de l’Église), et Cassien (conférence 18, chapitre 4). Saint Isidore (livre 2, chapitre 15, sur les devoirs divins) enseigne la même chose mais en commettant une légère erreur. Il dit qu’il y a trois genres de moines, les ermites, les anachorètes et les cénobites, les ermites et les anachorètes étant une seule et même chose. Saint Jérôme ajoute lui aussi un troisième genre, et Cassien un troisième et un quatrième. Ces soi disant ordres ne sont pas de vrais ordres, mais des ordres relâchés ou corrompus. Car ils veulent que forment un troisième genre les cénobites qui conservent des propriétés, et qui n’obéissent pas en tout à leurs préposés. Ce n’est là, tous en conviendront, qu’une corruption de la vie monastique. Les candidats du quatrième genre ce sont ceux qui quittent les monastères pour aller vivre en ermite dans le désert, non pour y vivre plus saintement, mais plus librement et pour secouer le joug des supérieurs et des lois cénobitiques. Ce qui n’est qu’une corruption manifeste de la vie monastique. Voilà pourquoi les anciens pères appelaient ces deux derniers genres les pires de tous.
Nous pouvons, nous, grâce à saint Thomas et aux autres scolastiques, expliquer plus parfaitement et plus précisément les formes et les genres de religion d’après les fins pour lesquelles ces instituts ont été institués, car toute religion se réfère à la perfection de la charité. Or, on peut aimer Dieu de trois façons : en le contemplant, en l’aimant et en y adhérant. On peut l’aimer aussi en agissant pour Dieu dans ses membres, en les servant, en nourrissant les pauvres, en accueillant les pèlerins, en rachetant les captifs. On peut enfin l’aimer par une contemplation qui mène à une action, ou par une action qui requiert nécessairement la contemplation. C’est ce que font ceux qui prêchent et qui administrent les sacrements au peuple. Il y a, d’après ces trois fins, trois genres de religieux. Ceux qui professent seulement la vie contemplative, genre qu’on peut diviser en plusieurs formes selon les constitutions et règles qu’ils suivent. Car certains continuent le genre de vie monastique d’Antoine, d’autres de Pachome, de saint Basile, de saint Benoit, de saint Romuald ou de saint Bruno etcc..
L’autre genre est constitué de religieux qui mènent la vie active. Il peut se diviser en autant de formes qu’il y a d’œuvres de charité. Quelques-uns, en tant que soldats, servent Dieu en protégeant l’église par les armes. Tels sont les écuyers de Jérusalem, de saint Jacques ou de saint Jean. D’autres dans des hôpitaux, soignent les malades, ou ensevelissent les morts dans des cimetières chrétiens, et qui toutes sortes d’œuvres de miséricorde envers le prochain. Le troisième genre est celui où l’on professe une vie mixte, lequel est divisé en plusieurs formes d’après les institutions et règles. Car, quelques-uns suivent la règle de saint Augustin, d’autres de saint Basile, d’autres de saint Benoit, ou de saint François.
Que cette variété d’ordres ait été en usage dans l’ancienne église, et qu’elle fut d’une grande utilité, il est facile de le prouver. Car, comme le notent saint Jérôme, saint Augustin et Cassien (dans les lieux cités), il y a toujours eu autant d’ermites que de cénobites, qui professaient la vie contemplative. Il y en a toujours eu aussi qui ont choisi la vie active, comme on le voit dans la conférence 14, la première de l’abbé Nestor, chapitre 4. Il dit, dans cette conférence, que les religieux de son temps s’adonnaient les uns à la contemplation, les autres aux œuvres de miséricorde, soignant les malades dans des hôpitaux, nourrissant les pauvres, prenant soin des miséreux. Qu’il y en ait eu, aussi qui aient vécu une vie mixte, le même Cassien le rapporte quand il dit que certains religieux instruisaient et éduquaient les illettrés. Saint Augustin le montre aussi quand, dans ses deux sermons sur la vie commune des clercs, il affirme avoir institué dans son évêché une religion de clercs réguliers.
