Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 14)
Le second passage est de saint Jean 14 : « Le Saint-Esprit vous suggèrera tout ce que je vous aurai dit ». Ce passage, Kemnitius veut qu’il ait été déformé pour prouver que tout ce qui est défini dans les conciles doit être reçu comme des oracles du Saint Esprit. Car en grec, nous n’avons pas « je dirai » mais « j’ai dit ». Je réponds que saint Augustin et les autres anciens l’ont lu comme nous le lisons, et que le sens est le même en grec. Car nous n’entendons pas la phrase au sens de : « le Saint Esprit vous suggèrera tout ce que je vous dirai alors », mais « ce que je vous dis maintenant ». C’est-à-dire : les choses que vous entendez maintenant et que vous ne comprenez pas, le Saint Esprit vous les rappellera alors et vous les expliquera. Ce n’est pas sur ce passage que les catholiques fondent l’autorité des conciles, mais sur d’autres, dont nous parlerons plus tard.
Le troisième, dans l’épitre aux Romains 1 : « qui est prédestiné Fils de Dieu ». Calvin blâme la traduction de ce passage. Car le grec a le mot opithentos, qui signifie déclaré ou manifesté. Il blâme aussi le choix du mot car sont prédestinées les choses qui ne sont pas. Or le Christ a toujours été le Fils de Dieu. Origène avait fait lui-même ce genre d’objection. Je réponds que notre traduction rend parfaitement le sens. Car même si le mot grec opizein signifie finir, et reçoit souvent le sens de « déclarer » par les auteurs profanes, il a, cependant, dans les saintes Écritures une autre signification. Comme l’enseigne Denys l’aréopagite dans son livre des noms divins, chapitre 5, ce mot appartient en propre à la théologie, c’est-à-dire qu’il a dans l’écriture un sens particulier. Car, partout il signifie statuer, décerner, définir, et jamais déclarer, comme on le voit clairement par les actes des apôtres 2, 4, 27, par Rom 8, Eph 1, et ailleurs. Car, quand on dit dans les actes des apôtres : « celui-là, conformément à un dessein déterminé, et à la préscience de Dieu, vous l’avez tué après l’avoir livré », nous l’avons ce mot grec, mais il est pourtant clair qu’il ne signifie pas « déclaration » mais une « destination » divine. La même chose aux Romains 8 : « ceux qu’il a prédestinés, il les a appelés ». Nous retrouvons ici encore le même mot, que nos adversaires eux-mêmes ne voudront pas traduire par «déclarer ».
Et comme la destination et la détermination de Dieu ne peut être temporelle, mais éternelle, notre traducteur, se rendant bien compte que l’auteur parlait d’une destination éternelle, a préféré traduire par prédestiné plutôt que destiné. Et c’est ainsi que lisent tous les latins, même les plus anciens, comme saint Irénée, livre 3, chap 32, contre Valentin, saint Hilaire livre 7 de la Trinité, saint Ambroise, Sedulius, et d’autres. Saint Augustin, dans son livre sur la prédestination chap 15, et dans Jean trat 105. Tertullien dans son livre contre Praxeas lit « défini », ce qui est la même chose que ce que nous avons. Ajoutons le concile de Tolède X1, chap 1, qui lit et explique « prédestiné ». Ce raisonnement de Calvin n’apporte aucune eau au moulin. Car nous ne disons pas qu’il a été prédestiné pour que le Verbe de Dieu éternel commence à être fils de Dieu, mais pour qu’il devienne homme, pour que celui qui a été fait par Dieu de la semence de David, comme parle saint Paul, soit Fils de Dieu. Saint Augustin et le concile de Tolède expliquent cela magnifiquement.
Le quatrième passage est tiré des Romains 1, en fin de chapitre. « Bien qu’ayant connu la justice de Dieu, ils n’ont pas compris que ceux qui agissent ainsi sont dignes de mort, non seulement ceux qui font, mais ceux qui consentent à ce que les autres font. » Ce n’est pas seulement Kemnitius qui veut que ce passage soit corrompu, mais Valla, Érasme, Jacob Faber. D’abord parce que le grec a (le texte grec au complet). Donc, dans notre codex auraient été ajoutés les mots « ne comprirent pas », et ensuite « qui », lorsqu’on dit « ceux qui font ces choses, et qui y consentent ». En second lieu, parce que saint Jean Chrysostome, Oecumenius, Théophylactus expliquent le texte comme il se trouve dans le grec. Troisièmement ce que nous avons dans notre texte semble faux, ou peu vraisemblable. Notre texte dit : « Ceux qui ont connu la justice de Dieu n’ont pas compris que ceux qui agissent ainsi sont dignes de mort ». Car s’ils n’ont pas compris cela, comment ont-ils connu la justice de Dieu ? Qu’est-ce donc la justice Dieu sinon la punition de ceux qui agissent mal ?
