Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 130)
On peut confirmer cela par la tradition des pères. Le pape Urbain 1, (dans sa lettre décrétale) écrit : « Que quiconque parmi vous qui avez choisi la vie communautaire, et avez promis par vœu de ne rien posséder en propre, voie à ne pas trahir sa promesse ! » Saint Basile (dans ses constitutions monastiques, dernier chapitre) dit : « Le moine perd son âme, devient un voleur et un autre Juda, s’il possède quelque chose en propre. » Pourquoi cela, je le demande, si la promesse est nulle, si le vœu est nul ? Saint Jérôme (dans son épitre 22 à Eustochius sur la virginité) écrit que, de son temps, la profession de pauvreté était si exigeante qu’il n’était permis à personne de demander des choses nécessaires, car les préposés veillaient avec soin à ce qu’il ne manque rien de vraiment nécessaire à personne. Voici ce qu’il dit : « Il n’est permis à personne de dire : je n’ai pas de tunique, de sandales etc…Tout est organisé de façon à ce que nul n’ait à demander quelque chose, ou ne manque de quelque chose (vraiment nécessaire) ». Il écrit au même endroit que, dans un monastère de Nitrie, on a découvert qu’un moine moribond avait conservé de l’or. Macaire, Isidore, et les autres saints rassemblés en ce lieu jugèrent prudent et convenable d’ensevelir l’argent avec le mort, en s’écriant : que ton argent demeure avec toi pour ta perdition éternelle ! » Et c’est ce qu’a fait saint Grégoire dans une circonstance semblable, selon le diacre Jean (livre 1, chapitre 15 de la vie de saint Grégoire), et selon saint Grégoire lui-même (livre 4, chapitre 55 des dialogues).
Saint Augustin ( au psaume 25), dit : « Un autre fera le vœu de tout laisser, et de vivre en commun de la société des saints. Il fait un grand vœu. » Et, (au livre 17 de la cité de Dieu), il écrit : « Ils dirent, ces puissants, voici que nous avons tout laissé pour te suivre. Ils avaient fait un vœu ces puissants. Mais d’où cela leur est-il venu, si ce n’est de celui dont il est dit : donnant un vœu à celui qui fait un vœu ? » Jean Cassien (livre 4, chapitre 13 des institutions des renonçant : « Je pense qu’il est inutile de rappeler ce qu’est cette vertu qui ne permet à personne de posséder la moindre pièce, le moindre sou, de ne rien retenir en propre, qui porte notre nom. » Et, au chapitre 33, parlant de ce renoncement parfait il écrit : « Comme une immense gloire est promise à ceux qui servent fidèlement Dieu, et à ceux qui observent les règles de leur institut, de la même façon des peines très sévères sont préparées pour ceux qui les auront observées avec tiédeur et négligence, et qui, selon les promesses qu’ils ont faites et selon ce que le monde attend d’eux, ont négligé de produire des fruits de sainteté conformes à leur état. Car, selon l’Écriture, il est préférable de ne pas faire de vœu que d’en faire sans les observer. » Ajoutons aussi le concile d’Orange 1, chapitre 21 qui ordonne de punir gravement les moines qui, contre leur profession, ont voulu posséder quelque chose en propre.
Contre le vœu de pauvreté, il n’y a qu’une seule objection, celle de Jean Brentius (dans la confession de Wirtemberg, chapitre sur les vœux monastiques). Celui qui fait le vœu de pauvreté est pauvre ou riche. S’il est pauvre, il ne peut pas promettre de laisser des biens ou d’en donner, mais il doit porter patiemment la croix que le Seigneur lui a donnée. S’il fait quand même un vœu, il fait comme un malade qui ferait le vœu d’être malade, ce qui est de la démence, non de la piété. S’il est riche, ou il promet de tout mettre en commun, ou de tout donner aux pauvres pour avoir un plus grand mérite, et vivre ensuite d’aumônes. Dans le premier cas, il ne fait rien d’autre que de s’assurer une nourriture plus certaine et plus copieuse. Ce qui est fuir la pauvreté, non la pratiquer. Dans le deuxième cas, il pèche contre la foi et la charité. Contre la foi, car unique est le Médiateur entre Dieu et les hommes, qui nous a tout mérité. Il lui fait injure en pensant qu’il mérite par ses propres œuvres. Il pèche aussi contre la charité, car la charité nous demande de ne pas, sans nécessité, incommoder notre prochain par notre mendicité.
