Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 137)
Mais Pierre le martyr a sur le cœur le « ou ne peuvent pas ». Comme s’il y en avait qui ne peuvent en aucune façon se contenir, même s’ils le voulaient. Mais nous avons déjà expliqué cela plus haut. Car sains Cyprien parle comme si c’est ce que voulait dire le Christ quand il a dit : que celui qui peut comprendre comprenne. Car ceux dont on dit qu’ils ne veulent ni ne peuvent se contenir ce sont ceux qui ne désirent pas être continents avec une volonté ferme et entière. Leur manquent donc les forces efficaces nécessaires à la continence, lesquelles forces ils pourraient acquérir s’ils les demandaient avec confiance et persévérance dans la prière. L’autre texte nous l’avons déjà expliqué dans le livre sur la singularité des clercs, (dispute sur le célibat des prêtres.)
Il nous oppose un dixième texte, celui d’Eusèbe Césarée, duquel il ne tire cependant rien d’autre qu’une conjecture, à savoir que la consécration des vierges a commencé au temps de l’empereur Constantin, et qu’elle n’existait pas avant. Dans le livre 4 de la vie de Constantin, après avoir raconté que Constantin avait abrogé une ancienne loi qui privait d’héritage ceux qui n’avaient pas d’enfants, il ajoute tout de suite après que des femmes s’étaient consacrées à Dieu par la chasteté perpétuelle et par le sacerdoce de Dieu. Mais cette dernière conjecture ne s’appuie que sur un mensonge manifeste. Car ce n’est pas de la consécration des vierges après le récit de l’abrogation de la loi qu’il nous entretient. Il parle plutôt de la virginité consacrée à Dieu comme une raison de l’abrogation de la loi. Il dit lui-même, en effet, « avoir abrogé la loi parce que beaucoup d’hommes et de femmes étaient sans enfants non par incapacité d’engendrer, mais parce que, à cause d’un immense amour de Dieu, ils faisaient profession perpétuelle de célibat. »
Le onzième texte qu’il nous objecte est tiré de saint Athanase, mais il n’y a même pas là une syllabe qui plaide en sa faveur. Voilà pourquoi, après avoir cité des passages qui lui sont contraires, il répond qu’il ne faut ni écouter ni tolérer Athanase, parce que ce père a prôné beaucoup trop d’idées qui lui sont propres.
Les centuriates (centurie 4, chapitre 4, col 267, et chapitre colonne 466, et chapitre 7, colonne 486) présentent un témoignage de saint Athanase (tiré de son épitre à Dracontius), où il dit « qu’il connait des évêques et des prêtres qui ont eu des enfants. » Je réponds que nous aussi nous connaissons beaucoup de moines, qui se disaient même évêques, et qui ont eu des enfants : Luther, Bucer, le martyr, Oecolampadius, Wigandus, et d’autres. En ce passage, Saint Athanase blâme les évêques et les moines qui mènent une vie de perdition; et il précise qu’il en a même connu qui ont eu des enfants.
Que la chose ait été illicite de par la sentence même d’Athanase, nous le fait comprendre l’exhortation qu’il donne aux moines, dans laquelle il indique comme empêchements à la vie monastique l’union conjugale et la garde d’enfants.
Il nous objecte ensuite un texte de saint Basile, qui a été appelé grand à cause de son érudition et de sa doctrine. Il tire une citation du livre sur la virginité où saint Basile réprouve les vierges consacrées à Dieu qui ont une vie honteuse et perdue. C’est là qu’il dit que : « il aurait été préférable qu’elles aient un mari, qu’elles lui soient soumises, et qu’elles remplissent leur devoir conjugal, comme il convient. » Et le martyr de conclure : « Rien ne peut être dit qui nous soit plus favorable. » Je réponds que saint Basile ne conseille pas aux religieuses qui vivent scandaleusement de se marier, après avoir foulé aux pieds leurs engagements religieux. Il dit seulement qu’il aurait été préférable qu’elles se marient plutôt que de faire des vœux. Car, il est préférable de se sauver dans un état de vie plus humble, que de se perdre dans un état de vie plus sublime. Ses paroles qui suivent nous le font comprendre : « Car, si après avoir secoué le joug d’un mari, et rendue inutile la grâce d’entretenir une maison et de procréer des enfants, on a honte de la profession virginale, tout devient dommageable. Et il aurait été de loin préférable qu’elle soit unie à un homme et gouvernée par lui pendant toute sa vie. » Tu vois que, dans ce passage, le mariage est conseillé non à celle qui a fait des vœux, mais à celle qui après avoir fait profession de vie religieuse, a rendue honteuse sa profession religieuse.