Je réponds que notre lecture est de tout point la meilleure. Car, le sens du grec est : « consentir à une mauvaise action est pire que mal agir ». Le texte latin donne un sens contraire : « il est pire de mal agir que de consentir au mal ». Et il est certain qu’il est pire de mal agir que de consentir au mal. Car qui nie qu’il est pire de tuer quelqu’un que de consentir à sa mort, c’est-à-dire de permettre quand on peut empêcher. Car l’apôtre ne parle pas ici d’un ordre ou d’une incitation à commettre le mal, mais du simple consentement. Je réponds donc à la première objection. Nous ne pouvons rien tirer de certain ici de la source grecque, car les différentes traductions grecques sont divergentes. Origène lit autrement que saint Jean Chrysostome, comme leurs commentaires le révèlent. Oecuménius lui-même reconnait dans ses annotations que d’autres ont lu autrement ce que nous lisons maintenant. Titalmanus dans son commentaire à la lettre aux romains affirme avoir lu dans un ancien manuscrit grec : « ils ne comprirent pas ».
A la seconde objection opposons les auteurs les uns aux autres. Car lisent et expliquent comme nous saint Cyprien, livre 1, saint Ambroise, Sedulius Haymo, Anselme, et d’autres auteurs latins comme Hesychius livre 6 dans le Lévitique, en expliquant le chapitre 20, et le pape Symmachus dans son apolgie contre l’empereur Anastase. Je dis en troisième lieu que c’est plutôt ce qu’on lit en grec qui a des chances d’être faux. Et la phrase « ayant connu la justice de Dieu » ne s’oppose pas à « ils ne comprirent pas ». Car, quand on dit « ayant connu », on parle d’une connaissance théorique, et quand on dit qu’ils ne comprirent pas, on parle d’une connaissance pratique. Le sens est donc le suivant. Bien qu’ils aient connu la vérité, ayant été aveuglés par des affections dépravées, ils n’ont pas pu se persuader sérieusement d’agir ainsi. On pourrait aussi dire que le ils-ne-comprirent-pas ne se rapporte pas au ceux-qui-agissent-ainsi, mais à ceux qui consentent aux mauvaises actions. C’est bien cela le sens. Ces philosophes païens, après avoir connu qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, que c’était donc un mal d’adorer Jupiter ou Mars et les autres faux dieux, ne comprirent pas non seulement que c’était un mal ce que les foules faisaient, mais que c’était aussi un mal de consentir à ce qu’elles faisaient, de ne pas les admonester, les réprimander. Mais les philosophes eux-mêmes faisaient ce que faisait la foule.
Le cinquième texte se trouve dans l’épitre aux Romains, 4 où il est dit qu’Abraham n’a pas été justifié par les œuvres. Kemnitius déplore que nous ayons ajouté « de la loi », pour pouvoir entendre le mot œuvres au sens de cérémonies. Je réponds que c’est une calomnie pure, car la plus grande partie des codex latins n’ont pas ce mot « loi ». Nous n’entendons pas non plus ce passage au sens des œuvres de la loi, mais des œuvres faites avec ses forces propres. Ajoutons que saint Ambroise a le mot lois, et le commente. Les papistes n’ont donc pas corrompu ce texte, comme le dit faussement Kemnitius. Mais nous traiterons de cela plus tard.
Le sixième, aux Romains 11 : « Si c’est la grâce, ce n’est donc pas des œuvres, autrement la grâce n’est pas la grâce ». Kemnitius, en une autre calomnie, nous accuse de ne pas avoir traduit la phrase au complet : « Si c’est des œuvres, ce n’est plus de la grâce, et l’œuvre n’est déjà plus une œuvre ». Je réponds que cette phrase est dans le grec, mais seul Théophylacte l’a commentée. Les autres ne la connaissent pas. Car ni Origène, ni saint Jean Chrysostome, ni saint Ambroise, ni personne d’autre ne se souvient de ce passage. Ni même saint Augustin qui commente souvent ce passage au livre cité et dans le bien de la persévérance, livre 18. Bien plus, Érasme lui-même rejette cette addition comme superflue. Cela devrait suffire à un Kemnitius qui, à la même page, nous renvoie à Érasme pour que nous apprenions de lui les erreurs de la vulgate.
