Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 142)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Au sujet des paroles du Seigneur qu’on cite contre nous, je réponds que, par ces paroles, n’est pas prohibée une préoccupation modérée dans la recherche de la nourriture par un travail approprié. D’abord, par une raison provenant de la fin. Comme si quelqu’un recherche de la nourriture comme fin ultime, comme sont ceux qui évangélisent pour manger, alors qu’ils devraient manger pour évangéliser. Et c’est ce que reproche Jésus, en Matt 6, quand il dit : « Ne vous souciez pas de… » Il veut persuader ses fidèles d’avoir confiance en Dieu. Et il le fait par des arguments très efficaces. Car, si Dieu, dit-il, nourrit les oiseaux, et habille les lys qui ne le connaissent pas, et pourvoit même à la survie des païens qui le blasphèment, comment pourrait-il faire faux pas , à vous, ses adorateurs ? Et s’il vous a donné le corps et l’âme, qui sont de bien grands biens, comment ne vous donnera-t-il pas aussi la nourriture et le vêtement, qui sont des biens beaucoup moins grands ?

Troisièmement. L’inquiétude immodérée par rapport au temps, comme quand quelqu’un qui s’inquiète aujourd’hui d’une chose qui ne devrait commencer à l’inquiéter que demain. Et c’est ce que reproche le Seigneur quand il dit : « N’ayez pas d’inquiétude au sujet du lendemain. À chaque jour suffit sa peine. » Il faut noter là qu’il ne blâme pas la prévoyante préparation de ce qui est nécessaire pour l’avenir. Autrement, aurait péché Joseph (Genèse 41) quand il mit en réserve du blé, en vue des années de stérilité à venir. Le Seigneur lui-même avait des endroits où acheter de la nourriture (Jean 13). Elle est mauvaise l’inquiétude du lendemain qui ne convient pas au temps présent, selon la droite raison.

CHAPITRE 42

Les moines ne sont pas tenus de travailler manuellement

La seconde erreur présente trois principes fondamentaux. Un de saint Paul qui, aux Ephésiens, (4,1,) aux Thessaloniciens 4, 2, 3, ordonne aux Chrétiens de se procurer leur nourriture par le travail de leurs mains. De ces textes, on peut tirer cet argument : ou ces paroles de saint Paul contiennent un précepte obligatoire ou un conseil de perfection. Si elles contiennent un précepte, les religieux sont tenus, eux aussi, de travailler manuellement. Si elles ne contiennent qu’un conseil, les religieux au moins sont tenus de l’observer, car ils ont à marcher dans la voie de la perfection et des conseils. Le deuxième fondement est tiré de saint Augustin qui (dans son livre sur l’œuvre des moines), dit que les religieux sont tenus à l’observation de ce précepte, et qu’ils ne peuvent pas en être exemptés par des occupations spirituelles.

C’est bien ce qu’il dit (au chapitre 17) : « Que font-ils ceux qui ne veulent pas travailler corporellement ? À quoi passent-ils leur temps ? Je voudrais bien le savoir. À l’oraison, disent-ils, à la psalmodie, à la lecture, et à la parole de Dieu. Une vie vraiment sainte, et louable dans la suavité du Christ. Mais si on ne doit jamais être appelés à autre chose, il ne faudra plus manger, on n’aura plus à préparer la nourriture quotidienne. Si la faiblesse humaine oblige le serviteur de Dieu à quitter momentanément ces activités spirituelles, pourquoi ne pas réserver certaines heures pour observer les préceptes apostoliques ? Car une seule prière d’un obéissant est exaucée beaucoup plus vite que dix milles prières d’un méprisant. »

Le troisième fondement vient de la coutume de tous les anciens ordres religieux. Car Épiphane (hérésie 80), saint Jérôme (épitre 4 à Rustique), saint Augustin (livre 1, chapitre 31, les mœurs de l’église), Cassien (livre 2, chapitre 3, et livre 3 chapitre 2 sur l’institution des moines) enseignent que, dans les monastères bien institués, les moines travaillent de leurs mains, selon la loi de l’apôtre.

