Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 140)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

À la deuxième raison, je dis que le mariage ratifié est un sacrement véritable, mais non parfait, quant à la totalité de la signification. À la troisième, je dis que ceux qui se donnent à leurs épouses doivent toujours avoir à l’esprit que c’est à la condition qu’ils ne soient pas appelés à des noces plus spirituelles. Je dis ensuite que l’époux n’est pas tenu de rendre le dû matrimonial au détriment de son bien spirituel, quand cela peut se faire sans causer de tort à l’épouse. L’une et l’autre réponse sont bonnes, mais la dernière est plus conforme aux décrets et aux actions des pontifes, qui ont, de fait, dispensé d’un mariage ratifié non consommé.

La première réponse se base sur Nicolas ( 27, question, 2, canon scripsit). Il dit que c’est Dieu qui dissout le mariage, quand il appelle quelqu’un à la vie religieuse. Mais, ce fondement n’est pas solide, car Nicolas parle d’un mariage consumé, et il enseigne qu’il est dissous non quant au lien, mais quant à l’obligation de l’acte sexuel.

CHAPITRE 39

Les ermites

Vient maintenant la cinquième dispute sur les ermites. Plus que toutes les autres formes de la vie religieuse, ce sont les ermitages que réprouvent les magdebourgeois (centuries 4 et 5, chapitres 6 et 10.), ainsi que Calvin (livre 4, chapitres 13 et 16). Ils reprochent deux choses : la solitude, et l’austérité de la vie. Ils disent, que, par la solitude, ils pèchent deux fois contre le prochain. Une première fois, pour s’être retirés dans le désert en haine du genre humain, contrairement en ce qui est dit en Matthieu 13 : « Voici qu’il est dans le désert. Ne sortez pas. » Et Hébreux 10 : « N’abandonnant pas notre assemblée. » Par la sévérité de la vie, ils disent qu’ils pêchent contre eux-mêmes. D’abord, parce qu’ils s’exposent à beaucoup de dangers et de tentations, comme on le voit dans les vies de saint Antoine et de saint Hilarion; qu’ils sont des homicides d’eux-mêmes par des jeûnes excessifs, des cilices, et d’autres mortifications qu’ils s’imposent constamment, allant contre Exode 20 : « tu ne tueras pas », et contre Coloss 2 : « Honore ton corps ! » Enfin, parce qu’ils s’imposent des labeurs idiots, plaçant la religion dans des choses bizarres et ridicules, comme ce Siméon qui vécut au haut d’une colonne, comme un oiseau, pendant un grand nombre d’années, ce qui a été perçu dit-on, comme une pure illusion et une fascination diabolique.

Réponse. Que la vie érémitique soit sainte et parfaite, et agréable à Dieu, nous le prouvons d’abord, par le témoignage des Écritures, qui louent grandement Élie et saint Jean-Baptiste, qui furent les princes des ermites, autant par la solitude que par l’austérité de leur vie. Car, de saint Jean-Baptiste, le Seigneur dit en Matthieu 14 : « Parmi tous ceux qui sont nés de la femme, aucun n’a jamais été plus grand que Jean. » La grandeur d’Élie apparait en ce que, pour louer Jean-Baptiste, l’ange a dit (Luc 1) qu’il précéderait (le Messie) dans l’esprit et la vertu d’Élie. » Or, Élie qui se tenait la plupart du temps sur le mont Carmel, était revêtu de peaux de bêtes, comme on le dit dans les Rois (4, 1).

Semblablement, saint Jean Baptiste vécut dans le désert, de son enfance à la fin de sa vie. Il était vêtu de poils de chameau, et se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage (Luc 1, et Matt 3). Voilà pourquoi les anciens pères ont appelé Élie et Jean ermites et princes des ermites, comme saint Basile dans son épitre à Chilon, saint Grégoire de Naziance, (dans son apologie sur sa fuite, après son retour) , saint Jean Chrysostome (homélie 69 sur Matthieu), saint Jérôme,( en partie dans son épitre à Paulin sur l’institution du monachisme, et en partie dans l’épitre à Eustochius sur la virginité), Cassien (conférence 18, chapitre 6), Sozomène (livre 1, chapitre 12, de son histoire), Theophylacte, (dans le premier chapitre de Luc), saint Isidore (livre 2, chapitre 5, des devoirs divins.)