Le septième, aux Éphésiens 5 : « ce sacrement est grand ». Kemnitius nous accuse d’avoir mis sacrement à la place de mystère pour pouvoir prouver que le mariage est un sacrement. Je répons que ce qui se dit mystère en grec et sacrement en latin est la même chose. Car les grecs emploient toujours le mot mystère quand ils parlent des sacrements. Et en expliquant ce passage des apôtres, les saints Pères (Ambroise, Jérôme et les auteurs latins) ont toujours employé ce mot.
Le huitième texte est celui des Ephésiens 6 : « Recevez l’armature de Dieu pour pouvoir résister au jour mauvais, et demeurer parfaits en toute chose ». Kemnitius veut que ce passage soit corrompu, car on lit en grec : « en toutes choses parfaites ». Et c’est ainsi que l’expliquent saint Ambroise, saint Jérôme, saint Jean Chrysostome et d’autres. Je réponds que le sens est le même, mais il faut joindre le mot « parfaits » au mot « tous », et non au mot « demeurer ». Le sens de l’Apôtre est : que nous nous armions de toute part avec des armes spirituelles, pour que, ainsi armés, nous pussions, dans la lutte contre le diable, ne pas tomber, mais demeurer fermes. Il dit donc : recevez l’armature de Dieu, (en grec panoplian), c’est-à-dire toutes les armes, la lance, le bouclier, l’épée, pour que, parfaits en toutes choses, c’est-à-dire munis et armés de toute part, c’est-à-dire fortifiés et perfectionnés par les vertus, vous puissiez résister au démon. Ou bien, car c’est la même chose, pour que, tous étant parfaits, c’est-à-dire, quand vous vous serez procurés toutes les armes, et vous vous en serez revêtus, vous puissiez alors rester debout etc.
Le neuvième est aux Hébreux 9 : « Pour retirerles péchés de plusieurs ». Kemnitius déplore qu’on ait mal traduit le verbe grec , car annegkein ne signifie pas retirer, mais enlever. Je réponds que le sens est le même. De plus, il semble que le traducteur ait bien rendu le mot grec, anafero par apporter en haut, retirer, ramener. Car, quand on retire de la lie, de l’eau ou des choses précieuses, on dit que les déchets ont été rejetés, la même chose vaut pour les péchés quand le Christ les apporte et les soulève des profondeurs de notre cœur. On a raison de dire qu’il les vide en puisant.
Le dixième est dans les Hébreux 13 : « Dieu méritait de telles hosties ». Kemnitius prétend que nous avons ajouté le mot mérite qui n’existe pas dans le grec. Je réponds que le verbe employé par les Grecs signifie : « se délecter », comme Érasme le traduit : « plaisent à Dieu ». Personne n’ignore qu’en latin on dit de quelqu’un qu’il a bien mérité de celui à qui il a fait une chose qui lui est agréable. C’est ce que dit notre traducteur : Dieu méritait de telles hosties, c’est-à-dire que par ces hosties on a fait une chose qui est agréable à Dieu, et il a bien mérité de Dieu celui qui les lui a offertes. Le traducteur utilise le mot mériter au sens passif.
La onzième est de saint Jacques 5 : « et Dieu le soulagera ». Kemnitiius dit qu’on a mal rendu le mot egerei, et qu’on a corrompu à dessein ce passage pour confirmer l’effet du sacrement de confirmation, alors que le mot grec ne signifie en rien cela. Je répondrai que Kemnitius ne sait pas de quoi il parle, car le mot grec exprime mieux l’effet de l’extrême onction que reconnaissent les catholiques dans ce sacrement, que ne fait le mot latin. Car les catholiques attribuent trois effets à ce sacrement. Le premier, et le principal, qui est commun aux autres sacrements, est de remettre les péchés, s’il en reste. L’autre effet propre de ce sacrement est d’enlever la torpeur et de donner la sérénité à l’homme oppressé par la tristesse et les douleurs, à l’article de la mort. Et le troisième est de le guérir corporellement. Ces trois effets, du plus petit au plus grand, saint Jacques les présente clairement dans ces paroles : « Si quelqu’un de vous est malade, qu’il fasse venir les prêtres de l’Église, pour qu’ils prient sur lui, l’oignant avec de l’huile au nom du Seigneur, et le Seigneur le soulagera, et s’il a des péchés, ils lui seront remis ». Le deuxième effet de ce sacrement, le soulagement du moribond souffrant, déprimé et tenté, est exprimé en toutes lettres par le mot grec egeiro.
