Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 131)
Mais certains insistent. Celui qui s’est donné à Dieu par vœu ne peut pas se livrer à un autre par un mariage. Voilà pourquoi l’apôtre (1 Timothée 5) disait que celles qui voulaient se marier après avoir fait un vœu, étaient condamnées : « parce qu’elles avaient rendu nulle leur première foi. » Je réponds que celui qui voue la continence ne peut pas se livrer à un autre avec péril de violer le vœu. Car, c’est de cette sorte de personnes que l’apôtre parle, et la raison elle-même l’enseigne. Mais s’il y a une certitude infaillible de ne jamais violer le vœu, il ne répugne pas que quelqu’un qui appartient à un autre, se livre à une autre personne dans un genre différent de noces. Autrement, les époux ne pourraient pas, par un consentement unanime, vouer la continence, ce que pourtant tous les théologiens admettent. Car ces époux se livrent à Dieu par vœu, tout en étant obligés les uns envers les autres par le mariage.
La troisième. Voyons donc ce que répond Calvin à notre argument et à celui des pères qui démontrait que la vierge avait déjà fait vœu de virginité, parce que, autrement, sa réponse à l’ange (comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d’homme) serait débile : « Il faut réfuter ce qui nous a été objecté, à savoir que la sainte vierge avait une vue du futur qui lui faisait comprendre qu’il n’y aurait jamais de cohabitation avec un homme. C’est une conjecture probable et facile à comprendre que la grandeur de la chose ou plutôt la majesté ait frappé la vierge, de sorte que tous ses sens étaient liés et contractés par l’admiration. Quand elle entendit que le Fils de Dieu naitrait, elle ne pensa à rien de vulgaire; et voilà pourquoi elle a exclu le coït viril. Voilà pourquoi elle s’est exclamée dans son étonnement : comment cela se fera-t-il ? Et Théodore de Bèze dit des choses semblables.
Je réponds d’abord. Si Calvin ne s’appuie que sur une conjecture, pourquoi rejette-t-il l’autorité de tous les théologiens ? Est-ce agir avec sureté que de répudier tous les pères au profit d’une simple conjecture ? C’est à lui d’y voir. De plus, cette conjecture est improbable, et tirée par les cheveux. Car, alors, pourquoi la vierge n’aurait-elle pas dit, au lieu de je ne connais point d’homme, je ne connaitrai point d’homme ?
Mais tu rétorques : « la vierge a cru à l’ange qui annonçait la nativité du Messie, et elle savait, par la prophétie d’Isaïe 7, que la mère du Messie serait une vierge. Pourquoi donc a-t-elle dit : parce que je ne connais point d’homme ? » Je réponds. Peut-être que cette prophétie d’Isaïe ne lui était pas, à ce moment, présente à la pensée, et que c’est pour cela qu’elle a craint pour sa virginité, bien qu’elle n’ignorât pas que la mère du Messie serait une vierge. Et cela semble être la pensée de saint Bernard qui fait parler ainsi la sainte vierge : « s’il me fallait rompre mon vœu pour mettre au monde un fils, je me réjouirais du fils, mais je pleurerais sur la virginité ». Et d’un sermon de saint Athanase sur la mère de Dieu : « La vierge hésite en regardant la nature, et en pensant à Joseph. » Je dis ensuite avec saint Ambroise dans son commentaire de ce texte : « La bienheureuse Marie savait très bien que la mère du Messie serait une vierge, et, à ce moment, elle ne pensait qu’à cela. Voilà pourquoi elle ne demanda pas si une vierge allait enfanter, mais de quelle façon et selon quel ordre cela se ferait-il. C’est comme si elle avait dit : puisque c’est avec un vœu et une ferme décision que je ne connais point d’homme, si j’enfante, ce sera une vierge qui enfante. Comment une chose si insolite se fera-t-elle ? La réponse de l’ange cadre parfaitement avec cette question : « L’esprit saint viendra sur toi. » C’est-à-dire, voici quelle en est la manière : l’Esprit saint viendra sur toi, et c’est de son opération, non celle d’un autre, que tu concevras et enfanteras.
