Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 134)
Mais revenons à notre propos. Nous avons affirmé que l’apôtre incite les hommes à se marier non seulement à cause des tentations sensuelles ou de la libido, et qu’il faut entendre par brulure non les tentations, mais l’incontinence, de sorte que le sens des paroles serait : si quelqu’un hésite entre forniquer et se marier, il fait bien en se mariant, parce qu’il est préférable de se marier plutôt que de brûler, c’est-à-dire forniquer.
Nous prouvons notre interprétation. D’abord, par les paroles antérieures. Car, quand l’apôtre était sur le point de dire : il est préférable de se marier, il avait dit juste avant : s’ils ne se contiennent pas, qu’ils se marient, montrant là que par brulure il entendait l’incontinence. Il donne, en effet, la raison pour laquelle doivent se marier ceux qui sont incontinents, laquelle est qu’il est préférable de se marier plutôt que de brûler, c’est-à-dire de ne pas se contenir. Il appert donc que l’incontinence ne signifie pas la tentation, mais la fornication. La même chose se dégage clairement des paroles de ce même chapitre : « Il est bon pour l’homme de ne pas toucher à la femme. Mais, à cause du danger de fornication, que chacun ait sa propre épouse ! » Car l’apôtre ne dit pas que chacun doit avoir une épouse pour fuir la tentation, mais pour fuir la fornication. C’est-à-dire que tu aies une épouse non pas si tu es tenté, mais si tu es sur le point de forniquer.
On le prouve, troisièmement, par les paroles suivantes : « Retournez-y de peur que Satan ne vous incite à forniquer. » Ici encore, ce n’est pas à cause de la simple tentation que l’apôtre ordonne aux époux de se rendre mutuellement ce qui leur est du, mais à cause de l’incontinence. Le mot brulure est donc pour Paul un synonyme d’incontinence. On le prouve, quatrièmement, par 1 Timothée 5 : « Je veux que les plus jeunes se marient. La raison qu’il en donne n’est pas la tentation, mais l’incontinence : « Il ne faut pas donner aux Gentils une raison de médire » C’est-à-dire de peur de donner aux païens une occasion de parler en mal de la vie et des mœurs des chrétiens. ». Or, les païens ne peuvent pas médire des chrétiens à cause de leurs tentations occultes, mais seulement à cause de crimes manifestes. Voilà pourquoi il ajoute après : « Car quelques-uns se sont détournés vers Satan. »
La cinquième raison est l’exemple de l’apôtre lui-même (2 Corinthiens 12) : « Il m’a été donné un aiguillon de la chair, un ange de satan qui me gifle. J’ai demandé à Dieu trois fois de me l’enlever. » Ce n’est pas vrai ce qu’a écrit Pierre le martyr (dans son livre sur le célibat et les vœux), à l’effet que l’apôtre aurait demandé à Dieu de ne plus l’avoir, ou de ne plus en être gravement incommodé, car l’apôtre dit, au contraire, qu’il n’a pas reçu la grâce qu’il demandait, car il ajoute : « Le Seigneur m’a répondu : ma grâce te suffit, car, c’est dans la faiblesse que la vertu est rendue parfaite. »
Voilà pourquoi saint Augustin (traité 7 sur saint Jean, et sermon 53 sur les paroles de Dieu, et souvent ailleurs), donne saint Paul comme exemple pour montrer qu’il est souvent utile que Dieu n’exauce pas nos prières. En conclusion. L’apôtre était tenté de nombreux et continuels aiguillons de la chair, mais, il ne s’est pas marié. Brûler ce n’est donc pas être tenté. Autrement, saint Paul serait condamné par son propre jugement. Mais Pierre le martyr ajoute qu’il n’est pas nécessaire d’entendre ce passage de saint Paul au sens d’une tentation de la chair, puisque saint Jean Chrysostome entend par aiguillon de la chair une douleur de tête, et d’autres les persécutions qu’il a subies. Mais cela révèle une grande négligence ou une grande impudence, puisque saint Jean Chrysostome, Theodoret, Theophylactus, Oecumenius, réfutent longuement ceux qui par aiguillon de la chair entendent un mal de tête lancinant. Il y a pourtant quelque chose de vrai dans ce qu’il dit : ces pères ont vu dans ces mots des persécutions acharnées et constantes. Mais saint Augustin, dans le psaume 58, sermon 2, affirme que l’aiguillon signifie quelque chose qui cause de la honte et de la gêne, et ce que personne n’aurait osé dire d’un si grand apôtre, si lui n’avait pas eu honte de le rapporter. Or, il est certain que la honte n’est ni un mal de tête, ni des persécutions.