Nous répondons, néanmoins, avec saint Thomas (opuscule 19, et dans 2, 2, question 187, articles 3 et b), et saint Bonaventure (livre sur la pauvreté du Christ, et son apologie des pauvres ) que les moines ne sont pas plus tenus de se procurer leur nourriture par le travail de leurs mains que ne sont les séculiers. Et, nous avons bien l’intention de le démontrer, qu’il s’agisse d’un précepte ou d’un conseil. Si c’est un précepte, il oblige autant les séculiers que les réguliers. Car, les préceptes ont été donnés pour tous. C’est à tous, en effet, qu’il a été dit : « Si tu veux entrer dans la vie éternelle, observe les commandements. » Si c’est un conseil, personne n’est donc tenu de travailler de ses propres mains, sauf ceux qui s’engagent spontanément à l’observation de ce conseil. Telle est, en effet, la nature de tous les conseils. Les religieux qui ne reçurent pas ce conseil ne sont donc pas tenus de travailler manuellement. Car, les religieux ne sont pas tenus d’observer tous les conseils, mais ceux-là seuls qu’ils ont choisis spontanément.

Deuxièmement. Si les religieux étaient tenus de travailler de leurs mains plus que les séculiers, cela viendrait ou d’un précepte naturel, ou d’un précepte positif. Or, ce n’est ni l’un ni l’autre. Car, ce n’est pas d’un droit positif, puisqu’aucun n’existe de tel. Ce n’est pas non plus d’un droit naturel, car le précepte du travail, en tant qu’il est naturel, oblige doublement : toujours, ou dans certains cas. Or, il n’oblige pas chaque citoyen en particulier, mais la république. Cela est évident, car il faut qu’il y ait des ouvriers, des fermiers, des médecins, des menuisiers, des juges etc. La pratique de ces métiers ne convient pas aux moines, car ils ont leur rôle propre, dans la république, qui est de prier et de psalmodier. On peut dire aussi que tous sont tenus par ce précepte, mais les séculiers pas moins que les moines.

Car tous les cas ou chacun est tenu de travailler de ses propres mains ne s’appliquent pas moins aux séculiers qu’aux religieux. Par exemple, si quelqu’un n’a rien pour vivre, et ne peut licitement rien avoir qu’en travaillant. Ou bien, si quelqu’un est tenu de fournir de la nourriture à quelqu’un, et ne peut le faire qu’en travaillant. Ou bien, si quelqu’un n’est pas capable de fuir l’oisiveté, ou de surmonter les tentations charnelles, à moins de travailler corporellement. Or, tous, tant religieux que séculiers, sont tenus de voir à ce qu’ils ne meurent pas de faim, à fuir le désoeuvrement, et à surmonter les tentations. Tous sont donc obligés de travailler de la même manière.

Troisièmement. On tire une preuve des arguments qu’on nous oppose. Tout d’abord, l’apôtre n’écrivit pas à des moins, mais à des séculiers, et cela, surtout selon l’opinion de nos adversaires, qui enseignent qu’alors, les religions n’avaient pas encore commencé. Ensuite, dans ces textes, l’apôtre ne prescrit jamais le travail en termes généraux, mais seulement pour éviter le vol, le scandale, ou le farniente. Car, aux Éphésiens 4 il dit : « Que celui qui vole ne vole plus; qu’il travaille davantage, en faisant un travail de ses propres mains. Dans 1 Thessal 4, après avoir dit qu’ils devaient travailler, il en ajoute la raison : « Pour que vous vous conduisiez honnêtement aux yeux de ceux qui sont à l’extérieur, et que vous ne désiriez le bien de personne. »

Désirer ici ne signifier pas convoiter, mais manquer de. Car c’est ce que dit le grec : pour que vous ne soyez pas dans l’indigence. Car les infidèles se scandalisaient quand ils voyaient les chrétiens vouloir vivre des biens d’autrui. Et, en 2 Thess 3, après avoir dit : « Que celui qui ne travaille pas ne mange pas ! », il ajoute : « J’ai entendu dire qu’il y avait, parmi vous, des inquiets qui ne travaillaient pas, mais agissaient curieusement. Ceux-là donc qui peuvent éviter le vol, le scandale et le désoeuvrement autrement que par un travail manuel, l’apôtre ne les oblige pas à travailler de leurs mains.

