Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 133)
Les pères ont présenté des témoignages de Gentils, comme saint Paul a cité le poète Aratus (actes 17), et Ménandre (1 Corinthiens 15), non pour poser avec leurs témoignages un fondement des dogmes de la foi, mais pour montrer que le célibat n’est pas contraire à la nature et à la raison, et pour que les chrétiens rougissent s’ils se montrent inférieurs aux païens dans des choses qui se rapportent à la vertu. C’est de cette façon que saint Jérôme (dans ses livres contre Jovinien) s’est comporté. Après avoir confirmé le célibat par plusieurs textes de l’Écriture, il a présenté des témoignages et des exemples des païens.
La troisième réponse de Pierre le martyr porte sur certains témoignages des pères qui semblent parler contre le vœu de continence. Mais, ces témoignages, nous les présenterons plus tard, quand nous réfuterons les objections de nos adversaires.
CHAPITRE 28
On affirme la même chose par la seule raison
Nous sommes arrivés au dernier genre d’arguments. Par une double raison, fondée sur l’Écriture et les témoignages des pères, nous confirmerons brièvement la même chose. La première raison vient de la dignité de la continence, l’autre, de l’utilité des vœux. Une continence de ce genre, qui l’emporte de loin sur le mariage, et qui ne doit même pas être comparée à la fornication, pourra donc être licitement vouée à Dieu. L’affirmation qui seule peut être niée, doit être confirmée par quelques-uns. Luther, dans son épithalame, soutient que la virginité l’emporte sur le mariage, mais que la vie d’un célibataire ne l’emporte pas sur la vie d’un homme marié. Nous tirons les arguments de la vie elle-même, et de l’état de célibat. La sainte Écriture s’écrie (1 Cor, 7) : « Donc, celui qui marie sa fille, fait bien, et celui qui ne la marie pas fait mieux. » Et plus bas : « Qu’elle se marie à qui elle voudra, mais seulement dans le Seigneur. Mais elle sera plus heureuse si elle demeure ainsi. » Conviennent ici d’autres témoignages que nous avons présentés plus haut dans la dispute des conseils.
Les pères l’appellent souvent la vie parfaite. Saint Cyprien (dans son livre sur le costume des vierges), dit que les vierges consacrées à Dieu « sont la partie la plus illustre du corps du Christ. » Et, au même endroit : « Une grande récompense vous attend, la prime d’une grande vertu, pour le don suprême de la chasteté. » Denis l’aréopagite (hiérarchie ecclésiastique, chapitre 6, part ) : « Le prêtre établit dans l’état de vie parfaite celui qui a fait profession monastique. » Eusèbe (chapitre 1, chapitre 8, démonstration évangélique) : « Et existe dans le christianisme un genre de vie parfait. » Grégoire de Naziance (dans son sermon sur la mort de saint Basile appelle « parfaite, et même très parfaite, la vie monastique. »
Saint Jean Chrysostome (livre 3 contre les contempteurs de la vie monastique) appelle la vie monastique le sommet de la perfection, l’étendard de la vertu. » Saint Jérôme (épitre 1 à Héliodore) : « Tu as promis de devenir parfait, car, quand, après avoir quitté l’armée tu t’es castré pour le royaume de cieux, qu’as-tu fait d’autre que de suivre la vie parfaite ? » Saint Augustin (livre 1, chapitre 31 des mœurs de l’Église) : « Acceptez les mœurs ces chrétiens parfaits, dont la chasteté doit non seulement être louée, mais imitée, comme représentant des mœurs tout à fait singulières. » Et (dans la sainte virginité, chapitre 52) : « Continuez à parcourir, vierge, la voie de la sublimité, avec les pieds de l’humilité. »
Sulpice (dans le dialogue 2) : « C’est une bien heureuse espèce, et digne de Dieu, car rien n’est comparable à la virginité consacrée à Dieu ! » Les mêmes pères, d’une seule voix, on appelé la vie des vierges une vie angélique, la vie des mariés une vie humaine. Saint Ambroise (livre 1 sur les vierges) : « Que personne ne s’étonne si on compare aux anges celles qui se sont mariées au Seigneur des anges ! » Saint Cyrille (catéchèse 12) : « N’ignorons pas la gloire de la chasteté ! Car, c’est une couronne angélique, et une perfection au-dessus de l’homme ! » Sant Grégoire de Naziance dans son poème sur la virginité : « Salut virginité, communiquée par un don divin, bonne mère d’une vie sans offense, source de grandes choses, partie du Christ, et associée aux esprits célestes, toi qui ne connais pas le mariage ! »
Athanase (dans son livre sur la virginité, à la fin), célèbre la virginité par ces mots : « O virginité, opulence indéfectible, couronne immaculée, temple de Dieu, domicile du Saint-Esprit, pierre précieuse, inconnue du vulgaire, joie des prophètes, gloire des apôtres, vie des anges, couronne des saints ! » Voyez après, si le cœur vous en dit, la comparaison des vierges avec les anges que font saint Jérôme (épitre 8 à Demitriade), saint Augustin (chapitre 13, de la sainte virginité), saint Jean Chrysostome (homélie 18 sur la Genèse), saint Basile (dans son livre sur la virginité),saint Fulgence (dans son épitre 3 à Probas), saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 25), saint Isidore (livre 2 sur le bien suprême.)