Le douzième est de 1 Jean 5 : Je vous écris cela pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui croyez dans le nom du Fils de Dieu ». Kemnitius prétend que cette phrase a été mutilée, car le grec dit : « Je vous écris ces choses à vous qui croyez dans le nom du Fils de Dieu, pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, et pour que vous croyez dans le nom du Fils de Dieu ». Je réponds que le codex latin n’a pas été mutilé, mais que c’est le grec qui est redondant, comme l’a soupçonné Érasme, au jugement duquel Kemtiniuts rend souvent hommage. Car, après avoir écrit : Je vous écris cela à vous qui croyez dans le nom du Fils de Dieu, comment pourrait-il ajouter : pour que vous croyez dans le nom du Fils de Dieu ? Quel besoin y avait-il de leur demander de faire ce qu’ils faisaient déjà ? Ajoutons que Bède lui-même le vénérable le lit ainsi.
CHAPITRE 15 Les éditions en langue vernaculaire
Il y a un débat ouvert entre catholiques et hérétiques au sujet des traductions. Est-ce qu’il faut, ou du moins est-ce qu’il convient que l’usage ordinaire des Écritures se fasse en langue vernaculaire, dans la langue propre à chaque région. Les hérétiques de notre temps sont tous d’accord entre eux pour permettre à tous la lecture individuelle des Écritures, de la traduire dans leur langue, et d’utiliser ces traductions à l’église, à la messe, pour les chants et les lectures publiques. C’est ce que Brentius enseigne dans la confession de Wirtemberg, au chapitre des hor. Calvin dans le livre 3, cahp 20, 33 de ses institutions, Kemnitius dans l’examen de la quatrième session du concile de Trente. Tous les autres déclarent la même chose, Un bon nombre d’entre eux traduisent les Écritures en langue allemande, française, anglaise, et lisent en public les Écritures dans ces langues, et chantent des cantiques dans ces mêmes langues.
L’Église du Christ n’interdit pas absolument les traductions en langue vernaculaire, comme le dit en mentant impudemment Kemnitius, car dans l’index des livres prohibés édité (4) par le pape Pie 1V, nous voyons qu’est permise la lecture de ces sortes de livres à ceux qui peuvent les lire utilement et avec fruit, c’est-à-dire qui en ont obtenu la permission de l’Ordinaire du lieu. Ce que l’Église n’accorde pas c’est l’autorisation donnée à tous indistinctement de lire ces livres, et leur utilisation publique habituelle, comme l’enseigne le concile de Trente, session 22, chap 8. Et, au canon 9, on lit : « contentons-nous des trois langues que le Seigneur a honorées, en les utilisant pour indiquer le motif de sa condamnation; celles qui, du consentement de tous, l’emportent sur toutes les autres par l’antiquité, la noblesse et le sérieux, c’est-à-dire, celles dans lesquelles ont été écrites au tout début les Écritures, l’hébraïque, la grecque et la latine. » Voici ce qu’en dit saint Hilaire dans sa préface : « C’est principalement en ces trois langues que le sacrement de la volonté de Dieu et l’attente du bienheureux règne ont été prêchés. Et c’est ce que fit Pilate quand il écrivit dans ces trois langues : Roi des Juifs, Seigneur Jésus Christ.