Dans le même livre, saint Basile prouve abondamment que, pour aucune considération, les vierges ne peuvent se marier : « Celles qui ont fait profession de virginité et qui, affolées par les voluptés de la chair, veulent commettre un péché de fornication sous le nom de mariage, n’ignorent pas, même si elles plaident l’ignorance, que, après avoir donné la main droite au Christ , elles ne sont plus l’épouse de celui qu’elles ont illégitimement abandonné; et qu’elles ne peuvent pas, non plus, selon les lois, être l’épouse de celui auquel elles sont unies par un amour vicieux. » Et plus bas : « Qu’elle ne s’illusionne pas ! Qu’elle n’estime pas mariage ce qui est un péché ! » Et, plus bas : « Il n’y a rien qui pourra lui fournir le prétexte de se marier ! »
Mais le martyr répond : « Quand Basile a écrit cela, il avait perdu la mémoire. » Mais qui croira qu’un homme si admirable qui reçut le nom de grand à cause de son érudition, ait milité si ouvertement contre lui-même, et n’ait pas pu écrire trois pages sans se souvenir de ce qu’il avait dit avant ? J’omets ensuite les autres reproches qu’il adresse à saint Basile. Car, nous ne nous demandons pas ici s’il a bien parlé, mais si ce qu’il a dit se rapporte au sujet présent. Et pour la réfutation des calomnies de Pierre le martyr, il suffit de savoir que Basile a été vraiment appelé grand, et que lui est appelé faussement martyr.
La treizième objection, il la tire de saint Grégoire de Naziance, de qui il n’a rien pu trouver qui nous soit contraire. Là où saint Grégoire écrit que le mariage est une bonne chose, il présente plusieurs citations qu’il considère plaider en sa faveur, pour la seule raison qu’elles ne lui sont pas contraires. Il cite aussi plusieurs passages qu’il déclare ne pas approuver, comme par exemple, que la virginité associe les hommes aux anges, que la virginité est un signe de splendeur, et le mariage de soucis, que la continence dépend de notre libre arbitre, de sorte que peuvent la pratiquer tous ceux qui le veulent. Il dit expressément qu’il ne peut pas admettre ces enseignements. Et, tout compte fait, il n’approuve pas grand-chose.
La quatorzième vient de saint Hilaire, dans lequel il n’a trouvé qu’une seule chose à nous objecter. Pour tout le reste, il rejette Hilaire, et les autres pères qui favorisent trop ouvertement les papistes. Le témoignage d’Hilaire que Pierre le martyr présente contre nous se trouve dans son commentaire de Matthieu 19 : « Que le discours et la volonté portent pour nous sur les eunuques. Dans un, il a placé la nature, dans un autre la nécessité, et dans un troisième la volonté. La nature, dans celui qui est né ainsi, la nécessité, dans celui qui a été fait ainsi, et la volonté dans celui qui s’est décrété tel dans l’espoir du règne céleste. Et il avertit que nous lui devenions semblables, si nous le pouvons.» Le martyr fait le commentaire suivant : « Remarquez qu’il n’a pas dit si nous le voulons, mais si nous le pouvons, chacun tenant compte de ses forces. »