Ici, Pierre le martyr, sort de ses gonds, car, dans son livre sur le célibat et les vœux, il rapporte la sentence d’Athanase citée plus haut, et il dit : « Ce sont des choses pleines d’hyperboles, qui n’approchent en rien de la vérité. Les apôtres et les prophètes ont été des hommes mariés. Comment la virginité peut-elle leur être une joie et une couronne ? Et qu’est-ce que les anges ont en commun avec la virginité, puisqu’ils n’ont point de corps ? On ne peut donc pas plus les appeler vierges que si on appelait les pierres des aveugles. » Voilà son opinion. Mais comment s’étonner si les pierres ne plaisent pas aux verrats ! » Pierre le martyr a faussement accusé saint Athanase parce qu’il avait dit que « la continence est la joie des prophètes et la gloire des apôtres ». Il est facile de le montrer par le témoignage de saint Jérôme (épitre 22 à Eustochius) : « Le vierge Élie, le vierge Élisée, les fils vierges des prophètes, selon Jérémie. Et toi-même, tu ne prends pas de femme ! » Qui ne sait que saint Jean Baptiste a été prophète et vierge ? Et nous savons avec certitude, que parmi les apôtres saint Jean, au moins, a été vierge. Saint Jérôme affirme la même chose de saint Paul, au lieu cité, et de tous les apôtres (dans son apologie, et dans les livres contre Jovinien. Voici ce qu’il dit : « Les apôtres ou ont été vierges, ou ont été continents après s’être mariés. » Quand saint Athanase pensait aux prophètes et aux apôtres, il ne parlait donc ni faussement ni par hyperbole. En reprochant à Athanase la comparaison qu’il faisait entre les anges et les vierge, il ne fait pas injure seulement à Athanase, mais à tous les autres pères, et au Christ lui-même, qui, en Matthieu 22, dit : « Dans la résurrection, on n’épouse pas et on n’est pas épousé, mais on est semblables aux anges. » Qui devons-nous croire ? Pierre Martyr qui nie que ceux qui ne se marient pas sont semblables aux anges, ou au Christ qui le déclare ?
Mais il dit qu’il ne convient pas plus aux anges de ne pas se marier qu’aux pierres de ne pas voir. Il en est bien ainsi. Mais, cependant, comme on ne compare pas pour rien un aveugle, un sourd ou un muet à une pierre ou à un tronc d’arbre, on a d’excellentes raison de comparer à des anges ceux qui excellent par la continence et la pureté. Les anges n’ont pas de visage non plus. Et pourtant, saint Luc n’a pas craint de dire (Actes 6) : « Ils virent que le visage de Stéphane était semblable à celui d’un ange. » Que cela suffise pour la première raison. J’ajoute une autre raison de la part du vœu lui-même. Il est préférable et plus agréable à Dieu de faire quelque chose par vœu que sans vœu. Donc, non seulement il est permis de vouer sa continence à Dieu, mais il est avantageux de le faire. L’antécédent est confirmé par les arguments suivants. Le premier. L’Écriture nous exhorte à faite des vœux : « Faites des vœux et remplissez-les ! »
Convaincu par ce témoignage, saint Augustin, en plusieurs endroits, exhorte les chrétiens à faire des vœux, comme dans l’épitre 45 à Armentarius, l’épitre 89 à Hilaire, l’épitre 143 à Julien, dans le livre de la bonne viduité, chapitre 13, et dans le livre de la sainte virginité, chapitres 29 et 30, danns les psaumes 75 et 99, et ailleurs. Or, s’il était préférable d’agir sans vœu, le Saint Esprit nous aurait trompés, ce qui est impossible. Il est donc préférable d’agir avec un vœu.