Je réponds au premier membre. Même les pauvres ont le droit de faire des vœux, car ils donnent beaucoup quand ils offrent le peu qu’ils peuvent acquérir. Saint Augustin (épitre 89, question 4) : « On n’exigera pas moins de moi parce que j’ai été pauvre. Car, les premiers qui firent cela, ce furent les apôtres qui n’étaient pas riches. Car, c’est à tout l’univers qu’il donne celui qui donne ce qu’il a et ce qu’il désire avoir. » Or, le vœu d’être malade n’a rien de commun avec le voeu d’être pauvre. Car, le Christ a dit : « bienheureux les pauvres » (Matt 5), non bienheureux les malades ! Et en Matthieu 19 : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu possèdes, et donne-le aux pauvres. » Il n’a pas dit : si tu veux être parfait, renonce à la santé, soigne-toi comme un malade ! De plus, nous sommes tenus, en autant que nous le pouvons, à guérir les maladies, pour ne pas être la cause de notre mort. Or, personne n’est tenu à s’enrichir.
Au second membre, je dis que tout mettre en commun est vraiment aimer la pauvreté, car est vraiment pauvre celui qui n’est le propriétaire de rien, qui ne peut ni vendre, ni donner, ni échanger, ni détruire quoi que ce soit. Et quelle autre pauvreté ont choisi les premiers chrétiens que celle qui ne permet à personne de dire ceci est à moi, là où tout appartient à tous ? Au troisième, je nie qu’on pèche contre la foi quand on donne ses biens aux pauvres pour un plus grand mérite, car, autrement, le Christ lui-même aurait conseillé quelque chose contraire à la foi quand il a dit : « et tu auras un trésor dans le ciel ! » Car nos mérites n’entrent pas en conflit avec les mérites de notre Seigneur, puisque c’est d’eux qu’ils émanent, comme l’effet d’une cause. Car, sans les mérites du Christ, nos mérites sont nuls. C’est lui qui, entre autres choses, nous a acquis, par le mérite de sa mort, le pouvoir de mériter. Je nie aussi que la mendicité est contraire à la charité, car on ne force personne à faire la charité aux mendiants. On leur donne plutôt une occasion d’acquérir un droit au royaume des cieux.
CHAPITRE 21
Le vœu d’obéissance
Que ce soit une bonne chose de vouer à Dieu l’obéissance religieuse, on peut le prouver par les raisons suivantes. L’obéissance est bien vue de Dieu, même dans les choses qu’il ne prescrit pas. Car, en Jérémie 35, sont loués et récompensés par Dieu les fils de Jonadab qui, pour obéir à leur père, ne burent pas de vin, ne semèrent pas dans leurs champs, ne logèrent pas dans des maisons, mais dans des tentes. Or, tout ce qui est agréable à Dieu est matière de vœu. Donc l’obéissance, même celle qui n’est pas due, peut être vouée à Dieu. Pierre martyr répond (dans son livre sur les vœux) que les fils de Jonadab ne firent rien qui n’était pas du. Car, même si Dieu ne leur avait pas commandé de ne pas boire de vin, de ne pas ensemencer leurs champs, et de ne pas demeurer dans des maisons, il leur avait bel et bien commandé d’obéir à leur père. C’est donc un précepte divin qui les forçait à obéir.
Mais on rejette cette réponse. D’abord, d’après le témoignage de Raban qui, dans son commentaire, dit que les fils de Jonadab ont fait plus que ce que la loi leur ordonnait de faire. Ensuite, d’après le texte lui-même de Jérémie. Car, Dieu, dans ce passage, réprouve son peuple par l’exemple des fils de Jonadab. Il dit qu’eux ont obéi à la voix d’un homme, alors que les Juifs n’ont pas voulu obéir à la voix de Dieu. Il dit : « Les fils de Jonadab confirmèrent les préceptes du fils de Rechab, leur père, qu’il leur avait prescrits. Mais ce peuple ne m’a pas obéi. » La raison donnée par Dieu s’évaporerait si c’était de droit divin que les fils de Jonadab avaient obéi à leurs pères. Et il n’y aurait plus alors d’antithèse entre Dieu et l’homme. Car c’est à Dieu qu’auraient obéi les fils de Jonadab et à Dieu également qu’auraient désobéi les Juifs.
