Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 15)
Mais venons-en au quatrième argument que réclame la raison. Car il convient souverainement à la conservation de l’unité de l’Église que l’usage public des Écritures se fasse dans une langue commune à tous. S’il n’y a pas cet usage public des Écritures dans une langue commune, la communication entre les Églises est interrompue. Car l’ignorant ou l’illettré ne pourra participer aux cérémonies ecclésiales que dans sa patrie, et même dans son patelin. On ne pourra non plus faire aucun concile général, les pères conciliaires n’ayant pas tous le don des langues. Voilà pourquoi les apôtres ont écrit dans la langue grecque, car elle était alors la langue la plus commune. C’est Marcus Tullius qui nous le dit dans son plaidoyer pour le poète Archia : « le grec, on le lit dans presque tous les pays, mais le latin est contenu dans un espace géographique restreint ».
Les Écritures ont ensuite été traduites en langue latine, parce que, avec la croissance de l’empire romain, le grec cessa d’être la langue commune de l’Occident. C’est la langue latine qui devint la langue commune, du moins auprès des érudits, dans toute l’Italie, la Gaule, l’Espagne, l’Afrique, et dans d’autres régions. Comme, même aujourd’hui, il n’y a pas d’autre langue commune que la latine, il est certain que c’est en elle qu’on doive lire les saintes Écritures.
Cinquièmement. S’il y avait une raison qui justifierait l’usage la lecture de la parole de Dieu en langue vulgaire dans l’assemblée des fidèles, on ne pourrait en trouver de plus importante que celle-ci : pour que tous comprennent. Mais il est certain que le peuple ne comprendrait pas les psaumes, les prophètes, ainsi que d’autres textes que l’on lit à l’église, même s’ils étaient lus dans sa langue maternelle. Car nous qui connaissons le latin nous ne comprenons pas, pour cela, parfaitement les Écritures avant d’avoir lu ou écouté des commentaires. Comment des illettrés les comprendraient-ils donc ? Surtout qu’elles ont des chances de devenir encore plus obscures, une fois traduites dans des langues qui ne sont pas des langues de culture.
J’ajoute que non seulement le peuple n’en tirerait pas de profit, mais qu’il pourrait en recevoir du dommage. Car il en tirerait aisément des occasions d’errer dans la doctrine de la foi, aussi bien que dans les préceptes de vie et de mœurs. En effet, c’est de l’Écriture mal comprise que sont nées les hérésies, comme saint Hilaire de Poitiers le montre dans son livre sur les synodes; et comme le reconnait même un Luther, qui a appelé l’Écriture le livre des hérétiques. Il l’a amplement prouvé par l’exemple.
Cassien rapporte dans sa conférence 10, chap 2, 3, 4, 5, que les erreurs absurdes des anthropomorphistes étaient nées de leur seule ignorance. Et Énée Sylvius, dans son livre de l’origine des Boemmor, rapporte les erreurs crasses des Thahorites, des Orebites, et d’autres semblables qui lisaient l’Écriture dans leur langue maternelle, sans la comprendre. C’est ce qui est arrivé à David Georgio, le plus empoisonné de tous les hérétiques, qui ne connaissait aucune langue en dehors de sa langue maternelle, celle des Bataves. Il prouvait, par l’Écriture, qu’il était le Messie et le Fils de Dieu, comme on le voit dans le livre ou épitre que les gens de Bâle ont écrit sur ses erreurs.
De plus, si les gens illettrés entendaient lire dans leur langue ce passage du cantique des cantiques : « qu’il me baise d’un baiser de sa bouche », ou « sa gauche sous ma tête », et « de sa droite il m’étreindra », ou ce verset d’Osée : « va, et fais-toi des fils de la fornication », ou l’adultère de David, l’inceste de Thamar, les mensonges de Judith, comment Joseph a enivré ses frères, comment des épouses comme Sara, Lia et Rachel donnèrent des servantes à leurs maris comme concubines, et beaucoup d’autres choses qui, dans l’Écriture sont rapportées avec de grandes louanges. S’ils entendaient donc lire toutes ces choses, ou ils seraient portés à les imiter, ou ils condamneraient les saints patriarches, comme autrefois les Manichéens, ou ils penseraient que l’Écriture contient des mensonges. Et en voyant de si grandes contradictions apparentes qu’ils ne pourraient pas expliquer, il serait à craindre que, à la fin, ils ne croient plus du tout dans l’Écriture.
