Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 144)
Ils tirent aussi des arguments des exemples. La plupart des princes ont abusé de leur pouvoir, et loin d’être profitables à leurs sujets, ils leur ont été nuisibles. Comme on le voit au tout début du monde chez Caïn et Abel (genèse 4), chez les fils des rois qui, prenant des femmes étrangères, on été corrompus par toutes sortes de crimes, et ont causé le fléau du déluge. Il en est de même de Nemrod, du Pharaon, de Nabuchodonosor, de Saül, de Roboam et des autres. Car après la division des royaumes, aucun roi d’Israël n’a été bon. Ils tirent un troisième argument de la cause finale. La magistrature a été permise aux Juifs en raison de l’imperfection du temps. Car les Juifs étaient des enfants, et devaient être régis par un autre (Galates 4). Mais nous, nous sommes des hommes parfaits, et l’onction nous enseigne toutes choses. Ils tirent un quatrième argument de la cause efficiente. Ce pouvoir n’a pas été introduit par Dieu, mais usurpé tyranniquement par les hommes. Car, qui fit Nemrod roi ? Qui a fait roi Nabuchodonosor, Ninus, Alexandre, Jules César ? Qui a fait les autres ? On loue le pirate qui répondit à Alexandre : on m’appelle pirate parce que je navigue sur un petit bateau. Toi, parce que, avec une grande armée, tu as saccagé l’univers, on t’appelle empereur. » (Augustin, la cité de Dieu, livre 4, chapitre 4, tiré de Marc Tullius, la république, livre 3.)
Ils tirent le cinquième argument de l’origine. Dieu créa l’homme libre, et c’est par le péché qu’a été introduite la sujétion. Donc, quand nous avons été libérés du péché par le Christ, nous devons l’avoir été aussi de la sujétion. L’antécédent est évident, car dans la Genèse, il n’est pas dit : vous dominerez les hommes, mais les poissons de la mer. De même la femme n’est soumise au mari que par une sujétion politique, même si cette sujétion a été introduite par le péché (Genèse 3) : « tu seras sous le pouvoir de l’homme. » Et de plus, avant le déluge, le premier qui fonda une ville, et institua un règne politique fut Caïn, comme le déduit de Genèse 4 saint Augustin (livre 15, chapitre 1 de la cité de Dieu. » Et le premier après le déluge fut Nemrod (Genèse 10). C’est ce que les pères enseignent clairement. Saint Augustin (livre 19, chapitre 15 de la cité de Dieu) soutient que Dieu voulut que « celui qui avait été créé selon sa propre image ne domine que sur des êtres non raisonnables, non qu’un homme domine un homme, mais seulement un animal. Voilà pourquoi les premiers justes furent plutôt des pasteurs de troupeaux que des rois gouvernant des hommes ». Dieu nous laissait entendre par là ce que postulerait l’ordre des créatures et ce qu’exigerait le mérite des pécheurs. Saint Grégoire (livre 21, chapitre 11 sur la morale) dit : « La nature a fait tous les hommes égaux, mais, d’après un ordre différent de mérites, une dispensation occulte a placé les uns après les autres. Cette diversité, qui vient du vice, est droitement réglée par des jugements divins. Puisque tous ne foulent pas de la même façon le chemin de la vie, un est régi par un autre. » Il dit des choses semblables pastorale, (part. 2, chap 6).
Cette hérésie ce ne sont pas seulement tous les catholiques qui la réprouvent, et surtout saint Thomas (opus 20) et tous les philosophes, mais aussi Philippe Melanchton (lieux, chapitre de la magistrature civile) et Jean Calvin (livre 4, chapitre 20) qui la combattent furieusement, et Luther (dans sa visite saxonique), même si les anabaptistes ont pu se réclamer de certaines de ses paroles tirées de la captivité de Babylone. Nous la réfutons, nous, au moyen de cinq arguments, selon le nombre des fondements de nos adversaires. Le premier, nous le tirons des Écritures, le second, des exemples des saints, le troisième de la fin ou de la nécessité, le quatrième de la cause efficiente, et le c cinquième de l’origine. CHAPITRE 3 : On démontre par l’Écriture l’autorité publique
L’ancien testament est plein de témoignages qui démontrent le premier point. Exode 22. Les juges du peuple sont appelés dieux par Dieu lui-même, comme dans le psaume 81 : « Dieu a siégé dans la synagogue des dieux, c’est au milieu d’eux qu’il juge les dieux. » Josaphat explique le sens de ces mots dans paralip 19. Il dit là que les jugements des juges sont divins, non humains, c’est-à-dire qu’ils jugent en lieu et place de Dieu. Et de la même façon, dans le Deutéronome 1, Moïse avertit les juges du peuple de bien juger, parce que c’est le jugement de Dieu. Et le Christ (Jean 10) : « Si Dieu appelle dieux ceux à qui la parole de Dieu a été adressée, celui que le Père a sanctifié et qu’il a envoyé dans le monde… » Voici ce que veut dire le Christ : si Dieu appelle les princes dieux, parce qu’une parole de Dieu leur a été adressée, pour qu’ils jugent en sa place, à bien plus forte raison…
Ne convient vraiment pas ce que disent les autres : tous ceux à qui Dieu a parlé sont appelés dieux. Si ce sont les princes qui sont appelés dieux, parce qu’ils tiennent la place de Dieu, on ne peut pas rejeter la fonction des princes sans rejeter la divinité elle-même. De plus, au Deutéronome (17), Moïse décrit les lois pour le roi futur, et dans le livre des Juges (chapitre ultime, dernières paroles,) le Saint-Esprit, voulant donner la cause de tous les maux qui survinrent à cette époque, dit : « En ces jours-là, il n’y avait pas de roi en Israël, mais chacun faisait ce qui lui semblait bon. » Dans le même livre des Juges, et souvent dans le livre des rois, nous voyons Dieu susciter des juges ou des princes pour libérer par eux Israël. Proverbe 8 : « C’est par moi que les rois règnent. »
