Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 124)
Enfin, il est faux que ceux qui disent aujourd’hui : je suis pour Augustin, pour Bernard ou Benoit, disent la même chose que ceux qui disaient autrefois : je suis pour Paul, pour Pierre ou pour Apollon. D’abord, parce que ceux d’autrefois pensaient que la vertu du baptême dépendait de la sainteté du baptiseur. Voilà pourquoi ils se glorifiaient d’être les fils spirituels d’hommes plus excellents que les autres, comme l’explique saint Augustin dans son traité 5 sur saint Jean, et ailleurs. C’est ce que semblent vouloir dire les paroles suivantes : « Est-ce que c’est Paul qui a été crucifié pour vous ? Ou est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? »
Et dans tout ce chapitre et dans les trois suivants, Paul, pour réfuter cette erreur, enseigne que les apôtres ne sont que les ministres du Christ; que c’est le Christ qui, véritablement, et par sa puissance propre, a tout fait; et que c’est pour cette raison que, pour convertir le monde, il a choisi des hommes vils et ignorants, pour que le salut ne semble pas dépendre des hommes. Et pour comprendre comment ils faisaient un schisme ceux qui disaient je suis pour Paul ou pour Pierre ou pour Appollon, il suffit de voir que quand ils disaient je suis de Paul, de Pierre ou d’Appollon, ils faisaient autant de baptêmes que de baptiseurs, et autant de fois et d’églises.
Ils se trompaient aussi parce qu’ils portaient un jugement téméraire sur leurs prédicateurs, en préférant les uns aux autres, comme on le voit pas ces paroles du chapitre 4 : « Ne jugez pas avant le temps. Il m’importe peu à moi d’être jugé par vous. » Mais, quand les moines disent : je suis d’Augustin, de Benoit, de François, ils ne font qu’indiquer une distinction d’ordres religieux. Si quelques-uns, parmi les religieux les plus simples, se glorifient de la grandeur de leurs fondateurs, et, à cause de ses stigmates, mettent saint François avant saint Dominique, ils ne font pas bien, et le dernier reproche de l’apôtre retombe sur eux. Mais, ils ne sont pas des schismatiques, et il ne faut, pas, à cause de quelques idiots, diffamer tous les ordres religieux. Dixièmement. Il dit, au verset 18, qu’il n’était pas permis, autrefois, d’admettre une femme au vœu de continence avant l’âge de 60 ans. Mais les anciens comme Cyprien, Ambroise, Chrysostome, Jérôme enseignent le contraire. Car si les nonnes étaient toutes âgées d’au moins 80 ans, la conservation de leur pudicité n’exigerait pas d’aussi grands efforts.
CHAPITRE SEPT
Qu’est-ce que c’est qu’un conseil de perfection ?
Nous nous proposons maintenant de traiter une autre question sur les conseils de perfection. Nous expliquerons d’abord ce que c’est qu’un conseil de perfection, et en quoi il diffère d’un précepte. Ensuite ce qu’en pensent les hérétiques et les catholiques. Puis nous apporterons des preuves de cette vérité, et enfin nous réfuterons les objections.