Que dans ces trois grands genres de religion il y ait une grande diversité par les différentes constitutions et règles, Épiphane l’enseigne à la fin de ses livres contre les hérésies, où il dit que quelques membres de son ordre s’abstiennent de viande, d’autre d’œufs, de poisson, ou même de pain. Il y en a même d’autres qui marchent nu pieds, d’autres qui n’ont qu’un sac comme vêtement, d’autres qui dorment sur le sol etc. Que cette variété d’instituts professant tous la même foi n’est pas contraire à la religion chrétienne, mais lui est plutôt avantageuse, on peut le comprendre en remarquant que, de cette façon, on pourvoit aux besoins différents de tous, afin qu’il n’y ait personne qui tende à la perfection sans pouvoir y parvenir. Variés, en effet, sont les tempéraments, les tendances, les forces. Un aime la solitude, un autre aime la vie sociale. Un est plus porté à prier, un autre à lire, et un autre à faire quelque chose. Si donc toutes les religions requéraient la solitude, la vie commune, les conversations, ou l’abstention de viande ou d’autre nourriture, les religieux seraient peut-être peu nombreux. Mais, aujourd’hui, une si grande diversité d’ordres religieux peut satisfaire tout le monde.
L’autre raison est que tout ordre religieux, à ses débuts, est d’une grande ferveur, et entraîne beaucoup de personnes dans son sillage. Mais comme cette ferveur première se refroidit peu à peu, Dieu pousse de grands saints à fonder de nouveaux ordres pour perpétuer cette ferveur évangélique dans son Église. Certes, si quelqu’un lit les vies et tout ce qu’on raconte de saint Antoine, de saint Benoit, de saint Martin, de saint Bernard, saint François, saint Dominique et saint Ignace, comment ils ont fondé de nouveaux ordres ou ont réformé des ordres moribonds, il constatera que ce que nous avons dit de la merveilleuse ferveur des ordres naissants n’est que la pure vérité; et il rendra grâce à Dieu pour la quantité de pécheurs qu’ils ont convertis et sauvés pour toute l’éternité.
CHAPITRE QUATRE
La confirmation des ordres religieux
Quelqu’un se demandera peut-être : les fondateurs d’instituts religieux sont-ils libres d’instituer de nouveaux ordres comme ils l’entendent et comme ils le veulent, ou ont-ils besoin de la confirmation du souverain pontife ? Il faut d’abord se rappeler que, dans tout institut religieux, il y a deux choses : l’essence de la vie religieuse, qui consiste dans les trois vœux, et la détermination de cette essence à un certain mode vie. Or, l’essence des religions a son fondement dans l’évangile, comme nous le démontrerons bientôt. Sous cet aspect, les religions n’ont pas besoin de l’approbation du souverain pontife. Mais, la façon différente dont peuvent se concrétiser ces trois vœux n’apparait pas clairement dans l’évangile, et dépend en grande partie de la prudence, de la réflexion et de l’expérience des hommes. Voilà pourquoi elles ont besoin d’autorisation. Aujourd’hui, elle est absolument nécessaire, à cause d’un canon prohibant la création de nouveaux instituts Voilà pourquoi saint Antoine, saint Basile, saint Pachome, saint Benoit fondèrent de nouvelles communautés religieuses sans demander d’approbation au souverain pontife. Aucun décret, alors, ne l’exigeait.
Voici quelle fut l’occasion d’une nouvelle loi exigeant la confirmation. En l’an du Seigneur 1170, les pauvres de Lyon fondèrent un ordre religieux où se trouvaient mêlées aux règles beaucoup de superstitions et d’hérésies. Ils furent donc condamnés comme hérétiques par Luc 111 et Alexandre 111, et leur secte fut réprouvée, comme l’écrit l’abbé uspergensis dans sa chronique, en l’an 1212. Au temps d’Innocent 111, les mêmes pauvres de Lyon se rendirent auprès du siège apostolique, et insistèrent longtemps pour être réconciliés, et leur religion approuvée, sans rienobtenir. C’est pour cette raison que saint François et saint Dominique, fondateurs de nouveaux ordres religieux, craignant qu’il ne leur arrive ce qui était arrivé aux petits frères, refusèrent de s’en ternir à leur jugement propre, et demandèrent et obtinrent l’approbation du souverain pontife. Peu après, au concile du Latran, prévoyant les dangers qu’encourrait l’Église si tout un chacun pouvait fonder son propre ordre religieux à lui, le pape Innocent 111 interdit de fonder un nouvel institut sans l’approbation du souverain pontife. Ce décret le pape Grégoire X le renouvela au concile de Lyon. C’est alors que commença à être obligatoire ce qui était jusque là facultatif.