Voilà pourquoi, même s’il voit dans ces mots imagés des persécutions, Theophylacte ajoute qu’il suffirait de les entendre des tentations de la chair : « Ou, ce qui est plus satisfaisant encore, des incitations vénériennes, qui le pressaient énormément. » Sedulius, Anselme et saint Thomas nous enseignent comment on pourrait l’interpréter. Et la métaphore de la gifle nous persuade de la même chose. Car, comme un soufflet ne blesse pas tant la chair que la fierté, la tentation charnelle à laquelle on ne consent pas fouette plus la pudeur qu’elle ne cause de dommages. Il semble donc que soit reçue communément l’interprétation selon laquelle l’aiguillon de la chair signifie les tentations charnelles.
Mais comme ce passage ne parvient pas tout à fait à convaincre parce que différentes sont les interprétations des saints pères, nous allons citer deux passages plus clairs. Le premier (1 Corinthiens, 9) : « Je châtie mon corps et je le réduis en esclavage. » Et, aux Romains 7 : « Moi, aussi, par l’esprit je sers la loi de Dieu, et par la chair la loi du péché. » Et : « Je ne fais pas le bien que je veux faire, mais je fais le mal que je ne veux pas faire. » Et : « Je sens une autre loi dans mes membres, qui répugne à la loi de mon esprit. » Ces paroles, saint Augustin dans plusieurs passages (et surtout dans le livre 2 de ses rétractations chapitre 1, et livre 6, chapitre 11 contre Julien) déclare qu’elles doivent s’entendre de saint Paul et de tous les justes. Mas même Luther (dans ses assertions 2, article) affirme qu’on ne peut pas comprendre autrement, et il le prouve par les terribles tentations de la chair que les saints on eues à surmonter :
« Que lisons-nous d’autre dans les vies des saints que des exercices pénibles, des veilles, des oraisons, des jeûnes avec lesquels, comme avec des engins spirituels, ils combattaient contre la chair, les concupiscences de leur corps. Qui ne s’est pas lamenté, qui n’a pas accusé la concupiscence, qui n’a pas souffert de sa chair ? Quand donc, parmi tous les autres, nous voyons dans ces sommités la chair lutter contre l’esprit, je me réjouis avec eux de la loi de Dieu selon l’homme intérieur, et je vois aussi une autre loi etc. Pour quelle raison voudrions-nous voir ces choses non dans la personne des apôtres mais des impies, ces choses que, dans les personnes les plus pieuses, nous voyons être combattues par de si grands efforts ? » Et plus bas : « À chaque fois que saint Jérôme se plaignait des incendies libidineux, moi aussi, alors je jeûnais sévèrement. Et il luttait contre eux par un dur travail, c’est-à-dire quand il n’était pas encore baptisé, mais était déjà un grand saint. »
Les choses vraies qu’il raconte ici sont manifestement en contradiction avec ce qu’il enseigne de saint Jérôme dans son épithalame. Car, ici, il se joint à Paul et à tous les saints, qui ont résisté énergiquement à la concupiscence. On doit en conclure soit que, pour saint Paul, brûler ne signifie pas être tenté, mais tomber dans le péché, soit que saint Paul et tous les saints ont péché contre Dieu, puisqu’ils ont éprouvé les brulures de la tentation, et ne se sont pas mariés.