J’ai entendu un homme digne de foi raconter que, quand en Angleterre un ministre calviniste lisait dans un temple en langue vernaculaire le chapitre 25 de l’Écclésiatique où il est beaucoup parlé de la malice de la femme, une femme s’est levée et a dit : « Est-ce là la parole de Dieu ? Non, plutôt celle du démon ».
Sixièmement. S’il fallait lire les saintes Écritures en public en langue vulgaire, il faudrait à chaque siècle, modifier les traductions, car les langues vulgaires changent constamment, comme Horace l’enseigne par l’expérience, dans son art poétique. Ces changements continuels ne pourraient pas se faire sans danger et sans inconvénient majeur. Car, on ne trouve pas toujours des traducteurs compétents. Plusieurs erreurs pénètreraient dans le texte qu’il ne serait plus facile d’extirper, puisque ni les papes ni les conciles ne pourraient, dans ces cas, porter de jugement.
Septièmement. Il semble que la majesté des offices divins requière absolument une langue plus grave et vénérable que celle employée par le peuple. Surtout parce que, dans les mystères sacrés, il y a plusieurs choses qui doivent demeurer secrètes. C’est ce qu’enseignent des anciens, comme Denys l’Aréopagite aux chapitres 1 et dernier de sa hiérarchie ecclésiastique, Origène dans son homélie 5 sur les Nombres, saint Basile dans son livre sur le Saint-Esprit, chapitre 27, saint Jean Chrysostome dans son homélie 24 sur saint Matthieu, saint Grégoire le grand dans le livre 4, cahp 56, de ses dialogues. C’est en vain que Kemnitius essaie de démontrer que la langue latine n’est ni plus sacrée ni plus vénérable que les autres. Car quand nous disons qu’elle est plus sainte, nous ne parlons pas des mots de la langue en eux-mêmes, mais nous affirmons qu’elle a plus de gravité et plus de noblesse que les autres du fait qu’elle n’est pas une langue vulgaire.
À toutes ces choses s’ajoutent les témoignages des Pères les plus saints et les plus graves, comme saint Basile chez les Grecs et saint Jérôme chez les latins, qui jugeaient qu’il ne convenait pas que tous les hommes indistinctement traitent des Écritures, même s’il n’était pas facile alors de l’empêcher, puisque les langues dans lesquelles les Écritures avaient été écrites étaient des langues vulgaires. Théodoret rapporte dans le livre 4, chap 17 de son histoire de l’Église que quand un préfet de la cuisine de l’Empereur avait cité un texte quelconque de l’Écriture, il a entendu saint Basile lui faire le reproche suivant : « Il est plus sur de penser aux poulets que de réduire par la cuisson les dogmes divins ». Que dirait aujourd’hui saint Basile, je le demande, s’il voyait des pharmaciens, des cordonniers, et d’autres artisans expliquer les saintes Écritures du haut de la chaire, comme cela se fait chez les Luthériens, les calvinistes, et les anabaptistes ? Saint Jérôme, dans son épitre à Paulin sur l’étude des saintes Écritures dit ceci : « Les médecins promettent ce qui est de leur ressort, les menuisiers également. L’art des Écritures est le seul que tous revendiquent comme le leur. Des ignorants écrivent, des lettrés composent des poèmes. Mais l’Écriture, un vieil abruti, un vieillard débile, un sophiste bavard, tous présument la connaître, la mettent en pièces avant de l’avoir apprise ».