Saint Augustin (dans son livre sur le travail des moines) n’oblige à travailler de leurs mains que ceux qui, avant de devenir religieux, vivaient d’un travail manuel, et qui sont capables faire la même chose sans inconvénient, mais qui s’y refusent par indolence et paresse. Car, au chapitre 21, il dispense les religieux qui exercent un ministère ecclésiastique, comme le font, aujourd’hui, les mendiants. Car, voici ce qu’il dit : « S’ils sont des évangélistes, s’ils sont des ministres de l’autel, ou des dispensateurs des sacrements, en vivant des offrandes du peuple, ils ne s’arrogent pas un pouvoir qui leur est étranger, mais qu’ils peuvent en toute justice revendiquer. » Tu diras que le pouvoir de percevoir les biens du peuple n’est accordé qu’aux pasteurs ordinaires. Autrement, les religieux pourraient percevoir aussi les dimes, ce qui est faux, et contre beaucoup de canons, comme il appert de la première clémentine sur les dimes.

Je réponds que, quoi qu’il en soit, --ce que nous verrons plus tard--, les paroles prononcées par saint Augustin nous suffisent pour l’instant. Et, de plus. Que les religieux qui prêchent et administrent les sacrements puissent ou ne puissent pas, en justice, percevoir les offrandes des fidèles, il suffit qu’ils puissent, au moins par charité, demander et recevoir des choses temporelles, comme c’est par charité qu’ils administrent les choses spirituelles, que le peuple accepte. Ajoutons aussi que, de cette façon, les moines peuvent travailler de leurs mains. Car, travailler de ses mains, c’est travailler corporellement, que cela se fasse avec les mains, les pieds, la langue, ou d’une autre manière. On appelle, en effet, l’œuvre corporelle œuvre des mains, parce que la main est l’instrument principal avec lequel on travaille. Voilà pourquoi les auriges, les marins et les coureurs, sont dits travailleurs manuels, car on appelle ouvriers manuels ceux qui font un travail corporel, même s’ils n’emploient pas plus les mains que les pieds dans leur travail. Ceux qui chantent dans une chorale, ceux qui font des discours en public, ceux qui écoutent des confessions peuvent tous être appelés travailleurs manuels.

Donc, seuls les contemplatifs qui ne s’occupent que d’eux-mêmes, ne travaillent pas de leurs mains. Parmi ceux-ci, saint Augustin dispense de l’obligation de travailler manuellement tous ceux qui, dans leur vie, furent riches, et ont donné leurs biens aux pauvres. Car, à ceux-là l’Église doit donner le vivre et le vêtement, puisqu’ils ont donné tous leurs biens à l’Église dans ses pauvres. C’est ainsi qu’il parle (au chapitre 25) : « S’ils font eux-mêmes un travail manuel pour enlever toute excuse aux paresseux de basse extraction, ils agissent avec plus de miséricorde encore que quand ils distribuèrent tous leurs biens aux pauvres. Mais, s’ils ne le veulent pas, qui osera les forcer ? » Et (au chapitre 21) il raconte qu’il y en a eu beaucoup de ce genre, parmi ceux qui avaient donné tout leurs biens aux pauvres. Quand ils eurent faim, ils ne se sentirent pas obligés de travailler de leurs propres mains, mais leur misère fut soulagée par les aumônes des Grecs. Seuls donc demeurent les religieux qui, dans le siècle, vivaient de leur travail, et qui, en religion, ne s’occupent que d’eux, non du peuple. Ce sont ceux-là que saint Augustin oblige à travailler de leurs mains.

Mais il ne les oblige pas absolument, mais seulement si un bien supérieur ne les empêche pas de travailler, et s’ils ne tombent pas dans un farniente dangereux. Car, si un de ceux-là peut toujours prier ou lire, et désire vivre ainsi, et trouve quelqu’un qui le nourrira gratuitement, pourquoi ne pourrait-il pas le faire ? Car, c’est ainsi que vécut pendant trois ans saint Benoit, comme l’atteste saint Grégoire (livre 1, chapitre 1 des dialogues), et Alexis, pendant toute sa vie (selon Métaphrastes). Là où saint Augustin (chapitre 17 du même livre) dit que l’oraison, la psalmodie, la lecture et la parole de Dieu ne doivent pas dispenser quelqu’un du travail manuel, il précise qu’il ne parle pas de l’oraison assidue, ni de la psalmodie continuelle, et publique, des sermons et de l’explication publique de la parole de Dieu qui occupent l’homme tout entier, mais de l’oraison, de la psalmodie de la lecture privées et occasionnelles, qui exigent un grand loisir.