Les hérétiques répondent, à cet argument , et surtout au sujet de Jean, qu’il ne demeura jamais dans un vrai désert, et qu’il ne s’est pas nourri et vêtu avec austérité, comme nous le prétendons. Les magdebourgeois (centurie 1, livre 1, chapitre 6, colonne 248) disent que le mot désert doit être entendu à la façon d’une hyperbole, parce qu’il prêchait dans des villes voisines du désert. Et, dans le chapitre 10, colonne 357, ils soutiennent que Jean a habité avec ses parents, et qu’on dit qu’il a habité dans le désert parce que la maison de ses parents était dans les montagnes de la Judée, vulgairement appelées désert, à cause des monts et de la stérilité, même s’il y avait là plusieurs villes et villages.

Et c’est ce que pensent également Bucer et Zwingli (au chapitre 3 de Matthieu). Les centuriates disent, au même endroit (colonne 356), que l’habit de Jean était vraiment fait de poils de chameau, mais parce que c’était la coutume des hommes de cet endroit. Et c’est ce que dit également Bucer, (au chapitre 3 de Matthieu). Chrytraeus ajoute même qu’en cet endroit, il y avait un vêtement semblable à celui que nous appelons ondulé, que seuls portent les nobles.

De plus, les centuriates (colonne 364) disent que les sauterelles que Jean mangeait étaient une sorte de poissons excellents que les pêcheurs rejetaient parce que prohibés par la loi, mais que Jean mangeait, parce qu’il avait été libéré par la loi évangélique. C’est aussi l’avis de Melanchton, dans son sermon sur saint Jean-Baptiste, et d’autres. Ces erreurs, Pierre Canisius les a parfaitement réfutées (livre 1, les corruptions de la parole de Dieu, chapitres 2, 3, 4.) Il prouve, d’abord que saint Jean Baptiste a vécu dans un vrai désert, parce que le mot désert, qui est ici utilisé, est toujours employé par l’Écriture au sens d’un vrai désert. Il dit ensuite que Luc (1) dit qu « ’il a été dans le désert jusqu’au jour de sa manifestation à Israël ». Les Israélites ne l’ont donc pas vu avant qu’il ait atteint l’âge de trente ans, car c’est alors seulement qu’il commença à se montrer et à prêcher. Pendant tout ce temps, il n’habita donc pas dans la maison de ses parents, ni non plus dans des villes ou des villages, mais dans un vrai désert.

On peut le déduire aussi de ces paroles de Luc (3) : « Une parole du Seigneur descendit, dans le désert, sur Jean, fils de Zacharie, et il vint dans toute la région du Jourdain, prêcher un baptême de pénitence. » Il faut noter que la région du Jourdain où Jean prêchait était elle-même un désert. Car, c’est ainsi que parle Matthieu de la même chose, au chapitre 3 : « En ces jours-là, Jean-Baptiste vint dans le désert prêcher un baptême de pénitence. » Saint Jean vint donc d’un désert dans un désert. Mais le premier désert où demeurait saint Jean Baptiste était si désertique que, en comparaison, l’autre ne semblait pas être un désert.

Car, autrement, pourquoi Luc dirait-il : « il vint du désert dans une région », si cette région était aussi désertique ? La sentence d’Euthimius est donc vraie. Il enseigne, en effet, (Matthieu 3) qu’il y a eu deux déserts en Judée. Un intérieur, que personne, ou de rares voyageurs, ne fréquentait; et un autre extérieur, qui n’était pas habité, mais qui était fréquenté. Donc, jusqu’à l’âge de 30 ans, saint Jean Baptiste demeura dans le désert intérieur, et, dans la dernière partie de sa vie, dans le désert extérieur.

On peut se servir aussi du doute des Juifs pour ajouter une quatrième raison. Car ils demandèrent à Jean (Jean 1) qui il était : Élie, ou un autre ? Or, s’il était toujours demeuré dans la maison de ses parents, la question ne se posait même pas, car ils auraient su, de toute évidence, qu’il était le fils de Zacharie et d’Elizabeth. C’est parce qu’il s’état caché pendant tant d’années, c’est-à-dire, depuis son enfance jusqu’à l’âge de trente ans, que personne ne le connaissait. Voilà pourquoi on lui a demandé : qui es-tu ? Et comme ils savaient qu’Élie devait venir avant l’avènement du Christ, et qu’ils voyaient qu’il était habillé comme Élie, ils lui demandèrent donc : « Es-tu Élie ? »