CHAPITRE CINQ
L’origine des religions
Les adversaires enseignent trois choses à ce sujet. La première. La vie monastique a commencé au quatrième siècle, c’est-à-dire autour de l’an 300 après Jésus-Christ. Les premiers auteurs en furent Antoine, Macaire, etc. C’est ce qu’enseignent les magdebourgeois (centuries 4 et 6, colonne 464) : « Le monasticisme a commencé en premier lieu au quatrième siècle. » Ils répètent cela souvent. La deuxième. La vie monastique a commencé en partie par hasard, en partie par erreur, et en partie à cause d’une imitation dépravée. En effet, (dans la centurie 4, chapitre 6, colonne 170,) ils écrivent que ce n’est pas délibérément et volontairement que les premiers ermites se sont établis dans le désert, mais par hasard, ou pour fuir les persécutions. Et c’est ce qu’écrivent de Paul, le premier ermite, saint Jérôme (dans sa vie) et Sozomène (livre 1, chapitre 13 de son histoire). Les magdebourgeois (centurie 5, chapitre 6, colonne 700), prétendent que « le monachisme a commencé en partie à cause de l’obscurcissement de la doctrine de la justification et du vrai culte chrétien, en partie à cause d’une imitation dépravée des Esséniens. »
La troisième. Philippe (apologie de l’article 27 de la confession augustinienne) et Calvin (livre 4, chapitre 13, verset 10 de ses institutions) ajoutent que, au quatrième siècle et au cinquième, certains moines ont vraiment existé, mais que les moines d’aujourd’hui n’ont rien de commun avec eux; et que, en conséquence, on peut dire que le monachisme, tel qu’il existe aujourd’hui, est une chose récente.
Nous allons montrer, nous, d’abord, que la vie religieuse a existé avant le quatrième siècle. Nous démontrerons ensuite que son origine n’est due ni au hasard, ni à une erreur, ni à une imitation dépravée, mais au désir de la perfection. Nous montrerons, enfin, que les religions qui existent aujourd’hui sont, quant à leur essence, semblables à celles d’autrefois.
Nous disons donc que la première vie religieuse est si antique qu’on peut en apercevoir une ébauche, une ombre dans la loi de la nature, avant le déluge; qu’elle a trouvé une expression plus parfaite dans la loi de Moïse, et qu’elle a atteint sa perfection au temps des apôtres. La Genèse 4 nous dit au sujet d’Enoch : « C’est lui qui commença à invoquer le nom du Seigneur. » Voir, à ce sujet, Waldensem (livre 3, chapitre 1, article 1, doctrine de la foi). Nous avons ensuite, aux Nombres 6, les vœux des nazaréens, qui se consacraient au Seigneur. C’est à leur exemple que certains, dans l’Église, se sont consacrés totalement au culte du Seigneur. », selon Origène (homélie 11 sur le Lévitique). Nous avons, ensuite, dans l’ancien Testament, Élie, Élisée, et les fils des prophètes qui vivaient sans femme et sans biens dans ce monde. Voici ce que dit d’eux saint Jérôme (dans son épitre à Rustique, la quatrième) : « Les fils des prophètes que l’ancien testament nous présente comme des moines, se construisaient des huttes, près des rives du Jourdain; et, après avoir rejeté les foules des grandes villes, vivaient d’herbes et de racines » Et, dans l’épitre 13 à Paulin sur les moines, il disait : « Notre prince est Élie, notre maître Élisée, nos chefs sont les fils des prophètes, qui demeuraient dans les savanes et dans les déserts, et qui se construisaient de petites cabanes près des rives du fleuve Jourdain. »