Écoutons maintenant Pierre martyr. Dans son livre sur le célibat et les vœux, il fait trois réflexions pour expliquer ce passage. Il dit d’abord que le mariage d’une vierge ne va pas avec le vœu de virginité. Mais, à cela on a déjà répondu. Il dit ensuite qu’on ne peut pas voir un vœu dans ces mots : parce que je ne connais pas d’homme, à moins, à la façon d’Anaxagore, de faire n’importe quoi avec n’importe quoi. Et il donne comme preuve des locutions semblables. Exode 6 : « Comment Phaaron m’entendra-t-il puisque je suis incirconcis de lèvres ? Et pourtant, nous n’aurions pas raison d’en déduire que Moïse a fait le vœu de circoncire ses lèvres. Nicodème dit en Jean 3 : « Comment un homme peut-il renaître quand il est déjà vieux ? »
Mais ces objections sont puériles. Car, l’incirconcision des lèvres et de la vieillesse ne dépend nullement du libre arbitre. Elles apportent donc un empêchement à la parole et à la naissance qui ne peut pas être enlevé par un humain. C’est donc avec prudence que s’est exprimé Moïse quand il a dit : « Comment Phaaron m’entendra-t-il, puisque je suis incirconcis de lèvres ? » Ainsi que Nicodème : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? » Et cela, même si l’un n’avait pas fait le fait de circoncire ses lèvres, ni l’autre son grand âge. Car, sans un tel vœu, ils avaient un empêchement l’un à parler, l’autre à naître qu’ils ne pouvaient enlever par eux-mêmes. Mais, connaître un homme, c’est une chose qui dépend du libre arbitre d’une femme mariée. C’est pourquoi la sainte vierge aurait répondu inutilement « comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d’homme », si aucune loi ne l’empêchait d’en connaître un. Or, il appert qu’elle n’était empêchée de ce faire par aucune loi commune. Il ne reste donc que c’est par une loi privée qu’elle l’était, c’est-à-dire, par un vœu.
Il essaie de dissoudre notre argument, en disant que la sainte vierge aurait interrogé avec prudence, même si elle n’avait pas fait vœu de virginité : « La question de notre vierge est tout à fait prudente parce que si la conception et l’enfantement qui lui étaient prédits devaient se faire de la façon usuelle et normale, elle déclare s’y opposer parce qu’elle ne cohabitait pas encore avec un homme. Elle veut donc qu’il lui explique la façon : hors de l’ordre, au-dessus de la nature » ?
Mais il s’agite en vain, car si le messie devait être conçu par la voie ordinaire et naturelle, ce n’est pas prudemment mais stupidement qu’elle aurait présenté comme un empêchement de ne pas cohabiter encore avec un homme. Car, la conception qui lui était annoncée n’était ni présente, ni passée, mais future : « voici que tu concevras et enfanteras ». Or, pour une conception future, il n’était pas requis qu’elle connaisse actuellement un homme, ou qu’elle en ait connu un, mais qu’elle puisse en connaitre un dans le futur, si elle le voulait. Voilà pourquoi aucune épouse, à moins d’être folle, ne demanderait à qui lui prédit une conception : comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d’homme. Car, on lui répondrait aussitôt : si tu n’en a pas encore connu un, tu en connaitrais un bientôt. Si la conception de la vierge devait être au-dessus de la nature, il est vrai de dire qu’elle interroge sur le mode. Mais elle désire être renseignée et parce qu’elle était certaine qu’une vierge enfanterait, et parce qu’elle ne voulait pas connaitre d’homme.
CHAPITRE 23
On affirme la même chose avec les paroles de Matthieu 19 : il y a des eunuques qui se sont castrés…
Un autre témoignage en faveur de la continence est en Matthieu 19, où le Seigneur dit que certains sont « des eunuques qui se sont castrés en vue du royaume des cieux ». Et il ajoute cette exhortation : « que celui qui peut comprendre, comprenne ». Cette appellation d’eunuque signifie un vœu. Car n’est pas un eunuque celui se contient seulement, mais qui ne peut pas ne pas se contenir. Or, les eunuques dont on parle là ne sont pas forcés de se contenir par un vice de la nature, car ceux-là le Seigneur les oppose aux autres. Ils ne sont pas forcés non plus par une loi commune, car il n’y avait alors aucune loi interdisant le mariage. Il ne reste qu’une chose, ils sont forcés de se contenir par une loi particulière assumée volontairement, c’est-à-dire par un vœu. On entend la même chose par ces mots : « ceux qui se sont castrés ». Car, si le Seigneur parlait de ceux qui demeurent continents sans aucun voeu, il dirait d’eux : ceux qui se castrent à chaque jour, non ceux qui se sont castrés. En disant « qui se sont castrés », il signifie ceux qui, par une action volontaire unique, se sont enlevés toute possibilité de contracter un mariage. On confirme cette explication par les pères.