Je réponds que saint Hilaire n’a rien ajouté à la parole du Seigneur : « Que celui qui peut comprendre, comprenne ! », dont nous avons longtemps parlé. Nous ne nions pas qu’il faille tenir compte de ses propres forces, et que ne doivent pas se castrer eux- mêmes pour le royaume des cieux ceux qui sentent ne pas avoir les forces nécessaires pour être continents, et qui donc ne le peuvent pas. Nous ajoutons, toutefois, que ceux qui n’ont pas encore la force voulue, et ne peuvent donc pas être continents, peuvent en acquérir la force par l’oraison, et pourront ensuite être continents s’ils le veulent. Les magdebourgeois tirent un autre passage de saint Hilaire (centurie 4, chapitre 4, colonne 300) où après avoir parlé de la virginité selon saint Athanase, ils ajoutent : « C’est contre cette opinion superstitieuse que semble parler Hilaire dans son commentaire du psaume 64 : « Nous voyons des philosophes vivre tout nus. Les maîtres s’abstiennent aussi de l’usage du mariage. Pour toute nourriture, des hérétiques vivent de pain sec. Mais quel profit tirent-ils de leur oisiveté? Tout cela est vain et ridicule, et misérable comme le sont les causes de ces superstitions. C’est donc à Dieu qu’il faut vouer le mépris du corps, la garde de la chasteté, et la tolérance du jeûne. Car les vœux ne sont utiles que dans la religion chrétienne, quand le recommandent à Dieu de justes et dignes règles, et le zèle d’une observance professée en Église. »
De ces paroles, les magdebourgeois ont déduit qu’il fallait vouer le mépris du corps, mais non , ce qui serait exagéré, la nudité et le désoeuvrement; qu’on devait vouer la chasteté conjugale, non la virginité, qu’on doit faire vœu de jeuner, mais non de ne manger que du pain. Mais ce n’est pas ce qu’Hilarius dit. Il explique seulement que, en dehors de l’Église, la continence, le jeûne, le mépris du corps ne sont d’aucun profit; mais que si ces choses sont faites pour Dieu, et vouées à Dieu, elles ont une très grande valeur.
Car, il était en train de commenter les paroles du psaume : « À toi est rendu un vœu à Jérusalem. » Et il développe les paroles suivantes : à toi, et à Jérusalem, c’est-à-dire à Dieu et dans l’église. Il appelle superstitieux les jeûnes et la continence des Gentils parce que non faits pour Dieu; ainsi que des hérétiques, parce que non faits dans l’Église. Pierre le martyr avait compris que le vœu de célibat devait être fait pour plaire à Dieu. Mais il ajoute qu’il n’approuve pas cette sentence d’Hilaire.
Le quinzième vient d’Épiphane dont il tire deux textes. Un de son livre sur les hérésies (hérésie 48) où nous lisons : « Nous, nous n’imposons pas de nécessité. Nous exhortons par un bon conseil, encourageant celui qui le peut, sans imposer de nécessité à celui qui ne le peut pas, et sans le rejeter de la vie. » Pierre le martyr voit dans ces paroles d’Épiphane que les catholiques enseignent la nécessité du célibat, car ils n’admettent aux saints ordres que les célibataires. Et autre chose : que les catholiques disent que tous peuvent se contenir s’ils le veulent. Épiphane, selon lui, réprouverait l’une et l’autre assertion. Réponse. Au sujet de la dernière, nous avons souvent expliqué comment il est vrai que tous peuvent se contenir s’ils le veulent. Ils ne peuvent pas, en effet, quand ils n’ont pas le don, mais ils le peuvent, absolument parlant, parce qu’ils peuvent l’avoir ce don s’ils le demandent à Dieu. Nous ne nions quand même pas, qu’entre temps, ce serait mal agir que de faire un vœu de continence quand on sent qu’on n’a pas la force de l’observer; et que ce serait encore plus mal agir d’exhorter ou même de forcer ces hommes à faire un vœu.
