Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 135)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le troisième. Les paroles suivantes de saint Paul aux Corinthiens (1, 7) : qu’elle fasse ce qu’elle veut, elle ne pèche pas si elle se marie, donnent à l’homme le libre choix du mariage ou du célibat. Comment donc peut-on dire qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme de se contenir s’il le veut ? Or cette délibération ne peut pas porter sur des choses impossibles. Le quatrième. Les continents et les célibataires sont loués dans l’Écriture, et reçoivent des récompenses. Comme nous l’avons suffisamment prouvé dans la dispute sur les conseils évangéliques, d’après le témoignage d’Isaïe 56 sur les eunuques, auxquels on promet mieux que des fils et des filles, un témoignage de l’apocalypse (chapitre 14) où « les vierges chantent un cantique nouveau que nul autre ne peut chanter. » Or, aucune récompense, aucune louange ne serait méritée par des œuvres qui ne sont pas en notre pouvoir, comme tous le reconnaissent. Car, aucune récompense spéciale n’est promise à ceux qui font des prophéties, qui parlent en langue, qui guérissent les maladies, ou qui chassent les démons, car ces choses ne sont que des dons de Dieu. La continence n’est donc pas seulement un don de Dieu, elle est aussi une libre action de l’homme.

Le cinquième. Croire n’est pas moins un don de Dieu que se contenir. Car, au sujet de la foi il est écrit (en Jean 6) : « Personne ne peut venir à moi si mon Père ne l’attire. » Et, dans les actes des apôtres (chapitre 13) : « Ont cru tous ceux qui avaient été prédestinés à la vie éternelle. » Et, aux Éphésiens (2) : « C’est par la grâce que vous êtes sauvés au moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous ; c’est un don de Dieu. » Et (aux Philippiens 1) : « À vous il a été donné de croire en lui. » Et (à 2 Thessaloniciens, à la fin) : « La foi n’est pas donnée à tous. » Néanmoins, peuvent croire ceux qui le veulent; et c’est avec raison que nous exhortons les gens à croire, et c’est sans aucune témérité que tous promettent dans le baptême de conserver la foi jusqu’à leur mort. Donc, peuvent aussi se contenir ceux qui le veulent, et c’est avec raison que nous exhortons à la continence. C’est aussi sans témérité que beaucoup promettent à Dieu de conserver perpétuellement la continence

Ils rétorquent que la différence qu’il y a entre la foi et la continence c’est que la première est nécessaire au salut, et l’autre pas Voilà pourquoi, disent-ils, nous avons coutume de demander, comme le faisait saint Jérôme (dans son commentaire du chapitre 19 de saint Matthieu) que chacun jauge ses propres forces, avant de faire un vœu de continence. « Mais, nous n’incitons personne à sonder ses forces avant de croire. » Or,cela est facile à réfuter. Car, la principale raison pour laquelle le vœu de continence est jugé téméraire par nos adversaires ce n’est pas que la continence n’est pas une chose nécessaire au salut, mais une chose impossible sans un don particulier de Dieu, qui n’est pas donné à tous. On a déjà noté qu’on pouvait, sans témérité, vouer à Dieu plusieurs choses non nécessaires au salut.

Si cette raison principale joue également pour la foi et la continence, comme nous l’avons démontré par les Écritures, pourquoi est-ce une témérité de promettre la continence, et non de promettre la foi? Ajoutons ensuite qu’il n’est pas vrai que celui qui veut faire un vœu de continence doit sonder ses propres forces, tandis que celui qui veut faire un acte de foi n’a pas à le faire. Car, le Seigneur (en saint Luc, 14) avertit ceux qui veulent venir à lui, c’est-dire qui veulent accepter la loi et la foi en lui, d’imiter ceux qui veulent construire une tour, qui se demandent s’ils ont assez d’argent pour pouvoir la mener à terme. Ainsi que ceux qui veulent partir en guerre qui se demandent d’abord si dix mille hommes peuvent battre vint-mille. Voilà pourquoi l’Église examine les catéchumènes, pour savoir s’ils ont une volonté ferme et stable de persévérer dans la foi, car il est pire de rejeter la foi reçue que de n’avoir jamais cru. À ce sujet, si le cœur vous en dit, voir Alcuin (dans son livre des offices divins, chapitre du samedi saint.)