Saint Épiphane (hérésie 58, des Valésiens) : « Qui sont-ils ceux qui se sont castrés pour le royaume des cieux ? Qui d’autres que les généreux, les apôtres et les moines, ainsi que les vierges. » Et plus bas : « Après les apôtres, combien de milliers qui vivent une vie solitaire dans le monde, et qui obtinrent la gloire de ce combat dans des monastères de moines et de vierges. » Quand il affirme que se castrer pour le royaume des cieux c’est être ce que font les moines et les vierges consacrées à Dieu, il enseigne explicitement que la dite castration n’est pas seulement la continence, mais une continence consacrée à Dieu par un vœu. Saint Jérôme, dans son commentaire de ce passage, écrit : « Que chacun sonde ses propres forces, pour savoir s’il est capable d’accomplir les préceptes de virginité ! » Quels sont donc les préceptes virginaux, sinon l’obligation de ne pas se marier, qui sans le vœu n’existe pas. Et (au livre 1 contre Jovinien), il dit : « Ils se castrent eux-mêmes ceux qui, dans un temple très pur, s’offrent à Dieu comme un holocauste acceptable. » Ici, il appelle castration non le célibat à lui seul, mais le célibat dédié et consacré. Saint Augustin (dans son livre de la sainte virginité, chapitre 30), dit, en faisant allusion à ce passage où le Seigneur parle de la castration volontaire (« que celui qui peut comprendre, comprenne ») : « Vous, qui ne l’avez pas encore vouée à Dieu, comprenez ceux qui peuvent comprendre ! »
Saint Fulgence (livre de la foi sur le chapitre 3 de Pierre) : « Celui qui se castrera pour le royaume des cieux, et qui vouera à Dieu la continence dans son cœur… » Le « et » annonce une explication, à n’en pas douter. Mais accourt Pierre le martyr (dans son livre sur le célibat et les vœux), qui enseigne que ce passage ne nous permet pas d’instituer un vœu de continence. « Car, les apôtres qui répondirent par cette image d’eunuques, ont dit seulement : « Si le mariage est ainsi, il est préférable de ne pas se marier. » Ils ne dirent pas : il convient de faire un vœu de continence. Voilà pourquoi, si le Seigneur avait voulu répondre à la réflexion faite par les apôtres, ce n’est pas du vœu de continence qu’il aurait fait l’éloge, mais du mariage, en en soulignant l’utilité et les avantages. Par eunuques qui se castrent eux-mêmes pour le royaume des cieux, il entend ceux qui, par un don spécial de Dieu ont avantage à ne pas se marier, pour pouvoir prêcher l’évangile plus efficacement ». Le martyr ajoute qu’ne faut pas faire violence à la métaphore des eunuques, mais regarder l’intention principale de cette parabole. Comme dans la parabole de l’intendant malhonnête. Même si Jésus tire une comparaison de ceux qui se font des amis avec les biens d’autrui, son intention n’est pas de nous inciter à faire des aumônes avec des biens qui ne nous appartiennent pas.
Mais Pierre martyr ergote pour tien. Pour obscurcir et détourner de leur sens des paroles suffisamment claires et limpides, il commet plusieurs bévues. La première. Quant à la visée de ces paroles. Car, même si les apôtres n’avaient pas parlé d’un vœu de continence, ne faisaient que demander si çà valait le coup de se marier, le Seigneur leur a montré quelque chose de plus parfait; et il confirma qu’il n’était pas avantageux de se marier, en ajoutant qu’il était avantageux de s’obliger par un vœu à ne pas se marier, comme le montre la métaphore de l’eunuque et de la castration.
