Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 136)
La quatrième objection. « Du célibat perpétuel beaucoup de maladies sont nées, qui n’ont pu être soignées que par le mariage. C’est donc témérairement qu’on fait un vœu de continence. Car, on peut et on doit, dans ces cas, rompre un vœu pour prendre soin de sa santé ». Je réponds que les maladies ne naissent pas de la continence, mais de la luxure. C’est de l’incontinence, en effet, que presque toutes prennent naissance. Mais qu’arriverait-il si une maladie infectieuse inconnue des médecins ne pouvait être soignée que par la consommation du mariage ? Saint Bonaventure répond (4 dist 38. Art 2, question ultime) :
« Il n’est pas permis de violer le vœu de chasteté pour raison de danger de maladie ou de mort. D’abord, parce qu’il n’y a aucune maladie qui ne puisse être guérie par d’autres moyens, comme répondent des médecins qui ont été consultés là-dessus. Ensuite, même s’il n’existait pas d’autre façon de guérir cette maladie que la violation du vœu, le bien de la continence est plus grand que le prolongement de la vie corporelle. Car, ceux qui s’adonnent aux lectures, et aux méditations sacrées, surtout quand ils y ajoutent l’austérité de la vie, savent très bien que ce faisant, ils raccourcissent leur vie, mais qu’il leur est permis de faire passer avant quelques autres années de vie terrestre la recherche de la sagesse, et les exercices de piété.
Tu diras : « si la loi ou le voeu du jeûne nuisent puissamment à la santé du corps, on peut et on doit s’en dispenser ». Pourquoi donc ne pas dire la même chose du vœu de continence, car la nourriture est ordonnée par elle-même à la santé d’un individu. Donc, ne pas s’en servir quand elle est nécessaire à la conservation de la santé d’un individu, c’est un vice, non une vertu. Ce n’est même pas la matière d’un vœu. Or l’acte conjugal, de par lui-même, n’est pas ordonné vers le salut d’un individu. Bien plus, il lui nuit parfois. Quand il le favorise, cela ne peut être que par accident. Et même de cela, on n’a pas de certitude. Il n’est donc pas permis d’omettre, pour quelque chose d’incertain et d’accidentel, l’accomplissement d’un vœu, qui est bon par lui-même. Et cela vaut aussi pour : si quelqu’un voulait me tuer à moins que je ne fasse un vol. Car, il n’est pas permis de voler, même si quelqu’un est tenu de conserver sa propre vie. Martin Cromerus (livre 29 des choses polonaises), raconte que Casimir, fils d’un certain roi, a brillé par des miracles après sa mort, parce qu’il avait préféré mourir plutôt que de s’unir à une femme, comme les médecins le lui persuadaient. Voir, sur cet argument, plusieurs choses dans les controverses de Michaël Medina, (livre 4, controverse 4, sur la continence.)
La cinquième objection. « La tendance à engendrer des enfants est naturelle et bonne. Elle existait dans l’intégrité originelle, et on la trouve dans tous les animaux. Or, empêcher une tendance naturelle qui est bonne c’est ce que font ceux qui promettent à Dieu le célibat perpétuel. C’est un péché, et comme il n’y a là que du naturel, c’est faire un reproche au Dieu qui a fait la nature. Il n’est donc pas permis à ceux qui sentent le besoin d’engendrer des enfants de promettre par vœu à Dieu un célibat perpétuel ».
Et c’est la raison utilisée par Luther dans son sermon sur le mariage. Il a osé dire que « croissez et multipliez-vous » était un précepte, et plus qu’un précepte. Michaël Medina (dans son livre 4 sur la continence, chapitre 11) a dit : « Empêcher quelqu’un d’agir selon sa tendance naturelle, comme forcer quelqu’un à être continent perpétuellement, est un péché. Mais ce n’est pas un péché de s’empêcher soi-même de suivre une tendance naturelle, comme quelqu’un qui spontanément se contient perpétuellement. Parce que le droit et l’injustice sont en relation réciproque. Car l’homme ne peut pas commettre une injustice envers lui-même ».