Nous appelons conseil de perfection une bonne œuvre qui n’a pas été prescrite par le Christ, mais démontrée; qui n’a pas été commandée, mais recommandée. Elle diffère du précepte par rapport à la matière, au sujet, à la forme et à la fin. Par rapport à la matière, elle diffère doublement. D’abord, parce que la matière du précepte est plus facile que celle du conseil. Car l’une vient des principes de la nature, et l’autre excède, en quelque manière, la nature. Car, la nature incite à conserver sa foi au conjoint, mais non à s’en abstenir. Saint Ambroise, dans le livre 1 de la virginité dit : « Qui peut comprendre avec son intelligence humaine ce que la nature n’a pas inclus dans ses lois ? Ou quelle parole humaine peut exprimer ce qui est au-dessus de l’usage de la nature ? C’est au ciel que se pratique ce que l’on imite sur la terre. » Et saint Jérôme dans son sermon sur l’assomption, ou son auteur quel qu’il soit, dit : « En vérité, vivre dans la chair en marge de la chair, ce n’est pas une vie terrestre mais céleste. »
Ensuite, parce que la matière d’un précepte est bonne, et celle d’un conseil meilleure et plus parfaite, si l’on parle des préceptes qui portent sur la même matière que celle des conseils. Car, le conseil inclut le précepte, et ajoute quelque chose qui est au-dessus du précepte. Saint Augustin (sermon 18 sur les paroles de l’apôtre) : « Ces amantes qui comptèrent pour rien les noces terrestres, qui ne désirèrent pas les étreintes humaines, acceptèrent le précepte de façon à ne pas récuser le conseil, pour qu’elles plaisent davantage en se parant davantage. »
Les préceptes et les conseils différent par rapport au sujet, car le précepte est commun à tous, le conseil à quelques-uns. Saint Augustin (sermon 61) : « Au sujet de la virginité il a été dit : que comprenne celui qui peut comprendre. Or, de la justice on ne dit pas : que celui qui peut faire, fasse ! Mais : « Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. » Par rapport à la forme. Le précepte oblige par lui-même, le conseil relève du libre choix de l’homme. Saint Jérôme (dans l’épitre à Eustochium sur la conservation de la charité) écrit : « Là ou il y a un conseil, la règne la liberté d’offrir; là où un précepte est donné, là s’impose la nécessité de l’observance » Et saint Augustin (chapitre 30 de la sainte virginité) : « On ne peut pas dire « tu ne te marieras pas », comme on dit « tu ne commettras pas d’adultère, ou de meurtre ». Les unes sont offertes, les autres exigées. On est loué si on fait les unes, on est condamné si on ne fait pas les autres. »
Par rapport à la fin ou à l’effet. L’observation d’un précepte apporte une récompense, la non observation une peine. Mais on n’est pas puni si on n’observe pas un conseil, et si on l’observe on obtient une plus grande récompense. Voici ce que dit là-dessus saint Augustin (au chapitre 14 de la sainte virginité) : « Quelqu’un qui n’obéit pas à un précepte est coupable et mérite d’être puni. » Et, plus bas : Pour obtenir la vie éternelle, être libéré de péchés est peu de chose si on ne voue pas quelque chose au libérateur. Que ce ne soit pas un crime de ne pas faire de vœux, mais que cela mérite des louanges, c’est ce que laisse entendre saint Paul quand il dit : « Je donne un conseil. »
CHAPITRE HUIT
On présente différentes opinions sur les conseils
Il y en a quatre : trois fausses, et une vraie. Quelques-uns veulent que ce que nous appelons, nous, des conseils ne soit pas des conseils mais des préceptes. D’autres que ce ne soit ni des conseils ni des préceptes, mais des choses indifférentes. Il y en a qui disent que les vœux ne sont ni des préceptes ni des conseils, mais des choses mauvaises et défendues. Enfin, les catholiques disent que ce sont des conseils.
La première opinion est très ancienne. Elle vient de ceux qui s’appelaient apostoliques, au témoignage d’Épiphane (hérésie 61) et de saint Augustin (hérésie 40). Ils soutenaient que « ne pouvaient pas se sauver ceux qui ne vivaient pas dans le célibat et la pauvreté, comme les apôtres ». C’est ce qu’enseignèrent en partie les Encratites, dont le fondateur a été Tatien, disciple de saint Denys. Ils prêchaient que « tous les chrétiens devaient s’abstenir du mariage, et vivre en célibataires », comme saint Irénée l’atteste (livre 1, chapitre 30). Les pélagiens également. Au témoignage de saint Augustin (épitres 89 et 106), ils déniaient l’espérance du salut à tous ceux qui ne renonçaient pas en acte à tout ce qu’ils possédaient.
C’est aussi ce que pensa ou fit sembler de penser Julien l’Apostat. Car, comme le rapporte saint Grégoire de Naziance (dans son sermon 1 sur Julien), il décréta une loi qui interdisait aux chrétiens de protester si on leur volait quelque chose, ou si on les tuait injustement. Et la raison qu’il invoquait c’est qu’il voulait forcer les chrétiens à observer leur évangile qui leur interdisait de ne rien posséder, et les obligeait à tendre l’autre joue.
