Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 141)
Au troisième je dis que s’exposer au péril, n’est pas, en soi, un péché, autrement il ne serait pas permis de naviguer ou de se battre contre un ennemi. Ce qui est un péché c’est s’exposer témérairement à un danger. Comme, par exemple, quelqu’un qui, sans une juste cause, conscient de sa faiblesse et de sa nudité, engagerait un combat contre un géant bien armé. Il en va de même dans les choses spirituelles. Celui qui rechercherait un désert sans cause, c’est-à-dire sans le propos d’une vie plus pure, et qui n’aurait pas appris, avant, dans un monastère de cénobites à lutter contre le démon, comme les pères cités l’enseignent, sans avoir reçu un appel extraordinaire de Dieu, comme Paul le premier ermite, et les autres.
Au quatrième, je dis que les saints ermites n’ont pas été des meurtriers d’eux-mêmes, s’empêchant de vivre plus longuement. Car, le premier ermite, Paul, a vécu 113 ans, et saint Antoine 103 ans. Les autres sont presque tous morts vieux, comme le racontent les conférences de Cassien. Saint Jérôme (livre 2 contre Jovinien) montre, en citant Hypocrate et Galien, que le jeûne est bon pour la santé. Clément d’Alexandrie (livre 2, pédagogue, chapitre 1) indique la même chose en citant Antiphane, un très docte médecin.
Au passage des Colossiens 2 « honorez votre corps », on peut répondre de deux façons. Une première selon l’explication donnée par saint Augustin (dans l’épitre 59 à Paulin). « Les choses, comme l’abstinence, qui, faites dans la superstition et l’humilité, ne semblent pas avoir de motif de sagesse, puisqu’elles ne cherchent qu’à épargner le corps, non à l’honorer, en lui interdisant la satiété, ont quand même quelques motifs de sagesse, même si elle est superstitieuse. Ils semblent, en effet, faire cela pour humilier leur cœur, et châtier leur corps, au lieu de le flatter et le gaver. Ces choses seraient bonnes si elles n’étaient pas faites superstitieusement. Car, Paul dit lui aussi : « Je châtie mon corps, et je le réduits en servitude. »
L’autre explication est celle de saint Jérôme (dans son épitre à Algasie) et de saint Jean Chrysostome (dans son commentaire de ce passage) qui disent que saint Paul réprouve ceux qui n’honorent pas le corps. L’honneur du au corps requiert qu’on ne le prive pas de ce qui est nécessaire, et qu’on ne l’afflige pas sans utilité ou sans nécessité. Les ermites l’affligeaient, il est vrai, mais non sans grande utilité. Ils ne le privaient pas, toutefois, de ce qi était strictement nécessaire. Et quand ils jeûnaient pendant plusieurs jours sans aucune nourriture, la nourriture ne leur était pas vraiment nécessaire, car c’est de Dieu qu’ils recevaient la force pour le faire.
Au cinquième, suffit l’apologie de Theodoret (dans son histoire religieuse, chapitre 25) où, de deux façons, il défend l’action de Siméon le stylite. D’abord, il ne fit pas cela par impulsion, mais comme contraint d’agir ainsi. En effet, un grand nombre accouraient vers lui, le touchaient, le pressaient partout pour être guéris par lui de leurs maladies, ou pour en recevoir une grâce. Se jugeant indigne d’un tel honneur, et supportant de plus en plus difficilement un si grand nombre de distractions et d’empêchements à la prière, l’idée lui vint de vivre sur une colonne pour n’y être rejoint par personne.
Il explique, ensuite qu’il a conçu ce projet de vie sous l’inspiration du Saint-Esprit qui a voulu, par ce nouveau spectacle d’une pénitence singulière, exciter à la pénitence la torpeur des hommes, comme quand il a commandé à certains prophètes de faire des choses qui semblaient sottes. Car, il a ordonné à Isaïe (20) de se promener tout nu dans la cité, à Jérémie (28) de s’enchainer, à Ézéchiel, de manger du pain cuit recouvert de fumier, et de dormir 300 jours sur le côté gauche. À saint Jean-Baptiste, il a demandé de vivre avec les bêtes, de se revêtir d’un vêtement fait de poils de chameau, et de se nourrir de sauterelles.