Le second. Une œuvre est meilleure et plus agréable à Dieu si elle procède de plusieurs vertus ou d’une plus grande vertu. Se contenir sans vœu est le propre de la tempérance. Se contenir par vœu est le propre de la tempérance et de la religion, la religion étant de loin plus noble que la tempérance. Donc, se contenir par vœu est meilleur et plus agréable à Dieu que se contenir sans vœu. Voilà pourquoi saint Augustin (au chapitre 8 du livre sur la sainte virginité) dit : « Nulle fécondité, même celle de la chair, ne peut se comparer à la sainte virginité. Elle n’est pas honorée non plus en tant que virginité, mais parce qu’elle est consacrée à Dieu. Et bien qu’elle soit conservée dans la chair, elle se conserve esprit par la religion et la dévotion, et est, à cause de cela, une virginité spirituelle du corps, qu’elle voue à Dieu et qu’elle garde par la continence de la piété. »
Le troisième. Ce qui se fait par voeu, se fait avec une plus grande charité et une plus grande générosité que ce qui se fait sans vœu. Car, celui qui offre quelque chose sans vœu offre uniquement à Dieu une œuvre; mais celui qui offre une œuvre à Dieu, et qui l’accomplit par vœu, offre à Dieu et l’œuvre et la liberté. C’est ce qu’explique saint Anselme (dans son livre des comparaisons, chapitre 84) : « Celui qui donne l’arbre avec les fruits donne plus que celui qui ne donne que les fruits. »
Le quatrième. Meilleur est ce qui se fait par une volonté confirmée dans le bien plutôt que ce qui se fait sans ce genre de volonté; comme il est pire de pécher par une volonté confirmée dans le mal, que par faiblesse. Et comme ceux qui pèchent avec une volonté confirmée dans le mal sont semblables à des condamnés, ceux qui agissent avec une volonté confirmée dans le bien sont semblables à des élus. Le cinquième. Celui qui s’engage par vœu n’obtient pas uniquement (comme nous l’avons dit) de faire une œuvre d’une plus grande valeur, mais il se munit contre les tentations du diable, la fragilité, et le désir de changement. Car, dans les choses qui ne sont pas imposées par les lois, même si elles sont excellentes et les meilleures, on change facilement d’idée, sous l’instigation du démon, et même sans l’action du démon, par sa propre inconstance.
Voilà pourquoi nous constatons, que, dans les choses humaines, sont souvent requis les serments pour lier la volonté, afin que, comme une girouette, ne tourne pas à tout vent. C’est ainsi que les soldats, les magistrats, les époux et beaucoup d’autres doivent promettre de faire ce qu’ils doivent faire. Écoutons là-dessus saint Augustin (épitre 45 à Armentarius), qui dit : « Ne te repends pas d’avoir fait un vœu ! Réjouis-toi plutôt qu’il ne te soit désormais plus permis de faire ce qu’il t’était permis de faire pour ton plus grand malheur. » Et plus bas : « Heureuse nécessité qui force à choisir les meilleures choses ! »
CHAPITRE 29
On réfute la première objection des adversaires
Il ne nous reste donc plus qu’à réfuter les objections de nos adversaires. La première est commune à tous, et est tirée des Écritures qui enseignent que les œuvres bonnes ne doivent pas être faites avec la nécessité qu’apporte avec elles les vœux, mais volontairement et librement. Or, est meilleur, plus louable et plus agréable à Dieu ce qui est plus volontaire et plus libre, et donc moins nécessaire. Psaume 53 : « Je ferai librement pour toi un sacrifice. » Un Corinthiens 7 : « Je ne vous dis pas cela pour vous tendre un piège. » C’est-à-dire je vous exhorte à la continence, mais pas au vœu. Et (2 Corinthiens 9) : « Que chacun donne comme il le voudra, non en rechignant, ou en se sentant contraint de donner, car Dieu aime celui qui donne avec joie. » Et à Philémon : « Que le bien que tu fais soit volontaire, non forcé. » Saint Jérôme (livre 1 contre Jovinien, avant le milieu) : « Le Christ aime d’autant plus les vierges qu’elles donnent ce qui ne leur avait pas été commandé par un précepte. » Et saint Prosper (livre 2 de la vie contemplative, dernier chapitre : « Nous devons pratiquer l’abstinence et le jeûne en ne nous plaçant pas sous la nécessité de jeûner, pour que nous ne fassions pas une chose volontaire à contre cœur, mais avec ferveur. »