Ces plaintes de saint Jérôme s’appliquent parfaitement à ce qui se passe dans toute l’Allemagne et dans la France. Tous les ouvriers, non seulement les hommes, mais les femmes, ont la sainte Écriture dans leurs mains, et par les lectures qu’ils en font, ils ajoutent la désobéissance et l’arrogance à leur ignorance. Car, parce qu’ils peuvent réciter par coeur les paroles de l’Apôtre, et citer des livres et des chapitres, ils pensent tout savoir, et ne souffrent pas qu’on leur enseigne quoi que ce soit. Voyez Cochlaeum dans son livre de la vie et des actions de Luther, en l’an 1522.
CHAPITRE 16 Réponse aux objections des hérétiques
Mais voyons ce qu’on oppose à cela. En premier lieu, ils mettent de l’avant les paroles de saint Paul dans son épitre 1 aux Corinthiens chap 14, Saint Paul y enseigne que les lectures et les prières publiques doivent être faites en langue vulgaire dans les églises. « Car si la trompette sonne d’une voix incertaine, qui se préparera pour la guerre ? Il en va de même pour vous au sujet de la langue. Si vous ne dites pas quelque chose d’audible, comment saura-t-on ce qui se dit ? » Et plus bas : « Si je prie avec la langue, mon esprit prie. Quoi donc ? Je prierai en esprit et je prierai avec mon âme. Je chanterai un psaume en esprit et je chanterai dans mon âme. Mais si tu bénis en esprit, qui vient en aide à l’idiot ? Comment répondra-t-il amen à ta bénédiction, parce qu’il ne sait pas ce que tu dis. Toi, tu rends grâce à Dieu, mais l’autre n’est pas édifié ».
Je réponds qu’il est certain que, dans la plus grande partie de ce texte, il n’est question ni de la lecture des Écrites ni de l’office divin, mais de l’exhortation spirituelle ou d’une réunion. Comme les moines autrefois se réunissaient et parlaient entre eux des choses spirituelles, la même chose se produisait dans la primitive église, comme l’indique saint Justin à la fin de son apologie. Les chrétiens se réunissaient les dimanches, et lisaient d’abord les Écritures, puis un ancien faisait une homélie. On célébrait ensuite les mystères, puis, à la fin, ils échangeaient entre eux des paroles sur les mystères. Pour que le grand nombre d’interventions n’enfante aucun trouble, l’Apôtre avait établi que deux ou trois seulement parleraient dans les exhortations, que les autres écouteraient et jugeraient, et qu’au cas où quelqu’un aurait quelque chose de meilleur a dire, le premier se tairait, et la parole serait donnée à celui-là. Et, chez les Corinthiens, il y en avait qui, pour faire montre de leurs dons des langues, parlaient en une langue étrangère. Ils ont été réprimandés par l’Apôtre, ceux-là, car les exhortations doivent être comprises par tous.
Que ce soit là la bonne interprétation de ce passage nous pouvons le comprendre par ce qu’en ont dit les anciens, comme saint Cyprien dans sa lettre à Pompée, et dans son épitre à Quirinum sur le rebaptisage des hérétiques, sur ce qu’en dit saint Augustin dans son livre 2, chap 8 du baptême contre Donat, saint Basile dans ses brèves explications de questions, à la question 278, saint Ambroise, Sedulius, Haymo, Théodoret, et Oecumenius. On peut le comprendre aussi par les paroles elles-mêmes de l’Apôtre. Car il dit que deux ou trois prophètes parlent, et que les autres jugent; et que si un quelqu’un reçoit une révélation, celui qui parlait d’abord se tait. Et le : « que les femmes se taisent dans l’Église ». Toutes ces citations ne peutvent se rapporter qu’à l’exhortation. Car les Écritures qu’on lit, et les saints offices n’ont pas à être jugés par les prophètes. Ils ne sont pas inspirés non plus quand ils les lisent, mais récitent des choses qui ont déjà été inspirées; et les femmes n’ont jamais non plus célébré les divins mystères dans l’Église. Les mots qu’on nous oppose se rapportent donc à l’exhortation
Il demeure encore une difficulté dans ces mots. Car dans ces mots, il ne s’agit pas, d’une exhortation, mais de prières et de psaumes. On peut noter en passant que saint Ambroise et saint Jérôme ont lu ces phrases avec une double interrogation. Qui viendra en aide à l’idiot ? Comment répondra-t-il amen ? Mais, les Grecs ont toujours lu ce que nous fait lire le texte latin, « Celui qui prend la place de l’idiot comment répondra-t-il amen ? » Cette version, même Calvin et Bèze, et les autres adversaires, la jugent préférable.