La deuxième opinion fut celle de Jovinien, de Vigilance, des Lampétiens. Car, Jovinien enseignait que la continence n’était ni un précepte ni un conseil, puisque les vierges avaient le même mérite que les femmes mariées, comme le rapportent saint Jérôme (livre 1 contre jovinien) et saint Augustin (hérésie 82). Vigilance a enseigné la même chose au sujet de la pauvreté, car comme le rapporte saint Jérôme dans son livre contre Vigilance, il soutenait qu’il était préférable de posséder des richesses, pour pouvoir faire continuellement des aumônes, plutôt que de s’en défaire une fois pour toutes.. Et c’et ce que les Lampétiens pensèrent de l’obéissance. Car, comme l’écrit saint Jean Damascène (hérésie 98), les moines, selon eux, devaient habiter dans les monastères, en étant complètement libres de faire ce qu’ils voulaient, sans jamais dépendre du jugement d’un préposé.
La troisième opinion est celle de Jean Wiclif et des luthériens qui furent les premiers à considérer comme mauvaises les communautés religieuses, et à les dénigrer. Jean Wiclif (article 21, session du concile de Constance) dit que ceux qui entraient en religion étaient rendus par le fait même inaptes à observer les commandements de Dieu. Et il tirait même la conclusion que « les vœux de continence, de pauvreté et d’obéissance n’avaient pas été conseillés par Dieu, mais interdits ». Luther, dans son épithalame, et dans son livre sur les vœux monastiques, Philippe dans les lieux communs, (au chapitre de la différence entre un précepte et un conseil, et dans son apologie de la confession augustinienne, art 27), le martyr Pierre (dans le livre sur le célibat et les vœux monastiques), Calvin (livre, 4, chapitre 13), Brentius (dans sa profession de Wittemberg, au chapitre des 3 vœux monastiques), et tous les hérétiques en général enseignent qu’ « un conseil évangélique ne signifie rien ». Même si Luther, dans sa déclaration de l’article 30 a admis un conseil, celui de la virginité, il l’a révoqué ensuite par une phrase de son épithalame.
En particulier, les trois qui disent qu’ « une vie de pauvreté et de célibat dans l’obéissance à un prélat est une pure superstition, et est une impiété si on le fait pour honorer Dieu, c’est-à-dire si quelqu’un pense pouvoir par là plaire à Dieu et gagner des mérites ». Ils disent ensuite qu’une pauvreté volontaire et une obéissance prêtée à qui on ne doit pas la prêter, n’est pas une impiété si on ne le fait pas pour gagner les faveurs de Dieu, mais que « c’est une chose sotte et vaine, et donc mauvaise ». Il suffit, disent-ils, de supporter la pauvreté qu’apporte la nécessité, et d’obéir à ses parents et aux magistrats.
Ils disent ensuite, que la continence, si on ne l’adopte pas pour des raisons cultuelles, mais comme un instrument qui nous fait nous acquitter plus activement de nos devoirs évangéliques, est bonne et louable, et est louée, pour cette raison, par l’Apôtre (1 Corinth 7), mais qu’elle n’est possible qu’à ceux qui savent posséder un don si spécial. Et ce don ils le veulent si rare que, comme le dit Luther dans son épithalame, « personne ne peut être continent sans un miracle de Dieu »; et que là où il y a un continent, il est nécessaire qu’il y en ait plus que mille qui aient besoin du mariage.
La quatrième opinion est celle de tous les catholiques. Il y a plusieurs conseils qui soient appelés vraiment et proprement évangéliques, mais il y en a principalement trois : la continence, la virginité et l’obéissance. Ils ne sont ni des préceptes ni des choses indifférentes, mais des choses que Dieu donne et recommande.
CHAPITRE NEUF
les témoignages de l’Écriture
Le premier témoignage est celui d’Isaïe : « Que l’eunuque ne dise pas : je suis un bois aride, parce que voici ce que dit le Seigneur aux eunuques : « Ceux qui respecteront mes sabbats, et choisiront ce que je veux, et garderont mon alliance, moi, je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs un lieu et un nom meilleur qu’au moyen de fils et de filles, et je leur donnerai un nom éternel qui ne périra jamais. » Qu’il s’agisse ici de continents volontaires, non de castrés, c’est ce qu’enseignent saint Jérôme, saint Cyrille (dans leur commentaire de ce passage), saint Augustin (dans son livre sur la vraie virginité), saint Ambroise (dans son exhortation aux vierges) saint Basile (dans son livre sur la vraie virginité), et saint Grégoire ( partie 3, pastorale, chapitre 29).