Je réponds qu’il y a trois sortes de liberté, et trois sortes de nécessité. Une de la part de ce qui est du, que ce du provienne d’un précepte, d’un vœu, ou d’ailleurs. Car, nous disons que nous faisons librement ce que nous ne sommes pas obligés de faire, et nécessairement ce que nous sommes tenus de faire. Une autre de la part de la détermination naturelle de la volonté. Nous disons là agir librement dans les choses où nous n’avons pas une volonté déterminée à une seule chose. Et cette liberté est celle qu’on appelle libre arbitre. La troisième, de la part de la coercition, qu’elle soit absolue comme quand on est entrainé violemment là où on ne veut pas aller, ou morale, ou une coercition conditionnée, comme quand quelqu’un ne veut pas faire quelque chose, et ne le fait pas volontiers, mais le fait quand même , contraint qu’il est par une peur humaine ou servile.
La première des trois libertés n’est pas nécessaire pour faire une œuvre louable ou agréable à Dieu. La nécessité contraire n’entre pas non plus en conflit avec la louange et le mérite de l’œuvre bonne. Car, toujours, à moins d’un empêchement qui vienne d’ailleurs, une œuvre commandée est meilleure qu’une œuvre non commandée, une œuvre vouée qu’une œuvre non vouée. L’autre liberté est nécessaire à la louange d’une bonne œuvre, mais elle non plus ne répugne pas au précepte, et encore moins au vœu. Car, il peut arriver que quelqu’un fasse des œuvres commandées avec autant d’empressement et de zèle qu’un autre ne fait des œuvres commandées. Voilà pourquoi David disait dans le psaume 118 : « Je me suis délecté dans la voie de tes témoignages comme dans toutes les richesses. » Et : « Comme elles sont douces tes paroles, au-dessus de ce qu’il y a de meilleur en moi. »
Pour une raison semblable, il peut arriver, ou plutôt il arrive ordinairement, que ce qui se fait en vertu d’un vœu soit fait avec plus d’empressement et de ferveur que ce qui est fait sans vœu. Car, le vœu engendre par lui-même la joie, quand il procède d’une grande charité (1 paral, dernier) : « Le peuple s’est réjoui quand il a spontanément fait des vœux, parce qu’il les offrait de tout son cœur au Seigneur. » Si quelques-uns accomplissent tristement ce qu’ils ont promis, cela vient du vice de l’homme, et de la nature du vœu. Mais on ne peut pas en déduire que ce qui se fait sans vœu est meilleur que ce qui se fait par vœu. Car, comme saint Thomas l’enseigne (dans son opuscule 18, chapitre 12, sur la perfection), on peut accomplir un vœu de trois façons.
Une première. En faisant joyeusement ce qu’on est tenu de faire par un vœu. Et alors, sans aucun doute, on mérite plus que quand on fait la même chose de la même façon, sans vœu. Une deuxième. En faisant à contre cœur la chose promise par vœu, mais en l’accomplissant quand même volontiers. Comme quelqu’un qui a fait vœu de jeûner commence à se dégouter du jeûne, et jeûne avec difficulté et tristesse, au point où si ça ne dépendait que de lui, il ne jeûnerait pas. Cependant, parce qu’il a fait un vœu, et qu’il lui a grandement plu de persévérer dans la foi jurée, il a, à cause de cela, surmonté la difficulté par une âme prompte et généreuse. Celui-ci aussi mérite davantage qu’un autre qui jeûne volontiers sans vœu. Car comme la religion est plus excellente que la tempérance, il est préférable de remplir librement un vœu de religion que de jeûner librement en pratiquant la vertu de tempérance. La troisième. Quand quelqu’un regrette d’avoir fait un vœu, et ne veut plus le conserver davantage. Mais comme cela est tout à fait mauvais, on ne peut en aucune façon le mettre en comparaison avec un bien.