Nous avons aussi de Jérémie (15) la recommandation insigne des neveux de Rechab. Leur père ou leur grand-père leur avait prescrit de ne pas construire de maisons, de ne pas ensemencer de champs, de ne pas planter de vignes, de ne jamais boire de vin, d’observer tous ces préceptes à la lettre. Saint Jérôme dit dans sa même lettre à Paulin que ces neveux de Rechab étaient une figure de nos moines. Enfin, tous les pères écrivent que saint Jean-Baptiste a été le prince des moines et des ermites. C’est ce que dit saint Grégoire de Naziance quand il compare saint Basile à saint Jean-Baptiste, « parce qu’il était un moine. » Saint Jean Chrysostome (dans son homélie 1 sur Marc : enseigne « Comme les apôtres sont les princes des prêtres, ainsi saint Jean-Baptiste est le prince des moines. » Saint Jérôme (dans sa lettre à Eustochius sur la conservation de la virginité) dit, en parlant des ermites : « L’auteur de cette vie est Paul, le vulgarisateur et le propagateur Antoine, et pour nommer ce qui est le plus grand, le prince en est Jean-Baptiste. » C’est ce qu’enseignent Cassien (conférence 18, chapitre 6), Sozomène (livre 1, chapitre 12 de son histoire), saint Isidore (livre, chapitre 15, des devoirs divins) et saint Bernard (sermon sur l’excellence de saint Jean le Baptiste).
Venons-en maintenant au nouveau testament, et montrons que, avant l’année 300, il y avait des moines dans l’Église. La vie d’Antoine par saint Athanase nous servira de preuve. Saint Athanase y enseigne qu’il n’y avait pas d’ermites avant saint Antoine, mais qu’il y avait des moines qui, dans les champs, et dans les faubourgs se construisaient des monastères. Il nous raconte aussi que, quand saint Antoine voulut devenir moine, il s’est rendu auprès d’un vieillard qui avait pratiqué la vie monastique depuis sa jeunesse. Il s’ensuit donc que saint Antoine n’a pas été le premier moine, et que, avant l’an 300, il y avait des moines. Saint Antoine, en effet, vécut au quatrième siècle, et à l’an 300, il avait quarante ans, comme nous le montre la chronique de saint Jérôme. Et pourtant, quand il n’était encore qu’un adolescent ( au troisième siècle, donc), il y avait plusieurs moines âgés.
Les magdebourgeois se demandent si la vie de saint Antoine a vraiment été écrite par saint Athanase. Il n’est pas difficile d’éclaircir ce doute. Car, que ce soit saint Athanase qui ait écrit la vie de saint Antoine, l’attestent saint Grégoire de Naziance (dans Athanase), saint Athanase, saint Jérôme (dans ses hommes illustres, au mot Athanase), Ruffin (livre 1, chapitre 8 de son histoire), saint Augustin (livre 8, chapitre 6 de ses confessions), saint Paulin (dans sa vie d’Ambroise), Palladius (dans son histoire lausiaque, chapitre 8), et Socrate livre 4, chapitre 18). Que la copie que nous avons présentement soit vraiment le texte de saint Athanase, il est facile de le prouver, parce qu’il existe un volume précieux que saint Jérôme considère comme le livre de saint Atanase. Le même livre contient les nombreux miracles dont se souvient saint Augustin. De plus, il raconte cette histoire d’Amonis que Socrate et Palladius réfèrent au livre de la vie d’Antoine par saint Athanase. Enfin, les centuriates ne présentent aucune preuve contraire. Ils se contentent de dire qu’il est ridicule de lancer une controverse, sans raison, sans vraisemblance, et sans autorité, sur une chose que personne ne met en doute.