Pour se défaire de cette difficulté, il y en a qui répondent : « même dans ces mots, il est question d’exhortation et non de prière ». Comme saint Basile, Théodoret et Sédulius nommés plus haut. Mais c’est une position difficile à soutenir, car les mots grecs dont l’Apôtre se sert ne signifient pas exhorter, mais prier, chanter et rendre grâces. C’est pourquoi saint Jean Chrysostome, Theophylacte, et même saint Ambroise et Harmo comprennent qu’il est question, ici, de prières. D’autres disent donc : l’apôtre parle des offices divins, mais il n’exige pas que tout le peuple comprenne, seulement celui qui répond an nom du peuple. Et c’est ce qu’il voudrait dire par les mots suivants : « Celui qui prend la place de l’idiot, comment répondrait-il amen ? » C’est ainsi que comprirent ce passage Haymo, Primasius, Pierre Lombard, saint Thomas, et quelques auteurs latins. Mais cette réponse ne semble pas tout à fait satisfaisante. Car les mots grecs employés par l’Apôtre ne signifient pas, selon leur emploi usuel, « celui qui prend la place de l’idiot », mais « qui remplit le lieu de l’idiot », c’est-à-dire « qui s’assoie dans les lieux des idiots, qui occupe les lieux des idiots, qui fait donc partie des idiots, qui est un idiot ». C’est ainsi que l’interprètent saint Jean Chrysostome et Théophylacte. Car non seulement les auteurs profanes, mais même les auteurs sacrés n’emploient pas le mot « tokos » pour dire « à la place de », mais l’adverbe « anti ». Comme nous le voyons clairement dans Macc 1, chap 9 : « Se leva à la place de Juda ». Au chapitre 11 : « Pour qu’il règne à la place de son père ». Au chapitre 13 :
« À la place de Jonathas son frère). Et au chapitre 14 : « Grand prêtre à sa place ». Ce « à sa place » est toujours rendu par « anti ».
Il y en a d’autres qui ont une opinion différente. Quand l’apôtre dit « qui prend la place de l’idiot », il parle d’un idiot, mais celui qu’il appelle idiot ce n’est pas celui qui est véritablement idiot, mais qui l’est par devoir, c’est-à-dire qui répond à la place des idiots. Comme nous donnons le nom de populaire à un patricien qui se range du côté du peuple. Cette opinion ressemble à la précédente, mais elle est expliquée un peu autrement. C’est ainsi que Sixte de Sienne voulut dénouer ce nœud gordien au livre 6 de la sainte bibliothèque, à la note 263. Il nous avertit là que les paroles de saint Jean Chrysostome de son homélie 35 sur la première épitre aux Corinthiens n’ont pas été fidèlement rendues. Les paroles de saint Jean Chrysostome sont : idiôtèn de laikon legei. Le traducteur les a rendues ainsi en latin : « il appelle idiote la foule prise en bloc ». Mais il aurait du traduire ainsi : « il appelle idiot le laïc », c’est-à-dire l’homme qui dans l’Église représente les laïcs.
Mais cette explication ne semble pas non plus correspondre au texte lui-même. Car on peut facilement lui faire l’objection suivante : aux temps des apôtres, le peuple dans son ensemble répondait, et personne n’était chargé de répondre au nom du peuple. Car, à la fin de son apologie no 2, saint Justin dit en toutes lettres, que tout le peuple avait coutume de répondre amen quand le prêtre finissait une prière, ou une action de grâces. Que cette coutume ait été conservée pendant longtemps en Orient comme en Occident, nous le démontre la liturgie de saint Jean Chrysostome, que nous avons à la fin de ses œuvres, ou est clairement distingué ce que chantait le prêtre, le diacre et le peuple dans les offices divins. Nous rencontrons la même chose dans le sermon de saint Cyprien sur l’oraison dominicale, dans lequel il dit que le peuple répondait : « nous l’avons vers le Seigneur ». Et chez saint Jérôme dans la préface 2 de son épitre aux Galates. Il écrit que dans les églises de la ville de Rome, on entend comme un coup de tonnerre quand le peuple répond Amen.