À l’aide de ces distinctions, il est facile de donner une réponse aux témoignages qu’on nous oppose. Au sujet du psaume 53 (je sacrifierai volontairement), je répons que ce « volontairement » est opposé à la tristesse et à la coercition, mais non à la nécessité qui nait d’un vœu ou d’un précepte. Au passage des Corinthiens 1, 7 (je ne vous dis pas cela pour vous tendre un piège), qui est censé, selon Pierre le martyr, prohiber les vœux, je réponds qu’il appelle piège (ou nœud coulant) la nécessité qui retient quelqu’un malgré lui, mais pas n’importe laquelle nécessité. Les vœux, en effet, sont des pièges (ou des nœuds coulants) pour ceux qui font des vœux témérairement, ou bien parce qu’ils sont contraints par d’autres, ou bien parce qu’ils n’ont jamais désiré rien de tel.
Exemple. On peut dire que le mariage est un piège pour ceux qui se marient témérairement, puisqu’il lie quelqu’un à une personne avec laquelle il ne peut pas vivre; et il devient une occasion de fornication. Le sens de l’apôtre est le suivant : je vous exhorte à la continence, sans vous obliger à le faire à contre cœur. Je ne vous persuaderais pas non plus de choisir la continente et d’en faire le vœu témérairement, ce qui serait un piège pour vos âmes, mais pour montrer ce qui est en soi le plus parfait et le plus utile. Que ceux à qui le Seigneur l’inspirera la choisisse et la promette au Seigneur.
Que le mot piège, dans ce texte, ne signifie pas vœu ou nécessité absolue, mais plutôt, comme nous l’avons dit, un vœu fait à contre cœur ou prononcé témérairement, c’est saint Augustin qui l’atteste (chapitre 5 livre sur le bien de la viduité) : « Je ne vous incite pas à cela en vous tendant un piège » veut dire : je ne vous force pas. Et saint Jérôme (au livre 1 contre Jovinien) : « L’apôtre ne nous tend pas un piège, et ne nous force pas de faire ce que nous ne voulons pas faire. » Theodoret, Theophylacte, Anselme et d’autres disent la même chose.
Parlons de la métaphore du laqueus (nœud coulant ou piège). On dit que le nœud coulant lie avec une corde, retient l’homme et l’empêche de tomber. Il retient pour prendre et pour perdre. De plus, la Sagesse (proverbe 20), explique longuement la même chose. « C’est une ruine pour l’homme de se vouer à des saints, et de se rétracter ensuite. » Ce que saint Jérôme traduit par ruine est en hébreu nœud coulant. Mais la traduction de saint Jérôme n’est pas mauvaise parce que la fin propre du noeud coulant est la chute et la ruine. Donc, pour Salomon, c’est une ruine et un nœud coulant de ne pas respecter non pas de faire un vœu, mais de faire un vœu et de le rétracter ensuite, ce qui arrive à ceux qui vont des vœux témérairement ou à contre cœur.
Car, ceux-là sont, malgré eux, retenus par un noeud coulant qui devient pour eux une occasion de faute grave. Au sujet de cet autre passage de saint Paul (1 Corinthiens 9 : non dans la tristesse ou la nécessité), je réponds que ce qu’il appelle ici nécessité ce n’est pas la loi, ni un vœu, mais une nécessité humaine qui force l’homme à faire quelque chose qu’il ne veut pas faire. Car, il parle de ceux qui font l’aumône à contrecœur, ou qui ont honte de ne pas faire ce que font les autres pour ne pas être jugés avares; ou qui n’osent rien refuser à un grand homme comme Paul. C’est de cette nécessité dont parle Paul quand il dit que Dieu aime celui qui donne avec joie. Car, c’est la nécessité qui nait d’une crainte humaine, qui est opposée à l’hilarité, et non la nécessité d’un vœu qui naît de la charité. On répond la même chose à l’autre passage tiré de Philémon.