Au sujet de la première assertion, je ne trouve là qu’une manifeste calomnie. Car, même si nous n’admettons aux saints ordres que les célibataires, nous ne forçons personne à entrer dans les ordres, ou à faire profession de continence. Voici pour quelle raison ce même Épiphane (hérésie 59), qui ne veut contraindre personne à choisir le célibat, affirme qu’on ne doit admettre aux saints ordres que les célibataires : « Il est vrai que, après l’avènement du Christ, la sainte prédication de la parole de Dieu ne reçoit pas ceux qui, après la mort de leur épouse, se sont remariés; et cela, à cause de l’excellence, de la dignité, et de l’honorabilité du sacerdoce. Elle ne reçoit pas non plus les hommes mariés une seule fois qui procréent encore des enfants. Celui qu’elle reçoit comme diacre, prêtre, évêque et sous-diacre, c’est celui qui s’est abstenu de toute union avec une seule femme, ou qui vit dans la viduité.
Brentius et Pierre le martyr présentent un autre témoignage tiré du même livre des hérésies (hérésie 61), où nous lisons : « Il est préférable à celui qui tombe publiquement sur le chemin de prendre une femme selon la loi et de faire pénitence longtemps pour la virginité perdue, plutôt qu’être à chaque jour transpercé par des javelots. » Je réponds d’abord qu’Épiphane semble vouloir dire que c’est un moindre mal de se marier après un vœu de chasteté que de forniquer secrètement et assidument. Il ne dit pas, cependant, que ce n’est pas un mal de se marier après un vœu de chasteté, comme le pensent les adversaires, et c’est sur quoi porte notre controverse. Car, dans le même livre, Épiphane avait dit avant : « Les saints apôtres nous ont transmis que c’était un péché de se tourner vers le mariage après avoir consacré à Dieu sa virginité » Et un peu après, il reprend l’avertissement de saint Paul : « Si la vierge se marie, elle ne pèche pas », et précise qu’on doit entendre ici par vierge celle qui ne s’est pas encore consacrée à Dieu. Et plus bas, interprétant ce passage de Timothée : 1,5, : « Elles ont la damnation en partage, car elles ont rendu nulle leur première foi », il dit que cela se rapporte d’abord et avant tout aux vierges qui veulent se marier après leurs vœux. »
De plus, Pierre le martyr lui-même reconnait qu’Épiphane parle en notre faveur : « Je n’ai jamais affirmé qu’Épiphane était des nôtres quand il déclare que c’est un péché de se marier après un vœu de chasteté ». Et plus bas : « Épiphane ne s’accorde pas avec moi sur ce sujet, mais seulement quand il dit que ces mariages sont vrais et licites ». Ou il milite manifestement contre lui-même, ou il affirme faussement qu’Épiphane milite contre lui-même. Car se contredisent les deux assertions suivantes : un mariage après un vœu est un péché; un mariage après un vœu est licite. Le martyr attribue l’une et l’autre à Épiphane, lequel affirme toujours la première, et la deuxième, jamais.
Je réponds ensuite qu’il est probable qu’Épiphane n’ait pas voulu dire que c’était un moindre mal de se marier après un vœu que forniquer, mais qu’il ait plutôt exhorté au mariage ceux qui sans vœu persévéraient dans le célibat, mais vivaient honteusement. Car, en cet endroit, il distingue deux sortes de vierges. Une formée de celles qui, par l’élection, la profession et le vœu, étaient vierges, et c’est d’elles qu’il répète souvent qu’on ne peut pas, sans péché grave, se tourner vers le mariage après avoir dédié sa virginité à Dieu. L’autre est formée de celles qui, dans leur jeunesse, ne trouvèrent pas de mariage accommodant, et qui sont demeurées pendant un certain temps célibataires. Il leur était arrivé de forniquer en cachette, et étaient encore vierges devant les hommes, mais pas devant Dieu. Ce sont celles-là qu’il exhorte à faire pénitence, à cause de leur virginité perdue par la fornication, et de chercher un refuge dans le mariage, en redoutant plus la condamnation de Dieu que celle des hommes.
Voilà pourquoi, quand Épiphane dit : il est préférable d’avoir un seul péché que plusieurs, il ne veut pas dire qu’il est meilleur de pécher une fois pour toutes en se mariant après un vœu, que d’exposer son célibat au péril constant de la fornication. Et quand il exhorte celui qui est tombé dans la course de prendre femme, il n’appelle pas course un vœu de célibat, mais le célibat lui-même qu’il avait pendant longtemps observé, et perdu par après par la fornication. Je dis que cette explication est hautement vraisemblable, autant parce que les paroles d’Épiphane admettent ce sens, autant parce qu’il n’est pas croyable qu’Épiphane ait voulu exhorter à ce que lui-même juge aller contre les sanctions apostoliques.