Que ce soit sous l’inspiration du Saint Esprit que saint Siméon ait demeuré sur une colonne, Theodoret le prouve par sa vie vertueuse remplie de miracles, et par la conversion d’une quantité innombrable d’hommes, qui ont été, par lui, faits chrétiens. Car, voici quel était son régime de vie. Pendant toute la nuit, et, pendant une grande partie de la journée, il priait, c’est-à-dire jusqu’à l’heure de none. Ensuite, il parlait à ceux qui venaient le voir. À cause du va et vient continuel, le chemin qui menait à sa colonne ressemblait à un fleuve. De plus, par ses prédications, il amena des milliers de païens au baptême, et réfuta souvent des Juifs et des hérétiques. Après avoir prêché, il guérissait les malades qu’on lui présentait habituellement.
Son renom était si grand à cause de ses miracles, qu’on accourrait à lui de tous les pays, de l’Arménie, de la Perse, de la Scythie, de l’Éthiopie, de l’Arabie, de l’Espagne, de la Gaule et de la Bretagne. À Rome, on voyait ses images dans tous les vestibules et dans tous les portiques des lieux publics. Après les guérisons, il réconciliait les ennemis, mettait fin aux litiges. Plusieurs se présentaient à sa colonne comme à un tribunal de dernière instance, et soumettaient à son jugement les cas les plus difficiles à résoudre. Enfin, après sa mort, son cadavre se tenait encore debout, immobile, sur la colonne, exactement comme il faisait quand il vivait encore. Et, après sa sépulture, des miracles sans nombre se firent autant au cimetière qu’à sa colonne. Les magdebourgeois ne répondent à toutes ces choses que par le silence. Car, s’ils ne faisaient qu’y penser un instant, toutes leurs objections monteraient en fumée.
CHAPITRE 40
L’habit et la tonsure des moines
Vient ensuite la sixième dispute sur l’habit et la tonsure des moines, don t il faut donner deux explications préalables. La première porte sur leur antiquité. La deuxième, sur leur raison d’être Car, les magdebourgeois (centurie 4, chapitre 6, colonne 467) disent, en parlant de l’habit et de la tonsure des moines, que ce sont des superstitions qui ne sont pas conformes à l’Écriture, et qui n’ont pas été connues par la primitive église. Calvin (livre 4, chapitre 19, verset 27) semble indiquer que l’usage de la tonsure a commencé au temps de saint Augustin; et que la cause en a été que, à cette époque, seuls les hommes efféminés laissaient pousser leurs cheveux. Il ne sembla pas qu’on dût permette aux clercs et aux moines de faire ce que seuls faisaient les efféminés et les homosexuels. C’est seulement beaucoup plus tard qu’on aurait cherché à y trouver des significations mystérieuses et mystiques.
Un certain Hortensius Landus a écrit un livre sur la persécution des barbares, dans lequel il dit beaucoup de choses contre la tonsure des moines. Et pour ne pas sembler parler sans les Écritures, il cite certains textes de l’ancien testament. Le premier du Lévitique (19) où le Seigneur dit : « Ne coupez pas vos cheveux en rond ! » Semblable est le texte de Jérémie 9 où le Seigneur dit qu’il dispersera tous ceux qui ont coupé leurs cheveux en rond. Le troisième est celui du lévitique (21), où il est dit des prêtres : « Qu’ils ne se rasent ni la tête, ni la barbe ! » Le quatrième est celui d’Ézéchiel (44) où l’on trouve la même chose. Le cinquième est dans l’épitre de Jérémie, où il rit des prêtres des idoles, qui se rasent la tête et la barbe.