Troisièmement. On conclut la même chose de la louange et de la récompense. Car, Dieu n’aurait pas tant loué les fils de Jonadab, s’ils n’avaient pas fait quelque chose de tout à fait spécial. Enfin, la raison elle-même nous le persuade. Car, même si les enfants sont tenus d’obéir à leurs parents, ils ne le sont pas de leur obéir en tout à partir de l’adolescence. Car, chacun possède le droit naturel de choisir son état et son genre de vie. Autrement, il n’y aurait pas de différence entres les enfants et les serviteurs, si les enfants étaient en tout et toujours au pouvoir de leurs parents. Ce que dit saint Paul aux Colossiens 3 (fils, obéissez à vos parents en tout) on doit l’entendre soit au sens de : en toutes les choses auxquelles s’étend l’autorité parentale, comme l’enseigne saint Thomas, (2.2.question 104, article 5), comme si quelqu’un disait qu’il faut obéir au général en tout, voulant dire : en tout ce qui appartient à la guerre. Ou les enfants sont tenus d’obéir en tout à leurs parents tant qu’ils sont enfants. Car, comme le dit l’apôtre (Galates 4) : « Aussi longtemps que l’héritier est un enfant, il ne diffère en rien d’un serviteur. » Et le Seigneur lui-même était soumis à ses parents quand il était enfant, comme le dit Luc (2).
On peut tirer la deuxième raison du nouveau testament. Car, comme nous l’avons dit plus haut dans la dispute sur les conseils, la perfection conseillée consiste à suivre Jésus, en se renonçant à soi-même (Matt 16) : « Celui qui veut venir après moi qu’il se renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive ! » Car, comme préparation d’âme, le renoncement à soi-même est un précepte, puisque, au même endroit, le Seigneur ajoute : que celui qui veut sauver son âme la perde. Cependant, renoncer parfaitement à soi-même sans y être obligé, soumettre son jugement et sa volonté en toutes choses au jugement et à la volonté d’un autre, ce n’est pas un précepte, mais un conseil. Voilà pourquoi le Seigneur dit en Matthieu 19 : « Si tu veux être parfait. » Or, suivre Jésus parfaitement dans le renoncement à soi-même implique une parfaite obéissance formulée dans un vœu par lequel quelqu’un renonce totalement à lui-même, sans pouvoir jamais revenir en arrière. Obéir à quelqu’un de temps en temps seulement ne peut pas s’appeler un parfait renoncement à soi-même. Voilà pourquoi le Seigneur dit : qu’il porte sa croix. Come le dit Jean Cassien (livre 4, chapitre 35 des institutions des cénobites), le vrai et parfait moine doit être semblable au crucifix. Celui qui est cloué à une croix non seulement ne va pas où il veut, et ne fait pas ce qu’il veut, mais ne peut marcher ou agir que si un autre le fait bouger.
La quatrième raison vient de l’usage de l’antique église. Il est certain que chez les anciens saints, l’obéissance monastique a été en usage. Car, saint Basile (constitutions monastiques, chapitre 22) a écrit : « Revenons à un sermon sur l’obéissance, et montrons comment la règle exacte de la doctrine exige l’obéissance envers le supérieur selon les constitutions. » Pendant tout ce chapitre, il traite de l’obéissance, et enseigne que le moine doit obéir à son supérieur, sans critiquer ce qui a été commandé, pourvu que ce qui est commandé ne soit pas manifestement un péché. Il doit se comporter envers son supérieur comme les brebis envers leurs pasteurs, et un marteau dans la main d’un menuisier. Il n’omet pas non plus de dire qu’il est nécessaire aux moines d’obéir parfaitement à leurs supérieurs, sans quoi ils s’excluent du salut éternel.