S’il en est ainsi, pourquoi sera-ce un péché de se tuer soi-même ? Saint Thomas (2.2. quest. 64. Art 5) affirme que c’est un péché de se tuer parce que c’est aller contre une tendance naturelle. Et si c’est un péché de se tuer parque le suicide milite contre une tendance naturelle, pourquoi ne pas vouloir d’enfants ne sera pas un péché, puisque cela aussi milite contre une tendance naturelle. François Victoria (dans sa relecture de l’homicide) et Dominique a Soto (livre 5 sur la justice et le droit, question 1, article 5) répondent que la tendance à avoir des enfants est naturelle, mais qu’elle ne convient pas à l’homme en tant qu’homme, parce qu’elle convient aussi aux bêtes. Mais que le désir de vivre est naturel et convient à l’homme en tant qu’homme. Voilà pourquoi c’est un péché de se tuer, car c’est aller contre un désir naturel de l’homme. Ne pas générer, par contre, n’est pas un péché parce que ce n’est pas contraire à un besoin naturel de l’homme. Mais cette réponse ne semble pas tout à fait satisfaisante. Car si l’inclination à générer n’est pas proprement humaine, le désir de vivre sera encore moins humain, puisqu’il est lui aussi commun aux hommes et aux animaux.
Ils répliqueront peut-être que générer convient à l’homme par rapport au seul corps, et que vivre s’applique au corps aussi bien qu’à l’âme. Mais dans ce passage, il n’est question que de vie corporelle. La vie et l’existence ne conviennent-elles pas à d’autres choses ? De plus, si le suicide était un péché parce qu’il va contre une tendance naturelle de l’homme, vouloir être tué par un autre, ou opter pour la mort serait un péché, car cela est aussi agir contre une tendance naturelle de l’homme. Or à Jean XX1, Jésus dit à Pierre : « Quand tu seras vieux, un autre te ceindra, et te conduira là où tu ne veux pas aller. » Et, cependant, qui osera dire que saint Paul a péché quand il a dit (Philipp 1) : « Je désire être dissous, et être avec le Christ. » Et saint Ignace qui, comme il l’a dit dans son épitre aux Romains, désirait passionnément être dévoré par les bêtes ?
Ils rétorquent. Le conseil est très saint quand quelqu’un est envahi par un voleur, et ne peut s’en sortir qu’en tuant le voleur. Désirer la mort plutôt que la donner, même si cela semble aller contre une inclination naturelle. Je réponds donc qu’il y a deux sortes d’inclination naturelle. Une vers une chose considérée, dans l’abstrait, en elle-même et pour elle-même. Une autre, vers une chose considérée avec toutes ses circonstances. Car, si tu considères en elle-même la mort, la maladie, le jeûne, et d’autres choses semblables, tu en auras naturellement horreur. Mais si tu considères ces mêmes choses comme matière à patience, comme chemin qui conduit au ciel, comme une occasion de glorifier Dieu, tu commenceras à les apprécier et à les désirer. Comme la dernière inclination est la seule vraiment et proprement humaine, parce qu’elle est selon le jugement droit de la raison, aller contre elle est un péché. Car c’est militer contre la raison, et donc contre le droit naturel, et contre Dieu, auteur de la nature.
Voilà pourquoi le célibat n’est pas contraire à la deuxième inclination, même s’il est contraire à la première. Je dirais même qu’il est conforme à la deuxième inclination parce qu’il est un moyen pour obtenir un amour de Dieu plus pur et plus fervent. Or, le suicide est contre l’une et l’autre inclination, à moins qu’il ne soit commandé par Dieu. Car si Dieu l’ordonne, il pourra être désiré comme le moyen d’obtenir un plus grand bien, c’est-à-dire faire la volonté de Dieu, et mériter sa grâce. Mais, en dehors de ce cas, le suicide ne peut jamais être un moyen d’obtenir un plus grand bien. Car, tous les biens sont soit corporels, soit spirituels. Le fondement des biens temporels est la vie. Il ne peut pas arriver que le suicide soit l’occasion de fournir un moyen d’obtenir un plus grand bien corporel. Les biens spirituels sont des actes du libre arbitre. Ils dépendent donc de la volonté, et il n’y a aucun de ces biens qui ne pas peuvent être procurés sans le suicide.