La véritable explication est que, dans ce passage, l’Apôtre ne parle pas des offices divins, ni de la lecture publique des Écritures, mais des cantiques spirituels que composaient les chrétiens pour louer Dieu et pour lui rendre grâces, et pour leur consolation et leur propre édification. Que l’Apôtre ne parle ni des offices divins ni de la lecture publique des Écritures, on le prouve ainsi. Qu’en Grèce les lectures étaient surement lues en grec, et que les offices divins se faisaient en grec, même les hérétiques l’admettent. L’Apôtre parle ici de la prière et de l’action de grâces qui se fait par le don des langues, langues la plupart du temps étrangères, que personne ne comprenait comme l’arabique, la Perse, comme l’expliquent saint Jean Chrysostome et d’autres. Que même celui qui la parlait ne comprenait pas ce qu’il disait, les mots suivants l’indiquent : « Si je prie en langue, mon esprit prie, mais mon intelligence n’en retire aucun fruit ». Ce qui veut dire : si je prie par le don des langues, dans une langue que je ne comprends pas, mon esprit prie, c’est-à-dire mon cœur prie, mais mon intelligence n’en retire aucun fruit, c’est-à-dire mon intelligence n’est pas instruite, parce que je ne comprends pas ce que je dis. On peut dire la même chose de ce qui suit. « Celui qui parle en langue ne parle pas aux hommes, mais à Dieu, car personne n’écoute. C’est-à-dire personne ne fait attention à ce que l’on dit, car personne ne comprend. Il ne parle donc pas des offices divins qui se faisaient en grec, langue que tous comprenaient, mais il parle de la louange de Dieu ou de l’action de grâces que quelques-uns chantaient en langue étrangère dans leurs assemblées.
De plus, il est absolument certain que les chrétiens ont composé des cantiques spirituels qu’ils chantaient dans l’Église quand ils s’y rassemblaient. C’est ce qu’enseignent Eusèbe de Césarée au livre 2, chap 4 de son histoire ecclésiastique, en citant Philon, saint Denys l’aréopagite, livre 3 des noms divins, et au chapitre suivant où il fait plusieurs citations des cantiques de Hiérothus. Tertullien, au chap 39 de son apologie, décrit une agapè des chrétiens, c’est-à-dire un repas public, qui se faisait dans l’église, au cours duquel ceux qui le pouvaient avaient coutume de chanter à Dieu des choses de leur invention. De plus, l’Apôtre lui-même (Eph 5, Col. 3) les exhorte à chanter des psaumes, des hymnes, des cantiques spirituels. Ces cantiques, des hymnes, ce sont eux-mêmes qui les composaient, au dire de Haymo. Parce que ces cantiques sont faits pour la consolation du peuple, l’Apôtre veut qu’ils soient composés dans une langue que tous comprennent; pour que les idiots qui sont incapables d’en composer de semblables puissent au moins exprimer leur approbation par le mot amen.
Mais tu objecteras. Comme l’Apôtre a voulu que ces cantiques se déroulent en langue vulgaire pour que le peuple puisse y répondre amen, il a certainement voulu que les offices divins se fassent dans une langue populaire pour que le peuple puisse répondre amen. Je nie la conclusion, car les offices divins se tenaient en langue grecque, qu’un grand nombre connaissaient, même si pas tous, et cela suffisait. L’Apôtre ne voulait pas que tous puissent répondre. De plus, parce que les chrétiens étaient peu nombreux, tous récitaient les psaumes ensemble dans l’Église et répondaient au ministre dans les offices divins. Et plus tard, au fur et à mesure qu’augmentait le peuple, les fonctions ont été divisées, et c’est aux seuls clercs qu’on a laissé la charge de s’acquitter, dans l’Église, des prières et des louanges de tous. De plus, la fin principale de ces cantiques était l’instruction et la consolation du peuple. Dans les réunions, ils tenaient lieu d’exhortations. Et en conséquence, il était juste que la plus grande partie d’entre eux les comprennent, car s’ils étaient faits dans une langue inconnue, ou si aucune explication ne s’ensuivait, ils auraient porté peu de fruits. Mais la fin principale des offices divins n’est pas l’instruction et la consolation du peuple, mais le culte de Dieu, et c’est aux pasteurs à expliquer au peuple le sens des offices divins.