Cassien enseigne la même chose (livre 4, chapitre 23 des institutions monastiques, et dans les chapitres suivants.) Saint Jérôme (dans sa lettre à Euxtochius sur la conservation de la virginité) dit, en décrivant les instituts monastiques : « Le premier point sur lequel tous sont d’accord c’est l’obéissance aux supérieurs. » Et dans son épitre au moine Rustique, il écrit : « Par toutes choses, mon discours tend vers un seul but, te montrer que tu ne dois pas t’en remettre à ton jugement propre, mais que tu dois vivre dans un monastère sous la discipline d’un seul père, en compagnie de beaucoup. » Et plus bas : « Crains à l’égal de Dieu le préposé du monastère, aime- le comme un père, crois que t’est salutaire tout ce qu’il te prescrit, ne juge pas la sentence des anciens, toi dont le devoir est d’obéir, et d’accomplir les ordres qu’on te donne. »
Sulpice Sévère dans le premier dialogue des vertus de saint Martin, écrit, en parlant des moines : « La principale vertu, là, est l’obéissance…jamais on ne rejettera un commandement de l’abbé, quel qu’ardu et difficile qu’il soit, et même à peine tolérable. » Saint Augustin (livre 1, chapitre 31, des mœurs de l’Église), écrit : « Ces pères donnent des conseils sans orgueil à ceux qu’ils appellent leurs fils, en leur commandant avec une grande autorité, et en étant obéi par eux avec empressement. » Cela devrait suffire. On pourrait en présenter d’autres le cas échéant.
Ils répondront peut-être que l’obéissance a été en usage chez les anciens moines, mais pas le vœu d’obéissance. Or, Jean Cassien (livre 4, chapitre 33 des institutions des renonçant) parle nommément du vœu et de la possession, là ou il traite de l’observance des institutions monastiques, dont la première est l’obéissance. Nous avons cité ses paroles au chapitre précédent. De même, saint Grégoire (homélie 20 sur Ezechiel) : « Quand quelqu’un voue à Dieu quelque chose, sans vouer aussi d’autre chose, c’est un sacrifice. Quand il offre au tout-puissant tout ce qu’il a, tout ce qu’il aime, tout ce qu’il est, c’est un holocauste. » Il parle évidemment là des vœux monastiques, par lesquels l’homme ne retient rien de ce qui est à lui, pas même son propre jugement.
Ensuite, saint Augustin (au psaume 75) écrit : « Qu’aucun frère qui vit dans un monastère ne dise : je quitte le monastère, car, les moines ne sont pas les seuls à entrer dans le royaume des cieux, et ceux qui ne sont pas moines n’appartiennent pas au diable. Qu’on lui réponde : mais eux n’ont pas fait de vœux. Toi tu en as faits ! » Et au psaume 99 : « En ne persévérant pas dans l’accomplissement de ses vœux, il devient le déserteur d’un si grand projet, et coupable d’une promesse non tenue. »
Se présentent ensuite les miracles que Dieu a souvent faits pour confirmer l’obéissance monastique. Sulpice sévère, dans le premier dialogue sur les vertus de saint Martin, raconte ainsi deux miracles : « Je vais vous rapporter deux miracles d’une obéissance incroyable, même si plusieurs autres se présentent à la mémoire. Mais si un petit nombre ne suffit pas pour provoquer l’émulation des vertus, un grand nombre n’y ajoutera rien. Quand, après avoir renoncé aux choses du monde, un homme était sur le point d’entrer dans un monastère d’une grande réputation, l’abbé commença à lui proposer plusieurs choses, des jeûnes, des mortifications. Il lui donna des ordres sévères pour éprouver sa patience. Tout autre aurait cherché à aller dans un monastère moins austère, et aurait refusé de choisir un mode de vie qui semblait impossible à observer. Mais aucune de ces épreuves ne l’effraya ni ne le découragea. Elles ne firent qu’augmenter son désir d’obéir en tout. À un point tel que si son abbé lui avait dit de se jeter dans le feu, il l’aurait fait. Et quand l’abbé reçut sa profession monastique, il chercha à mettre son obéissance à l’épreuve.