Les vêtements. Qu’il ait été institué de toute antiquité que ceux qui professent le mépris du monde et la pénitence, soient revêtus d’un habit spécial et particulier, Denys l’aréopagite nous le montre (au chapitre 6 de sa hiérarchie ecclésiastique), où il dit, en parlant de la profession monastique : « Après l’avoir marqué du signe de la croix, que le prêtre le rase ! Et, après l’avoir dépouillé de tous ses vêtements, qu’il l’habille en blanc ! » Eusèbe (livre 2, chapitre 24, histoire de l’église) écrit que, d’après Égésippe, l’apôtre Jacques dit le frère du Seigneur, n’a jamais porté de vêtement de laine, mais seulement de lin, comme l’était le linceul du Seigneur. Athanase, (livre de la virginité, avant le milieu), enseigne qu’une moniale doit n’utiliser que de l’étoffe grossière et vile. Saint Basile (épitre 1 à Grégoire, et dans les questions longtemps expliquées, question 22) dit beaucoup de choses sur l’habit monastique.
Saint Jean Chrysostome (homélie 69 sur Matthieu) dit que, par l’habit, les moines imitent Élie et Jean le Baptiste. Et (dans son livre sur la comparaison entre un roi et un moine), il dit qu’un moine ne doit se servir que d’une seule robe, conforme à son institut. Palladius (histoire lausiaque, chapitre 41) raconte que, en son temps, les vierges consacrées à Dieu avaient coutume de se servir d’une cuculle. Saint Ambroise (livre 6, épitre 36) dit, en parlant à Paulin, qui, de grand homme du monde, et de noble sénateur devint moine, et avait, à cause de cela, offensé beaucoup de sénateurs païens : « Et bien qu’il se rasent, eux , la tête et les sourcils, quand ils participent aux rites sacrés d’Isis, s’il arrive qu’un chrétien qui prend plus au sérieux la religion sacrosainte, change d’habit, c’est pour eux un crime indigne ».
Saint Jérôme (dans son épitre 4 au moine Rusticus, dit : « J’en ai vu quelques-uns qui après avoir renoncé au siècle, en parole mais non en actes, ont changé leurs vêtements sans rien changer de leur ancienne manière de vivre. » Épitre 13 à Paulin : « Tu changes ton vêtement avec ton âme. » Et dans l’épitre 15 à Marcella : « Après avoir revêtu une bure, elle se consacra immédiatement au Seigneur. » Saint Jérôme (épitre 22 à Eustochius , sur la virginité) il dit que l’habit de tous les cénobites était le même, et dans la vie d’Hilarion, il ajoute une cuculle. Dans l’épitre 27 à Eustochius, sur la mort de Paule, il dit en parlant des saintes moniales : « un même habit pour tous. » Saint Augustin (dans son livre contre Faustus, chapitre 9) dit qu’ »une moniale commet un péché si elle se sert de robes de noces ». Dans l’épitre 199, il indique à Édicie qu’une bure était l’étendard de celle qui professait la continence.
De même Grégoire (livre 2, chapitre 1 des dialogues, Meminit, habit de moine, et livre 3, chapitre 14 : meminit habitus sanctimonialis. De plus, Cassien a consacré tout le premier livre aux instituts des cénobites, décrivant l’habit des moines, expliquant qu’ils avaient reçu un habit prescrit par leur profession et conforme à celui des anciens. Ajoutons deux conciles. Le concile Grangres (canon 12) réprouve les moines qui tiraient vanité de leurs habits, et qui méprisaient les autres chrétiens qui étaient vêtus simplement. Le concile de Carthage 4, canon 104, distingue l’habit laïc de l’habit religieux. Au sujet de l’habit des clercs, voir saint Jean Chrysostome (homélie 83 sur saint Matthieu), et saint Jérôme (livre 1 contre les pélagiens), là où l’on parle de vêtements blancs. De même, saint Jérôme (dans l’épitaphe de Népotien) où il se souvient d’une tunique sacrée utilisée dans le mystère du Christ.