La seule différence qui existe entre la continence et la foi consiste en ceci. Celui qui, en se sondant, juge ne pas avoir les forces suffisantes pour se contenir, peut se marier, car la continence n’est pas nécessaire au salut, bien qu’elle puisse, par l’oraison, procurer de plus grandes forces. Mais celui qui juge ne pas avoir les forces nécessaires pour persévérer dans la foi et dans la loi du Christ ne peut pas licitement ne pas embrasser la foi et la loi du Christ, qui sont nécessaires. Mais il doit demander à Dieu de plus grandes forces, qu’il recevra certainement s’il les demande fidèlement. Le sixième.

On le prouve par l’absurde, c’est-à-dire par ce qui s’ensuit nécessairement de l’opinion de nos adversaires. Car, si tous ceux qui veulent se contenir ne le peuvent pas, pour beaucoup d’hommes il n’y aura aucun péché à forniquer ou à se prostituer. Car si quelqu’un, avant de prendre femme, est vivement pressé par l’aiguillon de la chair et n’a pas le don de continence, que fera-t-il ? Forniquera-t-il impunément ? « Il a, disent-ils, un remède préparé, qu’il prenne femme ». Mais qu’arrive-t-il s’il ne trouve pas tout de suite ? Car, on ne contracte pas un mariage en un jour. Plusieurs mois, la plupart du temps, s’écoulent entre les fiançailles et le mariage. Et s’il est déjà marié, mais demeure loin de sa femme, ou si elle est gravement malade, de façon à ne pas pouvoir rendre à son mari ce qui lui est du, que fera-t-il ? Ira-t-il voir une prostituée, s’il brûle et n’a pas le don de continence ? Ils répondront qu’il n’est pas permis de se prostituer. Qu’il supplie donc Dieu de lui donner le don de continence; et il ne le refusera pas à celui qui le demande avec foi.

Mais pourquoi, je le demande, celui qui a fait vœu de chasteté ne pourrait-il pas faire la même chose s’il brûle intensément, et ne sent pas avoir le don de continence ? Ils répondent qu’il y a une grande différence entre se contenir de l’adultère ou de la fornication, et se contenir de sa femme. Car, la première est nécessaire et commandée par Dieu, et c’est pour cela que Dieu ne la refuse jamais à ceux qui la demandent. Mais l’autre n’est ni nécessaire ni commandée par Dieu. Voilà pourquoi elle n’est pas toujours accordée même à ceux qui la demandent. Pierre le martyr ajoute (dans son livre sur le célibat et les vœux) qu’on ne doit pas la demander à Dieu comme un absolu, mais seulement sous condition, si cela convient à la plus grande gloire de Dieu, comme nous demandons la santé, la richesse, et d’autres choses qui ne sont pas nécessaires au salut.

Jean Calvin (livre 4, chapitres 13 et 17 de ses institutions) dit que ce n’est pas à nous d’avoir la confiance de demander un don spécial comme le célibat. Martin Bucer (au chapitre 19 de Matthieu) affirme clairement que ne doivent pas demander le célibat à Dieu ceux qui ne savent pas si Dieu veut le leur donner. La raison que tous ceux-là invoquent est que la prière doit naître de la foi, et que la foi est fondée sur la promesse de Dieu. Or, il n’y aucune promesse d’un célibat perpétuel accordé à quelqu’un. Voilà comment ces hommes impies et impurs ne se contentent pas de lutter contre la continence, mais obstruent la voie qui y mène.

Mais il est facile de réfuter ces arguties. Car, même si une promesse particulière fait défaut, la promesse générale suffit amplement : « Demandez et vous recevrez (Luc 11 »). « Si vous demandez quelque chose au Père en mon nom, il vous le donnera. » (Jean 14, 15, 16). Car, si une promesse particulière était requise, on ne pourrait demander ni la foi, ni l’espérance, ni l’amour, ni la continence conjugale, ni même aucune autre vertu. Car il n’y a jamais eu de promesses portant sur ces dons en particulier. Or, les promesses générales requièrent certaines conditions. Car on n’obtient pas tout ce qu’on demande, car il arrive souvent que nous demandions des choses moins utiles et moins bonnes qu’il ne convient absolument pas à Dieu de nous accorder. Mais la condition qui est requise n’est pas celle que les adversaires imaginent, à savoir que la chose demandée soit nécessaire au salut ou commandée. Car cela, ils ne le confirment par aucune raison ou autorité.