Et, au chapitre 21, il dit blâmer les moines qui viennent à un monastère au sortir d’une condition servile, pour fuir une vie de labeur, et qui sont nourris et vêtus à ne rien faire, et qui sont en plus honorés par ceux qui avaient coutume de les mépriser et de les fouler aux pieds. C’est d’eux qu’il dit au chapitre 25 : « Il ne convient en aucune façon que, dans cette vie où se rendent laborieux des sénateurs, deviennent paresseux des porte-faix; et que là où viennent , après avoir abandonné leurs délices, ceux qui furent les intendants du Seigneur, les rustres deviennent des exigeants. Et, au chapitre 28, il dit : « Montrez aux hommes que vous ne cherchez pas le royaume de Dieu gagné facilement dans le désoeuvrement, mais par la porte étroite. »

Au troisième argument qui porte sur la coutume antique des monastères, je dis que ces moines ont été obligés de travailler de leurs propres mains par leurs règles elles-mêmes. Pourquoi a-t-on confectionné de telles règles, on peut en donner deux raisons. Une première. Car, on ne pouvait pas se sustenter autrement, car ils n’avaient pas de patrimoines ou de terres qui rapportaient. Et quand les moines sont devenus très nombreux, on n’osait plus demander des aumônes au peuple, car le peuple n’aurait pas accepté, et que ces offrandes n’auraient pas suffi. Car, en un certain endroit, un seul abbé avait la gouverne de mille moines, comme saint Augustin le rapporte (livre 1, chapitre 31, des mœurs de l’Église.)

Une autre raison est que ces moines, à part l’abbé, n’étaient pas des prêtres, mais des laïcs. Sans travail manuel, ils n’auraient pas été suffisamment occupés. Il fallait donc les faire travailler pour fuir le désoeuvrement. Voici de que dit saint Jérôme (dans son épitre à Rustique) : « Les monastères d’Égypte ont cette coutume de ne recevoir personne sans les faire travailler manuellement, non pas tant à cause de l’obligation de se procurer de la nourriture, qu’à cause du salut de l’âme, pour que leur esprit ne vagabonde pas dans des pensées pernicieuses. »

Mais on ne peut pas dire que, comme règle générale, tous les anciens religieux ont travaillé de leurs mains. Voici ce qu’écrit Sulpice Sévère au sujet du monastère (dans sa vie de saint Martin, chapitre 7) : « Personne n’avait là rien en propre. Tout était mis en commun. Il n’était permis à aucun moine d’acheter ou de vendre, comme c’était le fait de beaucoup de moines. À l’exception des copistes, aucun art n’avait là sa place. » À ce travail, on affectait les plus jeunes; les plus âgés s’adonnaient à l’oraison. » Tu vois là que seuls les plus jeunes travaillaient de leurs mains, et cela, non pour se procurer de la nourriture (car, comme il ne leur était pas permis de vendre, ils vivaient des biens qu’ils apportaient en entrant), mais pour fut l’oisiveté. Et ni les premiers moines sous les apôtres à Jérusalem, ni les premiers d’Égypte ne travaillaient de leurs propres mains, comme le montrent les actes (3, 4), et le livre de Philo sur la vie contemplative.

CHAPITRE 43

Il est permis aux moines de vivre en commun des biens patrimoniaux.