Se présentent également les témoignages des pères. Eusèbe (livre 9, chapitre 5 de sa démonstration évangélique) écrit : « Il venait du désert revêtu d’un habit inhabituel, après avoir rejeté le mode de vie commun à tous les hommes. Car, il ne demeurait dans aucun village, dans aucune ville, ni avec aucun autre groupe d’hommes. » Et, plus bas : « Il surgissait subitement de je ne sais trop quelle portion du désert, et y retournait après avoir prêché, sans nourriture, et sans breuvage, comme ayant horreur de la foule. Les Juifs avaient raison d’être estomaqués, et de le prendre pour un ange, plutôt que pour un homme. » Saint Jérôme (dans son épitre 4 à Rustique) : « Jean le Baptiste a eu une sainte mère, il fut le fils d’un pontife, mais il n’a été vaincu ni par l’affection de son père, ni par les richesses de sa mère. Ils n’ont pu, en effet, l’obliger à vivre dans la maison de ses parents, au risque d’y perdre sa chasteté. Il vivait dans le désert, et les yeux qui désiraient le Christ dédaignaient de ne regarder rien d’autre. »

Et du vêtement de Jean qui ne fut pas en linge, ni en un tissu soyeux et délicat, c’est le Seigneur Jésus lui-même qui en témoigne : (Matt 11) : « Qu’êtes-vous allé voir dans le désert ? Un homme habillé à la dernière mode ? Ceux qui sont ainsi habillés vivent dans les maisons des rois ». Ce qui fait dire à saint Jean Chrysostome (homélie sur Matthieu 10), que l’habillement de saint Jean Baptiste en était un de componction et de pénitence. Et, au même endroit, il ajoute que c’était un cilice, qui indiquait le mépris du monde. Saint Bernard (dans son sermon sur saint Jean Baptiste) écrit : « Il vint Jean, ne mangeant pas et ne buvant pas, à moitié vêtu. Et comme la sauterelle n’est la nourriture que d’animaux sans raison, les poils de chameaux ne sont pas, non plus, un habit d’homme. » Et pourquoi, je le demande, l’évangile nous décrirait-il avec tant de précision son vêtement s’il était semblable à celui de tout le monde ? Et pourquoi les évangélistes n’ont-ils pas décrit le vêtement de Jésus ?

Parlons maintenant de sa nourriture. Que ces sauterelles n’aient pas été des poissons à la chair délicate, mais de vraies sauterelles, le mot grec nous le montre assez clairement, car akridès ne peut signifier rien d’autre, comme l’enseigne Euthymius. Ensuite, pourquoi le Christ aurait-il dit (Luc 7) : « Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant,» c’est-à-dire qu’il mangeait et buvait si peu que c’était comme s’il ne mangeait ni ne buvait rien. Enfin, c’est ainsi que l’expliquent tous les pères cités par Pierre Canisius.

On prouve, en second lieu, l’excellence de l’institution monastique par l’approbation unanime des pères. Saint Basile (dans l’épitre à Chilon) compare la vie solitaire au martyre, et réfute toutes les objections qu’on apporte contre la vie érémitique. Semblablement, dans l’épitre à saint Grégoire de Naziance, sur l’utilité de la solitude, il traite de plusieurs sujets. Le même saint Grégoire de Naziance (dans son apologie pour sa fuite), donne le nom de céleste à la vie des ermites. Et, dans son épitre à Hellenius, il rapporte des choses merveilleuses des ermites de son temps, comme, par exemple, que certains n’ont jamais vu un homme, que d’autres se soient abstenus de nourriture pendant vingt jours. Il raconte aussi de quelqu’un, qu’il était resté en prière pendant un an entier, et qu’une corneille lui apportait les restes d’une nourriture.

Après avoir rapporté ces choses et beaucoup d’autres semblables, il ajoute : « Telle est la part du Christ, tel est le fruit des souffrances du Christ, qu’il apporte de la terre à son Père. C’est le sommet de la religion chrétienne, l’honneur du peuple, le fondement du monde, une splendeur qui milite avec les beautés célestes. » Dans sa somme doctrinale, Épiphane place en premier lieu, parmi les choses qui sont conservées dans l’église sans être commandées, la virginité, ensuite la solitude, auxquels il adjoint l’abstinence des viandes, des œufs et des poissons, et même du pain et du vin, le coucher sur la dure, et un sac comme habit.