On le prouve en second lieu par Damase qui, dans la vie du pape saint Denys, dit que ce Denys a été tiré d’un monastère. On lit, dans la chronique d’Eusèbe que ce Denys a siégé en l’an 266. Les moines n’ont donc pas commencé en l’an 300. On le prouve ensuite par Tertullien et Cyprien qui ont vécu bien avant le pape Denys. Car, Tertullien (2ième siècle) a écrit un livre sur les voiles des vierges. Et, à la suite de Tertullien, saint Cyprien écrivit un livre sur l’habillement des vierges. Or, l’un et l’autre parlent de vierges religieuses, et consacrées à Dieu par une profession solennelle. Car, dans ce livre, Tertullien établit la distinction entre les vierges du monde, séculières, et les vierges de Dieu, les saintes moniales. C’est d’elles qu’il dit : « Comme elles sont sacrilèges les mains qui ont pu déchirer un habit consacré à Dieu ! Qu’est-ce qu’un persécuteur pourrait faire de pire, s’il connaissait Celui qui a été choisi par une vierge ? » Et plus bas, il dit : « Tu as épousé le Christ ! Tu lui as livré ta chair ! » Saint Cyprien dit des choses semblables.
On le prouve en quatrième lieu par le témoignage de Denys l’aréopagite, plus ancien que Tertullien. Il a écrit une lettre au moine Démophile; et, dans le livre de la hiérarchie ecclésiastique, au chapitre 6, il explique longuement la forme de la profession monastique. Les magdebourgeois reconnaissent que l’auteur de ce livre a vraiment parlé des moines, mais ils nient que ce soit le Denys disciple de l’apôtre Paul (centurie 1, livre 2, chapitre 10, colonne 624), C’est ce que nient aussi Laurentius Valla et Érasme (dans son annotation au chapitre 17 des Actes). Luther aussi, Calvin et tous les hérétiques.
Attribuent à Denys ces œuvres trois anciens pontifes, Grégoire 1 (homélie 34 sur les évangiles), Martin 1, dans un concile romain, et Agathon dans une épitre à l’empereur Constantin 1V. Le même pape Nicolas (dans une lettre à l’empereur Michel) cite l’épitre de Denys l’aréopagite au moine Démophile. On peut aussi citer deux conciles généraux, les sixième et septième, canon 2. Puis un grand nombre de docteurs, comme saint Maxime qui commenta cette lettre au moine Demophile, le patriarche de Jérusalem Sophrone dans un très beau discours, que nous avons dans les actes 11 du sixième synode, saint Jean Damascène (livre 1, chapitre 12 sur la foi), Eutymius (panoplie, partie 1, titre 2), Athanase le bibliothéquaire, dans son épitre à Charles Chauve, Hilduin, dans son épitre à Luc le pieux, et tous ceux qui sont venus après.
Il n’est pas vraisemblable que tant de pères n’aient pas pu voir ce que pensent voir maintenant Valla et Érasme.
Nous pouvons donc raisonner ainsi. L’auteur de ces livres ne peut pas être plus récent que saint Grégoire, puisqu’il est cité par lui. Il ne peut pas être, non plus, plus récent que saint Jérôme, car saint Grégoire le cite quand il dit que c’est un père ancien et vénérable. Et il n’aurait pas appelé ancien quelqu’un qui a vécu un siècle avant lui. Il n’a pas non plus vécu avant saint Jérôme, c’est-à-dire avant le quatrième siècle, car saint Jérôme l’aurait certainement placé parmi les écrivains ecclésiastiques. Car, comment aurait-il ignoré un écrivain de son temps ? Et, de plus, il aurait été connu aussi par saint Ambroise, saint Augustin, saint Jean Chrysostome et les autres pères. Il est donc nécessaire, comme le dit saint Athanase que l’auteur ait été très ancien, et qu’il ait été supprimé par les hérétiques, et enfin retrouvé à Rome au temps du bienheureux Grégoire, ou avant.
C’est ce qui nous permet de réfuter de Valla, Érasme et les centuriates, qui prétendent que saint Ambroise, saint Chrysostome, Ambroise, saint Augustin, et surtout saint Jérôme ne citent jamais ces livres. Car, cet argument joue plutôt en notre faveur. Car, si ces pères ne citent pas ces œuvres, c’est un signe qu’il ne vivait pas à leur époque. Et puisqu’il ne peut pas être plus récent que saint Grégoire, il s’ensuit nécessairement qu’il est plus ancien. Voilà pourquoi même un Valla atteste que plusieurs hommes savants ont pensé que ces œuvres ne venaient pas de Denys l’aréopagite, mais ils ont tous estimé que l’auteur devait être très ancien, comme Apollinaire de Hierapolis, ou Denys de Corinthe, les deux ayant vécu autour de 174, selon la chronique d’Eusèbe. Et même si cela n’est pas vrai, cela nous suffit pour montrer l’antiquité de la vie monastique.