On ne peut avoir aucun doute sur la deuxième manière de vivre, car telle fut la vie des premiers religieux, sous les apôtres, (actes 4). Chacun apportait aux apôtres le prix de leurs biens, et on le répartissait selon les besoins de chacun. Tel fut également l’usage des anciens monastères. Ils recevaient ce que voulaient mettre en commun ceux qui devenaient moines, comme le montre saint Augustin (dans sa lettre 109 aux vierges consacrées). Voici ce qu’il dit : « Quand entraient dans un monastère celles qui avaient quelque chose dans le siècle, elles le mettaient volontiers au commun. » De même (dans le sermon 2 sur la vie des clercs) : « Ils vivent avec nous dans une société commune, et personne ne distingue des autres ceux qui ont apporté quelque chose. » Et (dans le livre de l’œuvre des moines, chapitre 25), il dit : « Les riches ne sont pas tenus au travail des mains, car ils ont apporté leurs biens au monastère. » Saint Benoit (dans la vie de saint Placide) écrit : « Les biens qui appartenaient aux moines il ne leur était pas permis de les remettre à d’autre qu’à leurs monastères, pour pouvoir par là nourrir plusieurs serviteurs de Dieu. » Saint Bernard (dans son épitre 1 à Robert : « On montre une terre que l’on dit avoir été donnée avec lui et pour lui. »

C’est de là que sont nées les lois de Justinien (dans authenticis, col 1, const 5, verset illud quoque, et la colonne 9, const 15, verset si qua mulier) qui statuent que « les biens de ceux qui deviennent moines appartiennent, par le fait même, aux monastères dans lesquels ils entrent. » Même si, en ce temps-là, beaucoup de religions renoncèrent à ce privilège.

CHAPITRE 44

Il est permis aux moines de vivre de choses offertes et données spontanément

Sur la troisième façon, aucune question ne devrait se poser, car, saint Augustin (psaume 103, sermon 3) expliquant « les moineaux nichèrent dans les cèdres qu’il avait plantés », dit que les cèdres sont des hommes puissants et riches; les oiseaux des religieux pauvres. Que les oiseaux fassent leurs nids dans les cèdres, cela signifie que les monastères sont construits et entretenus par les riches de ce siècle : « Les cèdres du Liban, les nobles et les riches, les grands de ce siècle, quand ils entendent avec crainte : « bienheureux celui qui comprend les besoins de l’indigent et du pauvre », prennent leurs biens, leurs villas, et toutes leurs richesses superflues qui leur donnent un rang supérieur, et les offrent aux serviteurs de Dieu. Ils donnent des jardins, ils construisent des églises et des monastères, recueillent les moineaux, pour qu’ils nichent dans les cèdres du Liban. » Saint Jérôme (épitre 27 à Eustochius sur la mort de Paule), loue sainte Paule parce que, avec son patrimoine, elle avait construit et entretenu quatre monastères, et avait attribué à chacun des revenus et des propriétés, six en Sicile, et un à Rome. On pourrait présenter de nombreux exemples semblables, comme Charlemagne, Charles 1V, Henri 11, et d’autres grands rois.

CHAPITRE 45

Il est permis aux moines de vivre de la mendicité

La plus grande difficulté se trouve dans le quatrième mode de vie. Les ordres mendiants, en effet, ont été combattus âprement. Le premier fut Guillaume de saint amour, selon Antonin (part 4, tit 11, chapitre 7, verset 5). Le deuxième Désiré Longobard, selon saint Thomas (opuscule 13). Le troisième, Gyrald de Abbatis, selon saint Bonaventure (au début de son apologie des pauvres. Le quatrième Jean Wiclef, selon Waldensem (livre 4, article 2 sur la foi doctrinale). Le cinquième, Richard, évêque d’Armacan (sermon 4), et enfin, Luther (dernier article), Brentius (dans sa confession de Wirtemberg, chapitre des vœux monastiques). Tous ces auteurs enseignent que sont en dehors de l’état du salut ceux qui se réduisent volontairement à la mendicité, parce qu’ils s’exposent au péril de mourir de faim, parce qu’il ne leur est pas permis, à moins d’être malades, de demander une aumône qui n’est due qu’à ceux qui ne peuvent pas s’aider eux-mêmes. Et aussi parce que la loi divine condamne et interdit la mendicité volontaire.

Néanmoins, beaucoup de souverains pontifes ont approuvé la vie religieuse des mendiants, en la déclarant sainte et parfaite. C’est ce qu’ont enseigné Innocent 111, au témoignage de Bonaventure, Honorius 111, Grégoire 1X, Innocent 1V, Alexandre 1V, et Nocolas 1V, comme le rapporte Jean XX11 dans extravaganti, (quia quorumdam, de la signification des mots), le concile général de Lyon, comme le rapporte Nichiolas 1V, canon exiit, de la signification des mots en 6, et le concile de Constance (session 8). Que cette vie ait été approuvée en toute justice, nous le montrerons par les raisons suivantes.