Se présentent, en sixième lieu, les témoignages des pères. Clément d’Alexandrie (livre 4 des stromates, au tout début) a attribué aux sectateurs de l’hérésiarque Basilide l’explication que nos adversaires ont embrassée. Voici comment ils interprètent le « il vaut mieux se marier que de brûler » de saint Paul. Ils enseignent que l’apôtre a dit, de peur que tu ne précipites ton âme dans le feu, à force de résister et de craindre pendant la nuit pour ne pas sortir de la continence. Car, quand elle est occupée à résiste, l’âme est divisée par l’espérance ». « Prends donc une femme robuste. (c’est ce qu’Isidore dit dans ses morales) pour ne pas t’éloigner de la grâce de Dieu, et quant tu éteindras le feu dans une semence, tu prieras avec une bonne conscience. » Et un peu après : « J’ai tiré ces paroles des Basilidiens condamnables. » Voici le commentaire de ce passage qui est attribué à Ambroise : « Quand la volonté consent à la brulure de la chair, elle est brûlée. Car, éprouver des désirs et ne pas être vaincus par eux c’est le propre d’un homme illustre et parfait. »
Saint Jérôme dans son apologie pour les livres contre Jovinien, écrit : « S’ils ne peuvent pas se contenir et s’ils veulent éteindre le feu de la libido par la fornication plutôt que par la continence, il est mieux pour eux de se marier que de brûler ». C’est-à-dire qu’il vaut mieux être un mari qu’un fornicateur. Saint Augustin (dans son livre sur la sainte virginité, chapitre 34) : « Ils feraient mieux de se marier plutôt que de bruler », c’est-à-dire qu’ ils soient dévastés plutôt dans cette concupiscence, par la flamme occulte de la concupiscence, ceux qui se repentent de la profession et ont honte de la confession. » Le même saint Augustin (bien conjugal, chapitre 10) : « Il me semble que, en ce temps, seuls ceux qui ne pouvaient se contenir avaient l’obligation de se marier, selon cette sentence de l’apôtre : « que ceux qui ne se contiennent pas se marient, car il vaut mieux se marier que brûler. »
Pierre le Martyr a cru que saint Jean Chrysostome avait entendu ce mot de la seule tentation, mais il n’en est pas ainsi. Car voici comment saint Jean Chrysostome l’explique en quelques mots : « L’apôtre veut signifier quelle grandeur a la concupiscence tyrannique. Voilà donc ce qu’il dit : si tu souffres une grande violence, si tu es incendié par la flamme libidineuse, libère-toi, pour ne pas tomber, par de grands labeurs et par la sueur de ton front. » Il voit ici dans la brulure la tentation qui conduit à la fornication, l’infirmité cédant à l’ardeur des passions. Voilà ce que signifient les mots tyrannie, violence, chute. Voilà donc ce qu’est le sens selon saint Jean Chrysostome : si tu as une âme fragile et si la force de la tentation te presse, au point d’en arriver à forniquer, il est préférable que tu te maries. Ce sens il l’exprime plus clairement encore dans son livre sur la virginité. Et Theodoret qui a suivi saint Jean Chrysostome s’exprime ainsi : « Il n’appelle pas brulure la violence de la cupidité, mais l’esclavage de l’âme.et l’inclination vers ce qui est le plus mauvais. Ce qu’il dit est à peu près comme suit : « Vous que l’habitude matrimoniale n’oblige pas encore, et vous qui étiez mariés autrefois mais avez été séparés par la mort, il est préférable que vous choisissiez la continence. Si vous ne pouvez pas supporter l’impétuosité de la concupiscence, et si vous apportez à la guerre une âme pessimiste et défaitiste, et si vous ne vous portez pas avec joie et empressement vers les choses belles et honnêtes, aucune loi ne vous empêche de vous marier. »
De plus, pour omettre les autres, saint Thomas, dans son commentaire de ce passage, non seulement affirme que la brulure est l’incontinence, mais il le prouve par le sens naturel du mot. Car bruler ne signifie pas avoir chaud, ce qui convient à la tentation, mais être détruit par la chaleur, et souffrir des dommages, ce qui ne convient pas du tout à ceux qui ne sont que tentés, mais plutôt à ceux qui sont vaincus par la tentation. Voilà pourquoi saint Pierre (1 Pierre 1), et la Sagesse 3, comparent les justes placés en tentation à de l’or qui est éprouvé par le feu. Or, on dit que l’or dans le feu est éprouvé, non consumé. Et même s’il est grandement chauffé, il ne subit aucun dommage. La paille, elle, s’enflamme et est consumée, et elle est réduite en cendres.