La sixième raison. La virginité n’est pas une vertu considérée dans l’abstrait. En tant qu’elle n’est qu’un rejet du mariage, elle n’est pas une vertu. Elle est une vertu en tant que freinage parfait de la concupiscence, et donc un moyen pour obtenir quelque chose de meilleur. Bien plus, comme saint Fulgence l’a noté dans son épitre 3, chapitre 4 : « La virginité est une vertu dans la mesure où elle en reçoit le nom de la vertu. » Comme demander la mort pour elle-même n’est pas une vertu, cependant, affronter la mort pour défendre sa foi ou sa patrie, est une vertu de force. Il est vrai que, avant d’avoir été consacrée à Dieu par vœu, la virginité n’était pas une vertu spéciale, et n’avait pas, par conséquent, de vice contraire. Car, si on la considère dans son absence de vœu, elle est un acte parfait et héroïque de tempérance; et ce n’est pas un vice qui lui est opposé, mais quelque chose de moins bon. Car, les vices s’opposent aux vertus dans les actes nécessaires, non dans les actes héroïques et parfaits. Voir saint Thomas ( 2.2. quest 152).
La septième raison est celle d’Érasme (dans son dialogue de Procus et d’une jeune fille) où il parle d’un ton épicurien : « Le pommier est meilleur, qui, après les fleurs, il enfante les fruits. La vigne est meilleure qui, produit le raisin après l’avoir entouré de feuilles, pour qu’il ne tombe pas par terre et se corrompe. La rose est plus heureuse qui est cueillie par la main de l’homme, délectant les yeux et les narines, plutôt que vieillissant sur sa tige. Le vin est plus heureux, parce qu’on le boit avant qu’il ne devienne du vinaigre » Il soutient pouvoir déduire de tous ces exemples que le mariage est meilleur, qu’il semble plus désirable que le célibat.
Il ajoute même que si une vierge se marie elle peut enfanter plusieurs vierges. SI donc la virginité plait, les noces des vierges ne peuvent pas déplaire, car ce qui nous plait tant, elles le rendent avec intérêt. Mais ces arguments sont du genre que présenteraient les chiens et les étalons s’ils pouvaient parler. À des chrétiens dont le royaume des cieux est la patrie, dont la vie présente est un exil, dont l’auteur est le Christ vierge d’une vierge, et prédicateur de la virginité, il est plutôt étonnant qu’on propose de pareils arguments. Car, la vierge chrétienne n’a pas de fleurs sans fruits, elle en a même au centuple, même si elle n’a que le Christ comme époux, comme les pères l’enseignent en commentant le chapitre 13 de Matthieu. Saint Augustin (livre de la sainte virginité, chapitre 8) : « Aucune fécondité de la chair ne peut être comparée à la sainte virginité. »
Saint Ambroise (dans son livre 1 sur les vierges) : « Comparons les biens des femmes mariées avec les derniers des vierges. Il n’y a même pas de comparaison, même si une femme féconde a beaucoup d’enfants. » Et saint Jérôme (dans son épitre à Démétriade, et dans son épitre 22 à Estochius). Il réfute longuement cet argument.
Mais Érasme n’avait peut-être pas des yeux qui lui auraient permis de voir les fruits des vierges, car « l’homme animal ne perçoit pas les choses spirituelles (1 Cor 2) ». Par un raisonnement semblable, la vierge chrétienne n’est pas une vigne qui laisse tomber par terre les raisons pour qu’ils y pourrissent, mais elle est le sarment qui adhère à la vigne, l’épouse du Christ, grosse de l’Esprit, comme l’enseigne magnifiquement saint Fulgence (dans son épitre 3 à Proba, chapitre 4.) De plus la vierge chrétienne n’est pas une rose qui vieillit sur la tige, mais qui est toujours jeune et resplendissante. Les conjoints ont une fécondité limitée et passagère. La fleur de la virginité, elle, commence ici, e obtient sa perfection dans la vie éternelle, là où personne ne se marie, où tous sont comme les anges. De plus, ce qu’ajoute Érasme, à savoir que des vierges naissent du mariage, saint Augustin le réfute élégamment (dans la sainte virginité, chapitre 10) : « Car, ils ne doivent pas comparer les mérites des continents avec les époux, sous prétexte qu’ils procréent des vierges. Car, ce n’est pas le bien du mariage, mais de la nature, qui a été ainsi créée par Dieu, que par l’union conjugale de l’un et de l’autre sexe, honnête et permise, ou honteuse et illicite, aucune femme ne naît sans être vierge. Voilà pourquoi une vierge peut naître d’un viol, et une vierge sacrée d’un non mariage. »
CHAPITRE 33
On réfute la cinquième objection tirée des conciles.