Ont écrit à ce sujet, à ce que je sache, deux auteurs, Hosius, cardinal de Varmien, dans son dialogue sur la lecture en langue vulgaire, et Jacques Ledesma, prêtre de notre société, dans le livre qu’il a écrit sur ce sujet. Nous tirerons de ces livres certaines réflexions, et nous les incorporerons à notre travail, pour qu’il soit plus complet. Nous pouvons confronter la pratique de l’Église catholique avec l’usage de l’Église de l’ancien testament, du temps d’Esdras jusqu’au Christ. Car, à partir du temps d’Esdras, la langue hébraïque cessa d’être la langue usuelle du peuple de Dieu. Les soixante-dix ans de séjour en terre chaldéenne leur firent oublier leur langue maternelle, l’hébraïque, et adopter la langue chaldéenne. Et, à partir de ce temps-là, leur langue maternelle a été le chaldéen ou le syriaque. C’est ce que nous trouvons au livre 2 d’Esdras, chapitre 8, lors de la lecture de tout le livre au peuple de Dieu. Néhémie, Esdras, et les lévites interprétaient, car le peuple ne comprenait rien de ce qu’on lui lisait. Et c’est pourquoi on dit que le peuple a éprouvé une grande joie, car on comprenait la parole de Dieu lorsqu’Esdras la traduisait.
Cela apparait clairement des paroles du Christ et des évangiles, car talitha kumi (Marc 5), fille, lève-toi, est du syrien. Une fille, en effet, ne se dit pas en hébreu talitha, mais (mot hébreu). De la même façon, le mot abba est hébreu, mais hacheldema est syrien. Le mot golgotha est syrien, lui aussi. En hébreu, il se dit autrement (mot hébreu). Chez tous les évangélistes nous avons pascha, qui n’est ni grec, ni hébreu. En hébreu, on dit (mot hébreu). Pour en savoir plus long, consulter la liste que saint Jérôme a faite de ces noms. On ne peut donc avoir aucun doute qu’à cette époque la langue parlée du peuple n’était pas l’hébreu. Au temple et dans les synagogues, la parole de Dieu n’était pourtant lue et chantée qu’en hébreu. Le livre d’Esdras nous montre clairement que la lecture de la bible était faite en hébreu et non en syriaque. Car, le peuple ne comprenait plus la langue hébraïque sans traduction. Ce qui est dans saint Jean (7) se rapporte aussi à cela : « cette foule qui ne connait pas la loi ».
Et de plus, jusqu’à ce jour, les Juifs, dans leurs synagogues, lisent les Écritures en hébreu, alors qu’aucun peuple contemporain ne parle l’hébreu. Ne vaut pas l’objection qu’existe une paraphrase chaldaïque des Écritures. Car cette traduction, en totalité ou en partie, a été faite après l’avènement du Christ; elle n’a jamais été reçue par les Juifs, et ils n’en ont jamais fait une lecture publique. Et c’est de cela que nous parlons.
On le prouve aussi par l’usage des apôtres. Les apôtres ont prêché l’évangile dans tous les pays du monde; ils ont fondé des Églises, comme nous le montrent les lettres aux Romains (10) et aux Colossiens (1), et la fin de l’évangile de Marc. Comme le rapporte aussi saint Irénée (livre 1, chap 3) qui fut très proche des temps apostoliques. Il dit, en effet, qu’en son temps, il y a eu des Églises fondées en Orient, en Lybie, en Égypte, en Espagne, en Allemagne, en Italie et en Gaule. Et pourtant, ils n’écrivirent pas d’évangile ou de lettres dans les langues des gens auxquels ils prêchaient. Ils ne se servirent que de l’hébreu ou du grec, et, comme le veulent certains, du latin. Car il y en a qui pensent que, comme nous l’avons dit plus haut, saint Marc a écrit son évangile en latin, et l’a ensuite traduit en grec, A ce sujet, voyez le pape Damase dans sa vie de saint Pierre, Adrien Finum dans le livre 6 des flagellations contre les Juifs, chap 80, et au livre 8, chap 62, ainsi que Pierre Antoine Beuter, annotations 9 de la sainte Écriture.
Qu’ils n’aient écrit dans aucune des langues des Gentils qu’ils évangélisaient, même s’ils les connaissaient, puisqu’ils avaient le don des langues, on peut le démontrer de plusieurs façons. D’abord, en dehors de la langue grecque, il ne nous reste aucun vestige d’une traduction quelconque. Aucun ancien n’a traduit ou écrit sauf en hébreu, en grec, ou en latin. De plus, saint Paul a écrit aux Romains en grec, alors que c’était le latin et non le grec qui était la langue du peuple. De la même façon, saint Pierre et saint Jacques ont écrit en grec aux Juifs dispersés par toute la terre. Or, la langue maternelle de ces Juifs n’était ni le grec, ni l’hébreu, mais la langue de leur pays d’adoption, comme on le voit dans Actes des apôtres 2 : « Ceux qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Et voici que nous les entendons parler dans nos langues… » Car, c’est ce qu’on disait des Juifs qui se rassemblaient à Jérusalem de différentes régions. Saint Luc le dit aussi dans les actes des apôtres : « Il y avait alors à Jérusalem des Juifs de toutes les nations qui sont sous le ciel » De la même manière, saint Jean écrivit sa première épitre aux Parthes en grec, comme Higin l’atteste dans l’épitre 1, saint Augustin dans le livre 2, question 33 des questions évangéliques, et le pape Jean 11 dans son épitre à Valérien. La langue maternelle des Parthes n’était évidemment pas la grecque.