J’ajouterai maintenant une autre solution. Même si par brulure l’apôtre signifiait tentation, nos adversaires ne pourraient en tirer aucun avantage. Car, dans aucun des passages qu’ils citent ne se trouve un vrai précepte de mariage, mais seulement une autorisation. Est faux, en effet, ce que Calvin dit (livre 4, chapitre 13, verset 17 de ses institutions) à savoir que ceux qui brûlent sont obligés de se marier en vertu d’un précepte sur. D’abord la forme de parler n’est pas impérative. Car l’apôtre ne dit pas : vous qui ne pouvez pas vous contenir, mariez-vous, mais que ceux qui ne se contiennent pas se marient ! Il n’a pas dit : à cause de la fornication, prenez femme, mais qu’il se marie ! De plus, comme Chrysostome le note, l’apôtre ajoute des raisons pour que ce qu’il dit ne semble pas être une loi. Et cette raison n’a pas pour conclusion qu’il est nécessaire de se marier, mais qu’il est licite et permis de le faire. Car, même s’il vaut mieux se marier plutôt que brûler, il existe, toutefois, une solution mitoyenne, la continence, et l’extinction du feu de la libido par la patience et les larmes. C’est comme si quelqu’un qui fuit parce qu’il ne veut pas se battre, disait qu’il vaut mieux fuir que d’être tué. Ce motif permettrait la fuite, mais ne le commanderait pas. Car, il n’interdirait pas de se battre et de vaincre, ce qui vaut mieux que fuir et ne pas être tué.
Troisièmement. L’apôtre qui a dit « que ceux qui ne se contiennent pas se marient » a dit aussi : « Vous retournerez à la même chose. » Il avertit là les incontinents célibataires de se marier à cause du danger de fornication. Il avertit aussi les conjoints incontinents, à cause du péril d’adultère, de revenir à l’acte conjugal après s’en être détournés pendant un certain temps. Or, par ces derniers mots, l’apôtre n’a rien commandé; il n’a fait que permettre. Car, voici ce qu’il ajoute : « Je dis cela comme une concession, non comme un ordre. » Donc, dans les paroles précédentes, il n’y avait pas d’ordre, mais seulement de la condescendance et une permission. Et c’est ce qui nous fait comprendre que même dans : « que chacun ait sa propre femme », il n’y a pas de précepte. Car, ou il parle de ceux qui s’étaient déjà mariés, comme le veut saint Jérôme (livre 1, contre Jovinien), et avec raison car Paul dit après : « Je dis aux célibataires et aux veuves, qu’il est bon pour eux de ne pas se marier. » Ou il parle de ceux qui n’étaient pas encore mariés, comme le soutient Pierre martyr. S’il parle de ceux qui étaient déjà mariés, le sens sera : que chacun ait une femme. C’est-à-dire que chacun la garde et la connaisse. Mais cela je le dis par condescendance, non comme un ordre. Car c’est la même chose que : « retournes-y, et que chacun ait sa propre épouse. »
S’il parle de ceux qui ne sont pas encore mariés, il en sera de même : que chacun ait une femme pour pallier à la fornication; et que ceux qui ne se contiennent pas se marient, ce qui est une permission, non un ordre, comme nous venons de le démontrer. Bien plus, on tire un argument de la majeure. Car, si là où il y a un danger d’adultère Paul ne prescrit pas l’acte conjugal mais le permet, il le prescrira encore moins là où il n’y a qu’un danger de fornication. Quatrièmement. Si, dans les paroles de Paul, on pouvait trouver un précepte ordonnant le mariage, on le verrait surtout dans l’épitre à Timothée (1, 5) : « Je veux que les plus jeunes se marient. »
Mais il est facile de prouver qu’il n’y a là aucun précepte. Car, d’abord, elles militeraient contre les paroles du même apôtre (1 Corinthiens 7) : « Je voudrais que vous soyez tous comme moi ! », c’est-à-dire continents. Car ces deux affirmations : je veux que tous se contiennent, et je veux que tous se marient ne vont pas ensemble. Car, c’est comme s’il disait : je veux que tous soient continents, et je ne veux pas que tous soient continents. L’apôtre ne commande ni l’un ni l’autre, mais il ne désire véritablement qu’une seule chose : que tous soient continents comme lui. Et, pourtant, cédant à la faiblesse humaine, il en permet une autre : le mariage. De plus, saint Paul ne dit pas seulement : « Je veux que les plus jeunes se marient, mais il ajoute : « qu’elles procréent des fils, qu’elles soient mères de famille. » Si donc quand il dit « je veux que les plus jeunes se marient, il prescrit le mariage, il donne aussi un ordre quand il dit qu’il veut qu’elles aient des enfants et soient mères de famille. En conséquence, si elles sont stériles elles pècheront contre une loi apostolique, ce que personne, à moins d’être fou, ne concéderait.