Saint Jean Chrysostome donne de grandes louanges au désert érémitique. Dans son homélie 8 sur saint Matthieu, il dit : « Si quelqu’un vient maintenant dans la solitude désertique égyptienne, il verra un désert plus digne qu’un paradis, et, dans des corps mortels, des chœurs innombrables d’anges. » Il dit la même chose (dans ses homélies 69 et 70 sur Matthieu, et dans son homélie 14 sur la première épitre à Timothée. Saint Jérôme (dans son épitre à Heliodore) : « O désert, qui fait éclore les fleurs du Christ ! O solitude, dans laquelle naissent des pierres qui, comme le dit l’apocalypse, servent à la construction de la cité du grand roi ! O ermitage où se trouve une plus grande familiarité avec Dieu, qui se réjouit etc »

Il dit la même chose dans son épitre à Eustochius sur la virginité : « Ceux qui quittent les monastères de cénobites pour se réfugier dans le désert comme vers une vie plus parfaite, n’apportent avec eux, comme nourriture, que du pain et du sel. » Saint Augustin (livre 1, chapitre 31 sur les mœurs de l’Église) loue chaudement les ermites : « Je ne dirai rien de ceux qui, loin de tout regard humain, se contentant de pain et d’eau, habitent les terres les plus désertiques, jouissent d’un colloque avec le Dieu qui habite dans leurs purs esprits, et qui sont rendus heureux par la contemplation d’une beauté qui ne peut être perçue que par l’intelligence des saints. »

Ajoutons à ces témoignages la nouvelle constitution de Justinien (133), où il dit : « La vie solitaire et contemplative est une chose tout à fait sacrée, et qui, de par sa nature, conduit les âmes à Dieu. Car, elle n’est pas profitable seulement pour ceux qui la mènent, mais pour tous les autres. »

On le prouve ensuite, par des raisons. La première : l’effet. Car, nous voyons qu’un grand nombre de ces ermites ont atteint une grande perfection, et ont brillé par des miracles, dont sont témoins tous ceux qui ont écrit leurs vies, comme saint Athanase celle de saint Antoine, saint Jérôme, cellesde Paul et d’Hilarion, Pallade, l’histoire lausiaque, Cassien ses conférences, Theodoret son histoire religieuse, Sozomène (livre 1, chapitres 12, 13, 14, livre 3, chapitre 13, et livre 6, chapitres 26 et suivants). Et pour ne parler que de lui, il est certain que Dieu n’aurait pas nourri Paul le premier ermite pendant 60 ans, en lui envoyant un demi pain à chaque jour; et saint Antoine n’aurait pas vu son âme être emportée dans le ciel dans le chœur des apôtres, ni les lions lui avoir creusé une fosse pour l’ensevelir, si une solitude d’une centaine d’années et surtout si l’austérité de sa vie n’avaient pas plu à Dieu.

La deuxième raison est que la vie érémitique est le sommet et le symbole de la vie religieuse. Car, à peu près tous les pères enseignent qu’on ne doit pas se précipiter tête baissée dans une cellule érémitique avant de s’être soigneusement exercé aux vertus dans un monastère de cénobites, parce que la vie érémitique n’apporte pas la perfection, mais la présuppose. C’est ce que disent saint Jérôme (dans son épitre à Rustique 1), Cassien (dans la conférence 10, chapitre 3), saint Augustin (livre 1, chapitre 3 sur les mœurs de l’Église), saint Benoit (dans sa règle, chapitre 1), saint Bernard (sermon 3 sur la circoncision. Et voilà pourquoi il est permis à tous les religieux de passer à l’ordre des chartreux, parce que leur vie est solitaire, et est donc une vie de parfaits. Puisque la vie érémitique est la plus sainte de toutes, elle ne peut donc pas ne pas être agréable à Dieu. Nous avons montré, plus haut, qu’une vie parfaite plaisait à Dieu au point de pouvoir être, en toute rectitude, vouée à Dieu.

La troisième raison. La solitude et l’austérité sont les meilleurs moyens pour l’obtention de la meilleure fin. Car, la fin d’une vie austère et solitaire est la contemplation de Dieu, et des choses célestes, comme on le voit dans la conférence 19, qui porte sur la fin de la vie érémitique. C’est cette part que le Seigneur appelle la meilleure (en Luc 10). Car le moyen qui mène à la contemplation de toutes les meilleures choses, c’est d’avoir l’âme recueillie et attentive. C’est ce que procure d’une manière admirable la solitude qui repousse loin d’elle toute agitation, toute distraction.