On le prouve en troisième lieu par l’usage universel de l’Église, car, comme l’enseigne saint Augustin dans son épitre 118, critiquer ce que fait l’Église universelle est le signe d’une folie insolente. Or, l’Église universelle n’a employé que ces trois langues (l’hébraïque, la grecque et la latine) dans l’utilisation publique et commune qu’elle a faite des Écritures, alors qu’elles avaient cessé d’être parlées, ces langues.
Qu’il en ait bien été ainsi, on le prouve d’abord par les paroles suivantes de saint Augustin. Il dit que pour la compréhension des Écritures, n’est nécessaire que la connaissance de trois langues, que c’est dans ces langues que la sainte Écriture est lue, et qu’aucun auteur ancien ne se souvient d’avoir connu d’autres traductions. Et pourtant, il y avait certainement un grand nombre de langues parlées alors par les différents peuples. Pendant au moins les quatre cents ans pendant lesquelles l’Église se développa prodigieusement, aucune lecture ne se faisait en langue vulgaire. Ensuite, selon la règle de saint Augustin (livre 4 contre Donat, chap 24) et du pape saint Léon (sermon sur le jeûne, pentateuque) ce qui est observé par l’Église universelle, du fait qu’on ne peut lui assigner un début, dépend forcément de la tradition apostolique, et c’est ce que, avec raison, on a toujours cru. Et nous voyons maintenant qu’en Italie, en Allemagne, en Espagne, en Grèce, partout, les langues grecque et latine sont les seules à être utilisées pour la lecture publique. Et on ne peut à cette pratique assigner aucun commencement. Qui donc peut dire quand cet usage a débuté ?
Dans tout l’Orient, au temps de saint Jérôme, le texte grec était le seul à être employé pour la lecture publique, dans une traduction amendée par Origène, Lucien ou Hesychium. Car, comme nous l’apprenons de saint Jérôme dans sa préface aux Paralipomènes, de Constantinople jusqu’à Antioche, le texte grec pour la lecture publique était celui de Lucien; d’Antioche à l’Égypte, c’est-à-dire dans toute la Syrie, le texte grec pour la lecture publique était celui d’Origène. Dans tout le pays de l’Égypte, le texte grec était celui d’Hesychius. Et pourtant, ce n’était pas le grec qui était parlé couramment de Constantinople à Antioche, et beaucoup moins encore en Égypte et en Syrie. Par exemple, la Galatie est située entre Constantinople et la Syrie. Or, au temps de saint Jérôme, la langue parlée des Galates n’était pas le grec, mais une langue semblable à celle des Trévires, comme saint Jérôme l’atteste dans sa préface au livre 2 de l’épitre aux Galates.
De plus, le Pont, la Cappadoce, l’Asie mineure, la Phrygie et la Pamphylie sont situées entre Constantinople et Antioche, et ils n’ont pourtant pas tous la même langue, mais des idiomes différents. Et c’est au point qu’ils ne se comprennent pas entre eux, comme les actes des apôtres 2 nous le montrent. Et pourtant tous ces chrétiens n’utilisaient qu’une seule traduction des Écritures, celle faite par le martyr saint Lucien. En Syrie, à cette époque, la langue vulgaire n’était pas le grec, mais une autre qui lui était bien éloignée, comme l’atteste saint Jérôme dans sa vie de saint Hilarion, où il dit que le saint a interrogé d’abord le possédé en syriaque, puis en grec, pour que comprennent les Grecs qui étaient présents. Et saint Éphrem a écrit beaucoup de choses en syriaque, c’est-à-dire dans sa langue maternelle, comme le rapporte saint Jérôme dans son catalogue des Écritures.