Comme par hasard, un poêle que l’on chauffait pour faire cuire des pains était devenu rouge. Des flammes commencèrent à sortir du fourneau, et l’incendie menaçait de se répandre partout. L’abbé lui commanda alors d’entrer, et il n’hésita pas un instant à remplir cet ordre. Il avance sans crainte au milieu des flammes, ressemblant à s’y méprendre aux trois enfants hébreux de la bible. Aussitôt, la nature est vaincue, et l’incendie avoue son impuissance. Celui qu’on pensait devoir être consumé par le feu fut rafraichi plutôt par une froide rosée…Au jour même où le pauvre a été tenté, il a été trouvé parfait. Il a mérité son bonheur, a été éprouvé par l’obéissance, et glorifié. »
« Dans le même monastère est arrivé ce que je vais raconter. Il y a peu de temps de cela, quelqu’un était allé trouver le même abbé pour être reçu. Quand l’abbé lui expliqua que la première des règles était celle de l’obéissance, il promit d’obéir en tout, même aux choses les plus pénibles qui lui seraient commandées pour éprouver sa patience. L’abbé tenait alors négligemment dans une de ses mains un bâton. Il le ficha en terre, et imposa comme tâche à cet étranger, d’arroser ce bâton jusqu’à ce que, contre toute loi naturelle, il verdisse et fleurisse. L’aspirant transportait sur ses épaules avec beaucoup de difficulté l’eau qu’il allait puiser dans le Nil, à deux mille de distance. Après un an d’effort inutile, il ne mit pas fin à son zèle. Et sans aucun espoir d’obtenir un résultat, la vertu de l’obéissance le maintenait dans son dur travail. Une autre année passa, et vainement pour le frère épuisé. La troisième année, l’arroseur persista jour et nuit. Et c’est alors que le bâton fleurit. J’ai moi-même vu ce bâton devenu arbuste, que l’on conserve dans l’atrium d’un monastère, dont les branches sont encore vertes. C’est un témoignage qui demeure pour démontrer ce que mérite l’obéissance, et ce que peut la foi. »
Saint Grégoire a raconté des choses semblables (livre 2, chapitre de ses dialogues) au sujet de saint Maur qui marcha sur les flots au commandement de son abbé. Ainsi que Jean Cassien, (livre 4, chapitre 23) au sujet de l’abbé Jean qui, à cause de sa vertu d’obéissance, fut élevé à la grâce de la prophétie.
Mais se présentent encore des objections à réfuter. La première, celle de Luther (dans son livre sur les vœux monastiques). Voici quel est son raisonnement. L’Écriture nous ordonne d’obéir à tous les hommes. Philippiens 2 : « Les supérieurs s’arbitrant mutuellement. » Et à 1 Pierre 2 : « Soyez soumis à toute créature à cause de Dieu. » Donc, s’obliger à n’obéir qu’à un seul préposé, est contre l’Écriture. C’est comme si quelqu’un ferait le vœu suivant : « Dieu, je fais le vœu de ne jamais vouloir me soumettre à tous, selon ton évangile, mais seulement à un supérieur. »
Je réponds que, en ce passage, saint Paul ne veut pas que nous nous soumettions à tous comme à des rois auxquels nous sommes obligés d’obéir. Mais pour que nous jugions que tous nous sont supérieurs, c’est-à-dire, meilleurs et plus saints. Il recommande l’humilité, comme ses propres paroles l’indiquent : « Considérant, par humilité, que tous les autres vous sont supérieurs. » Ajoutons que si l’apôtre voulait vraiment que nous obéissions à tous, il voudrait une chose tout à fait impossible. Car, si tous doivent obéir à tous, il n’y aura personne qui commande, et personne qui obéisse. De plus, par « toute créature humaine » saint Paul entend tout homme doté d’un pouvoir de commandement. Car, c’est ainsi qu’il l’explique lui-même : « Ou au roi, en tant que supérieur, ou aux légats en tant qu’envoyés par lui. »
La deuxième objection est celle de Luther au même endroit. Le préposé d’un monastère est, sans aucune dispense, libéré de l’obéissance qu’il a vouée . C’est donc un signe que ce vœu n’oblige pas devant Dieu. Je réponds. Dans celui qui est choisi pour être abbé demeure l’obligation du vœu, même si, par accident, ou plutôt, par manque de matière, cesse l’exercice de ce vœu. La preuve en est que si l’abbé est tout à coup privé de son abbatiat, il redevient un moine soumis à l’obéissance comme tous les autres, sans avoir à faire un nouveau vœu d’obéissance. Voir saint Thomas ( 2.2. question 88, article onze, et question 186, article 5.) La troisième est celle du martyr Pierre, (dans son commentaire du chapitre 7 de la première aux Corinthiens). Saint Paul interdit aux chrétiens de se faire esclaves : « Vous avez été achetés d’un prix précieux, ne devenez pas esclaves des hommes. » Il n’est donc pas permis de faire un vœu d’obéissance. Car, qu’est-ce autre chose que se livrer spontanément en esclavage à des abbés ?