On le voit aussi par la récompense promise aux eunuques. Car, il n’y a aucune raison pour laquelle on promettrait une plus grande gloire aux castrés qu’aux fils de Dieu, ou qu’à ceux qui ont beaucoup de fils et de filles, ou une plus grande gloire que ne donne le nombre de fils et de filles. Si quelqu’un prétend qu’Isaïe parle des castrés, il aidera quand même notre cause, car si à des eunuques qui se contiennent, sans pouvoir faire autrement, on promet une si grande gloire, il est certain qu’une plus grande gloire encore est promise à ceux qui se contiennent, en pouvant ne pas se contenir.
On doit noter ici que la phrase « meilleur que des fils et des filles » peut avoir un autre sens, à savoir, il leur promet une gloire meilleure qu’auraient été des fils et des filles, car les mots hébreux peuvent signifier ceci : je donnerai à ceux qui sont privés de fils quelque chose de meilleur que d’avoir des fils. Et c’est ainsi que l’ont traduit les septante. Mais ce deuxième sens aboutit à la même conclusion que le premier : car les continents sont toujours placés avant les conjoints, puisqu’ils auront quelque chose de meilleur que des fils.
Que la continence des eunuques en ce lieu ne soit pas commandée mais conseillée, c’est ce qu’enseignent les auteurs cités. Et saint Jérôme le prouve par les paroles suivantes : « Ceux qui auront choisi ce que j’ai voulu. » On dit qu’ils choisissent ceux qui ne sont pas obligés de faire quelque chose par un précepte. Le sens est donc : Ceux qui auront choisi ce que j’ai voulu, ceux qui, dépassant ce que j’ai prescrit en m’accommodant à l’humaine fragilité, choisiront spontanément les choses que je désire et que je veux. On comprend la même chose du fait que ceux qui ne sont pas eunuques, même s’ils sont placés après les eunuques, ne sont pas exclus du royaume des cieux, et sont même appelés fils et filles. Tous ne sont donc pas tenus d’être eunuques. Ce n’est donc pas un précepte.
Que la continence ne soit pas seulement utile dans cette vie, comme les adversaires eux-mêmes le reconnaissent, mais qu’elle mérite une gloire supérieure, ce qui pour eux est un blasphème horrible, on le voit dans ces mots : « Je leur donnerai un nom éternel qui ne périra pas. » Saint Augustin commente ainsi ce texte : « Cécité impie, pourquoi tergiverses-tu ? Pourquoi promets-tu seulement un avantage temporel aux saints continents ? « Je leur donnerai un nom éternel. » Et si par éternité tu entends une longue durée, j’ajoute, j’accumule, je continue, sans jamais arrêter, que désires-tu de plus ? Ce mot éternel, quel que soit son sens, représente une gloire propre et excellente. Elle ne sera pas possédée en commun avec le grand nombre, même si tous sont dans le même règne et dans la même maison. Et on parle peut-être du nom parce c’est ce qui distingue des autres ceux à qui il est donné. »
Mais accourt Pierre le martyr (dans le livre du célibat et des vœux monastiques), et il prouve qu’Isaïe parlait des véritables eunuques qui existaient parmi les Juifs. Et parce que, à cette époque, c’était un grand bonheur d’avoir plusieurs enfants, Dieu, pour les consoler leur promet qu’ils seraient dans un meilleur lieu que des fils et des filles, c’est-à-dire que les autres israélites qui n’observent pas la loi divine, s’ils observaient fidèlement la loi. Mais il est facile de réfuter cette proposition. D’abord parce qu’elle est contraire à ce qu’enseignent les anciens les plus saints et les plus savants, saint Basile, saint Cyrille, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, saint Grégoire. Dans les cas douteux, il est préférable de leur faire confiance, plutôt qu’à un apostat qui aime mieux suivre les rabbins juifs que les saints pères.