On le prouve en cinquième lieu, par le Juif Philo qui est plus ancien que Denys l’aréopagite. Dans son livre sur la vie contemplative des suppliants. Il décrit longuement la vie et les mœurs des moines et des vierges sacrées, que l’évangéliste saint Marc avait établis en Égypte. Il décrit dans le détail leur profession de continence et de pauvreté, leurs jeûnes, leur psalmodie etc. Les magdebourgeois reconnaissent que c’est bien Philo qui a écrit cela (centurie 1, livre 1, chapitre 3, pag 18), mais il prétend qu’il parle des esséniens et non des chrétiens, une secte juive qui avait beaucoup de points communs avec nos ordres religieux. La seule raison qu’il donne pour justifier son interprétation c’est que les chrétiens ne pratiquaient pas encore ce genre d’exercices. Si nous leur disons qu’ils font une pétition de principe, ils nous répondront que nous parlons comme des sophistes.
Nous prouverons donc, non par des syllogismes, mais par des témoignages des pères, que Philo parle vraiment des chrétiens. D’abord Eusèbe (livre 2, chapitre 16 de son histoire) dit que Philo « a vu saint Pierre à Rome, qu’il a eu des entretiens avec lui, qu’il a décrit les paroles du prédicateur de Dieu et la vie de ceux qui demeurent dans des monastères. » De même Épiphane, (hérésie 29 qui est celle des nazaréens), dit, en parlant de ce livre de Philo : « Quand il décrivit les monastères de ceux qui demeurent près du marais Maria, il ne parla de personne d’autre que des chrétiens. » De plus, saint Jérôme (dans son livre des hommes illustres, au mot Philo), ajoute, après avoir dit que Philo parlait des chrétiens : « De quoi il appert que la première église des croyants dans le Christ fut celle que les moines désirent et s’efforcent de reproduire. » Cassien (ivre 2, chapitre 5 des instituts cénobitiques) affirme que « les moines égyptiens ont reçu de saint Marc la première règle de vie. » Cela, Cassien n’a pu l’apprendre que du livre de Philo. D’autres affirment la même chose en d’autres mots, comme Bède le vénérable (prologue sur saint Marc), Sozomène (livre 1, chapitre 12) et Nicéphore (livre 2, chapitre 15).
Quelqu’un dira peut-être que Joseph (livre 2, chapitre 7, dans la guerre juive, et livre 18, chapitre 2, des antiquités) raconte des choses semblables des Esséniens. Il est certain que c’est des esséniens que parlait Joseph, car il enseigne qu’il y avait trois sectes juives, celle des pharisiens, celle des saducéens, et celle des esséniens. Je réponds qu’existent deux opinions sur ce passage de Joseph. Quelques-uns soutiennent que Joseph et Philon ne parlent pas des mêmes personnes. Car, Joseph ( au livre livre 18, chapitre 2 des antiquités) affirme que la secte des esséniens est ancienne. Or, Philo précise qu’il décrit une discipline de vie née de son temps. De plus, Joseph attribue beaucoup de choses aux esséniens qui sont manifestement erronées, ainsi que des superstitions. Or, Philo n’attribue aucune de ces choses à ses thérapeutes (suppliants). Voilà pourquoi saint Nil, au début de ses livres ascétiques, affirme que les esséniens (dont parle Joseph) avaient des mœurs semblables à celles des moines, mais comme il leur manquait la foi dans le Christ, la sainteté de leurs mœurs ne leur fut d’aucun profit.