Les Anabaptistes répondent que des magistrats ont été permis aux Juifs en raison de leur imperfection, mais qu’autre est l’économie du nouveau testament. Mais, c’et le contraire qui est vrai, car les prophètes ont prédit que tous les rois de la terre serviraient le Christ et l’Église. Psaume 2 : « Et maintenant, rois, comprenez, instruisez-vous vous qui jugez la terre, apprenez la discipline. » Dans l’hébreu nous avons : embrassez le fils. Et, dans le même psaume, l’Écriture l’appelle Messie. De même le psaume 71 : « Tous les rois de la terre l’adoreront, et tous les peuples le serviront. » Et Isaïe 60 : « Les Gentils marcheront dans ta lumière, et les rois dans la splendeur de ton lever. » Et, au chapitre 49 : « Les rois seront tes nourriciers, et les reines tes nourricières. Ils t’adoreront face contre terre, et ils essuieront la poussière de tes pieds. » Il est certain que tout cela, nous l’avons vu accompli dans Constantin, Theodose, Charlemagne et d’autres qui vénérèrent les sépulcres des apôtres et des martyrs, qui dotèrent et protégèrent les églises. De plus, le Christ, (Matt 22) prêchant l’évangile du règne, dit, entre autres : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Saint Paul (Romains 13) ordonne que « toute âme soit soumise aux pouvoirs supérieurs, car il n’y a pas de pouvoir qui ne vienne pas de Dieu. » Et, au même endroit, il répète trois fois que les princes séculiers, auxquels on rend le tribut, sont les ministres de Dieu. Ce passage a été utilisé par saint Irénée (livre 4, chapitre 70).
Saint Paul (1 Timothée 2) ordonne de prier pour les rois. C’est ce passage qu’utilise Tertullien (dans son apologie, chapitre 31), parce que les païens accusaient calomnieusement les chrétiens de ne pas vouloir obéir aux autorités civiles. Il est certain que si l’évangile ne supportait pas les chefs civils, il faudrait prier pour la destruction des rois et des princes. Or, saint Paul dit à Tite : « Avertis-les d’être soumis aux princes et aux puissants. » Et saint Pierre (1, 2) : « Craignez Dieu, honorez le roi. »
Mais ils répondent que ces textes prouvent que nous devons obéir à un roi païen. Ils ne prouvent nullement qu’il soit permis à des chrétiens de posséder des royaumes, et d’exercer l’autorité civile. Nous répondons, nous, qu’il ne faut pas se surprendre que, dans le nouveau testament, il ne soit fait nulle mention de magistrats ou de rois. Car, le Christ n’est pas venu fonder un royaume politique, mais spirituel et céleste. Et c’est un royaume spirituel que les apôtres mirent tout leur soin à recommander et à propager. Le gouvernement politique, ils l’ont laissé comme il était. Nous ajoutons de plus. Bien que le nouveau testament n’approuve pas un gouvernement civil dans l’Église, on peut quand même le déduire des textes cités. Car, s’il est permis aux chrétiens de se soumettre à un roi païen, pourquoi ne pourraient-ils pas se soumettre à un roi catholique ? Et s’il est permis à un chrétien de se soumettre, pourquoi ne lui serait-il pas permis d’être le premier ? Car, la soumission semble plus contraire à la liberté évangélique que la prééminence. De plus si la sujétion, ou une préfecture civile, répugnait à la liberté évangélique, la sujétion ecclésiastique répugnerait davantage, car la liberté chrétienne appartient plus au chrétien en tant que citoyen de l’église qu’en tant que citoyen du monde. Or, la préfecture ou la sujétion ecclésiastique ne répugne pas à la liberté chrétienne, comme il appert de Matthieu 24 : « Qui penses-tu être le serviteur fidèle et prudent que le Seigneur a établi sur sa famille ? » Et de Romains 12 : « Qui préside dans la sollicitude. » Et de Hébreux 13 : « Obéissez à vos préposés. » Ne répugne donc pas, non plus, la préfecture ou la sujétion politique. Et voilà réfuté le premier argument.
Au premier texte de l’Écriture cité, je réponds que le Christ, dans ce passage, ne parle que de lui, et il démontre avec un bon argument qu’étant le Fils du Dieu roi suprême, il n’est tenu à payer le tribut à aucun prince. Et ailleurs le même Jésus dit qu’il faut rendre à César ce qui appartient à César (Matt 2). Et l’apôtre dit aux Romains : « Le tribut à qui est du le tribut. » Et bien que le Christ parlât de lui en particulier quand il a dit que les fils sont libres, on a quand même de bonnes raisons d’en déduire que les ecclésiastique sont eux aussi exempts du tribut, parce que le fils du roi est libre, pour que, à cause de lui, sa famille le soit aussi, comme nous l’avons dit plus haut dans le livre des clercs, chapitre 25. Au deuxième, je réponds que le Christ a, là, institué la magistrature ecclésiastique, et qu’il la distingue de la magistrature politique corrompue, à laquelle sont souvent annexées les honneurs, l’orgueil, et le faste. Si nous disons que cette sorte de pouvoir politique a été prohibée par le Christ, nous ne disons rien d’absurde, car la prohibition ne porte pas sur le règne lui-même, mais sur la façon de l’exercer. Au troisième.