J’ajoute enfin, des témoignages des pères. Au sujet du texte « que ceux qui ne se contiennent pas se marient », nous avons déjà entendu Theodoret qui l’explique en disant : « aucune loi ne vous empêche de contracter un mariage. » Et c’est aussi ce que les autres enseignent. Et voici comment explique le « je veux que les plus jeunes se marient » : « Je le veux parce qu’elles le veulent. » Et plus bas : « Prescrit-il le mariage ? Absolument pas. Mais il ne l’interdit pas non plus. » Et plus bas encore : « Il l’interdit aux veuves de cette sorte (le vœu de continence) et les en détourne, non pas parce qu’il ne veut pas que les jeunes veuves restent veuves, mais parce qu’il leur interdit l’adultère. » Saint Ambroise commente l’un et l’autre passage dans son livre sur les veuves : « Je ne crois pas qu’il ait pensé qu’il fasse détourner les jeunes veuves du désir de rester veuves, surtout parce qu’il a dit : il vaut mieux se marier que brûler.
Car c’est comme leur présentant un remède qu’il les a persuadées de se marier, pour que soit assainie celle qui était sur le point de périr. Il n’a pas donné un ordre que doivent suivre la chasteté et la continence. » Saint Jérôme (épitre 11 à Ageruchia sur la monogamie) : « L’apôtre veut un autre mariage quand il dit: je veux que les plus jeunes se marient. Car il préfère la bigamie à la fornication, par condescendance, il va de soi, non par ordre. » Saint Augustin : (livre sur le bien de la viduité, chapitre 8) : « En disant « je veux que les plus jeunes se marient », il recommande, par l’autorité et la sobriété apostolique, le bien des noces, mais sans faire un devoir de procréer à celles qui détiennent le bien de la continence, et sans l’imposer comme une règle à suivre. » Et un peu avant : « Ils ont dit la même chose de « que ceux qui ne sont contiennent pas se marient » : il montre un remède, il n’impose pas une loi. »
Présentons maintenant la troisième solution. Je dis donc que toutes ces choses que nous objectent les adversaires doivent s’entendre comme une permission, comme nous l’avons prouvé, ou un précepte, comme le veulent nos adversaires; et qu’elles ne se rapportent qu’aux hommes libres de se marier, et non à ceux qui sont liés par des vœux. Car on ne peut pas correctement dire de celui qui a fait le voeu de continence : que celui qui ne se contient pas se marie; car il est préférable de se marier plutôt que de brûler. Car l’un et l’autre, pour eux, est mauvais, brûler et se marier. Bien plus, il est pire de se marier, comme le réclament les adversaires, quand on a fait un vœu solennel. Car, celui qui brûle, ou il ne pèche pas si la brulure ne signifie que la tentation, ou il pèche seulement contre la tempérance et contre le vœu s’il signifie une fornication. Mais celui qui se marie après des vœux solennels, contracte, il est vrai, un véritable mariage, mais, pour ainsi dire, il pèche davantage, que celui ou celle qui fornique, car il se rend impuissant à conserver son vœu, ce que ne fait pas celui ou celle qui fornique.