Deuxième objection. Une prière non comprise ne génère aucun profit. « Ce peuple m’honore des lèvres » (Isaïe 29, Matt 15). Et saint Paul aux Corinth 1, 14 : « Si je prie en langue, mon esprit prie, mais mon intelligence n’en tire aucun profit. » En conséquence, toutes les prières publiques autant que privées doivent être faites en langue vernaculaire. Cette objection est celle de Calvin. Elle n’offre pas une grande difficulté. Car, d’abord, il est faux que le peuple ne tire aucun fruit de la prière publique s’il n’en comprend pas le sens, car la prière de l’Église ne s’adresse pas au peuple, mais à Dieu pour le peuple. Il n’est donc pas nécessaire qu’il comprenne pour en profiter, mais il suffit que Dieu comprenne. C’est comme si un clerc plaidait devant le roi en latin en faveur d’un paysan, ce dernier pourrait quand même en tirer du profit même s’il ne comprend pas un mot du latin.
De plus, l’Église prie pour les fidèles pécheurs et pour les autres, qui non seulement ne comprennent pas, n’écoutent pas, mais qui ne veulent pas qu’on prie pour eux. L’Église ne prie quand même pas pour eux inutilement. Elle prie encore avec plus de profit pour les fidèles présents qui désirent qu’on prie pour leurs besoins. Nous voyons dans le Lévitique 16, que Dieu a ordonné que le peuple reste dehors pendant que le Prêtre entre dans le sanctuaire, prie pour lui et pour le peuple. Ce peuple non seulement il ne comprenait pas ce que disait le prêtre, mais il ne l’entendait même pas parler, et il ne le voyait pas. Que cela se faisait encore au temps de Zacharie, nous le lisons dans Luc1. Et qui oserait penser que cette prière du grand prêtre n’était d’aucun profit pour le peuple ? Voici ce que dit Origène dans son homélie 20 sur Josué : « Si tu entends lire une Écriture que tu ne comprends pas, sache d’abord que, par sa seule audition, tu en tireras du profit, et que comme par une incantation, seront chassées tes tentations et tes vexations. » Et saint Jean Chrysostome, dans son homélie 3 sur Lazare : « Qu’arrivera-t-il si on ne comprend pas ce qui est contenu dans les saints livres ? De sa seule lecture, naîtront en nous beaucoup de choses saintes, même si nous n’en saisissons pas les plus absconds mystères ».
Ce n’est pas seulement de la prière qu’un autre fait pour lui que le peuple peut tirer un profit, même s’il n’en saisit pas le sens, mais de celle qu’il adresse lui-même à Dieu. Car, comme l’enseigne saint Augustin dans son livre 3 de la doctrine chrétienne, au chapitre 9, « Comme les Juifs n’adoraient pas Dieu pour rien dans des figures et des cérémonies variées, dont peu comprenaient le véritable sens, les paysans, non plus, n’adorent pas Dieu pour rien dans des mots latins ». De plus, le même saint Augustin au livre 6, chap 25, du baptême : « Plusieurs se ruent dans des prières qui ont été composées non seulement par des incapables loquaces, mais même par des hérétiques, et comme la simplicité de l’ignorance ne leur permet pas de les distinguer des bonnes, ils s’en servent en pensant qu’elles sont valables. Mais pour autant, ce qui en elles est pervers n’évacue pas ce qui est droit, mais est plutôt évacué par lui ». Par ces paroles, saint Augustin enseigne que les prières dans lesquelles est mêlé quelque chose d’hérétique ne manquent pas de produire des fruits, quand les dit en toute simplicité celui qui ne sait pas ce qu’il dit, et pense bien dire. Car, comme le dit le même saint Augustin, la plupart du temps le sentiment de celui qui prie l’emporte sur le vice de la prière. Car Dieu ne regarde pas tant ce que nous disons que ce que nous désirons dire. Si donc des prières non comprises et mauvaises ne sont pas sans profit, combien plus profitables seront les prières les meilleures instituées par l’Église, même si elles ne sont pas comprises ?