Paul ne veut pas dire qu’il ne nous est pas permis de nous laisser lier par aucune loi, mais plutôt : acquittez-vous murement de tous les dus. Car, il avait dit avant : « Rendez à tous ce qui est du, à qui le tribut, le tribut. » Et parce que la dette du saint amour est la seule à ne pas pouvoir être payée en retour, car nous sommes toujours obligés d’aimer, voilà pourquoi il ajoute : « Ne devez rien d’autre que l’amour mutuel. »
Au quatrième, je dis que devenir un serviteur de l’homme signifie dans ce passage, servir l’homme pour l’homme seulement. Car, ailleurs le même Paul exhorte les esclaves à préférer l’esclavage à la liberté, même si le choix leur était donné. Et aux Galates 5 : « Mettez-vous au service les uns des autres. » Je dis, enfin, que le mot Seigneur est pris ici au sens propre, et ne convient qu’à Dieu. Mais il ne faut pas, à cause de cela, rejeter les princes et les rois qui ne sont pas proprement des seigneurs, car ils sont des ministres de Dieu qui est le seul vrai Seigneur, le titre le plus grand que l’on puisse trouver. Car le vrai Seigneur a deux choses qui ne conviennent à aucune créature. La première. Il peut à son gré se servir de la chose dont il est le Seigneur, l’augmenter, la diminuer, la changer, l’annihiler. La deuxième. Il n’est le serviteur de personne, car il n’a besoin de rien, et se suffit à lui-même en tout, comme le notre avec raison saint Augustin (livre 8, chapitre 11 de la Genèse). Et c’est ce qu’il déduit du psaume 15 : « J’ai dit au Seigneur, tu es mon Dieu, parce que tu n’as pas besoin de mes biens. » Or, en hébreu, on a le nom propre de Dieu, que les septante ont rendu par Kurios, et saint Jérôme par Seigneur. Et l’empereur Auguste lui-même (comme le rapporte Tertullien dans son apologie, chapitre 34) n’a jamais souffert qu’on l’appelle Seigneur, parce qu’il soutenait que ce titre ne s’appliquait qu’à Dieu. Suetone reproche l’incroyable arrogance de Domitien qui, dans l’amphithéâtre, aimait s’entendre appeler : seigneur, et le fait d’avoir osé prescrire qu’on écrive : Le Seigneur notre Dieu ordonne qu’il en soit ainsi.
CHAPITRE 4 : On affirme la même chose par l’exemple des saints
On tire la deuxième raison des exemples. Car, si la principauté avait été une mauvaise chose, aucun saint ne l’aurait exercée. Or, nous avons, dans l’Écriture plusieurs exemples de princes saints, comme Melchisedech, roi de Salem, le patriarche Joseph, Moïse, Josué, tous les juges, David, Ezechias, Josaphat, Josias, Daniel, Mardochée, Néhémie, les Macchabées et les autres. Nous voyons dans le testament que les rois mages ont cru en lui, et qu’ils n’ont pas reçu l’ordre de renoncer à leur principauté. Et aux actes 13, un proconsul a été converti par Paul, et n’a pas, pour cela, déposer la magistrature. Nous lisons aussi que l’empereur Philippe a été admis par Fabien, pape et martyr, et par toute l’église, sans qu’on lui ordonne de renoncer à l’empire, comme le raconte Eusèbe, (livre 6, chapitre 25).
Qu’il n’y ait pas, dans le nouveau testament, un plus grand nombre d’exemples, la raison en est que le Christ a voulu que son église commence par des hommes pauvres et vils aux yeux du monde, comme saint Paul le dit (1 Cor 1), pour que la croissance de l’Église ne soit pas vue comme une œuvre humaine, comme cela serait arrivé si la faveur des princes avait joué un rôle décisif dans son expansion. Dieu a voulu, au contraire, que dans les premiers trois cents ans, elle soit sauvagement combattue par les empereurs de tout l’univers, pour bien montrer que l’Église était son œuvre à lui, et qu’elle pouvait plus en souffrant que ne pouvaient ceux-là en torturant. Voilà pourquoi saint Augustin (dans sa lettre 50) dit que, dans un premier temps, Dieu a voulu accomplir la partie du psaume suivante : « les princes de la terre se soulevèrent… » Et, dans un autre temps : « et maintenant, rois, comprenez », comme cela s’est accompli dans Constantin et ses successeurs. Nous voyons, en effet, un Constantin divinement instruit, et appelé par Dieu au moyen d’un miracle insigne, comme Eusèbe le rapporte dans le livre 1 de la vie de Constantin. Et si la principauté était un mal, pourquoi le Christ l’aurait-il appelé lui-même à l’Église ?