Il y en a d’autres qui soutiennent que Joseph et Philo parlent des mêmes personnes. Dont saint Jérôme (dans sa lettre à Eustochium sur la conservation de la virginité), où il dit, en parlant des moines : « C’est aux mêmes Esséniens que réfèrent Philo, l’imitateur du philosophe Platon, et Joseph, l’auteur de la deuxième captivité judaïque. » C’est cette opinion que suit Matthieu Galenus (chapitre 5 du livre sur l’origine du monachisme), et, aux objections que les autres lui font sur l’antiquité et les erreurs que Joseph attribue aux esséniens, il répond que Joseph ne connaissait pas exactement les mystères de nos moines, et qu’il s’est souvent trompé les confondant avec les anciens Juifs. Car il y eut trois genres de moines du même nom, les esséniens samaritains, dont parle Épiphane dans l’hérésie 10; les esséniens juifs, dont parle Épiphane dans l’hérésie 19, et les esséniens chrétiens, des Juifs convertis, qu’Épiphane appelle Esseos ou Jesseos, à l’hérésie 29. On peut penser que Joseph a confondu nos Jesseos avec ses esséniens, surtout parce que, à cette époque, les chrétiens étaient encore perçus comme des Juifs. L’une ou l’autre explication est vraisemblable.
On le prouve, en sixième lieu, par l’exemple des apôtres, qui furent les premiers vrais moines chrétiens. Car, qu’ils aient institué une vie cénobitique où tout était mis au commun, les actes des apôtres nous le racontent au chapitre 4. Que cette règle de vie ne fut pas le fait de tous mais de ceux-là seuls qui voulaient vivre plus parfaitement, le chapitre 5 des actes nous l’apprend. Car quand Ananie mentit sur le prix du champ et chercha à tromper les apôtres, il entendit saint Pierre lui dire : « N’avais-tu pas le pouvoir de conserver tes biens ou de les vendre ? »
Que les apôtres s’étaient obligés par un vœu à tendre à la perfection, saint Augustin l’enseigne (livre l7, chapitre 4 de la cité de Dieu) : « Les plus puissants avaient voué ce vœu. » Que ce soit par l’exemple des apôtres qu’ait commencé la vie religieuse, plusieurs pères l’attestent, comme Eusèbe (livre 1, chapitre 16 de son histoire), saint Jérôme (des hommes illustres, au mot Philo), saint Augustin (sermon 2, la vie commune des clercs), Possidius, dans la vie de saint Augustin, Isidore, (livre 2, chapitre 15, des devoirs). Enfin, Cassien, (conférence 18, chapitre 5) : « La discipline des cénobites a donc commencé au temps de la prédication des apôtres. »
Mais les magdebourgeois (centurie 1, livre 2, chapitre 6, colonne 506) nous opposent un texte de saint Jean Chrysostome (homélie 25 sur l’épitre aux Hébreux) : « Il n’y avait alors aucun trace de moine, mais il disait tout des séculiers. » Je réponds que saint Paul ne parle que de l’église des Corinthiens. Car, il était en train de commenter ces paroles de saint Paul (1 Cocinthiens 5) : « Si quelqu’un parmi vous est appelé frère », et il explique que par le mot frères, on n’entend pas seulement des moines, mais des fidèles. Parce qu’il n’y avait alors aucun vestige de moine à Corinthe, doit-on en conclure qu’il n’y avait pas de moines en Palestine et en Égypte ? Que saint Jean Chrysostome ne nie pas, que, au temps des apôtres, il y ait eu des moines, plusieurs de ses passages nous le font comprendre. Car, dans son homélie 17, il dit, en parlant du monachisme : « Elle est d’un si grand prix la philosophie introduite par le Christ ! » Si le Christ a introduit le monachisme, il est certain qu’il existait déjà au temps de l’apôtre Paul. Dans son homélie 11 sur les actes, il dit que « les moines vivent comme vivaient au début de l’église tous les fidèles à Jérusalem. » Il dit la même chose dans son homélie 69 sur Matthieu. Il enseigne que par « leur manière de vivre, les moines imitent les apôtres. » Enfin, dans le livre 3 contre les contempteurs de la vie monastique, il dit que « les apôtres ont accompli ce que les moines accomplissent aujourd’hui. »
Venons-en à la deuxième partie de leur objection. Il est facile de démontrer que ce n’est pas par hasard ou pour fuir les persécutions que la vie monastique a commencé. Car, il est tout à fait certain que les cénobites existaient avant les persécutions. On peut prouver la même chose des ermites. Car, même si le premier ermite connu s’enfonça dans le désert pour fuir les persécutions, ce n’est pas pour cette raison que saint Antoine choisit la vie monastique, mais pour le seul désir d’une vie plus parfaite, comme saint Athanase nous le montre clairement dans la vie d’Antoine.