Voilà pourquoi, à chaque fois qu’il voulait prier, le Seigneur gravissait une montagne ou se dirigeait vers deux lieux déserts. Luc 5 : « Il restait dans le désert, et priait. » Quand (Exode 24), Dieu voulut parler avec Moïse, il lui ordonna d’escalader la montagne jusqu’à son sommet, et d’entrer dans les ténèbres pour que son âme, qui avait été appelé par Dieu, ne voie rien d’autre que lui. Saint Jérôme écrit (livre 2 contre Jovinien) que cela est si vrai que même plusieurs philosophes, conduits par la seule nature, ont habité dans les déserts, pour pouvoir contempler sans distraction.

Il en va de même pour le jeûne, et pour tout le reste qui fait partie de cette sévérité de vie. Car, que le jeûne soit un excellent moyen de parvenir à la contemplation, l’Écriture nous le montre en l’associant partout à la prière. Tobie (12) : « Bonne est la prière avec le jeûne ». Matth 17 : « Ce genre de démon n’est expulsé que par la prière et le jeûne. » Luc 2 : « Elle ne s’éloignait pas du temple, servant Dieu nuit et jour par des jeûnes et des supplications. » 1 Corinthiens 7 : « Pour que vous vous adonniez à la prière et au jeûne ». Et saint Jean Chrysostome (dans son homélie 1 sur la Genèse) dit que « le jeûne est, pour l’âme, semblable à des ailes qui lui permettent de s’envoler dans les hauteurs, et de contempler ce qu’il y a de meilleur. » Saint Athanase dit des choses semblables (dans son livre sur la virginité), et Basile (dans son sermon sur le jeûne). Il dit aussi que quiconque en fait l’expérience, voit sa chair prendre de la vigueur et refleurir; que celui qui vit dans les délices voit son âme devenir charnelle et terrestre, et penser plus à la luxure qu’à la sagesse.

Même un Platon a choisi un lieu pestilentiel pour y vivre et y enseigner, comme le dit saint Jérôme ( livre 2 contre Jovinien), pour que ses disciples n’aiment rien d’autre que la sagesse. Et, au même endroit, il rapporte que les pythagoriciens n’évitaient pas seulement les villes mais tous les lieux qui procurent des plaisirs, pour que leurs âmes ne s’amollissent pas, et ne se détournent pas de l’étude de la sagesse. Semblablement, il enseigne, au sujet des prêtres des Égyptiens, que, pour qu’ils vaquent à la contemplation des astres, ils ne devaient pas avoir de femmes, ni aucun des leurs, et ils ne devaient manger que très peu. Galenus écrit aussi, dans son exhortation aux médecins, que « les âmes des hommes qui sont adonnés aux voluptés, sont comme plongées dans du sang, un peu comme dans de la vase, et que c’est ainsi qu’on les voit du haut du ciel ».

Mais ces saints ermites ne vivaient pas si sévèrement seulement pour la contemplation, mais aussi pour d’autres causes très justes. La première. Parce que la nature du lieu l’exigeait, car ils n’auraient pas pu, même s’ils l’avaient voulu, trouver dans le désert toutes les commodités de la vie. Et voilà pourquoi Paul l’ermite s’habillait de feuilles de palmier. Il n’y avait, en effet, rien d’autre. Et la raison pour laquelle saint Jean mangeait des sauterelles et du miel sauvage c’est que ces choses abondaient dans le désert, comme saint Jérôme l’enseigne (dans son livre 1 contre Jovinien).

Une autre raison, c’est que, étant concentrés sur les délices de l’âme, ils oubliaient en partie les besoins du corps, comme le rapporte de l’abbé Jean Jean Cassien (dans sa conférence 19, chapitre 4) qui « ne se souvenait pas s’il avait mangé ou pas ». Et en partie aussi, parce qu’ils supportaient à regret la servitude du corps. Voilà pourquoi plus rapidement et plus rarement ils pouvaient satisfaire aux besoins essentiels de corps, plus ils se sentaient heureux, comme Philo l’écrit des premiers moines, (dans le livre de la vie contemplative des suppliants), dont plusieurs, à cause de leur avidité des banquets spirituels, ne nourrissaient leur corps qu’à tous les cinq ou six jours.