Ensuite, Pierre le martyr n’a rien qui lui permette de voir de mauvais israélites dans les fils de Dieu qui viennent après les eunuques. Car les fils de Dieu sont appelés de mauvais israélites ou en tant qu’ils sont des israélites, ou en tant qu’ils sont mauvais. Non en tant qu’israélites car les eunuques étaient aussi des israélites, et donc des fils. La conclusion serait donc inepte. Ils ne sont pas dit fils, non plus, en tant qu’ils sont mauvais, car, en tant qu’il est mauvais, un homme n’est pas de Dieu mais du démon. Par fils, on entend donc les époux bons et fidèles, qui ont eux aussi une bonne place dans la maison de Dieu, mais auxquels sont préférés les vierges et les continents, qui auront un meilleur lieu que n’auront les époux. Enfin, Dieu promet là aux eunuques un nom éternel, c’est-à-dire une grande gloire, d’une grandeur telle qu’elle ne finira ni dans ce monde ni dans l’autre. Que Pierre le martyr montre donc quels sont les eunuques qui ont vu se réaliser ces promesses. Il ne trouvera certainement pas parmi les chrétiens des castrés qui ont obtenu cette gloire-là ! Mais nous, nous pouvons exhiber une armée innombrable de saints religieux et de vierges consacrées, qui sont honorés et louangés par tous les anciens pères. Donc, l’accomplissement si manifeste de cette prophétie dans les saintes vierges devrait suffire pour exclure l’interprétation judaïque charnelle portant sur des eunuques charnels.
Le deuxième témoignage est celui de Sagesse 3 : « Heureuse est la stérile et la non souillée, qui n’a pris plaisir à la faute. Elle récoltera des fruits quand seront jugées les âmes saintes. Et le castré qui n’a pas, avec ses mains, commis l’iniquité, et qui n’a jamais pensé de Dieu des choses mauvaises, car on lui donnera un don de foi choisi (c’est-à-dire singulier, correspondant à sa fidélité), et un sort dans le temple de Dieu. Car le fruit des bonnes œuvres est plus glorieux que les choses que n’a pas concédées la racine de la science. » Ce passage est semblable au précédent, selon l’enseignement de saint Jérôme.
Le troisième témoignage. Matthieu 13, où le Seigneur compare le royaume des cieux, c’est-à-dire l’Église, à une terre bonne, dont une partie rendait du fruit cent pour cent, une autre soixante, et une autre trente. Saint Cyprien (dans l’habit des vierges), saint Jérôme (dans le livre 1 contre Jovinien) et saint Augustin (chapitres 44 et 45 de la sainte virginité) enseignent que cette parole établit une distinction entre les mérites que procurent respectivement la virginité, le veuvage et le mariage. Il est clair que pour eux la continence virginale est un bien plus grand et plus méritoire auprès de Dieu que la chasteté conjugale; et que c’est donc un conseil divin que Dieu n’impose pas, mais recommande, et place avant les autres choses. Et qu’il conseille, sans l’ombre d’un doute.
Le quatrième est de Matthieu 19. Quand les apôtres dirent : « Il ne vaut pas la peine de se marier », le Seigneur leur répondit : « Tous ne comprennent pas cette parole, mais ceux-là seuls à qui cela a été donné. Il y a des eunuques qui sont sortis ainsi du sein de leur mère. Il y en a d’autres qui ont été fait eunuques par les hommes, et il y en a d’autres qui se sont castrés eux-mêmes pour le royaume de Dieu. Que celui qui peut comprendre comprenne ! » Qu’il ne donne pas ici un précepte sur la continence, nous le montre ce qui précède. Car, au début de ce chapitre, le Seigneur a approuvé le mariage en disant : « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni. » Il n’interdit donc pas dans ce passage le mariage, et il ne prescrit pas non plus la continence. Le prouve encore davantage ses paroles : « Que celui qui peut comprendre comprenne ! »
Car, comme le dit justement saint Augustin (dans son sermon 61). On ne peut pas dire des préceptes de justice : que celui qui peut les observer les observe, mais tout arbre qui ne produira pas de bons fruits sera coupé et brûlé. Que ce soit un conseil qui est donné, il est facile de la comprendre. Car quand les apôtres dirent : ça ne vaut pas la peine de se marier, le Seigneur ne leur a pas répondu : ça vaut la peine, mais : tous ne comprennent pas cette phrase. Que celui qui peut comprendre comprenne. Ce qui veut dire : vous avez dit vrai : le mariage ne convient pas, car il est un obstacle pour beaucoup. Tous, cependant, ne comprennent pas cela, mais que celui qui le comprend ne laisse pas perdre cette connaissance venue d’en haut. Que la continence ne confère pas seulement ce qui est utile au corps, mais une récompense dans le ciel, le laisse entendre la parole de Jésus : « Il y a des eunuques qui se sont fait tels pour le royaume de Dieu. »
Mais les adversaires, et en premier le martyr Pierre (dans son livre sur le célibat et les voeux), explique que « pour le royaume de Dieu » signifie : pour pouvoir plus facilement prêcher l’évangile. Mais cette explication a contre elle l’interprétation de tous les pères. Saint Cyprien (dans le vêtement des vierges) : « Qu’elles s’appliquent à ne se parer que pour leur Seigneur, et à ne plaire qu’à leur Seigneur, de qui elles attendent la récompense de leur virginité. C’est lui qui a dit : « Il y a des eunuques qui se sont castrés eux-mêmes pour le royaume de Dieu. » Saint Cyprien entend donc ici par règne de Dieu la récompense de la virginité. Ce règne de Dieu ne signifie donc pas la prédication de l’évangile, d’autant plus que saint Cyprien parle des vierges consacrées qui ne peuvent pas prêcher l’évangile. Saint Hilaire voir dans le « pour le royaume des cieux », un espoir du royaume céleste, qu’on ne peut pas référer à la prédication évangélique.