La première, l’exemple du Seigneur. Car le Seigneur ne possédait pas de biens, ni personnellement, ni en commun, comme nous le révèle ce passage de Luc 9 : « Les loups ont leurs tanières, et les oiseaux du ciel leurs nids. Le fils de l’homme n’a pas où poser sa tête. » Et qu’il n’ait pas travaillé de ses mains mais ait vécu de l’aumône des fidèles, c’est encore Luc qui nous le montre : « Certaines femmes le servaient avec leurs biens personnels. » On constaterait la même chose si on regardait toute sa vie. Il est né dans une maison étrangère, vécut de biens étrangers dans des maisons étrangères. Il mangeait tantôt chez Marthe, tantôt chez Simon le pharisien, tantôt chez Zachée, ou dans la maison de la belle-mère de Pierre, ou dans celle de Matthieu. Il a chevauché avec l’âne d’un autre; a été enseveli dans le sépulcre d’un autre. Le psaume 39 dit de lui : « Je suis un mendiant et un pauvre. » Et le psaume 108 : « Car il a persécuté un homme indigent et pauvre. »

Dans ces textes se trouve le mot hébreu mendiant, que l’on trouve au Deutéronome 15 : « Qu’il n’y ait pas chez toi de mendiant. » C’est ce texte qu’ils allèguent ceux qui prétendent que la mendicité est illicite. Et il est certain que l’un et l’autre psaume doivent s’entendre du Christ. Car saint Paul attribue le premier au Christ (Hébreux 9) : « au début du livre il est écrit au sujet de moi ». Et l’autre texte, c’est saint Pierre qui en fait l’interprétation, (actes 1) : « Il est écrit, dans le livre des psaumes, qu’un autre reçoive son épiscopat. » De même 2 Corinthe 8 : « À cause de vous il s’est fait indigent, alors qu’il était riche. » En grec, eptôxeuse signifie mendier. Et même dans Homère (Odyssée 17) : daita ptôxonein : mendier un repas.

Armacanus répond à cela que Jésus fut pauvre, mais non un mendiant; et pauvre, non par amour de la pauvreté, mais parce que l’exigüité de son domaine l’exigeait. Car, il dit que le Christ a succédé à Adam dans le domaine originel, à qui il répugnait autant d’avoir quelque chose en propre que de mendier. Car, Adam, dans l’état d’innocence, fut le maître de tous les biens terrestres, mais de telle sorte qu’il ne pouvait mettre à son usage que les choses nécessaires, sans pouvoir s’approprier quoi que ce soit. Car, la division est née après le péché. Voilà pourquoi dans l’état d’innocence, il n’y eut pas de richesses propres à quelqu’un, et il n’y eut, non plus, ni indigent, ni pauvre. Donc, comme le Christ est né avec la justice originelle, il avait le même domaine qu’Adam, et c’est pour cela qu’il lui répugnait autant de posséder quelque chose qui n’aurait appartenu qu’à lui, que de mendier. Comme tout lui appartenait, son domaine fut restreint quand à l’usage, parce qu’il a du être sous la loi. Il fut donc pauvre parce qu’il ne put pas user de son pouvoir originel, la loi civile y faisant obstacle.

Mais toutes ces considérations vont ouvertement contre les Écritures. Et d’abord, parce que le Christ a été un vrai mendiant, et ne fut pas privé non seulement de l’usage, mais de la possession temporelle des choses terrestres. Car le domaine (pouvoir) originel sur les biens commun a péri par la division des biens justement introduite. Le Seigneur n’accepta pas non plus le pouvoir politique à la façon humaine, même s’il conserva toujours le pouvoir divin. Voilà pourquoi il fut vraiment pauvre, comme les psaumes et l’apôtre nous le montrent. Il fut vraiment le propriétaire , au moins en commun avec ses apôtres, des biens qu’on lui donnait comme à un mendiant. Car que le Seigneur ait le été le propriétaire civil, au moins en communion avec ses apôtres, de l’argent qu’on lui donnait, saint Jean (12) nous le laisse entendre quand il dit que Judas était un voleur qui usurpait les pièces d’argent déposées dans des coffres. Car si le Christ n’était ni le propriétaire ni le maître civil de cet argent, Judas n’était pas un voleur. Car, par le seul droit de possession naturel, cet argent n’appartenait pas plus au Christ que toutes les autres choses.