On doit noter une discordance dans les récits de cette histoire. Car, dans l’histoire ecclésiastique d’Eusèbe traduite par Ruffin, (livre 9. Chapitre 9) on nous dit que c’est en un songe que Constantin a vu le signe de la croix dans le ciel, et qu’il a entendu les anges lui dire : par ce signe, tu vaincras. Mais, dans la vie de Constantin, Eusèbe raconte que Constantin a vu en chemin, avec les yeux du corps, le signe de la croix au-dessus du soleil, avec les lettres : par ce signe, tu vaincras; que ce signe a été vu par toute l’armée, et que la nuit d’après, le Christ lui est apparu pour lui expliquer le mystère, et que Constantin a entendu toutes ces choses ouvertement. On peut ajouter comme exemples illustres Jovien, Gratien, Theodose senior et junior, Charlemagne, saint Louis, roi des Francs, et beaucoup d’autres qui, en Angleterre, en Hongrie ou en Bohème, ou ailleurs, ont régné saintement.
À l’argument contraire, je dis qu’il ne convient pas de dire que la plupart des princes ont été mauvais. Car, ici, nous ne parlons par d’un règne en particulier, mais de la principauté politique en général. Il y a eu des mauvais princes comme Caïn, Nemrod, Ninus, Pharaon, Saül, Jéroboam, et les autres rois d’Israël. Mais il y en a eu aussi de bons, comme Adam, Noé, Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, Moïse, Josué, presque tous les juges, et beaucoup de rois de Juda. Je dis ensuite que l’exemple des mauvais rois ne prouve pas que la principauté est mauvaise en soi, car les mauvais abusent des bonnes choses. Or, les exemples des bons rois prouvent que la principauté est une bonne chose, parce que les bons hommes ne se servent pas des mauvaises choses. De plus, les mauvais rois eux-mêmes sont souvent plus utiles que nuisibles, comme le montrent Saül, Salomon et d’autres. On peut dire aussi que, pour une république, il est plus utile d’avoir un mauvais prince que de ne pas en avoir du tout, comme le dit Salomon dans les proverbes : « Là où il n’y a pas de chef d’état, le peuple périra. » Et là où il y en a un, l’unité du peuple est conservée. Voir saint Thomas (opuscule 20, chapitre 6, livre 1).
Je dis, en troisième lieu, que le fait qu’aucun roi d’Israël n’ait été bon, c’est une chose qui relève d’une providence toute spéciale de Dieu. Dieu, en effet, l’a permis parce que la rébellion des Israélites qui les sépara de la tribu de Juda signifiait la séparation de l’Église opérée par la révolte des hérétiques, comme Eucherius l’enseigne (livre 3 sur les Rois). Car, comme parmi les catholiques il y a des bons et des méchants, et parmi les hérésiaques, aucun bon, de la même façon, parmi les rois de Juda, plusieurs furent bons et plusieurs furent mauvais. Parmi les rois d’Israël, cependant, aucun n’a été trouvé bon. CHAPITRE 5 : On affirme la même chose à partir de la fin de la principauté
La troisième raison, on la tire de la fin. La principauté politique est à ce point naturelle et nécessaire au genre humain qu’il est impossible de l’abolir sans détruire la nature humaine elle-même. Car l’homme est, par nature, un animal sociable. Certains animaux sont naturellement constitués de telle sorte que chacun d’entre eux peut se suffire à lui-même. Mais l’homme a besoin de tant de choses, qu’il ne lui est pas du tout possible de vivre seul. Les animaux, eux, naissent vêtus, armés, et possèdent par instinct la connaissance de tout ce dont ils ont besoin pour vivre et se reproduire. Sans aucun professeur, ils savent comment construire leurs nids, comment chercher leurs aliments, et même se fabriquer des remèdes. Or, l’homme nait sans vêtements, sans maison, sans aliments, dénué de tout. Et bien qu’il ait des mains et une intelligence, avec lesquelles il peut se confectionner des instruments, c’est une chose de longue durée, qui prend tellement de temps qu’un seul homme ne peut pas suffire à la besogne. Et surtout parce que nous naissons ignorants, et que les arts s’apprennent plus par l’enseignement doctrinal que par l’expérience. Il est donc nécessaire que nous vivions ensemble, et que l’un aide l’autre.
Et même si chacun se suffisait à lui-même pour vivre, il ne parviendrait pas, seul, à se protéger contre les assauts des bêtes féroces et des voleurs. Et il nous faut, pour cela, nous rassembler, et unir nos forces, afin de résister efficacement. Et même si quelqu’un suffisait à se protéger contre les ennemis, il demeurerait toujours ignorant et privé des vertus de sagesse et de justice, et de beaucoup d’autres vertus, bien que nous soyons précisément nés pour nous servir surtout de notre intelligence et de notre volonté. Car les sciences et les arts ont mis plusieurs siècles à être découverts. Ils sont l’œuvre de plusieurs personnes, et ne peuvent pas être apprises sans docteur. La vertu de justice ne peut être exercée qu’en société, puisqu’elle consiste à établir l’égalité entre plusieurs personnes. Enfin, le don de parler et d’écouter, comment pourrait-il être communiqué à l’homme, s’il était condamné par nature à vivre seul ? Aristote a donc eu raison de dire (livre 1, chapitre 2 des politiques) que « l’homme est, par nature, un animal social, et plus même que ne sont les abeilles ou les fourmis, de sorte que si quelqu’un vivait seul, il serait une bête ou un dieu, c’est-à-dire moins ou plus qu’un homme. » Ce qui ne s’applique pas à nos ermites, car ceux qui vécurent seuls comme Paul, Marie Madeleine, Marie l’Égyptienne, et tant d’autres, on peut dire d’eux qu’ils avaient quelque chose de plus que ce que possède l’homme, non par nature, mais par la grâce. Car, ce n’est pas sans miracle qu’ils étaient nourris par Dieu. Les autres, même s’ils vivaient dans le désert, se réunissaient souvent à leurs frères, et étaient soumis à leurs abbés, comme nous l’avons démontré dans la dispute des moines.