Mais la réponse est facile. Car saint Paul n’interdit pas l’esclavage d’un homme à un autre, mais il veut nous faire comprendre que ce que l’on fait ce n’est pas pour plaire aux hommes, mais pour plaire à Dieu. C’est ce qu’il explique aux Colossiens 3 : « Esclaves, obéissez en tout à vos maitres terrestres, ne servant pas seulement quand on vous voit, ou pour plaire aux hommes, mais en craignant Dieu dans la simplicité de vos cœurs. Tout ce que vous faites faites-le de bon cœur, comme si vous travailliez pour Dieu et non pour les hommes, sachant que c’est de Dieu que vous recevrez la rétribution de l’héritage. Servez le Seigneur Christ ! » Voilà pourquoi saint Paulin, qui n’ignorait pas que saint Paul avait dit : ne vous faites pas serviteurs des hommes, s’est quand même vendu lui-même, pour racheter la fille d’une veuve. C’est ce que saint Grégoire raconte, en le louant grandement (livre 3, chapitre 1 des dialogues.). Mais Pierre le martyr rétorque que c’est la charité qui a poussé saint Paulin à se vendre lui-même, et que ce qu’on fait par charité est bien fait. Comme si les moines parfaits se soumettaient à un abbé pour des motifs de cupidité plutôt que de charité envers Dieu. Cela devrait suffire pour l’obéissance.
CHAPITRE 22
On présente le vœu de chasteté avec les paroles du premier chapitre de Luc : Comment cela se fera-t-il ?
J’en viens enfin au vœu de continence. Je m’efforcerai, autant que je le pourrai, de le confirmer par des témoignages des Écritures, des conciles, du consentement de l’Église toute entière, par les décrets et les lois des papes et des empereurs, par la tradition des grecs et des latins, et même par la raison.
D’abord le témoignage de saint Luc 1 : « Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d’homme ? » Par ces paroles, la sainte Vierge indique qu’elle a quelque chose qui l’empêche de concevoir et d’avoir un fils. Or, cet empêchement ne peut être rien d’autre qu’un vœu de continence déjà prononcé. Car ces paroles « je ne connais point d’homme », ne signifient pas : je ne connais pas déjà en acte, mais il ne m’est pas permis de connaitre. Autrement, son interrogation aurait été dénuée de sens, puisqu’on pouvait immédiatement lui répondre que si elle ne connaissait pas présentement d’homme, elle en connaitra un bientôt. Donc, comme nous disons pendant le carême, je ne mange pas de viande, au sens de : il ne m’est pas permis de manger de la viande en ce temps, de la même manière, la sainte Vierge a dit : je ne connais point d’homme, c’est-à-dire : il y a quelque chose qui m’empêche de connaitre les hommes. On ne peut donner à cet empêchement d’autre explication qu’un vœu. Car, elle avait un homme, et il était jeune. Il n’est pas croyable qu’il ait été stérile ou impotent. Et il est certain qu’elle ne pouvait pas savoir cela avant d’avoir vécu avec cet homme. Ce n’était pas non plus par une loi commune qu’elle était empêchée de connaitre un homme. Elle ne pouvait donc l’être que par une loi particulière, un vœu.