Deuxièmement, à celle qui a un homme, dont, parce qu’il est toujours malade ou toujours absent, elle ne peut pas obtenir son devoir conjugal, on ne peut pas dire, même si le feu de la concupiscence la brûle : si tu ne te contiens pas, marie-toi, car il est préférable de se marier plutôt que de brûler. Mais il est nécessaire de lui dire qu’elle doit conserver la foi donnée à son mari, et qu’elle doit, par le jeûne et les prières, lutter contre les tentations. Ce que même nos adversaires n’oseraient pas nier. L’apôtre n’a donc pas dit ces paroles à tous ceux qui brûlent, mais seulement à ceux qui sont libres parce qu’ils ne se sont pas encore mariés, ou parce qu’ils sont devenus libres de se marier de nouveau par la mort de leurs conjoints. Et si ceux qui ont promis la fidélité à leurs conjoints se sentent liés, pourquoi ne se sentiraient pas liés eux aussi, ceux qui se sont offerts à Dieu par vœu ?
Troisièmement. Parmi les pères, voici saint Ambroise (à la vierge tombée, chapitre 5) : « Quelqu’un dit : il vaut mieux se marier plutôt que de brûler. Cela est dit pour celle qui n’a pas encore fait de promesse, qui n’a pas encore reçu le voile. Car, celle qui a choisi le Christ pour époux, et qui a reçu le saint habit, est déjà mariée, car elle s’est unie à un homme immortel. Et si elle voulait se marier selon la loi commune du mariage, elle commettrait un adultère, et deviendrait servante de la mort. » Saint Jérôme (dans le livre 1 contre Jovinien) : « Si la vierge se marie, elle ne pèche pas. Mais non celle qui s’est dédiée une fois pour toutes au culte de Dieu. Car, si l’une d’entre elles se mariait, elle serait condamnée, parce qu’elle a rendu nulle la foi première. Car, les vierges qui se marient après s’être consacrées à Dieu ne sont pas tant des adultères que des incestes. » Saint Augustin (dans son livre des époux adultérins, chapitre 15) écrit : « À ceux qui ne peuvent se contenir, il convient de se marier, et ce qui convient est aussi permis. Mais à celles qui ont voué la continence, cela n’est ni permis, ni convenable. » Et (dans le livre du bien de la viduité, chapitre 8) : « Que ceux qui ne se contiennent pas se marient, avant d’avoir fait profession religieuse, avant d’avoir fait vœu de continence. Car, s’ils ne l’observent pas ce vœu, ils se seront condamnés en toute justice. »
Saint Grégoire (livre sur la pastorale, par 3, sur l’admonition) : « Il est écrit qu’il vaut mieux se marier plutôt que de brûler, et que tous ont accès au mariage sans commettre de faute, à condition, toutefois, de ne pas avoir fait de meilleurs vœux. » Saint Jean Chrysostome (dans son livre sur la virginité, chapitre 39) : « Il donne à la vierge plein pouvoir pour se marier, si elle le veut, mais il accuse sévèrement celle qui, après la mort de son mari, s’était consacrée à Dieu et qui s’était remariée par la suite, comme ayant violé la foi donnée à Dieu. Ce n’est pas donc pas à elles, mais aux autres qu’il a dit : si elles ne se contiennent pas, qu’elles se marient, car il vaut mieux se marier que brûler. » De même saint Jean Chrysostome (homélie 18 sur la première épitre aux Corinthiens) en commentant la phrase de saint Paul : « si la vierge se marie, elle ne pèche pas » dit : « Il ne parle pas de celle qui avait choisi pour elle la virginité, car elle aurait péché. » Enseignent la même chose Theodoret, Theohylacte, Oecumenius, au même endroit, et Épiphane (hérésie 61.)