De plus, que ce soit par l’amour de la pauvreté et non par la petitesse de son domaine que Jésus ait été pauvre, cela est évident. Car qui l’a obligé de descendre sous la loi ? N’est-ce pas quelque chose qu’il a choisi spontanément ? Il aurait certes pu ne pas le choisir s’il avait haï la pauvreté. Ensuite, même étant sous la loi, ne pouvait-il pas s’enrichir s’il l’avait voulu? Les foules ne voulaient-ils pas le faire roi ? Pourquoi donc n’avait-il pas, et cela spontanément, où poser sa tête, s’il n’aimait pas la pauvreté ? Et pourquoi saint Paul appelle la pauvre une grâce du Seigneur, s’il a été indigent par nécessité, et non par amour ?

Armacanus dit ensuite : même si le Christ avait quêté, il ne nous serait pas permis, pour autant, de mendier, car il faudrait placer cela parmi les choses admirables et non imitables, comme quand il a jeûné pendant quarante jours sans aucune nourriture. Or la mendicité peut se faire sans miracle, comme l’expérience l’enseigne, mais un long jeûne sans aucune nourriture, cela ne se peut sans miracle. Or, le Christ ne nous a pas conseillé de jeûner sans manger, afin de l’imiter, mais il nous a conseillés de l’imiter dans sa mendicité, quand il a dit en Matthieu 19 : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et suis-moi. »

On le prouve ensuite par l’exemple des apôtres. Car, ils abandonnèrent tout. Matthieu 19 : « Voici que nous avons tout abandonné pour te suivre. » Ils n’avaient pas non plus de possession en commun, comme on le voit dans Matthieu 18 : « Ne possédez ni or, ni argent dans votre ceinture, ni deux tuniques. » Ils ne travaillaient pas non plus de leurs mains, mais vivaient de la générosité de ceux à qui ils prêchaient (Matt 10, 1 Corinth 9). Telle est la vie des mendiants. Voilà pourquoi saint François qui, avec saint Dominique, a été le premier fondateur de ce mode de vie, a pris pour règle le dixième chapitre de saint Matthieu.

Ils répondent à cela que la vie apostolique a été instituée par le Christ pour un certain temps seulement, pendant qu’il prêchait avant sa passion. Car, en Luc 22, il révoqua ces préceptes en disant : « Quand je vous ai envoyés sans sac et sans sandales, avez-vous manqué de quelque chose ? Mais que celui qui a un sac le prenne maintenant. Il a eu aussi des maisons où demeurer, et de l’argent à la fin de sa vie, comme on le voit en saint Jean (12, et 13), ce qui nous fait penser qu’il avait abrogé ce qu’il avait dit en Matthieu 10 (ne possédez ni or…).

Ils nous objectent ensuite que ce fut un précepte et non un conseil évangélique; qu’il n’appartient donc pas aux mendiants qui disent suivre des conseils. Troisièmement. C’est sur l’ordre du Seigneur que les apôtres demandaient de la nourriture au peuple (Matthieu 10) : « L’ouvrier est digne de son salaire. » Et saint Paul (1 Cotinth 9) : « Qui jamais milite à ses frais ? » Ils ne mendiaient donc pas. Or, nos mendiants ne demandent pas et ne peuvent pas obtenir de la nourriture en justice.

Je réponds à la première objection. Que ce soit pour un certain temps, que le Christ ait institué cette vie, ou que ce ne le soit pas, on peut en déduire en toute sureté qu’elle est licite, sainte et digne d’être imitée, à moins de penser que le Christ ait, pendant un certain temps, institué une vie illicite. Ensuite, il n’est pas vrai que le Christ ait révoqué cette institution en tant que mode de vie. Il a révoqué, il est vrai, ce qu’il avait dit : n’allez pas sur les routes des païens. Mais le commandement de ne pas avoir d’argent dans sa ceinture, il ne l’a jamais révoqué, comme il appert en 1 Cor 9.

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