Si la nature humaine requiert une vie sociale, elle requiert certainement aussi une forme de gouvernement et un chef. Car, il est impossible à une multitude de subsister sans qu’il y ait quelqu’un qui la contienne, et à qui appartienne le souci du bien commun. C’est comme en chacun de nous. S’il n’y avait pas une âme qui contienne et unisse toutes les parties et les puissances, et les éléments contraires dont nous sommes formés, la dissolution du tout serait immédiate. D’où Proverbes 11 : « Là où il n’y a pas de chef, le peuple périt. » De plus, la société est une multitude ordonnée, car on n’appelle pas société une multitude confuse et éparse. Et l’ordre qu’est-ce d’autre qu’une suite d’inférieurs et de supérieurs ? Pour avoir une société, il est donc nécessaire qu’existent des recteurs.
Et c’est avec ce genre de raisonnement qu’on répond au troisième argument des anabaptistes. Est donc faux ce qu’ils soutiennent, à savoir qu’un gouvernement politique a été permis aux Juifs en raison de leur imperfection, mais qu’il ne nous convient pas à nous parce qu’une onction nous enseigne toutes choses. Car, cette onction enseigne en tour premier lieu qu’il est nécessaire d’avoir un recteur. Il ne suffit pas, non plus, de tout savoir, mais nous devons aussi faire et préparer beaucoup de choses qu’il nous est impossible d’accomplir sans l’aide des autres. On peut aussi en déduire qu’est faut également ce que Marcus Tullius (Cicéron) dit de l’invention. Il aurait existé autrefois une époque pendant laquelle les hommes se conduisaient comme des animaux, et auraient été persuadés, ensuite, par un homme sage et éloquent, de se réunir et de vivre ensemble. C’est aussi ce qu’ont coutume de dire à notre époque ceux qui entreprennent de louer l’éloquence. Mais, en fait, cette sorte d’époque n’a jamais existé et n’a jamais pu exister. Car, Adam fut très sage, et il est certain qu’il n’a pas permis aux hommes de se comporter comme des animaux; et Caïn, son fils, édifia une cité matérielle. Or, avant Adam et Caïn, il n’y eut personne. Mais il ne faut pas se surprendre que Cicéron et d’autres païens semblables à lui aient raconté de pareilles choses. Car, les païens pensaient que le monde existait de toute éternité, mais se rendaient compte que les arts étaient nouveaux, et que le seul souvenir du passé que conservaient les hommes correspondait à l’époque où ils vivaient en société. Ils ont donc supposé que les hommes avaient vécu pendant longtemps à la façon des bêtes sauvages. Mais les chrétiens qui apprirent d’un enseignement divin que le monde avait été créé, et que les premiers hommes avaient tout de suite fondé des villes, comment osent-ils dire qu’ils ont vécu longtemps sans rois et sans cités, à la façon des bêtes ?
CHAPITRE 6 : On affirme la même chose avec une raison tirée de la cause efficiente
La quatrième raison est tirée de la cause efficiente. Il est certain que le pouvoir politique vient de Dieu, de qui ne procèdent que des choses bonnes et licites. C’est ce que prouve saint Augustin (dans presque tous les livres 4, et 5 de la cité de Dieu.) Car la sagesse de Dieu clame (proverbe 8) : « Par moi règnent les rois. » Et plus bas : «Par moi les princes commandent. » Et, Daniel 11 : « Le Dieu du ciel t’a donné le règne et l’empire. » Daniel 4 : « Avec les animaux et les bêtes sauvages était ta demeure. Tu as mangé de l’herbe comme un bœuf, et tu as été mouillé par la rosée du ciel. Sept époques se sont succédé jusqu’à ce que tu saches que le Très-haut gouverne les royaumes des hommes, et les donne à qui il veut. » Mais ici, il me faut donner quelques précisions. La première. Le pouvoir politique, considéré en lui-même, sans parler de monarchie, d’aristocratie ou de démocratie, vient directement de Dieu. Puisqu’il correspond nécessairement à la nature humaine, il vient donc de celui qui a fait la nature humaine. De plus, ce pouvoir est de droit naturel, et il ne dépend pas du consentement des êtres humains. Car, qu’ils le veuillent ou non, ils doivent être gouvernés par quelqu’un, à moins qu’ils ne veuillent la perte du genre humain, ce qui est contre l’inclination de la nature. Et puisque le droit naturel est un droit divin, c’est donc de droit divin qu’a été introduit un gouvernement. Et c’est bien ce que l’apôtre a voulu dire quand il a écrit : « Celui qui résiste au pouvoir résiste à l’ordre établi par Dieu »
La deuxième. Ce pouvoir existe immédiatement dans toute la multitude, comme dans un sujet, car ce pouvoir est de droit divin. Or, le droit divin n’a donné le pouvoir à aucun homme en particulier : il l’a donc donné à la multitude. De plus, si on fait abstraction du droit positif, il n’existe pas de raison majeure qui fasse en sorte que, parmi des égaux, un gouverne plutôt qu’un autre. Le pouvoir réside donc dans la multitude. Enfin, la société humaine doit être une république parfaite. Elle doit donc avoir le pouvoir de se conserver elle-même, et donc de punir les perturbateurs de la paix. La troisième. Le transfert de ce pouvoir de la multitude à un ou plusieurs relève aussi du droit naturel. Car comme la république ne peut pas, par elle-même, exercer ce pouvoir, elle est donc tenue de le transférer dans un homme ou dans quelques-uns. Et c’est de cette façon que le pouvoir des princes, envisagé en lui-même, est aussi de droit naturel et divin. Et le genre humain ne peut pas, même si tous les hommes étaient d’accord, statuer le contraire, c’est-à-dire qu’il n’y ait ni princes ni chefs de gouvernement.