La condition requise est que ce que nous demandons soit conforme à la volonté de Dieu. C’est ce que nous enseigne saint Jean (épitre 1, chapitre 3) : « Voilà en quoi consiste la confiance que nous avons en Dieu, c’est que quand nous demandons quelque chose selon sa volonté, il nous écoute. » N’est pas conforme à sa volonté uniquement ce qui est utile et plus utile que son contraire, ni non plus uniquement ce qui a été commandé, mais aussi ce qu’il a conseillé et loué, et auquel il a promis une récompense. Tel est le célibat dont nous avons beaucoup parlé plus haut. Saint Augustin (traité 102), expliquant ce veut dire que Dieu ne refuse pas à ceux qui demandent au nom du Christ, dit qu’il accorde ce qui conduit au ciel. Il n’ajoute pas que ce que l’on demande doit être nécessaire ou commandé.

On prouve, en dernier, avec la grâce de Dieu, que le célibat est en notre pouvoir, par le témoignage des pères. Tertullien (dans le livre de la monogamie, près de la fin) dit, en commentant le passage tous ne comprennent pas ces paroles : « Choisis ce qui est bon ! Si tu ne le peux pas, c’est parce que tu ne le veux pas. Car, il montre que tu le peux si tu le veux, puisqu’ il a laissé l’un et l’autre à ton libre arbitre. » Origène (dans le commentaire de ce même passage) dit : « Celui qui veut comprendre la parole qui porte sur la chasteté, qu’il demande, en croyant à ce qui lui a été dit, dans en douter aucunement: quiconque demande reçoit. Saint Jérôme au même endroit : « Cela a été donné à ceux qui l’ont demandé, qui l’ont voulu, qui ont trimé fort pour l’avoir. Car, à quiconque demande, on donnera, celui qui cherche trouvera, et à celui qui frappe on ouvrira. » Grégoire de Naziance (sermon 31), commentant les trois genres d’eunuques, dit : « Quand tu entends « à ceux à qui il a été donné », ajoute : il a été donné à ceux qui ont voulu et qui y ont consenti. »

Saint Ambroise (livre 3 sur les vierges) : « Le Seigneur qui savait que la virginité ou la chasteté serait prêchée à tous, mais imitée par peu, dit que ce ne sont pas tous qui comprennent ces paroles. » Et, dans son livre sur les veuves : « Il y a des castrés qui se sont faits tels pour le royaume des cieux. Mais, cela n’est pas commandé à tous, mais est proposé à tous. Voilà pourquoi il a provoqué la volonté par des récompenses, mais n’a pas imposé des liens à la faiblesse. » Et plus bas : «Le créateur sait que les dispositions de chacun sont différentes. Voilà pourquoi il a stimulé la volonté par des récompenses, sans imposer des liens à la faiblesse. » Là où tu vois que la continence est prêchée à tous, et est conseillée à tous, cela veut dire que s’ils le voulaient ils pourraient remporter la victoire et recevoir la récompense. Saint Jean Chrysostome dans son commentaire de ce passage : « Cela est donné à ceux qui le choisissent spontanément. Il a donc dit cela pour nous montrer que nous avions besoin d’une aide supérieure pour accomplir ce qui est préparé pour tous, si nous voulons sortir vainqueurs de ce combat. »

Saint Augustin (psaume 137) explique «Il fit un vœu au Dieu de Jacob. » David fit un vœu, en faisant quelque chose qui était en son pouvoir. Et il demande à Dieu de pouvoir accomplir ce qu’il a promis par vœu. Nous voyons de la dévotion dans celui qui fait un vœu, et de l’humilité dans celui qui demande. Que personne ne présume accomplir un vœu par ses propres forces ! Qui t’a incité à faire un vœu, c’est lui qui t’aidera pour que tu le réalises.» Et (au livre 6, chapitre 11 des confessions) : « Tu donnerais certainement la continence si, par un gémissement interne, je frappais à tes oreilles. » Ensuite, le même Augustin (livre 2, chapitres 10. 13, et 20 sur les conjoints adultérins) enseigne clairement que la continence est possible à tous, même à ceux qui sans avoir pensé un instant à la continence, se sont mis dans la nécessité d’avoir à l’observer. Saint Basile enseigne la même chose, avec plus d’insistance, (dans son livre sur la virginité, passé le milieu). En tenant compte de qui vient d’être dit, il sera facile de répondre aux passages de l’Écriture cités au début.