La deuxième. Quand il dit qu’il ne faut pas faire violence à ces paroles, parce que dans les paraboles, chaque mot n’est pas nécessairement chargé de sens symbolique. Je dis qu’il se trompe. Je reconnais que dans les paraboles se trouvent des parties qui ne signifient rien, mais qui ne sont placées là que pour compléter le récit. Toutefois, dans les paroles évangéliques dont nous parlons, il n’y a pas de parabole, mais seulement deux mots imagés, ceux d’eunuque et de castration. Or, si ces mots ne forment pas des images aptes à nous faire comprendre l’intention de Jésus, la réponse de Jésus ne veut rien dire. Ces mots ne contiennent une image explicative que si ceux qu’on appelle métaphoriquement eunuques ont une obligation volontaire d’être continents, comme les eunuques proprement dits ont une nécessité naturelle d’être continents.
La troisième erreur. Bien que dans les longues paraboles, il puisse arriver qu’une partie ou l’autre soit dénuée de sens symbolique, il demeure que les mots dans lesquels la parabole est principalement contenue, ne peuvent pas être vides de sens, sous peine rendre la parabole inepte. La quatrième erreur. L’exemple de l’intendant malhonnête. Il n’estime pas que signifie quelque chose le fait que l’intendant se soit fait des amis avec les richesses d’autrui, alors que la parabole consiste essentiellement en cela. Car, le Seigneur veut nous enseigner que comme cet intendant qui s’est fait beaucoup d’amis en faisant des largesses avec les biens de son maître, nous nous fassions, nous aussi, des amis en faisant l’aumône avec les biens de notre maître, Dieu, à qui appartient tout ce que nous avons. La seule différence consiste en ceci : il péchait, lui, en faisant des cadeaux avec les biens de son maître, et c’est pour cela qu’il est appelé un intendant malhonnête. Or, nous, nous ne péchons pas en faisant des cadeaux avec l’argent de notre maître, parce que c’est une chose qui lui plait énormément. Et en dépensant libéralement ses biens, nous ne faisons de tort à personne. C’est même une pensée qui nous incite fortement à faire l’aumône, celle qui nous fait comprendre que nos richesses et nos biens ne sont pas notre propriété, mais appartiennent à Dieu, et qu’avec ces biens étrangers nous pouvons nous emparer du royaume des cieux.
La dernière erreur de Pierre Martyr. Il estime que la continence n’est louée que parce que, en libérant quelqu’un du soin d’une épouse et des enfants, elle le rend plus apte à la prédication. Cette erreur nous l’avons déjà réfutée dans les conseils évangéliques. Je n’ajouterai qu’un autre témoignage de saint Augustin (livre de la sainte virginité, chapitre 23) : « Que peut-on dire de plus vrai, que peut-on dire de plus clair ? Le Christ le dit, la vérité le dit, la vertu et la sagesse de Dieu le disent : ceux qui, par une décision pieuse, s’abstiennent de prendre femme, se castrent pour le royaume des cieux. Mais la vanité humaine, par une témérité impie, soutient que ceux qui font cela ne le font que pour éviter les fardeaux et les soucis de la vie à deux; et que, dans le royaume des cieux ils n’auront rien de plus que les autres. »
CHAPITRE 24
On affirme la même chose avec les paroles de saint Paul (1 Timothée 5) : « Ils obtiennent la damnation, parce qu’ils ont rendue nulle leur première foi. »
Le troisième passage en faveur du vœu de continence se trouve dans la première épitre de saint Paul à Timothée, chapitre 5 : « Évite les veuves encore jeunes. Quand elles sont encore éprises de plaisir sexuel, elles veulent se marier dans le Christ, étant condamnées, parce qu’elles ont rendue nulle leur première foi. » Par première foi, on ne peut entendre rien d’autre qu’un vœu de continence, comme l’ont compris tous les anciens. Car, quand l’apôtre dit que ceux qui veulent se remarier rendent nulle leur première foi, nous en déduisons nécessairement qu’il parle d’un vœu de continence qui est violé par les secondes noces. Cette foi (promesse, engagement) de conserver la continence, est donnée ou au mari charnel, ou à l’époux spirituel, le Christ. Elle ne peut pas avoir été donnée au mari charnel, car elle dure autant que vit le mari. Car, le mari une fois mort, la femme est libérée de sa promesse, et peut se marier à qui elle veut, comme le dit l’apôtre (Romains, 7,1; Cor. 7). Il s’ensuit donc que la foi dont parle ce passage en soit une donnée au Christ, l’époux spirituel.