Voici ce que Origène pense là-dessus dans Josué 20 : « Même si nous ne comprenons pas ce que nous disons avec la bouche, les vertus qui nous sont présentent comprennent. Elles approchent, comme si elles étaient invitées à un chant, et se réjouissent de nous apporter de l’aide ». Il se sert de deux comparaisons pour nous le faire comprendre. « Si on croit ce que racontent les Gentils, que quand ils entonnent certains chants qu’ils appellent des incantations, ou quand ils prononcent certains mots que ceux-là mêmes qui les profèrent ne comprennent pas, par le seul son de la voix, les serpents s’endorment, ou ils sortent des antres où ils s’étaient cachés, ne devons-nous pas croire que la récitation ou le chant d’une parole quelconque de l’Écriture a plus de pouvoir et de force que tous les chants ou toutes les paroles profanes ? » Et plus bas. « Les médecins ont coutume de prescrire tels ou tels breuvages, mais ce n’est pas en les mangeant ou en les buvant que nous sentons qu’ils sont utiles etc. C’est aussi ce que nous devons penser de la sainte Écriture. Elle est utile, et elle profite à l’âme, même si notre oreille n’en saisit pas le sens ».
De plus, si nous disions qu’il est nécessaire de tout comprendre en priant ou en louant Dieu, rares seraient ceux qui pourraient chanter les psaumes de David, ou lire les prophètes ou les apôtres dans les offices divins. Combien y en a-t-il qui comprennent toutes les phrases des psaumes, des prophètes et des apôtres ? Quelles sont nombreuses les choses que nous ne comprenons pas quand nous chantons les psaumes ! Nous ne devons pas, à cause de cela, quitter l’église pour étudier les commentaires. Et, cependant, nous ne récitons pas les psaumes pour rien, quand nous le faisons avec dévotion et révérence. Car nous savons en quoi consiste ce qui appartient à la louange de Dieu. Que penser donc de ce que saint Antoine avait coutume de dire, à savoir que la plus parfaite prière était celle où l’âme se trouvait si absorbée en Dieu qu’elle ne comprenait plus les paroles qu’elle prononçait.
Les textes de l’Écriture qu’on nous oppose ne contredisent pas ce que nous avançons. « Ce peuple m’honore des lèvres ». « Si je prie en langue, mon esprit prie, mais mon intelligence n’en tire aucun profit ». Car, dans le premier texte, il ne s’agit pas de prière ou de lecture, mais de ceux qui professent de bouche seulement la piété, qui disent aimer Dieu, et qui font le contraire. Comme l’explique saint Jérôme au chapitre 29 d’Isaïe, et saint Augustin au livre 22, chap 55, contre Faust, Mais si quelqu’un voulait rapporter ces paroles à la prière, il devrait dire que l’apôtre blâme ceux qui, quoique priant dans une langue qui leur est familière, laissent leur esprit vagabonder vers d’autres activités.