Pour la seizième, Pierre le martyr nous objecte saint Jean Chrysostome, de qui il ne nous présente que ses louanges du mariage, ce qui n’a rien à voir avec notre débat. Mais les magdebourgeois (centurie 5, chapitre 4, colonne 444) nous opposent un témoignage de saint Jean Chrysostome tiré du sermon sur la cohabitation des femmes religieuses avec des hommes, où il exhorte les vierges sacrées de se marier plutôt que de cohabiter avec des hommes de cette façon-là : « Car ces mariages Dieu ne les condamne pas, et les hommes ne les réprouvent pas. C’est une chose honnête, qui n’offense personne, et ne blesse personne. Mais cette virginité qui vit avec des hommes est prouvée pire que le viol. »
Les magdebourgeois n’ont pas reproduit ces paroles assez fidèlement. Ils ont en effet omis celles qui précèdent de près. Or, on peut déduire de ces mots omis que saint Jean Chrysostome parle des mariages qui précèdent le vœu, non de ceux qui viennent après. Car, c’est ainsi qu’il parle : « Car si tu voulais cohabiter avec quelqu’un, il ne te fallait pas choisir la virginité, mais tu devais passer au mariage. Car il aurait été bien mieux de te marier que faire profession de virginité de cette manière. Car ces noces Dieu ne les condamne pas non plus. » Et, plus bas : « Si elles convoitaient un homme et désiraient se marier, qui les en empêchait ? Qui leur enlevait le pouvoir de le faire ? » Saint Jean Chrysostome parle donc, comme saint Cyprien et saint Basile, de ce qui aurait du se faire avant le vœu, non de ce qui doit être fait après le vœu. Car le même Jean Chrysostome (dans son épitre 6 à Théodore) explique longuement qu’un mariage contracté après des vœux monastiques ne doit pas porter le nom de mariage mais de quelque chose de pire que l’adultère.
Il existe, pour dire vrai, un passage de saint Jean Chrysostome contre les voeux qu’on peut nous opposer, même si jusqu’ici je n’ai vu aucun adversaire nous l’objecter. C’est au livre 3 de son livre contre ceux qui vitupèrent la vie monastique, vers la fin : « Nous ne rappelons donc pas pour rien du séjour du désert ceux qui sont encore libres. Nous leur permettons d’acquérir vraiment la discipline de la voie céleste, et de fortifier leurs arbustes par des racines profondes. Et s’ils sont nourris dix ans ou vingt ans dans un monastère, nous ne leur faisons pas de reproche. » Ces paroles laissent entendre que, au temps de saint Jean Chrysostome, les moines n’étaient pas retenus par des vœux, dans le désert ou dans les monastères, ou que les vœux étaient optionnels, du fait qu’il leur était possible en tout temps de quitter le monastère et de retourner dans le monde.
Je réponds qu’il y avait deux sortes d’hommes qui vivaient dans les monastères à son époque. Les uns faisaient profession de vie monastique, et étaient astreints aux vœux, et ne pouvaient pas retourner dans le monde. D’autres séjournaient dans les monastères quelque temps seulement, non pas tant pour devenir moines que pour se former à la piété et aux vertus. Ces derniers n’étaient retenus par aucun vœu, et pouvaient sortir du monastère à leur gré. C’est de ceux-là que parle saint Jean Chrysostome. On peut déduire de ce texte qu’il exhorte tous les citoyens à envoyer leurs fils dans des monastères, et même ceux qui sont déjà mariés, pour qu’ils y demeurent un certain temps.