CHAPITRE 31
On réfute la troisième objection
La troisième objection, qui est la plus grande de toutes, est tirée des passages qui enseignent que la continence est un don de Dieu, qui n’est pas du à tous. Même si nous avons déjà brièvement réfuté cette objection dans la dispute sur le célibat des prêtres, nous prendrons la peine ici de la réfuter avec beaucoup plus de précision. Il y a quatre textes principaux. Celui de la Sagesse, 8 « Personne ne peut être continent à moins que Dieu ne le donne (8) ». Celui de Jésus en Matthieu 19 : « Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui Dieu le donne. » Et plus bas : « Que celui qui peut comprendre comprenne ! » Un autre de saint Paul (1 Corinthiens 7) : « Je veux que tous soient comme moi, mais chacun reçoit de Dieu un don qui lui est propre, un celui-ci, un autre celui-là. » Et plus bas : « Celle qui, étant libre de disposer d’elle-même et sans y être contrainte, a pris dans son cœur la ferme résolution de conserver sa virginité fait bien. » Commentant ce texte, saint Jérôme (livre 1, contre Jovinien), dit que certaines doivent obligatoirement choisir entre se marier et faire du trottoir. »
À l’aide de ces textes, voici comment ils raisonnent. On ne doit faire de vœu que des choses que l’on sait avec certitude pouvoir accomplir. Autrement, celui qui s’expose au péril de violer son vœu, voue quelque chose à Dieu témérairement et offense Dieu. Car, comme le dit l’Ecclésiaste 5 : « Déplait à Dieu l’infidélité et une folle promesse » Or, personne ne peut savoir avec certitude s’il pourra se contenir perpétuellement, puisque cela ne peut pas se faire sans un don de Dieu; et personne ne peut savoir s’il a ce don de Dieu, et encore moins s’il l’aura toujours, comme le montrent d’autres passages de l’Écriture. Personne ne peut donc, à moins d’agir avec témérité et imprudence, vouer à Dieu la continence perpétuelle. » Ils déduisent aussi de cela que ceux qui ont déjà fait des vœux peuvent et même doivent les résilier, car les choses qui ne sont pas en notre pouvoir ne sont pas matière à vœux.
Pierre le martyr ajoute une comparaison. Si quelqu’un fait le vœu de servir perpétuellement les pauvres, et tombe malade peu après, il n’est certes pas tenu par son vœu, car ce qui était possible quant il a fait un vœu est devenu impossible. Celui-là donc qui a fait vœu de continence qui tombe dans la maladie de la concupiscence, n’est plus tenu par son vœu. Car, il ne suffit pas de lui dire de prier Dieu et de demander la continence. Car, celui qui est alité par une maladie grave peut lui aussi prier Dieu pour lui demander la santé. Et cependant, s’il ne la demande pas, comme cela arrive souvent, il est affranchi de son vœu.
Nous répondons que la continence est à la fois un don de Dieu et une chose qui est remis au pouvoir de l’homme, et à son libre arbitre. Il faut noter qu’il y a plusieurs sortes de dons de Dieu. Certains sont donnés à Dieu sans sa coopération, comme la force, la santé, la beauté, la prophétie, les dons des langues et des miracles, et tous les habitus infus par Dieu. Ce serait idiot de dire que toutes ces choses sont en notre pouvoir et dépendent de notre libre choix, de sorte qu’on pourrait les avoir quand et autant qu’on le voudrait. Or, c’est à ce genre de dons que les adversaires renvoient la continence. Pierre le martyr dit : « décider de prophétiser et décider d’être continent, c’est la même chose. »
L’autre genre de don consiste dans un secours divin sans lequel on ne ferait pas ce que l’on fait avec lui, comme croire, espérer, aimer, persévérer, être patient, vaincre les tentations. Ce sont de vrais dons de Dieu parce que si la grâce de Dieu ne nous prévenait pas en nous excitant, ne nous aidait pas en nous dirigeant, en nous protégeant et en coopérant, nous ne ferions rien de bien. Et pourtant, ces œuvres dépendent de la liberté humaine, et sont en notre pouvoir, car même si Dieu aide, il ne contraint pas, ni n’oblige. Et même si, sans l’aide de Dieu, l’homme ne peut rien faire de bon, on dit quand même qu’Il peut parce que ne fait jamais défaut une aide suffisante pour pouvoir agir, ou pour demander un plus grand secours. Autrement, les hommes ne pècheraient pas en ne croyant pas et en n’espérant pas. Or c’est à ce genre de dons que nous disons qu’appartient la continence.