La quatrième. Les sortes particulières de gouvernement sont du droit des gens, non du droit de la nature. Car, c’est du consentement de la multitude qu’il dépend d’établir au-dessus de soi des rois, ou d’autres magistrats. Et si une cause légitime se présente, la multitude peut changer une royauté en démocratie ou aristocratie, comme nous voyons que cela a été fait à Rome. La cinquième. Il s’ensuit que ce pouvoir particulier est de Dieu, mais par la médiation d’une décision et d’un choix humains, comme toutes les autres choses qui appartiennent au droit des gens. Car le droit des gens est comme une conclusion tirée du droit naturel par le raisonnement humain. D’où découlent deux différences entre le pouvoir politique et le pouvoir ecclésiastique. Une, de la part du sujet, car le pouvoir politique est dans la multitude, et le pouvoir ecclésiastique dans un homme immédiatement, comme dans un sujet. L’autre, de la part de la cause efficiente, car la politique, considérée en elle-même, est de droit divin, tandis que quand elle est particularisée (en monarchie, démocratie ou aristocratie), elle est du droit des gens. Le pouvoir ecclésiastique est, quel que soit son mode, de droit divin, et vient immédiatement de Dieu.
Éclairé par ces réflexions préalables, je réponds au quatrième argument des anabaptistes. D’abord. Son argument n’apporte de preuve que contre les règnes particuliers, non contre la principauté, ou le gouvernement en soi. Or, nous, avec ce passage, nous voulons constituer la gouvernance en soi, non une certaine forme de gouvernement. Ajoutons ensuite, que les règnes sont souvent justes et injustes, qu’ils viennent de Dieu ou qu’ils ne viennent pas de Dieu. Car, de la part de ceux qui l’occupent ou l’envahissent, les règnes sont souvent des vols et des injustices; et, à ce point de vue, ils ne viennent pas de Dieu. Mais, de la part de la divine providence, qui se sert de la mauvaise intention des hommes, et qui l’emploie pour punir les péchés ou récompenser les bonnes actions, ou à d’autres bonnes fins, les gouvernements sont justes et légitimes.
Car, selon l’admirable disposition de sa providence, Dieu confie à certains des royaumes dans les conditions suivantes : celui qui s’écroule pendant son règne, tombe en toute justice, sans que celui qui l’envahit ne le possède justement. À celui-là sera donné aussi de justes peines poux expier la façon dont il s’est emparé du trône. Et c’est pour une autre raison qu’à Salmanasar ou à Nabuchodonosor que Dieu a donné aux Israélites la Palestine comme une terre à posséder. Les fils d’Israël, sous la conduite de Josué, se battaient contre les palestiniens par une obéissance louable, en revendiquant la terre de ceux qui étaient voués à l’extermination. C’est, au contraire, par un détestable sacrilège que Salmanazar et Nabuchodonosor on mené le peuple élu en captivité. Ce n’était pas à un ordre de Dieu qu’ils voulaient obéir, mais c’est leur insatiable cupidité qu’ils voulaient satisfaire, même si, à leur insu, Dieu les utilisait pour faire ce qu’il considérait juste.
Des auteurs, comme saint Augustin, expliquent judicieusement tout cela. Saint Augustin (dans son livre sur la grâce et le libre arbitre, chapitres 20 et 21), Hugo Victor (livre 1, partie 1, chapitre 29, sur les sacrements). Ne manquent pas non plus les témoignages de l’Écriture. Voici ce que nous lisons en Isaïe, 10 : « Assur est le bâton et la verge de ma fureur. Mon indignation est dans ses mains. Je l’enverrai à une nation fausse, et je l’enverrai contre le peuple de ma fureur, pour qu’il enlève les dépouilles, et éparpille les proies…Lui ne se verra pas ainsi, et il ne verra pas les choses de cet œil. » Il parle là de Salmanasar et de Sennacherib qui ont, avec une intention mauvaise, occupé les régions d’Israël. Mais Dieu, à leur insu, les a utilisés dans leurs forfaits pour punir les Israélites. Le même Isaïe (45) dit la même chose : «Voici ce que dit le Seigneur à mon Christ, Cyrus, dont j’ai saisi la droite pour subjuguer les nations devant sa face, et leur faire tourner le dos. Moi, j’irai devant toi, et j’humilierai les grands de la terre, à cause de mon serviteur Jacob, et d’Israël mon élu. Et je t’ai appelé par ton nom, je t’ai adopté, et tu ne m’as pas connu. » Ce passage nous montre que c’est poussé par la passion de gouverner, que Cyrus s’est approprié la monarchie, et non par un souci de Dieu. Et pourtant, Dieu fut près de lui, et lui a donné la monarchie qu’il désirait, pour qu’il libère le peuple d’Israël de la captivité babylonienne.