Et la raison d’un tel habit, nous l’apprenons des pères. Car, (comme l’explique Denys l’aréopagite dans le chapitre 6 de sa hiérarchie ecclésiastique) « quand le moine en devenir change de vêtement c’est pour signifier un changement de vie ». Mais pourquoi on utilise ce genre de vêtements plutôt qu’un autre, saint Basile en donne deux raisons qu’il explique longuement. La première est pour désigner la profession monastique. Car, s’il convient aux sénateurs, aux juges, aux soldats, aux nobles et aux paysans de s’habiller autrement que les autres; et si saint Paul (1 Corinth 11) ordonne à l’homme de prier tête nue, pour signifier le pouvoir, et à la femme la tête voilée, pour signifier la sujétion, pourquoi ne conviendrait-il pas à un religieux d’avoir un habit qui lui est propre, afin de signifier son état de vie ? La deuxième raison est pour que les religieux soient forcés, même malgré eux, de bien vivre. S’ils n’avaient pas un habit particulier, on ne pourrait pas les distinguer des autres. Or, maintenant, tous les reconnaissent et les observent; et s’ils font quelque chose de contraire à leur profession, tous s’en rendent compte et le leur reprochent.
Pourquoi des cuculles ? C’est (explique Cassien, au lieu cité) pour signifier la simplicité, l’innocence enfantine à laquelle les moines doivent retourner. Les enfants, en effet, quand ils portent encore la couche, et sont nourris au sein de leur nourrice, sont recouverts de voiles semblables à des cuculles. Pourquoi se servent-ils d’un vêtement grossier, comme d’un sac, à la façon des gueux, saint Jérôme et Cassien l’expliquent dans les lieux cités. C’est autant pour faire pénitence que pour montrer leur mépris du monde. Car des sacs et des vêtements rugueux sont des habits de pénitence, comme le démontre l’Écriture. Achas a revêtu un sac pour faire pénitence (3 rois, chapitre 21), Élie était vêtu d’une peau de bête, (4, rois 1), les Ninivites revêtirent des sacs, (Jonas 3), et Jean était vêtu de poils de chameau (Matthieu 3). Il y en a eu beaucoup d’autres à agir ainsi: « Circulant en mélotes, et en peaux de chèvres » (Hébreux 11).
Qu’on puisse user en bien ou en mal d’un vêtement inaccoutumé, méprisable et repoussant, saint Augustin nous l’enseigne (livre 2, chapitre 19 des sermons du Seigneur). Il nous avertit de ne pas juger quelqu’un par le seul habit, mais d’apprendre par ses œuvres s’il s’habille ainsi par mépris du monde ou par ambition et simulation de sainteté. S’il est vrai qu’un loup peut se cacher sous une peau de brebis, la brebis ne doit pas déposer sa peau, sous prétexte qu’un loup peut parfois la revêtir.
Pour montrer l’antiquité de la tonsure, nous avons d’abord saint Denys l’aréopagite, (au chapitre 6 de la hiérarchie ecclésiastique). Il dit là, en toutes lettres, que celui qui veut devenir moine, doit d’abord être tondu, et ensuite revêtir un autre vêtement, après avoir rejeté le précédent. Nous avons, de plus, un texte d’Anicet (épitre aux Gaulois) où il ordonne que l’on rase la tête en forme de sphère. Troisièmement. Saint Athanase (dans le livre sur la virginité), Palladius (dans l’histoire lausisaque, chapitre 41), et saint Jérôme (dans l’épitre au diacre Sabinien), attestent que même les moniales avaient coutume d’être tondues.
Quatrièmement. Épiphane (hérésie 80), et saint Augustin (dans l’œuvre des moines, dernier chapitre) blâment âprement certains chevelus qui ne voulaient pas être tondus comme les autres. Saint Augustin et saint Jérôme font mention d’une couronne sacerdotale. Saint Jérôme (dans son épitre à saint Augustin, qui la vingt-sixième dans les œuvres de saint Augustin) écrit : « Je prie ta couronne de saluer en mon nom mon Seigneur Alipius, et mon Seigneur Evodius. » Saint Augustin (dans son épitre 147 à l’évêque Proclinianus) : « Les vôtres nous adjurent par notre couronne; les nôtres vous adjurent par votre couronne.