Or, la vie érémitique ce n’est pas par Paul mais par Antoine qu’elle a été introduite. Car, même si Paul a été le premier de tous, il n’eut pas de disciples, et il ne fut connu que très peu, et après sa mort. On doit dire, pour être fidèle à l’histoire, que c’est Antoine qui a été le prince des ermites, car, sans avoir eu de maître, il enseigna à tous. Saint Jérôme eut donc raison de dire dans la vie de Paul qu’Antoine mérite d’être appelé le père de moines, l’auteur de la vie érémitique, non pas tellement parce qu’ils les a tous précédés, mais parce que tous ont essayé de l’imiter. On peut donc dire de Paul et d’Antoine qu’ils furent l’un et l’autre le premier ermite : Paul, par le temps, Antoine, par l’enseignement.
Que la cause de l’établissement de la vie monastique ne fut pas l’obscurcissement de la doctrine de la justification, ou une imitation dépravée des esséniens, cela est évident. Car les auteurs des religions furent les apôtres eux-mêmes, ensuite Antoine, Pacôme, Basile, des hommes sages et vertueux qu’on ne peut accuser d’ignorance ou de perverse imitation. Que saint Basile ait été l’auteur d’un ordre monastique, saint Grégoire de Naziance nous l’atteste dans la vie qu’il a écrite sur lui. Les lettres que saint Augustin a écrites (livre 3, chapitre 40) contre Petilien, nous montrent qu’il a institué lui-même un ordre monastique. Or, il est certain que chez Grecs et chez les Latins, on ne trouve pas de père plus savant, plus instruit et plus saint que saint Basile et saint Augustin.
Que l’essence du monachisme contemporain soit le même que l’ancien, on peut l’établir par plusieurs témoignages, que nous présenterons plus tard dans la dispute des vœux. Et comme Calvin et Melanchton entendent, par moines anciens, ceux qui existaient au temps de saint Basile et de saint Augustin, nous aurons recours à ces deux auteurs pour démontrer notre point. Il est évident pour tous que l’essence de la vie religieuse consiste aujourd’hui dans les trois vœux de continence, de pauvreté et d’obéissance. Elle consistait dans la même chose autrefois. Car, saint Augustin (livre 1, chapitre 31, sur les mœurs de l’Église) écrit, en expliquant la vie cénobitique : « après avoir foulé aux pieds les plaisirs de ce monde, ils vivent ensemble dans une vie très chaste, et très sainte. » Il ajoute ensuite que personne ne possède rien en propre; et que les pères veillent sans orgueil sur ceux qu’ils appellent fils, leur commandant avec une grande autorité, et étant obéi par eux avec empressement. »
Dans sa préface des constitutions monastiques, saint Basile parle ainsi du futur moine : « Il fuit les noces comme des entraves. Après avoir abandonné toutes les choses terrestres, il consacre sa vie à Dieu, et professe la chasteté, pour qu’il ne lui soit plus permis de se tourner vers le mariage. » De même ( au chapitre 22 de ses constitutions) il parle longuement de l’obéissance, et conclut en disant que « les moines doivent obéir à leur préposé comme les brebis à un berger, et un marteau à un menuisier. » « Il ne doit pas examiner d’un œil soupçonneux des préceptes qui sont purs de tout péché, mais il doit accomplir avec empressement et joie tout ce qui est demandé. » Il y eut même autrefois des cuculles, et le reste de l’habit monastique, de même que les psalmodies, les jeûnes, un choix d’aliments, et d’autres choses semblables. C’est ce que nous racontent Épiphane (dans le résumé de la doctrine) et Jean Cassien, (dans ses livres sur les instituts monastiques).