On confirme cette interprétation par les pères. Saint Grégoire de Nysse (dans son sermon sur la nativité du Seigneur), dit : « Car, s’il avait été question du mariage avec Joseph, comment, étonnée par une chose nouvelle et insolite, aurait-elle été opposé à l’enfantement que l’ange lui proposait ? Alors qu’elle aurait plutôt du espérer devenir mère selon les lois de la nature ? Mais parce qu’elle devait conserver intacte la chair dédiée et consacrée, comme un saint tabernacle, c’est pour cette raison qu’elle dit : même si tu es un ange et que tu viens du ciel, même si cela apparait au-dessus de la nature humaine, il ne se peut pas que je connaisse un homme Je serai mère sans homme ? Car je connais Joseph comme mon fiancé, comme mon mari je ne le connais pas. »
Saint Augustin (livre sur la sainte virginité, chapitre 4) dit : « Cette virginité fut d’autant plus agréable et acceptable que le Christ conçu avait prescrit qu’elle serait conservée sans que l’homme la viole. Et avant d’être conçu, il choisit de naître de celle qui était consacrée à Dieu. C’est ce qu’indiquent les paroles que Marie prononça à l’ange qui lui annonçait sa maternité. Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d’homme. Ce qu’elle n’aurait surement pas dit si elle n’avait pas voué sa virginité à Dieu. Mais, comme les mœurs des Israélites de ce temps n’admettaient pas cela, elle devait être fiancée à un homme juste, non enlevée de force, mais plutôt protégée dans la garde se son vœu, contre la violence »
Le vénérable Bède (luc, chapitre 1) : « Elle présente avec respect la décision de son cœur, celle de mener une vie virginale. Parce qu’elle fut la première de toutes les femmes à faire preuve d’une telle vertu, c’est à bon droit que, parmi toutes les femmes, elle a mérité une suréminente béatitude. » Saint Anselme (dans son livre sur l’excellence de la vierge, chapitre 4) : « Le vierge tendre et délicate, descendant d’une souche royale, et la plus belle de toutes, a mis toute son application, tout son amour, tout son zèle à consacrer son corps et son âme à Dieu en une virginité perpétuelle. » Rupert (livre 3 dans les cantiques) : « Tu as été la première à vouer à Dieu un vœu sublime, le vœu de virginité. » Ensuite, saint Bernard (sermon 4 sur il a été envoyé) : « Elle ne doute pas, mais s’informe du fait, de la manière, et de l’ordre. Car, elle ne demande pas si cela sera fait, mais comment. C’est comme si elle avait dit : « Comme le Seigneur, qui est le témoin de ma conscience, sait que sa servante a voué de ne jamais connaitre d’homme, par quelle loi et par quelle manière lui plaira-t-il que cela se fasse ? S’il me faut violer mon vœu pour devenir mère, je me réjouis du fils, mais je m’attriste au sujet du vœu. » Et dans son sermon un grand signe, il dit : « Transcendant, dans la liberté de l’esprit, les décrets de la loi mosaïque, elle fit vœu d’être une vierge immaculée, consacrée à Dieu corps et âme. Car elle prouve le fondement de son dessein inviolable par les mots qu’elle répondit à l’ange qui lui promettait un fils avec une telle assurance : comment cela se fera-t-il car je ne connais point d’homme. Il faut ajouter le consentement unanime des théologiens à l’enseignement du maitre des sentences (livre 4, dist, 30).
Mais voyons ce que les adversaires répondent à cela.
Jean Calvin (dans son commentaire de ce passage d’après Marloratus), dit trois choses dignes d’être censurées. La première. Il accuse la bienheureuse vierge d’avoir malicieusement limité la puissance de Dieu : « Il semble que la sainte vierge n’a pas moins malicieusement restreint la puissance divine que Zacharie, car elle considère impossible ce qui est en dehors de l’ordre commun de la nature. Voici, en effet, comment elle raisonne : je ne connais point d’homme. Comment croire le futur que tu annonces ? Il faut travailler fort pour la purger de tout vice. »
Ses paroles manifestent son impiété, et à quel point sa pensée n’a rien en commun avec les saints pères. Saint Ambroise, saint Bernard, Bède le vénérable et les autres nous expliquent longuement que la question qu’elle posait ne trahissait pas le doute, mais constituait une interrogation : le désir de savoir de quelle façon se fera cette chose annoncée qui semblait en opposition avec son vœu. De plus, comment est-il croyable qu’elle ait voulu malicieusement restreindre la puissance de Dieu, puisqu’elle était pleine de grâce et que le Seigneur était avec elle d’une manière toute particulière, comme l’ange venait de lui dire. De plus, si elle a restreint la puissance de Dieu non moins malicieusement que Zacharie, pourquoi n’a-t-elle pas été punie, elle aussi ? Il est certain que, à cause de son incrédulité, Zacharie fut châtié par l’ange, et puni par le supplice de la perte de la parole. Or, la sainte vierge n’a même pas essuyé le moindre reproche. Car si la faute était la même, pourquoi la punition n’a-t-elle pas été la même ?