Dans l’autre texte de l’Écriture, on ne reproche pas de dire une prière qu’on ne comprend pas, mais on lui préfère une prière que l’on comprend. Car l’apôtre ne dit pas que la prière serait sans fruit, mais que l’intelligence n’en tirerait aucun profit. Ceux qui prient dans une langue qu’ils ne connaissent pas, comme quand des illettrés disent en latin les sept psaumes, leur cœur et leur esprit en tirent du profit, mais pas leur intelligence, car elle n’en reçoit aucune instruction. Il ne condamne pas cette prière comme mauvaise ou infructueuse, comme le montrent ses propres paroles : « car tu rends bien grâce à Dieu ». Saint Jean Chrysostome confirme clairement la même chose. Ajoutons, comme nous l’avons dit plus haut, que l’apôtre parle d’une langue que personne ne peut comprendre dans l’église. C’est donc inutilement qu’on présente ces paroles de l’apôtre pour s’opposer à la coutume de l’Église catholique. Car, même si l’intelligence des illettrés ne tire aucun profit des prières latines communes de l’Église, leur cœur, lui, ne demeure pas sans fruit. Il en va de même pour l’intelligence d’un grand nombre qui savent le latin. Et la perte qu’éprouve l’intelligence des illettrés est compensée par les grands avantages qui résultent du fait que les Écritures soient continuellement lues dans une assemblée publique en latin, c’est-à-dire dans une langue qui est commune à tous.
La troisième objection est celle de Brentius dans les décrétales chap « parce que dans un grand nombre », de off jud ord. Le pape Innocent 111 ordonne que quand, dans une ville, cohabitent des gens de langues différentes, l’évêque pourvoie à trouver des hommes idoines, capables de célébrer dans chacune de ces langues; et à administrer aux hommes les sacrements dans des langues différentes. Je réponds que le pape Innocent 111 ne parle ici que du latin et du grec. Car, au temps du pape Innocent 111, la ville de Constantinople avait été capturée par les latins. Et comme l’empereur et l’évêque de Constantinople étaient des latins, il y a avait beaucoup de latins mêlés aux Grecs. Dans le concile du Latran où s’étaient réunis les Grecs et les Latins, on demanda au souverain pontife la permission d’ordonner deux évêques. Le pontife en concile déclara qu’il ne convenait pas qu’il y ait deux évêques pour une seule église, mais que l’évêque devait voir à ce qu’il y ait des prêtres capables de célébrer en grec pour les grecs, et en latin pour les latins. On trouve ce décrit au chapitre 9 du concile.
Que le concile ne parle pas des langues vulgaires, le prouve ce que nous venons de dire et aussi le fait que ce décret n’a été observé, en Italie, que là où le pontife suprême résidait, et avait son état personnel. Dans le reste de l’Italie, ce décret n’a jamais été observé. Car, saint Thomas qui vécut un peu après le temps de ce décret, a composé en latin l’office de la fête du corps du Christ, que nous utilisons encore aujourd’hui, bien que, comme il le reconnait lui-même dans le commentaire de 1 Cor 14, « la langue vulgaire des Italiens de son époque n’était plus le latin ».
La quatrième objection est celle de Brentius. La fin des offices divins et des lectures publiques est l’instruction, l’édification et la consolation. Car à Romains 15, on dit : « pour que par la patience et la consolation que nous apportent l’Écriture, nous ayons bon espoir ». Et au Cor 1, 14 : « Pour instruire autrui, je préfère dire cinq mots que je comprends plutôt que mille mots en langue ». « Quand vous vous réunissez, chacun de vous a son psaume, sa doctrine, son Apocalypse, sa langue, son interprétation, tout se fait pour l’édification ». Or, d’une langue inconnue, quelle instruction, quelle édification, quelle consolation peut provenir ?
Je réponds que la proposition et la conclusion de cet argument sont fausses. Car, la fin principale des offices divins n’est pas l’instruction ou la consolation du peuple, mais le culte qui est du à Dieu par l’Église. Car le devoir des clercs consiste à immoler à Dieu un sacrifice de louange, au nom de tout le peuple chrétien, comme Il le requiert au psaume 40; et, à la façon des soldats, à monter la garde, et à protéger le camp du Seigneur par les veilles et les prières de l’Église. Isaïe 62 : « J’ai établi des gardiens sur tes murs, Jérusalem, ils ne se tairont ni le jour ni la nuit ». Ensuite, ceux qui ne sont pas ignorants, savent le latin, et reçoivent de l’instruction des lectures qui sont faites. Les autres ne comprendraient pas plus si la lecture était faite dans leurs langues, car l’instruction ne consiste pas dans les mots, mais dans le sens. C’est pourquoi ces lectures nuisent autant qu’elles aident.