Sixièmement. Saint Isidore (livre 2, chapitre 4, des devoirs divins) dit que la tonsure et la couronne des clercs et des moins a été instituée par les apôtres. Et Bède le vénérable (dans son histoire des anglais, chapitre 22) enseigne que saint Pierre a été le premier à avoir conservé une couronne de cheveux, après avoir rasé le reste de la tête; et que c’est à son imitation que tous les clercs et les moines ont fait ce qu’il a fait. Septièmement. Justinien (dans des conférences authentiques 7, tit. 5, chapitres 2 et 3) interdit aux clercs de laisser pousser leurs cheveux ou leur barbe, pour que tous les clercs, une fois la tête rasée, n’aient qu’un cercle de cheveux au-dessus des oreilles. Mais les moines ont conservé l’antique coutume, et les clercs, en grande partie, la changèrent.
Venons-en à la question de la tonsure proprement dite. Il faut dire d’abord que la raison évoquée par Calvin est fausse. Car, qu’au temps de saint Augustin, non seulement des jeunes dissolus portaient les cheveux longs, mais même beaucoup de citoyens honnêtes, et, cela, sans péché, nous l’enseigne le fait qu’on ordonnait aux pénitents de se raser la tête en signe de douleur et de pénitence, comme nous le montrent les conciles d’Agathe (canon 11) et de Tolède 111 (canon 12). Et de plus, on ne tondait pas tout simplement les clercs et les moines, mais on les tondait pour qu’apparaisse une couronne de cheveux, --ce qu’on ne faisait certes pas aux les laïcs.
Une autre raison est donnée par saint Isidore (livre 2, chapitre 4 des devoirs divins), à savoir en imitation aux nazaréens qui étaient rasés le jour de leur consécration (Nombres 6). Or, les nazaréens sont les moines de l’ancien testament. Mais cette raison ne me plait guère, car les nazaréens n’étaient tondus que quand ils cessaient d’être nazaréens. De plus, Épiphane (hérésie 80) prouve que nos moines doivent être rasés, parce que laisser pousser les cheveux est quelque chose de propre aux nazaréens de l’ancien testament. C’est aussi ce que dit saint Augustin (dans son livre sur le travail des moines, vers la fin) : « Les prêtres de l’ancien testament avaient une bonne raison de porter les cheveux longs, parce que les mystères de notre rédemption n’avaient pas encore été révélés, car le voile posé sur la face de Moïse et les longs cheveux des saints signifient la même chose. Mais après l’avènement du Christ, il convient que ce soit par la coupure des cheveux que la consécration au Christ soit signifiée. Et c’est peut-être cela la raison première de notre tonsure ».
Bède en donne une deuxième (livre 5, chapitre 22 de son histoire) : pour exprimer l’image de la couronne d’épines du Christ. Car, comme tous les chrétiens sont ornés du signe commun de la croix, il convenait que soient ornés d’un signe spécial les clercs et les moines, qui voulaient imiter d’une façon toute spéciale le Christ souffrant. La troisième et la quatrième. Raban (livre 1, chapitre 3, de l’institution des clercs), Hugues (livre 2, part 3, chapitre 1 sur les sacrements), Ces auteurs disent qu’on coupe les cheveux qui sont une partie superflue du corps, pour signifier que les clercs et les moines doivent amputer tout le superflu, et principalement les désirs vicieux, pour que leur tête demeure ainsi, leur âme libre et ouverte au contemplations et aux illustrations divines. Ils disent de plus qu’ils doivent être rasés de façon à laisser un cercle de cheveux, pour signifier la royauté de la tête, quand servir Dieu c’est régner. La cinquième, c’est Denys l’Aréopagite qui la donne (au chapitre 6 de la hiérarchie ecclésiastique). Afin de signifier, par cette mise à nu de la tête, la vie pure et ouverte, que le moine doit exhiber.