La deuxième. Calvin blâme les pères qui voient dans ce passage un vœu de virginité : « Quelques-uns ont pris prétexte de ce passage pour enseigner que la vierge avait fait un vœu de virginité perpétuelle. Cette affirmation est sans aucun fondement, absurde et ridicule. Allons-nous penser que la vierge s’est associée à un mari pour le tromper ? Ça aurait été une perfidie digne des plus grands blâmes, si elle avait rompu le saint lien du mariage sans le bon plaisir de Dieu. » Nous avons ici à nous plaindre de la cécité de Calvin. Comment peut-il appeler ridicule et absurde ce qui est enseigné par saint Grégoire de Nysse, saint Augustin, saint Bède, saint Bernard, saint Anselme, Rupert, et par tous les théologiens ?
On peut réfuter son argument de deux façons. La première en niant le conséquent, et en ignorant l’antécédent. Car, même si nous admettions que la sainte Vierge s’est mariée à Joseph avec l’intention de consommer le mariage, comme l’enseignent faussement Calvin (dans son annotation du chapitre 1), Bèze (même endroit), Bucer (chapitre 1 de Matthieu), le martyr (dans son livre sur le célibat et les vœux monastiques), les centuriates (centurie 1. Livre 1, chapitre 10), il ne s’en suivrait quand même pas que, quand elle dit : « comment cela se fera-t-il » etc, elle n’ait pas fait de vœu de virginité. Car elle aurait pu faire ce vœu après la célébration du mariage, et avant la salutation de l’ange, comme le dit saint Thomas (3 partie, question 28. Article 4), de sorte que, avant la consommation du mariage, la vierge aurait fait vœu de virginité, avec le consentement de Joseph, conne on le croit pieusement, ou un vœu semblable de la part de son époux.
J’ajoute que la sainte vierge n’a jamais eu l’intention de consommer le mariage. L’antécédent des adversaires est donc faux. Car, autrement elle ne serait pas vierge spirituellement, mais charnellement. En voulant rester vierge perpétuellement, elle n’a pas fait en sorte que son mariage n’en soit pas un vrai, elle ne s’est pas jouée de son mari, et ne l’a pas méprisé perfidement, comme le veut le blasphème de Calvin. Car, quand elle entra en mariage, elle donna à Joseph un pouvoir absolu sur son corps, et de façon telle qu’il lui aurait été permis, s’il l’avait voulu, de consommer le mariage avec la sainte vierge. Car, c’est ce qui est requis et c’est ce qui suffit au mariage dans ce qu’il a d’essentiel.
Cependant, parce que, par le moyen d’une révélation divine, elle savait que Joseph ne chercherait jamais à consommer le mariage, elle pouvait avoir et elle avait une volonté explicite de continence, dans laquelle consiste proprement la virginité. Et même si saint Thomas n’admet pas un vœu absolu de virginité de la vierge avant les fiançailles, Scotus l’admet lui (dans 4, dist 30, question 2), et, avant Scot, Albert le grand, dans son livre sur les louanges de la sainte vierge, saint Grégoire de Nysse, saint Augustin enseignent que la sainte Vierge avait fait vœu de virginité perpétuelle avant ses fiançailles. Et je ne vois pas comment ce vœu s’oppose à la célébration d’un vrai mariage, dès lors qu’on admet la connaissance que la sainte vierge a eue, par révélation, que Saint Joseph n’exigerait pas le du conjugal.