Que l’Égypte ait aussi sa propre langue, saint Athanase l’atteste dans sa vie de saint Antoine, où il est dit que c’était par interprète qu’il discutait avec des philosophes grecs. Saint Jérôme nous dit même que saint Antoine a écrit des lettres en copte qui ont été en suite traduites en grec. Il est certain aussi qu’en Afrique, à tous les endroits où se trouvaient des chrétiens, les saintes Écritures n’ont été lues en public qu’en latin. Car aucune mention n’est faite d’une traduction en langue punique. Et saint Augustin nous dit (dans le livre 2, chap 13 de la doctrine ecclésiastique) que, de son temps, les psaumes étaient chantés en latin. Saint Cyprien témoigne de la même chose quand il dit, dans son sermon sur l’oraison dominicale, qu’en son temps, on avait coutume de dire à la messe la préface sursum corda (en haut les cœurs). Saint Augustin, dans le bien de la persévérance, chap 13, dit que, à la messe, après le habemus ad Domimum (nous l’avons tourné vers le Seigneur), le prêtre disait immédiatement après : gratias agamus Deo nostro (rendons grâce à notre Dieu); et on répondait : dignum et justum est (cela est digne et juste). On peut facilement conclure de ces textes que, en Afrique, la messe avait coutume d’être dite en latin, ainsi que les lectures des épitres et des évangiles, qui sont des parties importantes de la messe.
Que la langue latine n’ait pas été la langue parlée par le peuple à cette époque en Afrique, saint Augustin en est un bon témoin, car, au début de son commentaire sur l’épitre aux Romains, il dit que mot « salus » (salut) est aussi un nom punique, mais qu’il signifie « trois » en punique. Il y en avait qui ne connaissaient que le punique, et c’était le cas de tous les paysans. De la même façon dans le sermon 35 sur la parole du Seigneur, il dit que la langue punique est apparentée à langue hébraïque, et que ce que les Romains appellent le lucre, les puniques l’appellent mammon. Saint Jérôme dit même (dans sa préface au livre 2 de l’épitre aux Galates) que la langue des Africains est une langue phénicienne, avec peu de changement. Or la Phénicie est une partie de la Syrie.
En Espagne, la langue latine a été utilisée elle seule pour la lecture publique. On l’apprend par saint Isidore de Séville dans le livre 2 de l’office divin, ainsi que par le concile de Tolède 4, 2 célébré avant les années 900, dans lequel il est statué que, dans toute l’Espagne, le même ordre serait conservé pour le chant des psaumes, pour les messes, pour les lectures et pour les autres offices ecclésiastiques. Et, ensuite, aux chapitres 12, 13, 14, et 15 on nous explique assez clairement qu’on avait coutume de tout lire en latin. Et cette façon de faire s’est conservée jusqu’à aujourd’hui. Il n’y a aucun souvenir ou vestige d’un changement quelconque, et pourtant, la langue latine n’est plus parlée en Espagne depuis plusieurs siècles. Car elle a été, avant 1100, séparée de l’empire romain; elle a été soumise aux Goths, aux Maures, lesquels ont introduit certainement de nouvelles langues. Que les Goths aient eu une langue à eux, saint Jérôme l’enseigne au début de sa lettre à Sunia et à Fratella. Avant que les Goths ne corrompent la langue des Espagnols, leur langue était la langue propre des Espagnols. C’est ce qu’insinue saint Jérôme dans sa préface au livre 2 de l’épitre aux Galates. Il déclare en cet endroit que, dans les îles Baléare, la langue vulgaire était proche de la langue grecque.
Bède le vénérable atteste, dans l’histoire de sa nation, que, en son temps, il y avait quatre langues vulgaires, selon les différentes régions de l’île. Mais la langue latine a été commune à tous à cause des Écritures, car tous utilisaient la traduction latine de la Bible, même si chaque tribu avait sa langue maternelle. Que la même chose se soit conservée par la suite, nous avons le témoignage de Thomas Waldensi, au tome 3 des sacrements, tit 3 et 4. Qu’en Gaule on ait continué à utiliser la langue latine pour la lecture publique des Écritures, nous l’apprenons de Albin Alcuin, précepteur du roi Charlemagne, dans le livre des offices divins, et aussi d’Amalario Trevirensi qui vécut autour de 840. Il décrit avec beaucoup de détails les offices publics, et il montre que, non seulement en Gaule, mais dans tout l’Occident, les offices divins étaient tous célébrés de la même manière. La langue maternelle n’était plus alors dans les Gaules la langue latine, car, deux cents ans avant l’époque d’Amalarico, les Francs, qui venaient de la Germanie, se sont établis en Gaule en grand nombre. Les Francs avaient, évidemment, leur langue à eux. Saint Jérôme nous le confirme dans la vie de saint Hilarion. Il dit au sujet d’un démon qui parlait par la bouche d’un possédé : « Tu entendrais de cette bouche barbare qui ne connait que la langue franque et la langue latine, sortir des paroles du syriaque le plus pur ». En effet, avant qu’ils occupent les Gaules, les Francs avaient une langue différente de la latine, comme nous le rappelle saint Jérôme dans la préface du livre 2, sur l’épitre aux Galates.