On pourrait ajouter une sixième raison de la tonsure des moines. Pour qu’elle soit un signe de pénitence et de conversion. Car, comme nous l’avons dit déjà, on ne recevait comme pénitents que ceux qui avaient été tondus. De plus, saint Jérôme donne une raison morale de la tonsure des moniales (dans son épitre à Sabienienne). Parce que, autrefois, elles ne se lavaient et ne se savonnaient jamais la tête. Elles étaient donc exposées à être envahies par de petits insectes, comme les poux. Quoi qu’il en soit de cette dernière raison, on ne peut nier qu’elles le faisaient pour montrer leur mépris du monde, car les femmes ont coutume de faire grand cas de leurs cheveux.
Il faut noter qu’autrefois ce n’était pas tant la rasure que la tonsure qui a été en usage. On tondait, mais de façon à ce que la peau demeure couverte. On voit cela chez Clément d’Alexandrie, (livre 3, pédagog, chapitre 11). En parle également Optat de Milet qui (dans son livre contre Parminius) reproche aux donatistes de dire qu’on rasait, de force, la tête des prêtres catholiques. « Montrez, dit-il, où il vous est commandé de raser la tête de vos prêtres, alors que tant d’exemples sont présentés montrant qu’on ne doit pas le faire. » On voit la même chose chez saint Jérôme (chapitre 24 d’Ézéchiel), où il dit que les prêtres ne devraient pas porter leurs cheveux longs, ni les couper complètement, mais les raser de telle façon que la peau demeure couverte.
De plus, Denys, Épiphane, Jérôme, Athanase, Palladius, Augustin, Isidore et Bède, les conciles de Carthage et de Tolède, ne parlent jamais de rasure, mais seulement de tonsure. Le pape Anicet, a, comme je l’ai dit, parlé de rasure, mais sa lettre n’est pas absolument certaine; son titre présent est peut-être faux. Mais ce n’est quand même pas pour cela que nous blâmons ce qui se fait aujourd’hui : le rasage de la tête des clercs et des moines. Il ne fut jamais interdit de se raser la tête, et ces sortes de cérémonies peuvent varier selon les temps et les lieux.
À l’argument d’Hortensius , je réponds que ces préceptes sont cérémoniaux, et qu’ils n’obligent donc pas plus que la circoncision, ou les sacrifices de l’ancienne loi. Je dis ensuite que le texte tiré du Lévitique (19) et de Jérémie (9) ne prouve rien. Car, comme l’a bien noté Isichius, raser les cheveux en rond, ce n’est pas couper les cheveux, mais orner la tête. Voilà pourquoi Dieu interdisait aux Juifs de se faire une chevelure ronde. C’est surement ce que ne font pas les moines qui se rasent la tête en ne laissant qu’un cercle de cheveux. Dieu n’interdisait pas cela non plus d’une façon absolue, mais seulement pour prévenir une mauvaise intention, c’est-à-dire pour qu’ils ne fassent pas cela pour rendre un culte aux démons, comme à ce moment, et dans ces lieux, les Gentils faisaient, comme le notent Theodoret (question 28 sur le Lévitique), Isichius et Radulphe dans leurs commentaires de ce texte.
Au troisième du Lévitique (21), je dis qu’on ne prescrivait pas au prêtre de raser leur tête au complet, mais de se raser à la mort d’un de leurs proches, en signe de douleur. Car, Dieu voulait que les prêtres soient plus constants que les autres. Au quatrième (Ézéchiel 44), je dis que, aux prêtres des Juifs, était prohibée la rasure, non parce qu’elle était mauvaise en soi, mais pour qu’ils ne soient pas semblables aux prêtres des Gentils, qui sacrifiaient aux idoles la tête rasée, comme la lettre de Jérémie nous le montre. Que ce n’ait pas été un mal, non plus, nous le montre l’exemple d’Ézéchiel. Tout prêtre qu’il était, il a reçu de Dieu l’ordre de se raser (Ézéchiel 5). Et de plus, (Nombres 6), quand le nazaréen avait complété le temps de sa consécration, on lui ordonnait de se raser la tête. Voilà pourquoi saint Jacques a dit à Paul (actes 21) : « Nous avons ici quatre hommes qui ont un vœu sur eux Prends-les avec toi, et sanctifie-toi avec eux, et qu’ils se rasent la tête ! » C’était donc à cause de la promiscuité avec les idolâtres qu’on interdisait aux prêtres Juifs de se raser la tête. Et c’est probablement la raison pour laquelle au temps d’Optat, de Jérôme et d’Ambroise, les prêtres chrétiens n’avaient pas la tête rasée, mais tondue. Car, de leur temps encore, il y avait des prêtres d’Isidis qui se rasaient la tête, comme l’attestent Ambroise (épitre 36), Jérôme (au chapitre 44 d’Ézéchiel).