Les adversaires nous opposent aussi des témoignages des conciles et des pères. Le premier témoignage est celui du concile d’Ancyre (canon 19) : « Tous ceux qui ont prévariqué contre la virginité vouée à Dieu, en méprisant leur profession, sont considérés comme des bigames. » Jean Brentius se sert de ce texte (dans ses prolégomènes contre Pierre a Soto) pour prouver qu’un mariage après un vœu de chasteté n’est pas un péché, puisque la bigamie, comme tous les l’admettent, n’en est pas un. Mais Brentius raisonne mal, car le concile n’enseigne pas que ceux qui se marient après avoir fait vœu de chasteté sont de vrais bigames, mais il les rend, en punition de leurs péchés, inaptes au sacerdoce, comme s’ils étaient des bigames. Du fait que ces hommes sont punis de cette façon par un concile, on ne peut pas en conclure qu’ils n’ont pas péché, mais bien plutôt qu’ils en ont commis un , puisque leur punition est indiquée tout de suite après. Et puisque le concile dit qu’ont prévariqué contre leur promesse, et qu’ils ont méprisé leur profession religieuse, il faudra, pour prétendre qu’ils n’ont pas péché, oser nier que la prévarication et le mépris soient des péchés.
Mais Pierre le martyr (dans son livre sur le célibat et les vœux) soutient que le concile n’a pas invalidé le contrat de mariage fait après un vœu de chasteté, et que la seule peine qu’il a imposée était que ce mariage fût assimilé à une bigamie. Je réponds que le concile n’a pas invalidé le mariage, parce qu’il n’y avait aucun mariage à annuler. Le concile ne dit pas non plus qu’ils ont contracté un mariage, mais seulement qu’ils ont prévariqué contre leur promesse, ce qui a pu se faire autant par la fornication que par le mariage. Et même si leur mariage était un vrai mariage, et que c’est pour cette raison qu’il n’a pas été annulé, comme nous le faisons aujourd’hui pour ceux qui se marient après des vœux simples, peut-on déduire de la sentence de concile qu’il est permis à ceux qui font vœu de chasteté de prendre femme ? Combien de choses mauvaises sont maintenues après avoir été faites ! Il est certain que s’il n’y avait aucune faute dans ce mariage, le concile n’aurait pas puni ceux qui ont agi ainsi. Or, chez nos adversaires, pour qui la violation d’un vœu ne constitue aucune faute, non seulement ne sont pas détournés du ministère ceux qui de moines sont devenus maris, mais ils sont presque les seuls à y être appelés.
Le second témoignage est celui du concile de Gangres, (canons 9 et 10) où sont condamnés ceux qui, après avoir fait profession de continence, exècrent les noces ou méprisent les époux. Je réponds. Jean Brentius (dans la confession de Wirtemberg, au chapitre des vœux) et Pierre le martyr (dans son livre sur le célibat et les vœux), ne font que faire montre d’impudence en citant ces canons. Car, ces canons n’enseignent rien d’autre que le mariage n’est pas mauvais, même si le vœu de continence est meilleur; et que ceux qui font profession de continence doivent être humbles, non orgueilleux. C’est ce qu’enseigne aussi saint Augustin (dans les derniers chapitres de son livre sur la sainte virginité). Mais écoutons d’abord les canons : (canon 9) « Si quelqu’un parmi ceux qui ont professé la virginité ou la continence, abomine le mariage en lui-même, et le mésestime parce qu’il ne contient pas le bien la promesse bonne et sainte de la virginité ou de la continence, qu’il soit anathème ! » Canon 10 : « Si quelqu’un qui fait profession de virginité à cause de Dieu vitupère par arrogance ceux qui se sont mariés, qu’il soit anathème ! » Que lisons-nous donc ici que tous les catholiques écoutent volontiers et applaudissent chaudement ?