Or cette foi donnée au Christ ne peut pas être simplement une intention, ou une volonté de se contenir sans promesse ou sans vœu. Car, une simple intention n’a pas de relation à quelque chose, et ne peut pas être appelée foi. On ne rend donc pas une foi nulle quand on change d’idée. D’autant plus qu’il est souvent permis de changer d’idée sans commettre de faute. Mais l’apôtre dit en termes formels qu’elles sont condamnées parce qu’elles ont rendu nulle la foi première. Il s’ensuit, donc que, dans ce passage, le mot foi signifie vœu. On peut aussi en déduire que le vœu de continence n’est pas impossible, ni illicite, car il n’y aurait eu, alors, aucun péché à le violer.
C’est ainsi que l’explique le concile de Carthage 4, canon 104 : « Certaines veuves encore jeunes s’étaient consacrées au Seigneur, et après avoir rejeté l’habit laïc, et avoir, en présence de l’évêque et de l’assemblée ecclésiale, revêtu un habit religieux, étaient retournées à des noces séculières. Elles ont, selon le témoignage de l’apôtre, été condamnées pour avoir osé violer le voeu de continence qu’elles avaient prononcé devant Dieu. » Cette sentence est celle de 214 évêques, qui participèrent tous à ce concile. On trouve la même chose dans le concile de Toulouse 4, chapitre 25, formé de 75 évêques.
Et c’est ainsi que l’expliquent trois pontifes très grands et très saints. Saint Clément (livre 3, constitutions apostoliques, chapitres 1 et 2), Innocent 1 (épitre 2, chapitre 13), Gélase (l, épitre 1, chapitre 23). De même, Tertullien, (dans son livre sur la monogamie, non loin de la fin). Saint Basile (dans son livre sur la virginité, un peu passé le milieu), saint Jérôme (dans son livre 1 contre Jovinien, et dans le chapitre 44 d’Ézéchiel), Épiphane (hérésie 48), saint Augustin (dans le livre de la sainte virginité, chapitre 23, et dans son livre sur la bonne viduité, chapitres 8 et 9, et dans le psaume 75), Fulgence (épitre 1). De plus, tous les commentateurs de ce passage, autant grecs que latins. Grecs. Saint Jean Chrysostome, Theodoret, Theophylactus, Oecumenius. Latins. Saint Ambroise, Primasius, Béde le vénérable, Sedulius, Anselme et les autres.
Plusieurs ont essayé de répliquer à cette interprétation du passage. Luther, d’abord (dans son livre sur les vœux monastiques) soutient que par foi on ne peut pas entendre un vœu, parce que, dans l’Écriture un vœu ne reçoit jamais le nom de foi. Par première foi, il veut entendre la foi chrétienne qu’ont perdue ces veuves, qui pour pouvoir se marier plus facilement, sont passées de la foi chrétienne au judaïsme, ou au paganisme. Et il confirme cette interprétation par deux raisons. La première. L’apôtre dit que ces veuves sont revenues en arrière, après Satan. La deuxième. Elles sont « luxurieuses contre le Christ ». Or, reculer après Satan, et être luxurieux contre le Christ ne signifient rien d’autres que l’apostasie de la foi du Christ.