Au témoignage de saint Jérôme (livre 1 contre Jovinien), où il dit que c’est le signe d’une plus grande grâce d’offrir ce qu’on ne doit pas, que de rendre ce qui n‘est pas exigé. Or, au sujet du point que nous traitions, il y a une grande différence entre la loi et le vœu, car celui qui fait une œuvre non commandée par la loi, même s’il ne fait pas quelque chose de plus digne de louanges, en tant qu’il fait une chose non commandée, qui, comme nous l’avons déjà dit, est, toutes choses égales par ailleurs, meilleure qu’une non commandée, il fait, la plupart du temps, une œuvre plus digne de louanges, pour trois raisons. La première. Parce que les choses non commandées sont, la plupart du temps, en elles-mêmes, meilleures que les commandées, car Dieu a prescrit des choses mineures, et a conseillé les plus grandes. Mais ce raisonnement n’a pas sa place dans le cas du vœu. Car elles ne deviennent pas plus petites avec le vœu, et plus grandes sans vœu, car c’est le contraire qui est vrai. Car ce sont les œuvres les plus parfaites qu’on a coutume d’offrir à Dieu.
La deuxième. Car il arrive toujours que celui qui fait, par charité, des œuvres non prescrites, fasse aussi toutes celles qui sont commandées. Il donne ainsi plus que celui qui ne fait que les œuvres commandées. Car, les préceptes sont inclus dans les conseils, non les conseils dans les préceptes. Mais cela ne se trouve pas non plus dans les vœux. Car celui qui fait quelque chose sans vœu, n’accomplit pas tous les vœux. La troisième. Comme, la plupart du temps, il faut une plus grande motivation pour entreprendre une œuvre non commandée, que pour une qui ne l’est pas. Et à cause de cette plus grande motivation, une œuvre non commandée est le fait d’une plus grande grâce qu’une œuvre commandée, comme le dit saint Jérôme.
Mais, du vœu, on ne peut pas dire cela non plus. Car si une plus grande motivation est requise pour entreprendre une nouvelle œuvre à laquelle on n’est tenue en aucune façon, que pour faire une œuvre ordinaire commandée par le vœu, cette plus grande motivation est surpassée par une motivation plus grande encore, celle qui fut nécessaire pour faire le vœu. Car, quand un vœu est offert à Dieu spontanément, et devient une chose ardue et difficile, une beaucoup plus grande motivation est requise pour faire un vœu que de faire quelque chose sans vœu.
Au témoignage de Prosper (livre 2, de la vie contemplative, dernier chapitre), où il dit qu’on doit s’abstenir de façon à ne pas nous soumettre à la nécessité, je réponds que la nécessité dont parle Prosper n’est pas une nécessité de la loi ou du vœu, mais la nécessité de la crainte humaine qui engendre la tristesse. Voilà pourquoi le même auteur ajoute : « de peur de ne pas faire une chose volontaire de bon cœur, mais à contre cœur ».
CHAPITRE 30
On réfute la deuxième objection
La quatrième objection ils la tirent de textes de l’Écriture qui ordonnent de se marier à ceux que fait souffrir la libido. Car, il s’ensuit que le voeu de continence perpétuelle est quelque chose de téméraire, et donc illicite, puisque personne ne sait combien de temps il peut vivre sans en être importuné. « Que ceux qui ne se contiennent pas se marient ». « Il est préférable de se marier que de brûler. » La même chose au même endroit : «À cause de la fornication, que chacun ait sa propre femme ! » Et c’est surtout en 1 Timothée 5 qu’il le dit : « Je veux que les plus jeunes se marient, qu’elles soient mères de famille, qu’elles procréent des enfants! » Ils semblent pécher contre ce précepte ceux qui persuadent les jeunes filles de prendre le vœu de continence, ou qui le leur permettent. »
Je réponds à cet argument de trois façons. La première. À aucun endroit, l’apôtre n’invite au mariage ceux qui ont des tentations d’ordre charnel. Seuls ceux qui vivent de façon incontinente et qui se polluent par leurs désordres. La seconde. Ceux qui vivent de façon incontinente il ne leur ordonne pas de se marier par un commandement impérieux. Il ne fait que leur montrer un remède facile, qui est comme un port où trouver refuge. Il les laisse libres, cependant, d’aspirer à de plus hautes choses. J’affirme ensuite que ce conseil, cette permission ou ce remède l’apôtre ne le donne pas à ceux qui ont voué la continence, mais seulement aux hommes non mariés et qui sont encore libres de le faire.