Le troisième témoignage est celui de Chalcédoine : « Si une vierge et un moine se vouent au Seigneur, il ne leur est pas permis de s’unir pour former un mariage. Si on découvrait jamais qu’ils ont agi ainsi, ils demeureraient excommuniés. Mais nous statuons qu’on pourra se comporter envers eux humainement, avec l’approbation de l’évêque du lieu. » Pierre martyr déduit de ce texte qu’un évêque peut permettre les mariages de moines et religieuses. Mais, ce n’est pas ce que dit le canon. Au contraire, il nie ouvertement que des personnes de ce genre peuvent se marier. Et l’humanité, dont parle le concile, n’est pas l’autorisation du mariage, mais l’absolution de l’excommunication. Bien que le concile fulmine un anathème perpétuel sur ces sortes d’apostats, il permet quand même à l’évêque de lever l’excommunication avant l’article de la mort, s’ils sont venus à résipiscence, et se sont affranchis d’un mauvais contrat de mariage, comme l’explique le concile de Tours (canon 23). Venons-en maintenant aux témoignages des pères réunis par Calvin, Brentius, Illyricus, et surtout par Pierre le martyr.
CHAPITRE 34
On réfute la sixième objection tirée des Pères
Le premier des pères est l’apôtre saint Pierre, avec tous les autres apôtres, à l’exception de saint Jean. « Allons puiser un principe chez les apôtres, puisqu’ils sont les pères des pères. Bien qu’ils aient été très saints, ils n’ont pas méprisé le mariage. Bien plus, si nous en croyons saint Ambroise, tous eurent une épouse à l’exception de saint Jean et de saint Paul. » Et plus bas : « Bien que j’aie cité Ambroise dans tel écrit, cela ne veut pas dire que j’approuve tout ce qu’il dit. Car d’où savait-il que saint Paul n’avait pas eu d’épouse ? » Je réponds que nous ne pouvons pas savoir par l’Écriture quels sont les apôtres qui ont eu des épouses et quels sont ceux qui n’en ont pas eues, à l’exception de Pierre dont nous connaissons la belle-mère ( Matthieu 8). Il en est de même de Paul. Et au sujet des autres apôtres c’est en toute probabilité que, contre Jovinien, saint Jérôme enseigne quelque chose sur les autres apôtres. Mais, quoi qu’il en soit, il nous suffit de savoir que, après leur appel, tous les apôtres ont été continents.
Mais, dit Pierre martyr : « Ils ont coutume de dire qu’après leur appel, les apôtres ont répudié leurs épouses, les ont traitées comme des sœurs, et se sont abstenus de l’acte conjugal. Ceux qui disent ces choses ne font que l’affirmer sans le prouver. Ils disent des choses absurdes, des choses déraisonnables. Car, il ne leur était pas permis de s’éloigner de leurs épouses, pour ne pas commettre l’adultère ou pour ne pas s’exposer à le commettre. Le Christ n’est pas venu, non plus, dans le monde, pour faire des divorces, il a plutôt sévèrement averti de ne pas séparer ce que Dieu avait uni. » Nous ne disons pas, nous, que les apôtres ont répudié leurs épouses, ce que le Christ interdit (Matthieu 9), mais que, avec leur consentement, ils se sont abstenus de l’acte conjugal. Car, on ne dit pas non plus que saint Joseph a répudié sa femme Marie, parce qu’il ne l’a jamais connue. Car ce n’est pas le coït, mais le consentement mutuel des époux qui fait le mariage.
Qu’après leur appel les apôtres ont renoncé à l’acte conjugal, nous ne faisons pas seulement le dire, mais nous le prouvons. Car, quand saint Pierre dit à jésus (en Matth 19) : « Voici que nous avons tout laissé pour te suivre », le Seigneur lui répondit : « Quiconque laisse maison, parents, frères ou épouses, …recevra le centuple et possédera la vie éternelle. » On voit là assez clairement que, parmi les choses que les apôtres ont laissées se trouvent aussi les épouses. Si on ne peut pas laisser une épouse sans la répudier, que Pierre le martyr accuse donc le Christ qui promet une récompense si grande à ceux qui laissent leurs épouses. Ajoutons que nous ne sommes pas les premiers à soutenir que, après leur élection, les apôtres ont vécu en célibataires. C’est ce qu’a enseigné Clément d’Alexandrie, (livre 3 des stromates), ainsi que saint Jérôme (livre 1 contre Jovinien). C’est ce qu’ont enseigné presque tous les pères, et personne ne les a jamais démentis.