Jérémie 27 : « Moi, j’ai donné toutes ces terres dans la main de Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur. Je lui ai donné aussi les animaux des champs pour qu’ils le servent, et pour que toutes les nations le servent lui, son fils, et le fils de son fis, jusqu’à ce que vienne sa fin, pour que beaucoup de peuples et beaucoup de rois le servent. Car une nation et un royaume qui ne servira pas Nabuchodonosor, le roi de Babylone, et quiconque ne courbera pas son front sous le joug du roi de Babylone, je le visiterai par cette nation dans le glaive, la faim, et la peste, dit le Seigneur tout-puissant. » Et pourtant qui doute que ce fut par une mauvaise intention que Nabuchodonosor se soit asservi tant de royaumes ? Ezéchiel dit aussi au chapitre 29 : « Nabuchodonosor fit servir son armée d’une grande servitude contre Tyr. Et aucune récompense ne lui a été rendue de la part de Tyr pour la servitude, par laquelle il m’a servi contre elle. » Et plus bas : « Je lui ai donné la terre d’Égypte, parce qu’il avait travaillé pour moi, dit le Seigneur. » De la même façon les Romains ont recherché le gouvernement impérial par désir de gloire, non pour plaire à Dieu, comme saint Augustin l’explique dans la cité de Dieu (livre 5, chapitre 12). Et, cependant, comme saint Augustin l’enseigne (livre 5, chapitre 12, la cité de Dieu), Dieu leur a donné la monarchie pour les récompenser des bonnes actions qu’ils avaient faites, comme l’indique saint Augustin au même endroit, et aussi pour frayer une voie à la prédication évangélique, en unissant tous les peuples sous un même gouvernement.
Ajoutons que même si, au début, ceux qui fondèrent des monarchies ont été, pour la plupart, des envahisseurs, ils devinrent, par la suite, eux-mêmes ou leurs successeurs, des princes légitimes auxquels le peuple donna son consentement. De cette façon, le royaume des Francs est, du consentement de tous, légitime, même si c’est injustement qu’ils occupèrent les Gaules. On peut dire la même chose du royaume d’Espagne, qui a commencé par l’invasion des Goths; et du royaume d’Angleterre qui a commencé par l’injuste occupation anglo-saxonne. On peut dire aussi la même chose de l’empire romain qui a commencé par Jules César, l’oppresseur de sa patrie, mais qui est devenu ensuite légitime, comme on le voit dans Matth 22 : « Rendez à César ce qui est à César. » CHAPITRE 7 : affirme la même chose avec l’antiquité
La cinquième raison se tire de l’origine. Car même si la sujétion civile a commencé après le péché d’Adam, la principauté politique a existé même dans l’état d’innocence. On le prouve d’abord parce que l’homme, alors, était naturellement un animal sociable, qui avait donc besoin d’un chef. Ensuite, par la création elle-même. Car la raison pour laquelle Dieu fit la femme de l’homme, et ne créa pas plusieurs hommes ensemble, c’est pour indiquer l’ordre hiérarchique que Dieu voulait mettre dans l’humanité, comme l’observe saint Jean Chrysostome (homélie 34 sur 1 Corinthiens.) Enfin, pour que, dans cet état, il y ait une disparité de sexes, de conditions, de talents, de sagesse et d’honnêteté : donc un supérieur et des subordonnés. Car, dans une bonne société, il doit y avoir de l’ordre. L’ordre droit demande que l’inférieur soit régi par le supérieur, la femme par l’homme, le jeune par le vieux, le moins savant par le plus savant, et le moins bon par le meilleur. Que ces diversités aient existé alors, on peut le démontrer ainsi. Dans l’état d’innocence, la génération existait (Genèse 1) « Croissez et multipliez-vous ! » Il y avait donc la disparité des sexes, qui précède nécessairement la génération, et la diversité des âges, qui vient nécessairement après la génération, et une disparité de sagesse et de probité qui est une conséquence de la disparité des âges. Car, les hommes ne seraient pas nés parfaits dans cet état d’innocence, mais ils auraient du apprendre peu à peu, et faire des progrès. Ils seraient tous nés en grâce de Dieu, et avec une connaissance plus grande que celle que nous avons maintenant, comme l’enseigne saint Augustin (livre 1, chapitre 38, le baptême des enfants). Et, sans aucun doute, ils n’auraient pas été aussi parfaits que les adultes. Et, parmi les adultes, les uns pouvaient, de par leur libre arbitre, s’appliquer plus que d’autres à l’étude.