Mais il est facile de réfuter cette nouvelle interprétation. Car, même si la foi ne signifie jamais ailleurs un vœu, elle signifie en beaucoup d’endroits une promesse, ou la constance dans la conservation de la promesse. Or, l’une et l’autre appartiennent certainement au vœu, puisque le vœu est une certaine promesse. Genèse 44 : « J’ai reçu cela dans ma foi » Romains 3 : « Est-ce que leur incrédulité a évacué la foi de Dieu ? » En ce lieu, donc la foi peut signifier une promesse ou un pacte. Que cette foi, en ce lieu, non seulement puisse, mais doive signifier une promesse ou un pacte, non la foi chrétienne par laquelle nous croyons en Dieu, on le déduit de ce mot ajouté : elles la rendirent nulle. Car, on ne dit pas de la foi par laquelle on croit en Dieu qu’elle a été annulée, mais perdue ou corrompue. Mais au sujet des promesses et des pactes ont dit qu’ils ont été annulées ou invalidées. Deutéronome 30 : « Si quelqu’un fait un vœu au Seigneur, qu’il ne le rend pas nul ou invalide. » Psaume 88 : « Les choses qui procèdent de ma bouche, que je ne les rende pas nulles. »
De plus, il n’y avait aucune autre raison qui empêchait ces jeunes veuves de se remarier, si elles n’avaient pas fait de vœux, que d’avoir passé au judaïsme ou à l’idolâtrie. Car qui les empêchait de se marier avec des chrétiens ? L’apôtre (1, Cor 7) avait permis formellement aux veuves de se remarier dans le Seigneur, c’est-à-dire avec d’autres chrétiens. Et les raisons données par Luther ne permettent de tirer aucune conclusion. Car s’éloigner de Dieu à la suite de Satan ne convient pas non seulement pour l’apostasie, mais pour tout péché mortel. Être luxurieux contre le Christ ne peut pas signifier une défection de la foi du Christ, mais adopter un comportement qui fait injure au Christ. Car l’apôtre dit que ces veuves ont d’abord eurent des pensées luxurieuses, et ont voulu ensuite se marier. Luther lui, dit qu’elles ont d’abord voulu se marier, et que c’est à cause de cela qu’elles ont apostasié. On est donc forcé d’avouer qu’être luxurieux et apostasier, ce n’est pas la même chose.
Calvin, lui, présente trois solutions. La première. Il dit que, par la première foi, l’apôtre entend la foi reçue au baptême, que ces jeunes veuves avaient rendue nulle et invalide par leur luxure et leur prostitution. Mais cette réponse est peu convaincante. Car, non seulement elle est contraire à tous les témoignages cités, mais l’apôtre dit clairement qu’elles ont obtenu la condamnation parce que, en se mariant, elles ont rendu nulle la première foi. Or, aucune femme, au baptême, ne promet de ne jamais se marier. Si elles n’ont pas fait vœu de continence, pourquoi sont-elles condamnées parce qu’elles osent se marier ?
L’apôtre dit : Comme elles ont été luxurieuses dans le Christ. Quelques-uns entendent le mot au sens de délices spirituels. Et le sens serait le suivant : après qu’elles aient abondé de délices spirituels dans la maison du Seigneur, elles ont, ingrates envers l’époux céleste, convoité des noces terrestres. C’est ce qu’enseignent Tertullien (la monogamie), et Cyprien (livre 3, chapitre 74 à Quirinus). D’autres l’entendent de l’affluence des biens terrestres. Et le sens serait le suivant : après s’être nourries à satiété des biens de l’église, elles veulent se marier. Comme Theodoret, et saint Thomas, dans le lieu cité. D’autres, comme saint Jean Chrysostome et saint Jérôme (dans son épitre à Ageruchia sur la monogamie) entendent le mot au sens de fornication. Et le sens serait : après, qu’elles aient forniqué envers leur époux céleste, en voulant se marier.
Mais quelle que soit la façon dont on interprète cette phrase, notre argument garde toujours sa force. Car, si on ne parle pas de prostitution, on ne fait que leur reprocher de s’être mariées après avoir fait un vœu. Si on entend ce mot au sens de prostitution, on ne devrait pas seulement les louer mais les exhorter à passer de la prostitution à un mariage honnête. L’apôtre n’appelle donc pas la première foi la foi du baptême, mais celle d’un vœu, la seconde foi correspondant à un remariage après le vœu de continence. Car, c’est comme s’il disait : après la foi donnée au Christ, elles veulent donner leur foi à un mari mortel, et rendre nulle la première. Ajoutons, que même si l’apôtre parlait de la foi reçue dans le baptême, on ne pourrait pas en tirer de conclusions favorables aux hérétiques. Car, dans le baptême, nous promettons de conserver la loi de Dieu. Or la loi prescrit souvent qu’il faut remplir ses promesses vouées à Dieu. Et cela est également vrai que ces veuves qui voulaient se remarier. En violant leur vœu de continence, elles rendaient nulle leur foi reçue dans le baptême.