Pierre le martyr nous oppose ensuite un texte de saint Ignace qui écrit, dans son épitre à l’église de Philadelphie : « On ne doit détourner personne du mariage, puisque les patriarches, les prophètes et les apôtres ont été mariés. » Je réponds. Au sujet des apôtres, j’ai déjà dit qu’ils avaient eu des épouses, mais que, après leur élection, ils les ont changées en sœurs, comme le dit Clément d’Alexandrie. Les patriarches et les prophètes servaient Dieu au temps de la loi ancienne. Mais bien que certains prophètes aient enseigné par l’exemple qu’il ne fallait pas se détourner du mariage, comme le dit correctement saint Ignace, d’autres prophètes comme Élie et Jérémie ont présenté l’exemple de la continence. Il nous objecte ensuite saint Justin qui, (dans son apologie 2) se souvient de la continence, mais non du vœu. Je réponds. En quoi ce texte se rapporte-t-il au sujet que nous débattons ? Il ne sera pas permis de faire un vœu parce que saint Justin a oublié de parler des vœux ?
Il nous objecte ensuite un texte de Denys le Corinthien qui (dans son épitre à Gnosios, d’après l’historien Eusèbe livre 4, chapitre 23) demande à Pinytus, évêque évèque de Gnosios, de ne pas contraindre les frères à observer la continence. Je réponds. Qui d’entre nous le contredira ? Parce qu’il n’est pas permis de contraindre quelqu’un à observer la continence, il ne sera donc pas permis de la choisir spontanément ? Il nous oppose ensuite un texte de saint Irénée (livre 1, chapitre 9) qui se souvient de l’épouse d’un diacre; et qui (au chapitre 31) affirme que Tatien a assimilé le mariage à la fornication. Et Pierre le martyr ajoute : « Et que font d’autre nos adversaires ? Ils vont encore plus loin, car ils soutiennent que le mariage des ministres est pire que l’adultère et la fornication. Si ce n’est pas consentir à l’enseignement de Tatien, qu’est-ce que c’est ? » Je réponds. Qu’est-ce que dire des inepties ou mentir impunément, si cela ne l’est pas ? Le vœu de continence sera-t-il illicite parce qu’un diacre s’est marié ? Et comment prouves-tu que, après avoir reçu l’ordre sacré, il n’a pas cessé d’avoir des relations conjugales avec son épouse ? Pour ce qui est de Tatien, il condamnait les mariages véritables et légitimes, et était, à cause de cela, un hérétique. Quand à nous, les mariages des ministres consacrés nous ne les considérons pas comme des mariages légitimes, mais des sacrilèges sous le couvert de mariage. Et voilà pourquoi nous ne les approuvons pas. Autrement, si parce que quelqu’un ne recommande pas les mariages illégitimes, il est un adepte de Tatien, on appellera aussi disciple de Tatien celui qui n’approuve pas le mariage d’un père avec sa fille. Voilà pourquoi saint Augustin qui connaissait très bien l’hérésie de Tatien, et qui l’avait condamnée dans son livre sur les hérésies (chapitre 25), dit que les chrétiens doivent ou contracter le mariage, ou, s’ils ne le contractent pas, vivre dans la pureté. C’est de ce texte que Pierre le martyr a déduit que les moines et les prêtres qui ne vivent pas chastement sont obligés de se marier. Pourquoi ne seraient-ils pas plutôt obligés de changer de vie, et d’amender leurs mœurs, afin de pouvoir vivre dans la pureté et la chasteté, et de respecter la promesse qu’ils ont faite à Dieu ?