Le texte de la Sagesse (personne ne peut être continent à moins que Dieu ne le lui donne de l’être) doit être entendu de la continence en général, celle qui se rapporte non seulement aux vierges ou aux veuves, mais aux gens mariés. Car, celui qui dit ces choses est Salomon qui n’était ni vierge, ni veuf, mais marié, et qui demandait donc à Dieu la continence maritale. Nous n’avons donc pas dans ce texte une continence qui est un don de Dieu tel qu’elle ne peut pas être le lot de tous. Car nos adversaires eux-mêmes reconnaissent que tous peuvent pratiquer la continence maritale s’ils la demandent à Dieu. Voilà pourquoi il a ajouté : « J’allai prier Dieu et je la lui ai demandée. »

Cet autre passage de saint Matthieu 19 (tous ne comprennent pas ces paroles, mais ceux-là seuls à qui cela est donné) exige une longue explication. Nos adversaires soutiennent que « tous ne comprennent pas » doit avoir ce sens : tous ne sont pas capables d’observer la continence conjugale, mais ceux-là seuls à qui cela a été donné. Et il s’ensuit que ceux qui n’ont pas ce don ne peuvent pas se contenir. Ils vont chercher ce sens dans le verbe grec kôrousi, car kôreo ne signifie pas prendre ou saisir, comme on dit : prends un livre, prends une lance, mais être capable. Comme quand nous disons d’une cruche qu’elle contient tant d’eau, telle ou telle quantité, comme l’évangile le dit.

Or, l’ambiguïté de ce mot a induit nos adversaires en erreur. Car le verbe grec (kôreo) et le verbe latin (capio) signifient une capacité naturelle de prendre telle que ceux qui ne l’ont pas sont dits des incapables. Il signifie en même temps une capacité actuelle ou volontaire qui dépend du libre arbitre. Et ceux qui ne l’ont pas ne sont pas appelés des incapables, mais des gens qui ne prennent pas. Exemple. (Locus augustus) Un lieu élevé est incapable de plusieurs choses. Et semblablement, des enfants qui ne sont pas aptes à détecter des fraudes sont dits incapables de ruse. Et quelqu’un qui ne comprend pas parce qu’il n’est pas suffisamment attentif, ou parce qu’il n’a personne qui lui enseigne, n’est pas appelé incapable, même s’il ne comprend pas de que l’on dit. Et semblablement, celui qui n’accepte pas un conseil, parce que quelqu’un l’a déjà persuadé de penser autrement, on dit de lui qu’il n’a pas pris le conseil, mais on ne dit pas qu’il est incapable, s’il le voulait, de l’accepter. Et c’est dans se sens qu’il faut entendre le passage cité. Car il signifie que tous ne comprennent pas en fait. C’est-à-dire que tous n’admettent pas, tous ne sont pas persuadés, tous n’approuvent pas ce qui est dit, à savoir qu’il n’est pas avantageux de se marier.

Qu’il en est bien ainsi, on le prouve de la façon suivante. Car, si le mot capere signifiait ici être capable, Jésus aurait parlé pour ne rien dire quand il a ajouté : « Que celui qui peut comprendre comprenne ! » Car, par ces paroles le Seigneur exhorte à la continence, comme l’admet Pierre martyr lui-même, et comme tous les commentateurs l’enseignent. Or, quelle exhortation y a-t-il dans : celui qui peut être capable, qu’il soit capable ! De plus, s’il était question, là, de capacité, et si le Seigneur voulait montrer, comme le soutiennent nos adversaires, que tous ne sont pas capables de continence, et que, pour cette raison, il leur était nécessaire de se marier, ces mots (il y a des eunuques qui sont nés tels depuis le sein de leurs mères) seraient hors de propos, et prouveraient plutôt le contraire.