L’autre solution de Calvin est la suivante. Il reconnait que ces jeunes veuves dont parle l’apôtre avaient fait un vœu de continence, et qu’elles avaient rendu nulle cette promesse en voulant se remarier. Mais il prétend que les seules à avoir fait ce genre de promesse sont celles qui avaient atteint la soixantième année, et qui n’étaient plus candidates au mariage. Car, l’apôtre dit : « on élira une veuve qui aura au moins soixante ans. » On ne peut donc, de ce passage, rien déduire au sujet du vœu de continence des vierges consacrées au Seigneur.
Mais cette réponse n’est pas non plus très convaincante. Car, même si l’apôtre demande qu’on ne choisisse que des sexagénaires, ce ne sont pas des vielles mais des jeunes qu’il accuse de vouloir rendre nulle leur première foi en voulant se remarier. Si donc ce que dit Calvin est vrai, à savoir qu’une jeune veuve ne peut pas faire le vœu de continence, pourquoi l’apôtre les blâme-t-il ? Je dis de plus que quand l’apôtre dit de n’élire que des sexagénaires, et qu’il demande d’éviter les jeunes veuves, il ne parle pas de l’admission à un vœu de continence, mais de l’élection à une certaine préfecture dans l’ordre des diaconesses, comme l’explique Tertullien (dans son livre du voile des vierges, et dans son livre 1 à sa femme). Ou, ce qui est plus probable, de l’admission au nombre des veuves qui sont nourries par l’Église, comme saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, saint Jérôme (dans l’épitre à Salvina) l’expliquent. Car le mot « qu’il soit choisi » se dit en grec : inscrit au catalogue, ou énuméré (katalagezô).
L’Église, en effet, ne voulait pas nourrir des veuves qui n’avaient pas encore soixante ans, comme l’enseigne saint Jérôme au lieu cité, car elles pouvaient travailler, et se procurer de la nourriture. Et de plus, parce qu’il était plus difficile pour des jeunes veuves de se conserver dans la continence, et qu’il serait plus honteux si c’était une des veuves nourries et conduites par l’église qui chutaient plutôt qu’une veuve quelconque, l’apôtre voulait donc qu’elles soient soigneusement éprouvées, et qu’on ne prenne que celles dont on ne redoutait aucun péril pour leur continence. La troisième. Cette promesse de continence que les veuves faisaient n’était pas, à proprement parler, un vœu fait pour honorer Dieu, mais c’était plutôt une promesse faite à l’église pour faciliter le ministère des diaconesses. Comme une fille ou une veuve qui veut être reçue comme servante, et qui promet de ne pas se marier, pour être plus libre d’accomplir son travail de servante.
Cette explication a moins de poids que toutes les autres. Surtout parce que les pères cités disent qu’elles avaient vraiment un vœu à Dieu. Si peut et doit (comme Calvin le prétend) violer un vœu fait à Dieu celui qui, troublé par des désirs charnels, ne peut pas se contenir, à combien plus forte raison pourrait-il et devrait-il violer un vœu fait à l’église. Pourquoi donc l’apôtre blâme-t-il ces jeunes veuves parce qu’elles veulent se marier? Mais ils répliquent. Il ne les blâme pas parce qu’elles veulent se marier, mais parce que, en agissant comme des prostituées, elles ont rendu nulle la foi jurée à l’église. Je réponds que c’est le contraire qui est vrai. Car l’apôtre ne dit pas au présent : ayant la condamnation, la faute présente doit correspondre à la damnation présente : la prostitution avait précédé, et d’après l’interprétation de Calvin, elle avait été amendée par la volonté d’un honnête mariage. Mais, voici ce que dit vraiment l’apôtre : après avoir été luxurieuses, elles veulent se marier. Il ne les condamne donc pas parce qu’elles ont été luxurieuses, mais parce qu’elles veulent se marier, verbe au temps présent. Pourquoi les condamne-t-il parce qu’elles veulent se marier, si ce n’est parce qu’elles avaient fait vœu de continence, et qu’en voulant se remarier, elles annulent leur première foi ?
Mais ils insistent. L’apôtre à dit : « je veux que les jeunes se marient ». Il n’approuve donc pas les vœux des jeunes. Voir l’explication de ce passage, plus bas, au chapitre 30.