Mais, rétorque Pierre le martyr : « Le même Clément dit (livre 3 des stromates) que Paul a eu une épouse, que Pierre et Philippe ont eu des enfants. » Mais, il dit, au même endroit, que cela s’est produit avant leur élection, mais que après, ils ont habité avec leurs épouses comme avec des sœurs. Il cite ensuite une longe dispute de Clément contre ceux qui condamnent les noces. Mais, tout cela c’est parler pour ne rien dire. Il nous oppose également Tertullien. Il dit d’abord que, dans cet auteur, il y a beaucoup de choses qui favorisent les papistes, mais qu’on ne peut pas lui prêter foi parce qu’il a été hérétique, et a interdit les secondes noces. Mais, il est facile de réfuter cela. Car, même s’il est devenu hérétique, les pères ne lui ont jamais reproché d’avoir louangé le vœu de continence, mais seulement les autres erreurs que saint Augustin a toutes énumérées dans son livre sur les hérésies (chapitre 86). Pierre le martyr se permet ensuite de faire un gros mensonge. Dans son livre sur les voiles des vierges, il se demande si seules les femmes mariées doivent entrer dans l’église la tête voilée, ou les vierges également. Il ne parle pas du voile des vierges, mais de leur vêtement seulement. Mais pour se rendre compte qu’il ment, il suffit de continuer à lire son livre. Car il dit que parce que les vierges séculières qui entraient nue tête dans un temple faisaient cela à contre cœur, les vierges sacrées sont entrées la tête couverte et voilée.
Et, il apporte comme argument le texte de saint Paul (1 Corinth 11), où il ordonne aux femmes aux femmes de se voiler la tête, sans rien prescrire aux vierges. Il dit : « Les vierges des hommes agissent différemment des vierges de Dieu. » Et plus bas : « Nous sommes scandalisés parce que les autres agissent autrement, préférant scandaliser plutôt que provoquer. » Et plus bas : « O mains sacrilèges qui ont pu enlever un habit dédié à Dieu. » Et plus bas : « Tu t’es mariée avec Dieu, tu lui as livré ta chair, c’est à lui que tu as consacré ta puberté, conduis-toi donc selon la volonté de ton époux ! C’est le Christ qui ordonne que soient voilées les vierges et les épouses ! Les deux sont ses épouses. » Or, le livre de saint Cyprien sur l’habillement des vierges nous enseigne assez clairement de quelles vierges parle Tertullien.
Mais Pierre le martyr a, contre nous, un insigne témoignage, celui de Tertullien. Dans son livre sur la monogamie, commentant le texte de saint Paul (1 Timothée 5), « je veux que les plus jeunes se marient », il écrit : « Il attire notre attention sur des jeunes veuves qui après s’être engagées à rester veuves, ont changé d’idée, et après avoir connu des délices dans le Christ, ont voulu se marier. Elles ont été condamnées parce qu’elles avaient rescindé la foi première, la promesse de viduité perpétuelle dans laquelle elles n’ont pas persévéré. C’est pour cela qu’il veut qu’elles se marient, afin qu’elles ne résilient pas, par après, la première foi de viduité perpétuelle. » Le martyr ajoute : « Par ces paroles, il faut comprendre une ou l’autre chose : ou Paul veut qu’elle se marie, même si elles ont fait un vœu, et c’est que semble vouloir dire Tertullien, ou s’il ne s’agit pas de veuves qui ont fait un vœu, mais de veuves semblables, Paul veut quand même qu’elles se marient, pour qu’elles ne violent pas plus tard la promesse faite. Cette sentence contredit nos adversaires, car ils permettent, eux, à des adolescentes et à des jeunes filles de faire des vœux, et d’encourir le péril de les violer. »
Je réponds que les paroles de Tertullien n’admettent pas le premier sens qu’il leur attribue. Car ces paroles : (il veut qu’elles se marient pour qu’elles ne violent pas la foi première de viduité) montrent clairement qu’il parle de celles qui n’ont pas encore fait un vœu de viduité. Car, celles qui ont fait vœu une fois pour toutes, et ont violé leur foi première comment peuvent-elles se marier pour ne pas violer leur foi première, puisqu’elles l’ont déjà violée, et que se marier est une violation du vœu de viduité. Pour Tertullien, violer sa première foi c’est ne pas persévérer dans la profession de viduité. Mais le martyr répond : « Quand Paul dit : je veux que les plus jeunes se marient, il parle de celles qui ont violé leur première foi, comme le dit Tertullien : l’apôtre veut donc, selon l’interprétation de Tertullien, que se marient celles qui avaient déjà fait un vœu de viduité. » Je réponds que s’adresser à celles qui ont fait des vœux n’est rien d’autre que les regarder, et de leur apporter un remède pour leur ruine, comme les mots qui suivent le montrent clairement.