C’est des premiers que parle saint Basile (au chapitre 21 des constitutions) où, par plusieurs raisonnements, il montre qu’il n’est pas permis à un moine de retourner chez lui. C’est ce que dit aussi saint Jean Chrysostome (dans sa lettre 6 à Theodore) : « Oui, je pleure, non parce que tu rèves encore des choses paternelles, mais parce que tu négliges et foules aux pieds ce que tu avais promis au Christ de tout cœur. Celui qui a commencé à être un soldat est jugé digne de la peine capitale si on le voit déserter l’armée. » De même Theophylacte (au chapitre 8 de Matthieu) : « S’il n’est même pas permis à celui-là d’ensevelir son père, malheur à ceux qui, après avoir fait profession de vie monastique, retournent aux affaires mondaines ! »
La dix-septième. Pierre le martyr présente saint Ambroise. Parce qu’il n’a rien pu trouver chez lui contre les vœux de continence, il se dérage sur ses livres qui traitent des vierges, des livres sublimes. Il déclare que saint Ambroise se contredit parce que, après avoir enseigné que la virginité n’est pas commandée, mais conseillée, il en fait maintenant une obligation en interdisant aux vierges consacrées à Dieu de se marier. Mais ce faux martyr est si aveuglé par l’amour charnel, qu’il ne sait pas ce qu’il dit, ni de qui l’on parle. Car c’est une chose d’imposer de force la virginité, et c’est une autre chose de l’exiger de qui l’a spontanément promise. Enfin, ces livres sur la virginité qui déplaisent tant au martyr Pierre, sont grandement loués par saint Jérôme (dans son épitre 22 à Eustochius).
La dix-huitième, il la tire d’un texte de saint Jérôme (épitre 8 à Demetriade). Ensuite, il attaque vigoureusement les livres de saint Jérôme contre Jovinien. Mais, à sa dernière objection, il suffit d’opposer un texte de saint Augustin, qui dans son épitre 29 à saint Jérôme, appelle les livres contre Jovinien une dispute suave et magistrale. Saint Jérôme, dans son apologie pour ses livres contre Jovinien, avait d’avance réfuté les calomnies que renouvelle Pierre le martyr. Voici quel est le témoignage (dans l’épitre à Démétriade) : « Le saint propos des vierges, la gloire de la famille céleste des anges, est avili par celles qui n’agissent pas bien, celles à qui il faut dire : ou qu’elles se marient si elles ne peuvent pas se contenir, ou qu’elles se contiennent si elles ne veulent pas se marier. » Ces paroles, dit le martyr ne peuvent pas s’appliquer à celles qui n’ont pas encore fait de vœux. Car personne n’honore un ordre sans en faire partie; personne n’accuse des apôtres d’avoir une vie honteuse, à moins qu’il ne soit l’un d’entre eux. »
Je réponds que saint Jérôme parle des servantes des vierges nobles. Car, certaines vierges consacrées étaient d’une grande noblesse. Elles vivaient dans leurs maisons, et étaient toujours accompagnées de plusieurs servantes. Il arrivait souvent que certaines de ces servantes qui n’avaient fait aucun vœu, donnaient une mauvaise réputation à leur maîtresse en vivant sans trop de pudeur. Car, voici comment saint Jérôme continue tout de suite après : « Les mœurs et les intérêts des maîtresses sont la plupart du temps jugés par les mœurs des servantes et des convives. » Que les servantes des vierges sacrées n’ont pas toutes été des vierges consacrées, le lettre 22 à Eustochius nous le montre. Il avertit là Eustochius d’honorer davantage celles qui sont vierges, et de les faire manger avec elle à sa table, pour que l’honneur qui leur est rendu soit pour les autres une invitation. C’est là qu’il ajoute ces paroles au sujet des servantes qui, selon son conseil, devaient être invités à la continence par l’honneur rendu aux autres : « Si une regimbe, et fuit la servitude, lis à celle-là les paroles de l’apôtre : il vaut mieux se marier que de brûler. » Il enseigne là qu’on doit inciter les servantes à désirer le vœu de continence, mais non à les forcer.