Après avoir (dans son livre sur le célibat et les vœux), répété les objections de Luther et de Calvin que nous avons déjà présentées et réfutées, Pierre martyr en présente deux de son cru.
La première. Ce texte est ambigu, et est susceptible de plusieurs interprétations différentes. On ne peut donc rien en tirer pour confirmer des dogmes. Je réponds qu’on ne peut pas vraiment dire que ce texte est ambigu, puisque tous les auteurs qui l’ont commenté avant que naissent nos disputes, l’ont expliqué d’une seule et même manière. Autrement, il n’y aurait rien qui ne soit pas ambigu. Car, il n’y a rien de si clairement exprimé qui ne puisse être mis en doute par les esprits contestataires. J’ajoute aussi que des textes ambigus peuvent servir à clarifier et confirmer des dogmes, quand l’Église en donne une explication approuvée par les conciles, ou par le consentement unanime des pères. Car, autrement, rien ne serait tout à fait certain, et, pour les hérétiques, il n’y a vraiment rien de certain. Car, comme nous l’avons dit, il n’y a rien dans l’Écriture qu’on ne puisse expliquer de différentes façons, si on a l’esprit contestataire. Si tu maintenais vraiment que, par ces textes ambigus, on ne peut confirmer aucun dogme de foi, nous n’aurions aucun dogme. Exemple.
Plusieurs transylvaniens nient aujourd’hui que le Christ est Dieu, et tous les passages de l’Écriture que nous utilisons pour prouver que le Christ est vraiment Dieu, ils les interprètent différemment. Si nous prêtons foi à Pierre martyr, ce ne sera pas un dogme de foi que le Christ est Dieu. Et on peut facilement montrer la même chose de tous les articles de foi.
La deuxième. Pierre martyr soutient que le « ayant la damnation », ne signifie pas la peine qui provient d’un péché devant Dieu, mais seulement une infamie devant les hommes. Car, même si celles qui ont promis à l’Église de rester chastes, ne pêchent pas en se mariant, mais font plutôt une bonne action, selon les paroles mêmes de saint Paul : « il est préférable de se marier que de brûler », elles doivent quand même subir un reproche de légèreté, parce qu’elles n’avaient pas persévéré dans ce qu’elles avaient entrepris. Or, cela il ne le prouve pas autrement que par l’autorité de Bucer, qui enseigne que le mot grec krima qui a été traduit par damnation, est ambigu, et peut être entendu comme une accusation auprès des hommes. Nous opposons nous, à Bucer, l’autorité de tous les pères cités plus haut, qui enseignent que les jeunes veuves qui se sont remariées après leurs vœu de continence ont été condamnées éternellement devant Dieu.
Nous lui opposons, ensuite, saint Paul lui-même, qui a partout employé ce mot au sens d’une condamnation devant Dieu et les hommes, pour un crime grave et manifeste. Romains 3 : « Donc la condamnation (krima) est manifeste. Il appelle condamnation le jugement de Dieu sur ceux qui blasphèment et mentent en disant que l’apôtre enseigne : faisons le mal, pour qu’en ressorte du bien. Et aux Romains 13 : « Ceux qui résistent à l’ordre établi par Dieu, se procurent à eux-mêmes la damnation (krimen). Il est certain que ceux qui résistent à Dieu sont condamnés par Dieu, et non par les hommes seulement. Ensuite, Jean, au chapitre 3, n’emploie pas une fois seulement ce mot (krima) au sens de condamnation divine, mais trois fois. « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde par lui-même. Car le verbe ina krimè ne se rapporte pas ici au jugement de discussion, mais de condamnation. Car voici quel en est le sens : il n’est pas venu pour porter une sentence de condamnation contre le monde, mais plutôt une sentence d’absolution. Car, un peu après, il dit : « Celui qui croit n’est pas jugé », c’est-à-dire n’est pas condamné. Celui qui ne croit pas est déjà jugé, c’est-à-dire condamné. Ce qui veut dire : la sentence de condamnation qu’il aura est manifeste, même si elle n’a pas encore été prononcée. C’est au Pierre martyr et à Bucer de nous montrer à quel endroit le mot krima ne signifie pas condamnation par Dieu.