Car si tu dis que quelques uns se contiennent par un vice de la nature, parce qu’ils sont des glaçons, que d’autres sont castrés par des hommes, avec une cruauté qui leur est étrangère, que d’autres enfin se sont castrés, de leur propre volonté, comme célibataires qui vivent pour le culte de Dieu, tous ne peuvent donc pas être continents. Tu ne conclus certes pas plus logiquement que si tu disais : quelques-uns courent poussés par la force, d’autres courent volontairement. Tous ne peuvent donc pas courir. Tu conclurais plus sensément : beaucoup se contiennent de force, beaucoup de leur plein gré. Il est donc croyable que tous peuvent se contenir s’ils le veulent.

Voilà pourquoi saint Jean Chrysostome, dans son commentaire de ce passage, enseigne que, par cette comparaison des eunuques, le Christ a voulu prouver qu’il est facile et utile de s’abstenir du mariage, et que ne jugent pas comme il faut ceux qui ne saisissent pas, c’est-à-dire ne reçoivent et n’approuvent pas la parole de Dieu. Car si beaucoup s’abstiennent, sans espoir d’un bien plus grand (comme les eunuques), combien plus facile sera-t-il de s’abstenir à la promesse d’une récompense surexcellente, et d’une couronne scintillante. Ajoutons enfin les témoignages des pères déjà cités.

Ce « qui peut comprendre, comprenne » peut être expliqué de deux façons. La première. Le Seigneur parle du pouvoir prochain, que n’ont que ceux à qui le Seigneur a insufflé le désir efficace de se contenir. Le sens serait alors : ceux qui sentent que, par un don de Dieu, ils ont été intérieurement persuadés de se contenir, approuvent ces mots. C’est ainsi que semblent l’avoir compris saint Jérôme (dans son commentaire de ce passage), saint Augustin (livre, 2, chapitre 19 des époux adultérins). Mais, on ne peut pas déduire de cette explication que tous ne peuvent pas se contenir. Car, même si tous n’ont pas ce pouvoir prochain, ils ont le pouvoir éloigné, et ils peuvent, s’ils le veulent, demander à Dieu, par de ferventes prières, le pouvoir prochain, c’est-à-dire la force nécessaire pour être continent. Comme on le dit au sujet de la foi (saint Jean 6) : « Personne ne peut venir à moi si mon Père ne l’attire. » Car on a pu ajouter : « Que celui qui peut venir vienne ». C’est-à-dire que celui qui est attiré vienne, et que celui qui n’est pas attiré prie pour être attiré !

Deuxièmement. On peut dire que ce texte a le même sens que cet autre de Matthieu 13 : « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. » Car, le Seigneur ne veut pas dire que tous n’ont pas d’oreilles, mais il les avertit tous pour qu’ils usent du pouvoir qu’ils ont. Comme on a coutume de dire : que celui qui a des yeux voie ! Celui a du jugement juge ! C’est donc ainsi que le Seigneur dit dans ce passage : celui qui peut comprendre, qu’il comprenne ! C’est-à-dire que celui qui a un esprit et un jugement sain comprenne, juge, approuve la parole : il n’est pas avantageux de se marier.

Et voici maintenant une troisième citation (1 Cor 7) : « Chacun a de Dieu un don propre, l’un celui-ci, l’autre celui-là. Il ne nous offre aucune difficulté. Car l’apôtre appelle don de Dieu non seulement la continence virginale, mais aussi la conjugale. Car, c’est un don de Dieu que quelques-uns choisissent la virginité, et c’est aussi un don de Dieu que d’autres choisissent le mariage, et y persévèrent dans la chasteté. Mais comment faire concorder avec ces textes l’idée que la continence virginale et la chasteté matrimoniale sont en notre pouvoir, nous l’avons exposé plus haut.