Ensuite, la diversité des talents provient de la diversité des corps. Il y aurait eu, alors aussi, des corps différents par la taille, la forme, la force, l’agilité etc, car ces corps n’étaient pas exempts des lois de la nature, et avaient besoin de nourriture, d’air pur, du soleil et de la lune. Il y aurait donc eu alors, une grande diversité de talents. Voir saint Thomas (1 par questions 96, et 105). Quatrièmement. Puisque même chez les anges il y a des chefs et des sujets, pourquoi n’y en aurait-il pas eu dans l’état d’innocence ? Il est certain que Beelzebuth est appelé prince des démons (Matth 12). Cette principauté, il ne l’a certainement pas acquise en péchant, mais il a conservé celle qu’il avait antérieurement sur les anges qui l’ont suivi dans sa prévarication. Et, dans l’apocalypse,(chapitre 12) on lit : « Michel et ses anges. » Voilà pourquoi Denys l’aréopagite (chapitre 9 de sa hiérarchie céleste) dit que la première hiérarchie des anges préside et commande à la seconde et à la troisième. Et saint Grégoire (homélie 34 sur l’évangile) dit que les noms de principautés et de dominations indiquent que les uns l’emportent sur les autres.
À l’aide de ces considérations, on peut répondre au cinquième argument. Le fait d’avoir été créé en état de sujétion politique ne milite pas contre la liberté, mais seulement contre la soumission despotique, l’esclavage proprement dit. Car la sujétion servile diffère de la sujétion politique en ceci que celui qui est soumis servilement travaille pour un autre, et que celui est soumis politiquement travaille pour lui-même. L’esclave n’est pas régi dans son intérêt, mais dans celui de son maître; tandis que le citoyen est régi en vue du bien commun, non du bien de son maître. Il y a la même différence entre un roi et un tyran. Le prince politique régit son peuple en ne recherchant pas son avantage propre, mais celui de son peuple, tandis que le tyran ne recherche pas le bien de son peuple, mais le sien. Comme Aristote l’enseigne livre 8, chapitre 6, de la morale). En conséquence, s’il existe des serviteurs dans une principauté politique, on devra appeler serviteur celui qui préside plutôt que celui qui est soumis, comme l’enseigne saint Augustin (livre 19, chapitre 14 de la cité de Dieu). Et c’est précisément ce qu’a enseigné le Seigneur : « Celui qui, parmi vous, voudra être le premier, qu’il se fasse le serviteur de tous. »
Au premier texte de la Genèse (chapitre 1), je dis qu’il s’agit ici d’une principauté despotique, Car, c’est de cette façon que l’homme devait dominer les poissons, les oiseaux et les animaux. Au deuxième, je dis que, autant avant qu’après le péché, la femme était la compagne soumise à l’homme. La phrase : « Tu seras sous le pouvoir de l’homme », ne signifie pas n’importe laquelle sujétion, mais une sujétion involontaire, vécue avec tristesse et crainte, comme l’expérimentent beaucoup de femmes mariées. C’est ce qu’enseigne saint Augustin (livre 11, chapitre de la Genèse) : « Il convient de croire que, même avant le péché, la femme aurait été dominée par l’homme, et se serait mise à son service, mais plus par choix que par obligation. » Au troisième, je reconnais que Caïn a été le premier a fondé une cité matérielle. Mais cela ne veut pas dire que c’est avec lui que commence le pouvoir politique, car même sans cité, il peut y avoir une république et une principauté. Il ne faut pas nier non plus que les fils et les petits fils d’Adam lui étaient soumis. Au quatrième, je réponds que saint Augustin ne parlait pas d’une servitude proprement dite, comme tout le chapitre le montre. Il dit là, entre autres : « On comprend que la condition de la servitude a été imposée au pécheur. » Il importe peu que saint Augustin dise au même endroit que les premiers justes avaient été des pasteurs d’animaux plutôt que d’hommes, comme si Dieu avait fait là la distinction entre ce que demande l’ordre des créatures, et ce qu’exige le démérite des pécheurs. Or, en cet endroit, il considère l’abus du pouvoir royal, qu’il identifie à une principauté despotique. Car, comme le dit le même saint Augustin (livre 5, chapitre 12 de la cité de Dieu), le mot roi vient de régir et de conseiller, et non de régner et de dominer. Et, on peut dire que, en ce sens, Abraham, Isaac et Jacob ont été des rois. Cependant, parce que le faste humain pense que le mot roi vient de régner et dominer, comme le dit le Seigneur (« les rois de nations dominent sur eux »), les premiers justes, sont pour cette raison, considérés comme des pasteurs de bestiaux plutôt que comme des rois d’hommes.
Au cinquième, je dis que saint Grégoire ne parle pas du gouvernement politique en soi, mais avec l’ajout de la crainte, de la tristesse et de la peur, lesquelles ont fait leur apparition avec le péché. Et quand il dit que tous les hommes sont égaux par nature, et sont devenus inégaux par le péché, et que c’est pour cette raison que l’un doit être régi par un autre, il n’entend pas que, par nature, les hommes soient tous égaux en sagesse ou en grâce, mais égaux dans l’essence et la nature humaine. Il déduit avec raison de cette égalité que l’un ne doit pas dominer l’autre, comme l’homme domine les bêtes, mais seulement être régi l’un par l’autre dans une cité policée. Et voilà pourquoi il ajoute, au même endroit : « Car, s’élever au-dessus de tous contre la nature, c’est vouloir être craint par des égaux. » Parce que, en vérité, les pécheurs deviennent, par le péché, semblables à des bêtes, et dégénèrent de l’intégrité de la nature dans laquelle ils ont été créés. Voilà pourquoi, au même endroit, saint Grégoire dit que c’est en toute justice que, après le péché, l’un a commencé à dominer un autre, en le terrifiant, le menaçant et le punissant, ce qui ne serait pas arrivé dans l’état d’innocence.