En ce qui a trait à la deuxième sentence, nous admettons que l’apôtre veut que les jeunes veuves se marient, mais, comme nous l’avons montré avec les textes des pères, pas toutes les vierges, mais celles-là seules qui ne veulent pas être continentes. J’omets les autres mensonges de Pierre le martyr, comme quand il dit, par exemple, que le mariage est pour nous quelque chose d’impur et de lascif. Il a fait d’autres mensonges du même genre dont il devra rendre compte à Dieu. Il nous oppose ensuite Origène dans les livres desquels il ne trouva rien qui l’avantageât, si ce n’est quelques passages qu’il pensait plaider pour lui parce qu’ils ne parlaient pas expressément contre lui. Là, par exemple, où Origène ne maudit pas le mariage, et surtout là où il fait de grandes louanges au mariage. Il cite plusieurs paroles des commentaires d’Origène (sur le chapitre 12 de l’épitre aux Romains, et les chapitres 19 et 23 de Matthieu). Mais il n’y a rien dans tout ce qu’il dit là qui se rapporte à notre propos. Car nous ho0norons, nous, le mariage bien plus que ne le font nos adversaires, puisque nous enseignons qu’il est un sacrement du Christ, ce qu’eux nient avec acharnement, eux qui ne voient dans le mariage qu’un contrat civil.
On nous oppose un autre texte de saint Cyprien (livre 1, épitre 11, à Pomponius). Voici ce qu’il dit de certaines vierges qui, après s’être consacrées à Dieu, ont couché avec des mâles : « Celles qui, après avoir été consacrées à Dieu par un voeu, persévèrent dans la pudicité et la chasteté sans faille, et sont asses fortes et stables pour espérer la récompense de la virginité. Mais si elles ne veulent pas ou ne peuvent pas persévérer, il est préférable qu’elles se marient plutôt que tomber dans feu par leurs jouissances ». Ce texte, ce n’est pas Pierre martyr seulement qui le cite, mais aussi Calvin, Brentius et d’autres.
Pierre le martyr réfute certaines réponses incongrues, pour montrer que l’argument est incontournable. Mais la réponse est facile et évidente. Saint Cyprien parle de la même façon que l’apôtre Paul (1 Timothée 5), quand il parlait de certaines vierges qui se conduisaient peu honnêtement après un vœu de virginité. Il invitait à ne pas faire de vœu mais à se marier celles qui n’avaient pas une intention arrêtée de persévérer. Voici donc quel est le sens des paroles de saint Cyprien : si après avoir consacré par vœu leur virginité au Christ, elles ont persévéré sans faille dans la pureté et la chasteté. Mais si elles ne veulent pas persévérer ou ne le peuvent pas, c’est-à-dire : si elles pensent, quand elles se demandent si elles vont faire un vœu, qu’elles ne pourront pas persévérer, il vaut mieux qu’elles se marient plutôt que de tomber dans le feu à cause de leurs jouissances.
Que ce soit là le sens, on peut le prouver. Première preuve. Saint Cyprien permet à ces vierges de se marier dans le cas seulement où elles ne veulent ou ne veulent pas être continentes. Il concède donc le mariage seulement si elles ne veulent pas persévérer, même si elles le pouvaient. Qu’après un vœu licite il soit permis à quelqu’un de se marier, ni Calvin ni Pierre le martyr ne l’affirment. Dans son épitre sur les vierges sacrées le même Cyprien affirme qu’elles pèchent gravement si elles s’unissent maritalement à un homme; et que ce n’est pas d’un homme, mais du Christ qu’elles sont adultères : « Si un mari surprend sa femme couchée avec un autre homme, n’est-il pas indigné et ne frémit-il pas ? Et par l’atrocité de la douleur ne dégaine-t-il pas instantanément ? Ne s’indigne-t-il pas et ne s’irrite-t-il pas le Christ Seigneur notre juge quand il voit dans les bras d’un homme une vierge à lui consacrée, et vouée à sa sainteté ? Et de quelles peines ne menacera-t-il pas les conjoints d’un tel inceste ! » Voilà donc ce qu’il dit. Cyprien ne pouvait donc pas permettre le mariage à des vierges dédiées à Dieu. Il ne veut pas, non plus permettre une union incestueuse qui est une offense manifeste à Dieu. Qui pensera que Cyprin a été sot au point de permettre sciemment et prudemment des crimes très graves ?