On aurait pu tirer de saint Jérôme un autre témoignage. Car, voici comment il parle à une vierge consacrée dans l’épitre 47 : « Si tu es vierge, pourquoi crains-tu la garde attentive ? Si tu es corrompue, pourquoi ne te maries-tu pas ouvertement ? » Que ce soit à une vierge sacrée qu’il parle, les mots de la même lettre nous le révèlent : Que ne te déplaise pas la vocation qui t’a consacrée vierge par ton époux. » Je réponds que saint Jérôme parle d’une certaine vierge qui n’avait pas fait profession publiquement dans un monastère, (car, dans la même lettre, il l’exhorte à se rendre à un monastère), mais qui avait fait privément un vœu de continence, comme, à cette époque, beaucoup faisaient. Et ensuite, après avoir abandonné la mère veuve, elle s’unissait à un jeune homme, et vivait avec lui sans un soupçon d’impudicité. C’est elle que saint Jérôme exhorte à se marier publiquement, plutôt que de vivre impurement en scandalisant les autres. Il ne lui conseille pas cela comme si ce n’était pas un péché de se marier après un vœu (comme nos adversaires le veulent), mais parce qu’elle pècherait moins, puisque la prudence et la raison enseignent qu’entre deux maux, il faut choisir le moindre.
Que saint Jérôme pense que c’est un péché de se marier après avoir fait vœu de continence, Pierre le Martyr ne le nie pas, puisqu’il le répète des milliers de foi contre Jovinien, et ailleurs. Mais même ici. Car, après avoir dit : si tu es corrompue, pourquoi ne te maries-tu pas publiquement, il ajoute : « Je ne dis pas cela pour enlever la pénitence après le péché, et pour ce que celle qui a mal commencé, persévère encore plus mal, mais parce que je désespère de cette sorte d’union. » Ce qui veut dire : je ne t’exhorte pas à te marier parce que je désire que tu persévères d’une mauvaise façon en te mariant dans ce que tu as mal commencé, en forniquant, mais plutôt que tu fasses pénitence et que tu t’amendes. Mais comme je désespère que tu puisses te séparer de ton homme, voilà pourquoi j’aime mieux un moindre mal, le mariage, que la fornication.
Il faut noter qu’un mariage fait après un vœu simple (ce dont parle saint Jérôme) est un vrai mariage, même s’il ne peut pas être fait sans faute. Et voilà pourquoi, à cause du conjoint, des enfants et des autres biens qu’apporte la mariage, c’est un moindre mal, après un vœu de ce genre, de se marier plutôt que de forniquer continuellement. Cependant, selon un autre point de vue, comme nous l’avons déjà dit, c’est un plus grand mal de se marier ainsi que de forniquer, parce que, celui qui se marie ainsi se rend inapte à conserver son vœu, ce que ne fait pas celui qui fornique.
Le dix-neuvième. Saint Augustin. Il dit d’abord qu’il lui est très contraire, à lui et à ses luthériens : « Toutes ces sortes de vœux, de virginité, de veuvage, de chasteté conjugale, saint Augustin veut qu’ils soient valides et stables, de sorte que pèchent gravement ceux qui, après les avoir professés, se marient. » Et après avoir cité d’autres textes, il ajoute subitement : « L’homme de Dieu a écrit ces choses comme quelqu’un qui s’est fourvoyé.» Or, pourquoi n’est-ce pas plus vraisemblable que ce soit Pierre le martyr qui se soit fourvoyé plutôt que l’homme de Dieu, lequel, de l’aveu même de nos adversaires, est très savant et très saint ? Il cite deux textes qui seraient en sa faveur. Un tiré du livre sur la très sainte virginité (chapitres 40 et 41) où saint Augustin dit qu’il est très difficile de comprendre pourquoi Dieu donne à l’un le don de la continence, et ne le donne pas à un autre. Si tous ceux qui veulent l’avoir l’avaient, il n’y aurait aucune difficulté à comprendre pourquoi il est donné à l’un et pas à l’autre. Car, la raison en serait que c’est parce que l’un le veut, et l’autre ne le veut pas.