Il faut noter ici que comme pour la foi, la pénitence, la persévérance et les autres bonnes actions, on a coutume de distinguer deux grâces ou aides, il faut le faire aussi pour la continence. Une suffisante qui est donnée à tous selon les lieux et les temps, laquelle grâce ou aide ne fait pas que nous agissions, mais que nous puissions agir. Une autre dite efficace, qui fait en sorte que nous agissions réellement. Ce don-là est un don singulier qui n’est pas donné à tous. Seuls ont ce don ceux qui croient réellement. Mais les seuls à avoir le don de persévérance sont ceux qui ont persévéré jusqu’à la fin. Seuls ont le don de continence ceux qui sont de fait continents. Ils ne sont pas nombreux, comme cela est bien connu. Et c’est d’eux qu’il est dit : « Tous ne comprennent pas cette parole. Ceux-là seuls à qui cela a été donné. »
Il est en même temps vrai que tous ceux qui le veulent peuvent se contenir, car l’aide pour se contenir est suffisant, et à personne n’est refusée la grâce de la demander. C’est ce qui est écrit également au sujet de la foi (2 thessal 3) : «La foi n’est pas donnée à tous. » Et pourtant, tous peuvent croire s’ils le veulent, quand l’évangile leur est prêché. Autrement, ne pècheraient pas ceux qui ne croient pas. Quelle différence y a-t-il entre ces aides, le moment n’est pas venu de l’expliquer. C’est dans la dispute de la grâce et du libre arbitre que nous l’expliquerons, si Dieu le veut.
On doit maintenant prouver que la continence est un don de Dieu qui est placé sous notre contrôle. Que ce soit un don de Dieu, les textes cités de l’Écriture le démontrent, et les adversaires eux-mêmes ne le nient pas. Que soient en notre pouvoir et la grâce prévenante, et la grâce concomitante, nous le confirmons par les arguments suivants. Le premier. Par les témoignages des Écritures. En Matth 19, nous lisons ces paroles : « Il y a des eunuques qui se sont castrés pour le royaume des cieux. » Ce texte indique clairement le libre arbitre. Car, si la continence était un don de Dieu qui ne dépend en aucune façon d’un libre choix de l’homme, il aurait fallu dire : il y a des eunuques qui ont été castrés par Dieu, non qui se sont castrés. Voilà pourquoi on dit des castrés qu’ils sont des eunuques qui ont été faits tels par les hommes, et non qui se sont castrés, car cette opération est l’œuvre d’un étranger, non du castré. De plus, si le don de continence est semblable au don de prophétie, de langues ou de guérison, pourquoi ne dit-on pas qu’il y a des prophètes qui se sont faits eux-mêmes prophètes, comme nous disons qu’il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes castrés ?
Le second. « Que celui qui peut comprendre comprenne ! » Ces paroles sont une exhortation à la continence, comme, en plus des saints pères, l’atteste Pierre le martyr (dans le célibat et les vœux). On peut citer aussi ces paroles de saint Paul (première épitre aux Corinthiens 7) : « Au sujet des vierges, je n’ai pas de précepte divin; je donne un conseil. » Ces paroles contiennent une exhortation, selon Pierre le martyr. Or, je le demande. Quel sage exhorterait quelqu’un à faire ce qui n’est pas en son pouvoir ? Quelqu’un a-t-il jamais exhorté les hommes à devenir prophètes, les infirmes à devenir sains, les laids à devenir beaux, les nains à devenir géants ? Mais, rétorque Pierre le martyr, « ces exhortations ne sont données qu’à ceux qui ont le don de Dieu. » Il faudra leur répliquer, au contraire, que, selon eux, ceux qui ont ce don ne peuvent pas ne pas être incontinents. Car, c’est ce qu’est écrit Martin Bucer, qui a coutume d’être un oracle pour Pierre le martyr, en commentant ce Matthieu 19 : tous ne comprennent pas ces paroles, mais seulement ceux à qui cela a été donné) : « Comme un affamé ne peut pas ne pas prendre avec avidité le pain qu’on lui offre, de la même manière, celui qui a reçu cela de Dieu ne peut pas s’empêcher de prendre femme. » Si donc ceux qui n’ont pas le don de Dieu ne peuvent pas se contenir, et si ceux qui l’ont ne peuvent pas non plus, quels sont donc ceux que le Christ et l’apôtre exhortent à la continence ?