Au sujet du premier point, il faut savoir que nos adversaires estiment que le mariage est nécessaire de droit divin, pour ceux qui brûlent. Par brûlure, ils entendent des tentations de la chair non brèves ou légères, mais intenses et prolongées, qui troublent la conscience, même si elle n’y consent pas. C’est ce qu’enseigne Luther dans son épithalame, où il reproche sévèrement à saint Jérôme de ne pas s’être marié, quand il éprouva de grandes tentations charnelles, comme il le raconte dans son épitre 22 à Eustochius. Il va même plus loin. Il l’accuse de pélagianisme, parce qu’il aurait estimé, par ses seules forces, et sans la grâce de Dieu, pouvoir vaincre les tentations. Ce qui est une calomnie forgée de toutes pièces, puisque ce même saint Jérôme dit qu’il s’était fait une habitude de demander instamment à Dieu par ses prières la victoire contre les tentations.
Mais au sujet de la brulure, Calvin et Pierre le martyr enseignent la même chose que Luther dans leur commentaire de 1 Cor 7. Calvin distingue même trois sortes de tentations de la chair. Une qui tente pour vaincre, et celle-là représente le pire genre de brûlure. Ce qui est très vrai. Une qui tente d’une telle façon qu’elle est aussitôt énergiquement repoussée, comme des javelots qui ne pénètrent pas à l’intérieur et qui ne provoquent aucun trouble de l’âme. Ces tentations ne sont pas proprement des brulures, et pour elles, le mariage n’est pas nécessaire. Ce que nous concédons. La troisième. Elle est une sorte intermédiaire. Quand quelqu’un ne consent pas totalement à la tentation, mais quand pénètrent quand même à l’intérieur les javelots et sont ressenties en même temps la délectation de la chair et le trouble de l’âme. Ces tentations il les appelle des brulures proprement dites. Et il déclare que ceux qui les ont sont appelés au mariage, au nom de la loi, et qu’ils pèchent s’ils ne se marient pas.
Il faut observer là que ce n’est pas sans fraude que Calvin affirme que cette troisième sorte de tentation apparait quand quelqu’un ne consent pas pleinement, et quand pénètrent les glaives à l’intérieur. Car, il a décidément placé ce troisième genre pour brouiller les cartes. Il aurait du dire qu’il y a une troisième sorte, à savoir quand quelqu’un ne consent en aucune façon, mais sent quand même les brulures de la tentation. Car, celui qui consent, pleinement ou pas, appartient au premier genre selon leur opinion, puisqu’ils ne font pas de différence entre le péché mortel et le péché véniel, et enseignent que tout mouvement de la chair, même involontaire, est un péché mortel. C’est même leur principe fondamental, duquel ils déduisent que ceux qui sont fortement tentés doivent nécessairement prendre femme. Car, comme l’enseigne Luther dans son épithalame, les combats contre la chasteté ne sont pas semblables aux autres, puisque celui qui tolère la faim ou la soif ou d’autre chose du même genre ne pèche pas. Mais la brulure de la libido ne peut pas être sans péché, puisqu’est prohibé tout mouvement de concupiscence. Sur ce fondement Calvin, Pierre martyr et tous les autres s’entendent. Mais ce fondement est pourri, et l’édifice qu’ils ont élevé dessus peut facilement s’écrouler.
On discutera ailleurs du fondement. Que suffisent, pour l’instant, les témoignages de saint Paul et de saint Augustin. Aux Romains 7 : « Si je fais ce que je ne veux pas, ce n’est plus moi qui le fais. » Saint Augustin (livre 1, chapitre 25, de la cité de Dieu)
: « Si cette désobéissance qui vient de la concupiscence qui habite encore dans nos membres moribonds, et qui se meut comme par sa propre loi en marge de la loi de la volonté, est sans faute dans le corps d’un dormeur, à combien plus forte raison le sera-t-elle dans le corps d’un non consentant. » Mais de cela ailleurs.