La dernière citation est sans rapport avec le sujet que nous traitons. Car, quant Paul dit : « Quand quelqu’un a décidé dans son cœur fermement, sans subir aucune contrainte, et ayant plein pouvoir sur sa volonté, de la conserver vierge, il est fait bien. » On peut entre le mot vierge de deux façons. La première, pour sa virginité à soi, comme saint Jérôme (livre 1, contre Jovinien). La deuxième. Pour la fille vierge, comme l’explique Épiphane (hérésie 61). Ainsi que saint Ambroise, Theodoret, Theophylacte, et presque tous les autres. La première explication n’est pas vraisemblable. Qu’on emploie le mot vierge pour dire virginité c’est quelque chose d’inouï. Nous n’avons pas, non plus, à ce sujet de conflit avec nos adversaires. Car Jean Calvin, Pierre le martyr, Érasme et d’autres commentateurs de ce texte entendent par vierge, fille vierge, non virginité. Si toutefois on admettait la première explication, on ne devrait pas, par nécessité, entendre une nécessité absolue du mariage, mais conditionnelle. Car, comme l’explique saint Jérôme, ceux qui ne peuvent pas être continents doivent nécessairement ou se marier ou forniquer, même si, absolument parlant, aucune de ces actions n’est nécessaire.

Si on accepte la deuxième explication (vierge : sa fille), qui est plus vraie et plus naturelle, on ne sera pas obligé d’entendre, par nécessité, la nécessité du mariage par manque de don de continence, --car c’est de cette nécessité qu’on parle ici---,mais la nécessité extrinsèque qui n’a rien à voir avec le sujet. Car, on dit qu’un père est obligé (nécessité) de donner sa fille en mariage, si elle ne veut pas vivre dans le célibat, ou s’il est lui-même esclave, et est forcé par son seigneur de caser sa fille. Mais on dit aussi tout le contraire. Il est obligé de conserver sa fille vierge si elle ne veut pas se marier, (car il ne peut pas la forcer à se marier), ou si elle n’a aucun prétendant. Mais si rien de ce genre n’existe, le père est libre de prendre la décision qu’il voudra. S’il la donne en mariage, il fera bien; s’il ne le fait pas, il fera mieux, comme l’apôtre lui-même l’écrit. Voilà ce qu’on peut répondre aux textes de l’Écriture qu’on nous objecte.

Au sujet de la ressemblance que Pierre le martyr établit entre celui qui fait le vœu de servir les malades, et qui ne l’observe pas parce qu’il est tombé malade, et celui qui fait un voeu de continence et ne le respecte pas parce qu’il n’a pas le don, je dis que deux cas ne se ressemblent pas du tout. Car, le premier ne pèche pas en ne respectant pas son vœu, car il avait la ferme volonté de remplir sa promesse. Ce n’est pas lui qui a voulu être malade, il a été forcé de l’être. Or, celui qui après un voeu, expose sa femme à la maladie de la concupiscence, n’a pas celui-là la volonté de remplir son vœu. Il en a plutôt une autre toute contraire, celle de ne pas accomplir son vœu. Car vouloir se contenir comme on l’a promis, et vouloir prendre femme, sont deux choses contradictoires.

De plus, la maladie corporelle ne dépend pas de la volonté du malade. L’incontinence, elle, en dépend. On ne peut pas dire, en effet, nul n’est malade que celui qui le veut bien. Mais, on peut dire, sans peur d’être contredit : nul ne fornique que celui qui veut, car, comme tous le savent, les membres obéissent aux ordres de la volonté. Enfin, la santé corporelle n’est pas un bien absolu qu’il faut toujours et partout demander, parce que la maladie est souvent meilleure que la santé pour procurer la vie éternelle. Voilà pourquoi il n’existe, dans l’Écriture, aucun conseil évangélique sur la conservation de sa santé pour le royaume des cieux. Mais la continence peut toujours et en tout temps être demandée, et elle est immanquablement concédée s’il n’y a pas de défaut dans la prière. Parce que, en vue de la vie éternelle, elle est un bien beaucoup plus utile que le mariage, et c’est pour cela qu’elle est conseillée et recommandée par l’Écriture.