L’autre témoignage, il le tire du livre sur le bien de la viduité, (chapitres 9 et 10, et de l’épitre 70 à Boniface), où il enseigne que le mariage après les vœux est ratifié et valide, et ne doit pas être dissous. Brentius ajoute un troisième témoignage tiré du livre du bien conjugal (chapitre 21), où saint Augustin n’ose pas attacher plus de valeur à la virginité de saint Jean Baptiste qu’au mariage d’Abraham. J’ajoute un quatrième tiré du livre sur la sainte virginité (chapitre 34) où il dit de certaines vierges consacrées : « elles veulent se marier, mais elles ne se marient pas parce qu’elles ne le peuvent pas impunément, elles pour qui il vaudrait mieux se marier que brûler. »
Je réponds au premier témoignage en disant que saint Augustin ne parle pas du don de continence qui fait en sorte qu’on puisse se contenir, ce que personne ne nie, mais de celui qui fait qu’on se contienne effectivement. Ce qui n’est donné qu’à ceux auxquels Dieu jugera devoir le donner. Cela n’est pas propre, non plus, au don de continence, mais c’est une chose qui vaut aussi pour le don de la foi, de l’amour, de la persévérance, et pour les autres dons de ce genre. Tous les justes peuvent réellement persévérer s’ils le veulent, et, en même temps, il est impossible de comprendre pourquoi Dieu donne à un juste le don de persévérance, de façon à ce qu’il persévère effectivement et infailliblement, et pourquoi il permet à un autre de tomber, sans lui donner la grâce efficace qui le ferait persévérer infailliblement. Dans son livre sur l’esprit et la lettre (chapitre 34) il écrit : « Car si quelqu’un me forçait à sonder cette profondeur, à savoir pourquoi quelqu’un est persuadé de persévérer, et un autre non, deux phrases me viennent à l’esprit : « O altitude des richesses ! » Et : « Il n’y a pas d’iniquité en Dieu. » Mais de cela, on discutera plus tard.
Au deuxième témoignage, je dis que saint Augustin a déclaré que les noces après un vœu étaient de vraies noces, mais il a affirmé en même temps (ce que Pierre martyr ne nie pas) que pèchent gravement ceux qui se marient après avoir prononcé un vœu de chasteté. Car, (dans son livre du bien de la viduité, chapitre 9), il écrit : « De telles veuves sont condamnées, non pour avoir, par après, voué leur foi à un mari terrestre, mais pour avoir rendu nulle la première foi de la continence. » Et (au chapitre 11) : « Je ne peux pas dire des femmes, qui en se mariant, ont déchu d’un dessein meilleur, qu’elles sont des adultères et non des épouses, mais je n’hésiterai pas à dire que les chutes et les ruines d’une chasteté plus sainte qui avait été vouée à Dieu sont pires que des adultères. » Ce témoignage de saint Augustin n’apporte rien contre ce que nous soutenons, à savoir qu’il n’est pas permis de se marier après un vœu.
Mais Pierre le martyr insiste : Vous contredisez saint Augustin au moins en soutenant que les mariages entre des moines et des religieuses sont nuls. Je réponds que les théologiens s’entendent pour enseigner que le mariage après un vœu simple est illicite, mais valide, et ne doit pas être annulé. Mais qu’un mariage après un vœu solennel est nul. Car c’est ce qu’enseigne Innocent 1 (dans son épitre 2) et, après lui, Gélase (épitre 1) et le concile de Toulouse 1 (canon 16). Est-ce que, après un vœu solennel, le mariage est nul de droit divin ou naturel, ou simplement ecclésiastique, la question est encore débattue. Saint Albert, saint Thomas, saint Bonaventure, Richard de saint Victor, et Durand (4, dist. 38) et Dominicus a Soto (livre 7 de la justice et du droit, question 2, article 5) veulent que ce soit de droit divin et naturel qu’est nul un mariage contracté après un vœu solennel. Ils diraient ceux-là que saint Augustin a parlé d’un vœu simple, non d’un vœu solennel, comme saint Jérôme (dans l’épitre 47). Parmi ceux qui pensent autrement il y a saint Basile, (dans son livre sur la virginité) et saint Jean Chrysostome (épitre 6 à Théodore, sur le vœu solennel.)