Saint Jean Chrysostome, dans ce passage, s’adresse à un eunuque spirituel : « Rends grâce à Dieu parce que tu auras de grandes récompenses, des couronnes flanboyantes ! » Saint Jérôme (livre 4 contre Jovinien) : « Il propose une récompense aux athlètes, il les invite à la course, il tient en mains le bouclier de la virginité, il montre la fontaine la plus pure, et il clame : que celui qui a soif, vienne et boive, que celui qui peut comprendre comprenne. Il ne dit pas, que vous le vouliez ou non il vous faut boire et courir, mais que celui qui pourra courir et boire vaincra et sera rassasié. » De plus, saint Augustin (dans la sainte virginité, chapitre 24) dit : « Le Christ loue ceux qui se castrent non pour ce siècle mais pour le royaume des cieux ». Un chrétien le contredit donc quand il affirme que la virginité est utile pour ce siècle, non pour l’autre. Saint Bède et saint Anselme disent des choses semblables à celles que dit saint Augustin, dans leurs commentaires de ce texte.
Le cinquième. Le Christ dit à un adolescent : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. » Que le Christ ne donne pas ici un précepte mais un conseil, le contexte nous le fait aisément comprendre. Car, à celui qui lui demandait : « que dois-je faire pour être sauvé ? », il a répondu : « si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. » Montrant par là que l’observance des commandements suffit pour le salut. Mais il ajoute tout de suite après : « Si tu veux être parfait », c’est-à-dire si tu ne te contentes pas d’entrer simplement dans la vie éternelle, mais si tu aspires à un excellent degré dans cette vie, va, vends tout ce que tu as. De plus, si cela était un précepte, ce serait certainement un précepte de charité. Mais ce n’en est pas un, car la charité requiert seulement que nous aimions notre prochain comme nous-mêmes. Elle n’exige donc pas que nous donnions tous nos biens au prochain, et que nous ne nous réservions rien pour nous. Nous satisfaisons au précepte quand nous donnons une partie au prochain, et quand nous en gardons une partie pour nous. Que donner tout mérite une récompense tout à fait spéciale, c’est le Seigneur lui-même qui le dit : « Et tu auras un trésor dans le ciel. »
Mais se présentent cinq propositions à réfuter. La première est de saint Jérôme et de Bède. Ils disent que ce jeune homme ne s’est pas approché de Jésus par le désir d’apprendre mais dans l’intention de le tenter. On pourrait tirer de cela la conclusion que le Seigneur n’a pas répondu sérieusement, mais d’une façon ironique. Saint Jean Chrysostome réfute cette interprétation, d’abord parce qu’aucun évangéliste (trois racontent cet épisode) ne fait de reproches à ce jeune homme. Ensuite, parce que le Seigneur lui a parlé avec douceur, et qu’il a coutume de rudoyer les tentateurs. Enfin, il ne serait pas parti tout triste s’il n’avait pas eu un vrai désir de perfection. Ajoutons que, après l’avoir regardé, le Seigneur l’aima. Or, Jésus n’aime pas les hypocrites. Saint Jérôme a donc eu une perte momentanée de mémoire quand il a dit que ce jeune homme est une seule et même personne que le pharisien tentateur, dont parle Marc 14. C’est ce passage de Marc qu’il allègue, même si Marc distingue l’un de l’autre, (chapitres 10 et 14). C’est pourquoi, saint Jérôme (dans la question à Hedibiam, et dans son livre contre VIgilantius), donne de ce texte un commentaire bien différent.