CHAPITRE 32

On réfute la quatrième objection tirée de la raison naturelle

Il faut dégonfler les objections que nos adversaires tirent des inconvénients de toutes sortes qui naitraient du célibat. La première. « Le célibat semble par lui-même répugner à la nature. Elle aura, s’il est préférable d’être vierge plutôt que de se marier, en vain doté l’humanité de la diversité des sexes, et de la vertu génératrice ». Cette objection vient de Jovinien, et elle a déjà été réfutée par saint Jérôme (livre 1, contre Jovinien). Mais parce qu’elle a été exhumée par Luther (dans son sermon sur le mariage) et par Érasme (dans son livre sur le mariage), nous répondons que la diversité des sexes et la vertu génératrice n’ont pas été données en vain à l’humanité, même si tous ne s’en servent pas. En effet, les choses qui ont été instituées pour le bien de l’espèce n’ont pas été accordées pour rien à l’humanité, même si certains individus n’y ont pas recours, et même si plusieurs n’en tenaient pas compte. Exemple. Tous les végétaux et tous les fruits naissent avec leurs semences, mais on n’en met en terre qu’un petit nombre.

La deuxième objection. « Si tous étaient continents, le monde périrait. Il ne faut donc pas prêcher la continence à tous ». Voici ce que répondent les pères. Les imparfaits seront toujours plus nombreux que les parfaits. Il faut donc prêcher à tous la continence pour qu’il y en ait au moins quelques-uns qui la professent. Saint Jérôme (contre Jovinien) : « Tu diras : si tous se font vierges, comment demeurera le genre humain ? Ne crains pas que tous ne demeurent vierges. C’est une chose difficile que la virginité. Et parce qu’elle est difficile, elle est rare. » Saint Augustin (le bien conjugal, chapitre 10) présente une autre solution : « J’en ai entendu quelques-uns qui murmuraient ainsi : qu’arriverait-il si tous voulaient s’abstenir de la couche conjugale ? Comment subsisterait le genre humain ? Plût à Dieu que tous le veuillent ! La cité de Dieu serait complétée plus tôt, et la fin du monde arriverait beaucoup plus vite. » Il enseigne cela encore plus clairement dans son livre sur la viduité, chapitre 23. Et au sujet de que l’apôtre a dit (dans la première épitre aux Corinthiens, 7) : « Je veux que tous soient comme moi ! », c’est-à-célibataires. « Il n’aurait certainement pas dit cela s’il n’était pas permis à tous de choisir le célibat, même au risque de la fin du monde » !

Ce qui nous fait comprendre que n’est pas certaine l’opinion de ceux qui disent : « s’il n’y avait, dans le monde, que des moines ou des vierges consacrées à Dieu, ils seraient obligés, pour propager l’espèce humaine, de violer leur vœu ». S’Il y en avait qui voulaient soutenir, ce qu’enseignent certains, que, dans l’extrême nécessité de conserver l’espèce humaine, les hommes seraient probablement tenus de se marier, il n’y aurait pas lieu de craindre pour le vœu, car les vœux ne peuvent rien prescrire qui soit contraire à la loi divine. La troisième objection. « Par le célibat de tants de prêtres, de moines et de religieuses, la chrétienté est affaiblie, car le nombre des fidèles diminue, et on ne peut pas aisément résister à la multitude des infidèles ». Saint Ambroise répond dans le livre 3 des vierges : « J’en ai entendu quelques-uns qui disaient que le monde périssait, que le genre humain s’affaiblissait, que les mariages étaient avilis. Je demande. Qui cherche une épouse sans pouvoir en trouver ? »

Mais, à notre époque, s’il est une cause de la rareté des chrétiens et de la multitude des infidèles, ce n’est pas le célibat, mais la monogamie. Les sarrasins se multiplient plus rapidement parce qu’ils ont plusieurs épouses. Mais je ne pense pas que nos adversaires soient aveugles au point de vouloir introduire chez nous la polygamie. Et une des raisons principales pour laquelle les chrétiens sont inférieurs aux Turcs n’est pas le petit nombre d’hommes, mais la discorde des principaux chefs. Quand on y pense, Alexandre avait une petite armée, mais obéissante et bien entraînée. Et c’est pour cela qu’en peu de temps, il a soumis toute la terre connue d’alors. Les romains, eux, ce n’est pas par le nombre, mais par la technique et la discipline qu’ils vainquirent. Enfin, au temps de Charles le Magne, la chrétienté devint grandement florissante, et pourtant, il y avait alors beaucoup de prêtres, de moines et de religieuses qui observaient le célibat.

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