Troisièmement, parce qu’ils savaient que la victoire sur les cupidités et l’entraînement à la patience étaient agréables à Dieu. Car, puisque la chair désire toujours contre l’esprit, il plait grandement à Dieu que l’esprit désire contre la chair. Voilà pourquoi Tertullien (dans le livre de la résurrection de la chair) appelle un sacrifice agréable à Dieu le jeûne et les autres mortifications. Quatrièmement, pour obtenir, de la pénitence, de dignes fruits, et pour satisfaire pour leurs péchés. Car, les saints qui ont prix au sérieux la recherche de la perfection, ont coutume d’expier durement de légères fautes. Voilà pourquoi saint Jean-Baptiste a vécu dans tant d’austérité. Car, même s’il n’avait à se reprocher aucun péché volontaire, il a voulu, parce qu’il avait été envoyé par Dieu pour prêcher la pénitence, la prêcher cette pénitence par la parole et par l’exemple. C’est pour cette raison, comme l’explique saint Jean Chrysostome, (homélie 10 sur Matthieu) qu’il portait un vêtement proportionné à la pénitence et à la componction. Ces considérations-là nous permettront de répondre facilement aux objections.

Nous répondons à la première. Ce n’est pas la haine du genre humain qui pousse les ermites dans les déserts, mais la recherche d’une vie plus pure. C’est ce qu’explique saint Augustin (livre 1, chapitre 31, sur les mœurs de l’église catholique) : « Que penser de cela ? On voit des hommes qui ne peuvent pas ne pas aimer les hommes, mais qui, cependant, ne peuvent pas les voir ? Cette chose, quelle qu’elle soit, dont la contemplation permet à l’homme de vivre sans homme, est ce qu’il y a de plus important dans les choses humaines ». Donc, si donc pèche contre le genre humain celui qui hait la vie en société, ne pèche en aucune façon celui qui demeure seul sans haine.

Quant au passage de l’Écriture : « ne sortez pas », il s’applique, à la lettre, à l’avènement de l’antichrist. Le désert mystique signifie les faux dogmes des païens et des hérétiques, comme Origène, Jérôme et Bède l’écrivent, dans leur commentaire du chapitre 24 de Matthieu. Car les hérétiques veulent trouver le Christ dans certains sens de l’Écriture ineptes et creux, que les saints Pères n’ont même pas pris la peine de considérer. Nous avons un bon exemple de leur manque de discernement dans les paroles : « ne sortez pas. » Car qui aurait jamais pu imaginer que ces paroles interdisaient la vie érémitique ?

Au sujet des Hébreux 10 : « n’abandonnant pas l’assemblée, » je dis que saint Paul accuse ceux qui, par haine ou envie, ne se réunissaient pas en église, parce que le lieu de prière n’était pas à leur gout, et qui formaient des groupuscules. Voilà pourquoi Theodoret et Oecumenius expliquent que, par le mot assemblée, saint Paul entend un consentement unanime des âmes. Ajoutons que même les ermites, à quelques exceptions près, allaient prier ensemble dans leur église, comme le font encore aujourd’hui les chartreux et les camaldules.

Au second argument, je réponds avec saint Augustin (livre 1, chapitre 31, des mœurs de l’Église) : « Il semble que quelques-uns (les anachorètes) ont, plus qu’il ne convient, délaissé les choses humaines, si on ne considère pas à quel point leurs âmes nous apportent du renfort dans la prière, et leur vie un exemple, ceux dont nous n’avons pas la permission de voir les corps. » Voilà pourquoi Justinien, au lieu déjà cité, soutient que c’est « par les oraisons des saints ermites que sont conservés l’empire, l’armée et les champs ».

Mais, tu diras que la prière n’est pas la seule œuvre de charité commandée par Dieu, qu’il y en a même beaucoup d’autres, comme l’aumône, la visite des malades, l’instruction etc. Ces œuvres-là les ermites non seulement ne les accomplissent pas, mais se rendent incapables de les accomplir. Je réponds que les hommes privés ne sont obligés aux œuvres de charité que quand une occasion se présente. Car, la différence qu’il y a entre les prélats et les non prélats est que les premiers sont tenus par leur état de s’enquérir si ceux qui leur sont confiés manquent de quelque chose, ce que les autres ne sont pas tenus de faire. C’est seulement quand une occasion se présente qu’ils doivent faire aux autres ce qu’ils veulent qu’on leur fasse à eux-mêmes. Et, bien que ce soit un péché de se rendre intentionnellement incapable de faire des œuvres de charité, comme quelqu’un qui demeure continuellement dans sa maison pour ne jamais apercevoir un pauvre, cependant, si cela arrive sans qu’on l’air recherché ou voulu, il n’y a pas de faute.

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