Érasme eut également un trou de mémoire dans son annotation sur ce passage où il dit que saint Jean Chrysostome reproche à ce jeune homme d’être un tentateur, alors qu’il prend plutôt sa défense. Dans son commentaire du chapitre 10 de Marc, Bède le vénérable change tout à fait d’avis, et enseigne que se trompent ceux qui disent que ce jeune homme est allé voir le Seigneur pour le tenter.
L’autre proposition est celle de Jean Calvin (livre 4, chapitres 12 et 13, verset 13). Il démontre d’abord que le Seigneur ne pouvait pas faire constituer la perfection dans la vente de tous les biens, puisque l’apôtre a dit (1 Corinth 13) : « Si je distribue en nourriture pour les pauvres tous mes biens, et n’ai pas la charité, cela ne m’est d’aucun profit. » Et, aux Colossiens 3, il dit : « La charité est le lien de la perfection. » Il commente ensuite lui-même ce passage en expliquant que le jeune homme avait menti quand il déclara qu’il avait observé tous les commandements, et que c’est pour cette raison que le Christ lui a dit de vendre tous ses biens. Non pour l’exhorter à le faire, mais pour que cette demande d’un précepte qu’il ne pouvait pas remplir lui fasse comprendre qu’il avait menti. Nous lui répondrons donc, puisqu’il se vante de tout savoir. Explique-nous donc combien d’étoiles il y a dans le ciel, et comme bien de grains de sable sur le bord de la mer. Que ce jeune homme n’avait pas observé tous les commandements, Calvin le prouve parce qu’un de ces commandements commande d’aimer Dieu de tout son cœur, et que celui qui aime Dieu de tout son cœur est prêt à tout abandonner pour lui. Et il ne s’attriste pas si Dieu lui en fait la demande, comme le Christ l’a demandé à ce jeune homme.
Pierre le martyr enseigne la même chose (dans son livre sur le célibat et les vœux). Et il y ajoute cet argument : « Le Seigneur a dit : « si tu veux être parfait. » Or, la perfection est commandée à tous : Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait, Matthieu 5. Ce n’est donc pas par un conseil, mais un précepte que le Seigneur imposait à cet adolescent en lui demandant de vendre tous ses biens. » Mais Calvin et Pierre le martyr se trompent. Car, nous lisons dans Marc 10, que Jésus l’a regardé et l’a aimé. Or, Jésus n’aime pas les menteurs. Il est donc beaucoup plus vraisemblable qu’il ait dit la vérité. L’argument de Calvin ne mène non plus à rien. Car celui qui aime Dieu de tout son cœur n’est pas tenu de faire tout que Dieu conseille, mais seulement ce qu’il prescrit. Que le Seigneur ne lui a pas ordonné cela, mais qu’il le lui a simplement conseillé, on l’a déjà prouvé. On peut le prouver de nouveau, car le Seigneur a dit : « Si tu veux être parfait. » Il lui a donc fait une demande conditionnelle.
Mais ils insistent. Il était tenu d’être parfait, puisque : soyez parfaits comme votre père céleste est parfait, est un précepte. Il était donc tenu de tout vendre. Mais, comme nous l’avons montré plus haut, la perfection dont Jésus parle ici n’est pas de précepte, puisqu’il elle est distincte de l’observation de la loi, dont il a été dit : si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. Cette incitation à la perfection en Matthieu 5 ne représente pas une objection. Car variés sont les genres de perfection, comme nous l’avons dit plus haut, au chapitre 2. Il y a une perfection qui est nécessaire au salut, qui consiste dans l’observation entière des commandements. Il y en a une autre plus grande qui n’est pas nécessaire pour l’entrée au ciel, mais pour un degré de gloire plus excellent dans le ciel. Et elle consiste dans l’observation des conseils. C’est du premier genre de perfection dont parle le Seigneur en Matthieu, et de l’autre en ce passage. Si cette perfection était de précepte, tous les chrétiens seraient tenus de vendre tous leurs biens, car aux préceptes tous sont tenus.