Même en Allemagne, à cette époque, seule la langue latine était utilisée pour la lecture publique des Écritures, comme nous le laisse entendre Raban, évêque de Mogutino, qui vécut 700 ans auparavant. Car, expliquant, au livre 2 des institutions des clercs, l’ordre des offices divins qui avait cours alors en Allemagne et dans le reste de l’Occident, il affirme qu’on avait l’habitude de ne lire dans l’église qu’en latin. C’est ce qu’il indique dans le même livre au chapitre 9 par ces mots : « Voilà quel est l’ordre catholique des célébrations divines qui est observé sans changement par l’Église universelle ».
On peut inférer la même chose de Rupert Tuitien qui a vécu quatre cents ans auparavant. Dans son livre 1 des offices divins, il montre clairement qu’en Allemagne, comme dans le reste de l’Église, la coutume était de ne lire qu’en latin les saintes Écritures. Il est certain qu’en Allemagne, le peuple n’a jamais parlé le latin. Nous l’apprenons par la lettre de saint Jérôme à Sunia et Fretella, et par sa vie de saint Hilarion; et par le fait que l’allemand n’a rien en commun avec le latin qui puisse nous faire comprendre qu’il serait né de la corruption du latin, comme sont nées les langues espagnole, italienne et française. En Bohème, et dans les régions limitrophes où la langue vulgaire n’a jamais été le latin, les saintes Écritures étaient lues en latin dans les Églises. Nous le montre une lettre écrite par le pape Grégoire 7 (livre 7) de sa main au duc des Bohémiens, dans laquelle il explique que, pour de justes raisons, il ne veut pas permettre qu’on célèbre les offices divins en langue slave, comme on l’avait demandé.
Ensuite, en Italie. Les divines Écritures ont toujours été lues en latin dans les églises. Car l’ordo romain des divines écritures est, quant à la substance, le même qui existait au début de l’Église. Saint Isidore, en effet, (dans les devoirs ecclésiastiques, chap 15) affirme que c’est de saint Pierre qu’a commencé cet ordo des offices divins, dont se sert aujourd’hui l’Église romaine. Gelasius 1 l’a augmenté et mieux reformulé, comme le montre le décret dist 15, canon Sancta Romana. Et saint Grégoire ensuite, comme on le voit dans le livre des sacrements édité par lui. Et puis après, le pape Grégoire V11 restitua dans sa forme première l’ordo que la négligence avait dépravé, comme on le voit dans canon in die, dist. 5. Le pape Pie V a fait la même chose dans notre temps.
En conséquence, du rappel de tous ces faits, nous pouvons conclure que, de nos jours, l’Église romaine célèbre les divins offices non seulement dans la même langue, mais dans le même ordre, et dans les mêmes numéros des leçons et des psaumes qu’elle les célébrait il y a mille ans, au temps du pape Gélase. On ne peut avoir aucun doute que, en Italie, l’emploi quotidien de la langue latine ait déjà cessé, car Radevicus (1170) a écrit (dans le livre 2 des gestes des Francs, chapitre 70) que, pour l’élection du pape Victor, le peuple l’a acclamé par ces mots : « Papa Vittore santo l’elegge ». Même le bienheureux Thomas qui a vécu 300 ans auparavant, atteste (dans son commentaire aux Cor, chap 14, 1 que, de son temps, il y a avait en Italie une langue parlée par le peuple, et une autre dans laquelle on lisait les saintes Écritures dans l’Église, comme si ces langues maternelles vulgaires n’existaient pas. Je ne vois rien de plus que cet argument qui soit plus efficace pour réprimer l’audace des novateurs de notre temps.