Mais quand cessa cette raison, ils ne firent rien d’absurde ceux qui, pour signifier quelque chose de sacré, se rasèrent la tête. Je dis, enfin, que Jérémie ne riait pas de ces prêtres parce qu’ils se rasaient la tête et la barbe, mais parce qu’ils le faisaient en l’honneur de dieux de bois, qui ne pouvaient pas récompenser leurs fidèles.
CHAPITRE 41
Il est permis aux moines de travailler de leurs mains
Il reste la dernière dispute, celle sur le travail corporel des moines. Il y a quatre modes de vie chez les religieux. Les uns vivent de leur propre travail, en vendant et achetant quelque chose. D’autres vivent des biens qu’ils possèdent en commun, c'est-à-dire des biens que les religieux ont apportés au monastère en entrant, et qu’ils ont mis au commun. Ou des dons et des legs, ou de la mendicité.
Nous allons parler de chacun d’entre eux. Au sujet du premier mode de vie, il y a eu deux erreurs extrêmes. L’une provenait de ceux qui prétendaient qu’il n’était pas permis à des religieux de travailler pour gagner leur nourriture, mais qu’ils devaient faire confiance à la providence, et vivre du travail des autres. Ceux qui soutinrent cette erreur furent les Messaliens, ou les Euchiste, selon Épiphane (hérésiie 80) et saint Augustin (livre 1, chapitre 21, rétractation). L’autre erreur fut celle de Guillaume de Saint Amour, et ensuite de Jean Wiclef, d’après Thomas Waldensem, (livre 4, doctrine de la foi antique, article 2, chapitre 29) et Jean Calvin, (livre 4, chapitre 13, verset 10). Ils enseignent ceux-là que les moines sont tenus de vivre de leur propre travail, même si Guillaume n’oblige pas tous les moines à vivre de leur propre travail, mais seulement ceux qui n’ont pas de biens stables en commun.
La première erreur est née de deux textes de l’Écriture mal compris. Matthieu 6 : «Que vos âmes ne se fassent pas de préoccupations en disant : que mangerons-nous ? » Et un autre en Jean 6 : « Ne travaillez pas pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure dans la vie éternelle. » Saint Augustin réfute cette erreur (dans son livre sur le travail des moines, en utilisant les paroles de saint Paul (1 Thessal 2) où il dit qu’il a travaillé et fabriqué des tentes pour ne surcharger personne; et où il invite les autres à travailler et à exercer un métier.
Puisque les hérétiques ont répondu que, en cet endroit, Paul parle d’une œuvre spirituelle, de l’oraison et de l’exhortation, il faut indiquer d’autres passages où il est question expressément d’un travail manuel. Actes 20 : « Les choses qui m’étaient nécessaires, et celles qui l’étaient à ceux qui sont avec moi, se sont ces mains qui les ont procurées. » 1 Thess 4 : « Travaillez de vos propres mains ! » Et, comme l’a noté saint Augustin, il dit avoir travaillé alors qu’il lui était permis de ne pas le faire, selon la disposition divine. Or, il est certain que selon la disposition divine, il ne lui était pas permis de ne pas prêcher, et de ne pas prier, car il dit : « Malheur à moi si je n’évangélise-pas ! » Il parle donc du travail corporel, quand il dit qu’il travaille sans y être tenu.